Jusqu’au début du mois d’octobre, qui marquera une série d’événements organisés dans le cadre du centenaire de l’Action Chrétienne en Orient, le site du Défap revient à travers une série d’articles sur l’odyssée à la fois humaine et spirituelle de cet organisme missionnaire qui fait le lien entre chrétiens d’Occident et chrétiens d’Orient. En dépit des crises, des guerres, des distances géographiques et culturelles, il y a toujours moyen de se comprendre et de poursuivre cette odyssée commune, inaugurée en 1922 par Paul Berron. Cette semaine, entretien avec Mathieu Busch, directeur de l’ACO depuis 2018 et secrétaire général de l’ACO Fellowship, la structure internationale de l’ACO qui réunit six partenaires européens et orientaux.

Mathieu Busch, directeur de l’ACO depuis 2018 et secrétaire général de l’ACO Fellowship © ACO

Guerres et déportations, éloignement géographique et culturel, tentatives d’instrumentalisation des minorités par diverses grandes puissances : les relations entre chrétiens européens et orientaux se heurtent depuis toujours à des obstacles puissants. C’était déjà le cas à la naissance de l’ACO, lorsque le pasteur Paul Berron a voulu agir face aux persécutions touchant les Arméniens de l’empire ottoman. Ça l’est encore aujourd’hui… Comment l’Action Chrétienne en Orient parvient-elle à éviter ces écueils ?

Mathieu Busch : Il est vrai que ce qui concerne les relations avec les chrétiens d’Orient s’inscrit toujours dans un contexte qui peut devenir facilement très politisé, et que ces relations courent fréquemment le risque d’être instrumentalisées. Il y a un véritable jeu politique autour du sort des chrétiens d’Orient, qui seront facilement présentés comme une minorité en butte aux persécutions. Et selon les pays, on sera tenté de choisir « ses » victimes à défendre : du côté français par exemple, il existe des liens très forts entre les missionnaires catholiques et certaines Églises orientales rattachées au catholicisme, comme les chaldéens. Ce qui explique que la France, fille aînée de l’Église (et en dépit de sa laïcité affirmée) ait toujours à cœur de défendre ces minorités. Côté russe en revanche, c’est plutôt le sort des Églises orthodoxes qui suscitera la mobilisation. Et au-delà de ces préférences culturelles en fonction des pays, il y a aussi des organismes missionnaires qui sont tentés de rester dans le discours de victimisation. Mais il faut bien être conscient que si l’on choisit d’assigner aux chrétiens d’Orient ce statut de victime, on les condamne à rester victimes : on ne pourra pas en sortir. Soyons conscients tout de même que dans les pays dont il est question – Liban, Syrie, Iran – c’est l’ensemble de la population qui subit régulièrement des catastrophes : ça ne concerne pas les seuls chrétiens. Et ce que subissent les chrétiens libanais ou syriens est plus souvent dû à leur nationalité qu’à leur religion.

L’avantage au sein de l’Action Chrétienne en Orient, c’est qu’il s’agit d’une petite organisation : nous avons la chance de nous connaître personnellement. Le fait que des protestants de France, minoritaires dans leur pays, entretiennent ainsi des relations avec des protestants d’Orient, eux-mêmes minoritaires parmi les chrétiens de Syrie ou du Liban, permet de s’affranchir quelque peu des tensions de ces jeux géopolitiques. On peut se permettre d’avoir des relations fraternelles, très proches. On connaît chaque délégué des différentes Églises du Proche-Orient. En outre, il existe une entité internationale autour de l’ACO – l’ACO-fellowship, qui regroupe une demi-douzaine de partenaires liés à l’Action Chrétienne en Orient, au sein de laquelle tous les organismes siègent sur un pied d’égalité. C’est un aspect important : ce terme de « fellowship » n’a pas été choisi au hasard, il renvoie aussi bien à la dimension communautaire qu’à la fraternité humaine (un « fellow », en anglais, c’est un ami, un compagnon).

Alors, bien sûr, on ne peut s’affranchir complètement de ce contexte politique chargé ; mais on peut facilement en faire abstraction pour mener des projets en commun. Même si l’on sait qu’un protestant français et un protestant syrien auront probablement des points de vue très différents sur la guerre en Syrie, il reste toujours possible d’en discuter, d’entendre le point de vue de l’autre et surtout, de rester unis dans une dimension communautaire, par des prières, des cultes, des projets de solidarité.

Justement, parlons de ces projets…

Ils sont très variés et touchent différents domaines : du social, du paroissial (il peut s’agir d’aider à construire des bâtiments paroissiaux, par exemple) ; de la formation (notamment théologique, mais pas seulement) ; de l’éducation, du sanitaire, de l’humanitaire… L’ACO permet aussi des échanges de groupes de jeunes ou d’adultes. À travers toute cette diversité, on peut voir que l’ACO s’implique à la fois dans des projets qui touchent directement à la vie des Églises, et à travers des projets destinés à aider des populations dans le besoin. Et ces deux aspects sont importants : il est bien sûr crucial de répondre aux besoins les plus criants dans des situations de conflit ou de crise humanitaire. Pour cela, l’ACO s’implique dans des projets d’aide d’urgence, ou bien dans des institutions sociales et éducatives où tout le monde sera accueilli sans distinction de religion. Mais l’Église ne doit pas se résoudre à être seulement une ONG, même si la diaconie est très importante. Il est important pour l’ACO d’aider ces Églises à survivre en tant que communautés, à rester dans l’espérance ; et il est important que la diaconie soit aussi une forme de témoignage, qui permette à l’Église de continuer à rayonner dans la société.

Ces divers projets que l’ACO accompagne viennent de nos partenaires. Ils sont nés des situations de crise que connaissent les divers pays avec lesquels nous sommes en lien, mais sont aussi le reflet de la manière d’être Église ensemble de nos divers partenaires, de leur théologie… Il y a donc des projets spécifiquement d’aide sociale ou humanitaire, mais aussi des sessions de formation théologique (portant sur des thèmes comme : comment être Église dans un contexte minoritaire, par exemple) ; des temps de retraite, des temps de formation – autant de choses qui sont aussi essentielles à la respiration et à la vie de l’Église.

A Mashta el-Helou en Syrie, en 2019 : les membres de l’ACO Fellowship visitent la diaspora protestante
syrienne évacuée dans la région pour se mettre à l’abri des zones en guerre. © ACO

Quel avenir envisager pour les chrétiens d’Orient, qui de crise en guerre, sont de moins en moins nombreux ?

C’est une question qui m’est posée très régulièrement. Aussi, plutôt que d’y répondre moi-même, je voudrais relayer ce que, eux, répondent : « si on ne se focalise que sur notre survie immédiate, et pas sur des actions porteuses d’espérance, on est déjà mort ». Dans les diverses crises qu’ils traversent, les partenaires de l’ACO ne voient pas de solution humaine. Il n’y a aucun horizon donné par les divers gouvernements, qui sont eux-mêmes soumis à la corruption, au clientélisme, voire même qui peuvent s’inscrire (c’est le cas en Iran) dans un système plus ou moins totalitaire où toutes les institutions normales se retrouvent doublées par des institutions occultes liées au régime en place. Mais quand on ne peut pas être, à vue humaine, acteur du changement global, cela n’empêche pas d’avoir des actions qui aient du sens et soient porteuses d’espérance. Leur vision, c’est de vivre leur vie d’Église, en s’appuyant sur leur espérance en Dieu, et en se disant que Dieu les appelle à agir dans les situations auxquelles ils sont confrontés. Dans cette perspective, beaucoup de grands récits bibliques sont très parlants pour eux : tous ces passages de la mort à la vie, du désespoir à l’espérance, leur parlent beaucoup. La Bible est aussi un livre qui a été écrit à travers des crises, et dont de nombreux passages répondent à des situations de crise.

La mission de l’Église, c’est d’espérer au milieu des crises ; et si nous ne voyons pas de solution qui se dessine à notre niveau, nous sommes néanmoins appelés à être dans l’action ; à « espérer contre toute espérance ». Et cette espérance, elle doit se vivre aussi dans les relations qu’on met en place, dans la vie communautaire, dans le partage de la parole.

Quel sens donner aux célébrations du centenaire de l’ACO dans ce contexte ?

C’est tout d’abord un temps de reconnaissance pour tout ce qui a été vécu et accompli pendant un siècle. C’était une demande forte exprimée par nos partenaires. On ne mesure pas toujours très bien en France l’impact qu’a eu l’action de l’ACO, par exemple, auprès de la communauté arménienne, et le souvenir chargé d’émotion qui en perdure encore aujourd’hui. Il y a une reconnaissance qui s’est transmise au fil des générations dans la communauté arménienne, et l’on peut encore aujourd’hui, à travers l’ACO, rencontrer des descendants d’Arméniens déportés qui nous tiennent des discours très touchants, en nous disant : « Nos grands-parents ont pu survivre grâce à l’ACO, vous avez contribué à ce que nous puissions reconstruire nos vie… » Aujourd’hui bien sûr, cette question de l’aide et de l’accueil des réfugiés est toujours bien présente au sein de l’ACO, mais elle a pris d’autres formes.

Ensuite, ce centenaire, c’est bien sûr une manière de faire davantage connaître l’ACO ; non seulement son histoire, mais aussi ses actions et ses projets. Les célébrations comportant ces deux volets, l’un rétrospectif (avec une série de conférences sur l’histoire de l’ACO, qui ont eu lieu début 2021 ; avec une exposition) et l’autre plus tourné vers le présent et l’avenir, avec une série de tables rondes, et un numéro de notre revue, Le Levant – Morgenland, consacré aux enjeux que connaît ou va connaître la région du Proche-Orient. Ce centenaire, c’est donc aussi l’occasion de dire ce qu’est l’ACO aujourd’hui, et ce que l’on peut espérer pour demain.

Finalement, le mot clé de ce centenaire, c’est l’espérance. C’est d’ailleurs ce qui a présidé au choix du titre de notre numéro du Levant : Un avenir d’espérance. L’espérance, c’est ce qui nous anime quand nous nous retrouvons entre chrétiens de différents pays au sein de l’ACO : les gens sont toujours heureux d’être ainsi ensemble, même s’ils viennent de régions du monde qui connaissent des situations terribles, parce qu’ils partagent des choses essentielles. Quand on ne fait que décrire les crises, on se retrouve plombé, incapable d’agir. L’espérance, c’est ce qui permet d’éviter le fatalisme.

Et quelles sont vos relations avec le Défap ?

Des relations d’une grande proximité. Une coopération transparente, fraternelle. Elle se focalise surtout sur les questions liées aux envois de personnes. D’ailleurs, je fais précisément partie de la CEP (la Commission échange de personnes) du Défap. Nous apprécions aussi beaucoup la formation au départ dispensée par le Défap, la manière dont est assuré le suivi des envoyés : le Défap est ainsi un vis-à-vis important de l’ACO pour l’envoi de personnes en Égypte. Nous travaillons aussi en ce moment à la possibilité d’accueillir en France un groupe d’Égyptiennes venues du Caire. Nous avons d’ailleurs aussi des relations très proches avec DM en Suisse, qui consacre sa campagne d’automne à l’ACO. Dans le monde missionnaire protestant francophone, nous avons tous besoin d’être dans la proximité et l’échange de bonnes pratiques.

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez