Retour sur la conférence sociologique avec Évelyne Engel

Pourquoi se former à l’interculturel ? Quel en est l’intérêt, quels en sont les défis ? Mercredi 15 septembre 2021, dans le cadre des Journées Portes Ouvertes du Défap, la sociologue Évelyne Engel a analysé les enjeux de l’interculturalité, en partant notamment de son expérience de formation des envoyés du Défap, lors d’une conférence organisée à la fois en présentiel au 102 boulevard Arago, et en distanciel sur Zoom. Retrouvez-la ici en intégralité.

La conférence avec Évelyne Engel, organisée simultanément en présentiel dans la chapelle du Défap, et en visioconférence – © Défap

En 1953, un jeune Suisse un peu rêveur de 24 ans, fils de bibliothécaire, passionné de lecture et fasciné par les atlas de géographie, partait à bord d’une modeste Fiat Topolino en compagnie d’un ami pour un voyage qui devait le mener de Belgrade à Kaboul, à travers la Yougoslavie, la Turquie, l’Iran et le Pakistan. Il s’appelait Nicolas Bouvier, et son journal de bord, rédigé au fil des rencontres, devait devenir un livre, L’Usage du monde. Un ouvrage pétri de remarques, de notes à la finesse remarquable sur les us et coutumes des lieux traversés, à la fois incisif dans ses analyses et pétri d’émerveillement pour toute la diversité de l’humanité ; publié d’abord à compte d’auteur, il devait devenir au fil du temps une référence de la littérature de voyage. Plus tard, Nicolas Bouvier devait pousser jusqu’au Japon, où son séjour d’un an servit de matière à sa Chronique japonaise, publiée en 1970. À travers tous ces voyages et ces pays traversés, une même attitude le guidait : une curiosité permanente sur les manières de vivre et les manières d’habiter le même monde de ces êtres infiniment curieux, attachants mais aussi divisés, méfiants et retors que sont les humains.

C’est une citation de cette Chronique japonaise qu’Évelyne Engel a choisie pour introduire la conférence qu’elle donnait au 102 boulevard Arago, le 15 septembre 2021, dans le cadre des Journées Portes Ouvertes du Défap : «Si l’on ne peut plus guère progresser aujourd’hui dans l’art de se détruire, il y a encore du chemin à faire dans l’art de se comprendre.» Et c’est bien là ce qui explique les besoins de formation en interculturalité. Des besoins que la sociologue a commencé par analyser pour détailler tous les enjeux d’une telle formation :

  • mieux se comprendre ;
  • éviter les malentendus ;
  • travailler ensemble ;
  • réfléchir à la marche du monde.

Évelyne Engel est aujourd’hui consultante sur les questions d’aménagement et d’interculturalité, après avoir été responsable d’un centre d’hébergement pour réfugiés politiques. Depuis 2014, elle forme les envoyés du Défap avant leur départ en mission. C’est principalement à travers le prisme de cette intervention régulière auprès des futurs volontaires qu’elle a abordé cette question de la formation à l’interculturel.

L’intégralité de la conférence avec Évelyne Engel

Le visible et l’invisible

Mais pour parler d’interculturel, il faut d’abord définir la notion de culture : or celle-ci a de multiples définitions selon qu’on l’aborde sous l’angle philosophique, sociologique, etc. Au final, les cultures se constituent en autant de manières distinctes d’être, de penser, d’agir, de communiquer que d’êtres humains. Et chaque individu est un produit socio-historique , «un Homme vivant parmi d’autres Hommes». Dans chaque culture, il y a ainsi une partie bien visible : c’est une langue, une histoire, des formules de politesse, etc. Mais il y a aussi en-deçà tout l’inconscient, l’invisible, le caché ; les conditionnements, le rapport au temps, à l’espace ; les valeurs, les croyances, et tout ce qui constitue la vision du monde.

Comment envisager des manières de communiquer entre des manières d’être au monde aussi différentes et aussi spécifiques ? Les rapports entre différentes cultures, lorsqu’elles se rencontrent, peuvent s’envisager de plusieurs manières. Il y a l’approche multiculturelle, marquée par le pluralisme, la juxtaposition ; une approche en forme de «mosaïque culturelle», de «creuset» où cohabitent différents groupes culturels ; ce qui ne fait pas toujours bon ménage avec la cohabitation et l’intégration sociale. Il y a aussi l’approche interculturelle, plus proche de la dimension que le Défap essaye de développer :

  • elle définit les rapports et interactions entre des groupes humains de cultures distinctes ;
  • elle est marquée par une réciprocité des échanges, un dialogue ;
  • elle suppose un respect mutuel ;
  • elle implique un renoncement à l’ethnocentrisme.

Se rencontrer par-delà les différences culturelles : un effort quotidien

Ces différentes approches se traduisent par des postures différentes :

  • l’universalisme culturel : la reconnaissance commune de principes indiscutables, l’univers vu comme un tout englobant tous les êtres humains, au-delà des particularismes biologiques et culturels, une unité façonnée par la raison humaine qui régit les relations entre les êtres dans un consentement universel (proche de l’humanisme) ;
  • le relativisme culturel : l’idée que toutes les cultures se valent, sont légitimes ; pas de jugement ni de hiérarchisation (avec un risque : celui du refus de valeurs universelles partagées) ;
  • le culturalisme : le fait culturel serait responsable de tout, impliquant entre les êtres des différences irréductibles.

Lorsqu’il s’agit de former de futurs envoyés avant leur départ en mission, il est donc important de trouver un équilibre ; et pour cela, de respecter quelques points fondamentaux : l’appartenance à une même communauté qui transcende toutes les autres, la communauté humaine ; tenir à distance les a priori et se garder de toute hiérarchie entre les cultures… Pour autant, ne pas renoncer à soi, identifier des passerelles, trouver des dénominateurs communs, penser la complémentarité. Pour les envoyés du Défap qui partent, pour quelques mois ou des années, dans un pays, une culture et un milieu d’Église très différent, tout ceci impliquera un effort quotidien… La rencontre est à ce prix.

(1) Une intervention qui aurait dû se faire à deux voix, en compagnie de la socio-ethnographe Pamela Millet ; mais cette dernière ayant été empêchée au dernier moment, le format de cette conférence a dû être revu.




Mission, Défap !

Faire connaître le Défap d’une manière non conventionnelle et ludique, à travers un escape-game : c’est le défi auquel se sont attelés Éline O. et une petite équipe d’anciens envoyés du Défap à l’occasion des célébrations du Cinquantenaire.

Le point de départ est suffisamment réaliste pour donner, rétrospectivement, des sueurs froides à tous les anciens envoyés du Défap : une histoire de passeport oublié quelques heures avant de prendre l’avion… Dans ce jeu, vous accompagnez Timothée, qui vient d’achever sa formation de 10 jours, et va entamer une course contre la montre à travers le 102 boulevard Arago. Au menu : indices, codes, énigmes à résoudre en équipe et en un temps limité – tous les éléments classiques de l’escape-game. Pensé à l’origine dans et pour le décor de la maison des missions, le scénario a également été décliné sous la forme d’un jeu de société, de façon à faire connaître plus largement le Défap.

Visiteurs lors des Journées Portes Ouvertes s’initiant à l’escape-game du Défap

Aux manettes du projet : Éline O., ancienne envoyée en Égypte, et chargée de mission pour le Cinquantenaire du Défap. Elle développe là l’expérience acquise avec la Ligue pour la lecture de la Bible, qui avait déjà mis sur pied en deux mois un escape-game biblique en 2018, à l’occasion du festival de musique Heaven’s Door, avant de s’attaquer à un scénario plongeant les joueurs en l’an 33, peu après la mort de Jésus : ainsi était né «la Dernière Nuit». Particularité : le jeu se déroulait dans les caves du temple du Saint-Esprit, à Paris. C’était précisément Éline O., membre de cette paroisse du VIIIème arrondissement en même temps que responsable du projet, qui avait proposé un tel décor. Dans le cas du Défap, outre le choix du lieu, qui s’imposait de lui-même, elle a fait appel à d’autres anciens envoyés pour concevoir un jeu donnant une image aussi fidèle que possible du Service protestant de mission ; et l’équipe des permanents a été mise à contribution pour le tester.

«Participer à un projet différent, relever un challenge graphique»

«Ce qui m’a motivée à rejoindre ce projet, c’est l’envie de faire connaître le Défap d’une manière non conventionnelle et ludique», explique Éloïse, membre du petit groupe qui a développé le jeu. Elle connaît Éline depuis l’Égypte, où elle était également envoyée  ; elle est aujourd’hui pasteure, particulièrement intéressée par l’animation auprès des jeunes, et sa connaissance du terrain a été précieuse pour aider à concevoir un jeu pertinent pour les Églises locales.

Les membres de l’équipe du Défap ont été mis à contribution pour préparer l’escape-game

Caroline et Olivier, qui ont pris en charge l’aspect graphique, ont été envoyés au Togo. Ils se sont investis avec enthousiasme : «Ma motivation tient, d’une part à ma reconnaissance envers le Défap, d’autre part à mon envie de faire du graphisme dans un cadre ni professionnel, ni personnel», témoigne Olivier. Caroline évoque pour sa part «la joie de participer à un projet différent de mon travail et l’envie de relever un challenge graphique». Nicolas, ancien envoyé au Bénin, a participé pour sa part à la construction de l’intrigue.

Au sein de cette équipe, Éline se dit «vraiment heureuse que Nicolas, Éloïse, Caroline et Olivier aient accepté le défi. Leurs compétences et leurs points de vue sont très complémentaires. Je trouve ce projet motivant parce qu’il est original, parce que je pense qu’il plaira aux jeunes mais aussi aux moins jeunes et parce qu’il permettra de faire connaître le Défap et la mission d’aujourd’hui.»

Du jeu à la réalité, la frontière est mince : au-delà de la volonté de communiquer autour d’un anniversaire, il s’agit surtout de permettre aux joueurs de toucher du doigt ce qui se partage et se transmet dans ce lieu-carrefour, à la fois chargé d’histoire et profondément vivant, qu’est le 102 boulevard Arago, en tirant profit de l’aspect naturellement immersif et collaboratif de l’escape-game.




Venez célébrer les 50 ans du Défap avec nous !

Samedi, le 18 septembre, a lieu le rendez-vous festif du Défap organisé dans le cadre de ses Journées Portes Ouvertes : une journée de retrouvailles pour anciens envoyés, de rencontres avec des envoyés pour tous les visiteurs… Avec, au menu pour toutes et pour tous, musique et jam session, chorale, présentation du travail littéraire de Cécile Millot et Manior… Le tout suivi d’un banquet du monde auquel vous êtes conviés ! N’oubliez pas de vous inscrire ; et pour le programme de la journée, tout est ici :

L’occasion pour les anciens envoyés de se retrouver mais aussi pour toute personne intéressée de fêter ce cinquantenaire. Si vous voulez participer au repas du soir, n’oubliez pas de le signaler ! Voici le lien pour s’inscrire

Au programme :

• 10h : Accueil – Retrouvailles et rencontres
• 12h-13h45 : Déjeuner
• 14h-15h : Présentation des publications d’anciens envoyés : Manior pour sa BD « Les deux pieds en Afrique » (vente en avant première et dédicace de la BD sur place) et Cécile Millot pour son projet de roman récit de voyage.
• 15h-16h15 : Jam session. Ceux qui jouent de la musique peuvent apporter leur instrument pour participer !
• 16h30-17h30 : Chorale Jeunesse d’Action Protestante Évangélique de l’EPC Europe
• 17h30-18h30 : Temps libre et jam session
• 18h30 : Apéritif
• 20h : Banquet du monde (découvrez des plats de différents pays) et gâteau d’anniversaire !

Et bien entendu, tout au long de la journée, vous pourrez aussi prendre part aux animations en continu :
• Visiter l’exposition réalisée par la bibliothèque à l’occasion des 50 ans du Défap
• Vous initier à l’escape game
• Découvrir notre coin Témoignages
• Visiter la mini-maison du Défap, un bon moyen de découvrir le Service Protestant de Mission pour les plus petits… et les moins jeunes !
• Visiter notre stand philatélie




Retour sur la conférence théologique avec Gilles Vidal et Pierre Diarra

Le christianisme, partout où il a été apporté, a créé de nouvelles manières de vivre, de nouvelles conceptions du monde, tout en étant mis au défi d’apporter des réponses aux enjeux locaux ; d’où la question du dialogue avec les traditions locales, qui se retrouve chez les protestants comme chez les catholiques à travers les concepts de «contextualisation» ou «d’inculturation». Jusqu’où le christianisme peut-il se glisser dans une culture, jusqu’où une culture peut-elle devenir chrétienne ? À l’occasion de ses journées Portes Ouvertes, du 10 au 19 septembre, le Défap a invité Gilles Vidal et Pierre Diarra pour un dialogue fécond lors d’une conférence : Regards croisés sur l’Afrique et le Pacifique. Retrouvez-la ici en intégralité.

Gilles Vidal (à gauche) et Pierre Diarra (à droite) lors de la conférence théologique dans la chapelle du Défap

De l’Afrique au Pacifique, il y a quelques milliers de kilomètres et des cultures fort différentes… avec, pourtant, des convergences lorsqu’on y étudie la diffusion et l’appropriation de l’Évangile. Quel a été au juste le rôle des missionnaires et comment leur image a-t-elle évolué, quelles relations se sont établies entre l’annonce de la religion nouvelle et les cultures existantes, comment ce nouveau message et les comportements ou relations dans les sociétés touchées se sont-ils mutuellement transformés, et avec quelles conséquences théologiques, mais aussi sociales d’hier à aujourd’hui ? C’est une double approche et une double perspective que Gilles Vidal le protestant et Pierre Diarra le catholique ont offert lundi soir aux participants de la première des deux conférences du Défap organisée à l’occasion de ses journées Portes Ouvertes, du 10 au 19 septembre 2021. L’un, né à Strasbourg, est parti à la découverte du Pacifique, où il a été envoyé du Défap et a notamment enseigné au Centre de Formation Pastorale et Théologique de Béthanie, à Lifou, en Nouvelle-Calédonie. L’autre, né chez les Bwa du Mali, a fait une grande partie de ses études à Paris, dont un doctorat à la Sorbonne. Tous deux théologiens, tous deux faisant dialoguer foi et culture, ils ont proposé pendant deux heures dans la chapelle du Défap leurs «Regards croisés sur l’Afrique et le Pacifique. Une théologie qui se vit et une théologie qui se pense (contextualisation et inculturation)».

L’intégralité de la conférence de Gilles Vidal et Pierre Diarra

Si les missionnaires ont dû trouver dès l’origine des moyens concrets d’annoncer l’Évangile dans des contextes très différents, l’accent mis sur la relation entre l’Évangile et la culture, vue comme une question cruciale pour la mission chrétienne, est un phénomène plus récent. On parle soit de «contextualisation», soit «d’inculturation», ou de «dialogue entre les conceptions du monde». Les néologismes «contextualisation» et «inculturation» sont apparus presque simultanément dans les milieux de la théologie protestante et de la théologie catholique au cours des années 70 : le premier en 1972 lors d’une Assemblée Générale du Fonds pour l’Enseignement Théologique (Theological Educational Fund), le second étant en germe dès 1974 lors du synode des évêques d’Afrique et de Madagascar sur l’évangélisation, avant d’apparaître véritablement au synode de 1977 sur la catéchèse. Avec une différence d’approche entre les deux traditions, christologique côté protestant et ecclésiologique côté catholique ; avec une part d’irréductibilité de l’Évangile à la société et de la société à l’Évangile, côté protestant, comme l’a souligné Gilles Vidal, et côté catholique, comme l’a noté Pierre Diarra, une volonté non seulement d’annoncer l’Évangile mais aussi d’accompagner tous les changements dans la société impliqués par la réception de la foi chrétienne. Ce qu’a résumé Gilles Vidal en évoquant la «tension entre deux pôles», l’Évangile et la société, qui marque la contextualisation, quand l’inculturation est plus marquée par une «absorption»…

Des théologies engagées

Mais dans un cas comme dans l’autre, ces concepts ont été élaborés sous l’impulsion de théologiens du tiers-monde qui voulaient «décoloniser» le discours et la pratique théologique qu’ils avaient hérités des missionnaires. Et ce regard désormais plus critique posé sur le phénomène missionnaire, apporté par le monde occidental et ayant formaté la foi chrétienne outre-mer, a eu, et a encore, des traductions théologiques profondes. Avec comme conséquences de nouvelles manières de s’engager dans la société. Dans les Églises protestantes du Pacifique, les critiques ont pu prendre les formes suivantes : le christianisme missionnaire a importé la culture occidentale, non l’Évangile ; les missionnaires ont réfléchi à partir de leurs propres problématiques occidentales ; ils ont importé leurs propres divisions ; ils ont rejeté certaines coutumes bonnes. D’où, en réponse, la redécouverte des fondements de la culture locale et l’élaboration d’une théologie contextuelle tournant autour du «fenua», la terre : Dieu a créé le «fenua», il était déjà là avant les missionnaires ; Dieu parle à travers le «fenua» comme à travers la Bible ; le Christ est la sagesse du «fenua» – la noix de coco et l’igname en sont les signes, avec une transformation de la Cène. Une herméneutique spécifiquement ilienne va émerger dans le Pacifique (on ne lit pas la Bible de la même manière selon que l’on est au cœur d’un continent, ou que l’on vit sur une île) et va faire bouger les lignes, redistribuer les perspectives entre ce qui est essentiel ou ce qui est plus aux marges du texte biblique. Parallèlement, c’est un discours très anticolonial qui se développe, avec à la fois un engagement en faveur de l’environnement (et contre les essais nucléaires français) et un engagement social (thématique du pauvre : dans le Pacifique, le pauvre, c’est d’abord celui qui a perdu son identité, ses racines, du fait de la colonisation ; il faut lui redonner une identité et une dignité).

En Afrique, le message porté par les missionnaires catholiques s’est traduit dans un premier temps par une émancipation des traditions locales ; mais face au poids du contexte social, culturel et familial, les missionnaires ont dû reconnaître dans un second temps que si les nouveaux convertis restaient isolés, ils ne pourraient tenir longtemps ; d’où l’apparition de villages chrétiens, voire de quartiers chrétiens dans les villes. Mais à partir de la période des indépendances, ces communautés et ces Églises ont dû faire face à l’accusation d’être inféodés aux Occidentaux. Là aussi, les questionnements théologiques ont été profonds, touchant même à la question du salut : ce salut est-il recevable du point de vue africain ? La logique d’isoler un individu de son contexte, de sa communauté pour lui apporter un salut personnel est-elle recevable – peut-on être sauvés ensemble ou doit-on l’être séparément, au risque d’y perdre ses proches ? Quid des ancêtres, très présents dans les cultures africaines ? Quant aux femmes : qu’ont-elles à dire, à recevoir dans cette théologie, par rapport à leur culture et à leurs traditions ? C’est dès lors, là aussi, une théologie engagée qui se développe ; et qui, en outre, ne craint pas d’affirmer le besoin de changer certaines traditions.




50 années du Défap s’exposent au 102 boulevard Arago

À l’occasion des célébrations de son Cinquantenaire, le Défap a organisé une exposition retraçant son histoire depuis les premières réflexions entamées au sein de la SMEP, jusqu’à aujourd’hui. Un travail de mise en perspective et en images que vous êtes invités à découvrir à travers une version web… et à admirer «en taille réelle» au 102 boulevard Arago. Cette exposition a aussi vocation à circuler : il suffira d’en faire la demande à la bibliothèque ; et, notamment pour les paroisses qui voudraient la réimprimer pour l’exposer elles-mêmes, les fichiers en haute résolution peuvent être envoyés sur demande.

Jean-François Faba, l’un des co-artisans de cette rétrospective, présentant l’exposition le soir de l’inauguration des Journées Portes Ouvertes © Défap

Le titre du premier des douze panneaux constituant cette exposition en donne déjà le ton : «À la recherche de voies nouvelles». Car depuis sa création, fin octobre 1971, le Défap est en devenir ; plus qu’une institution, c’est surtout une vision, celle de la possibilité d’entretenir des liens fraternels entre Églises tout autour du monde, en dépassant à la fois le poids de l’histoire coloniale et les chocs d’un monde qui se transforme à vive allure, bousculant de plus en plus tous les équilibres. Une vision avec ses fulgurances et ses ambiguïtés, ses avancées et ses timidités, que met aussi en lumière le travail réalisé par la bibliothèque du Défap, ses permanents et ses bénévoles : pourquoi deux institutions créées en 1971, Défap et Cevaa, plutôt qu’une ? Pourquoi avoir voulu dès l’origine remplacer le mot de «mission» ? Comment vivre concrètement l’interpellation mutuelle et fraternelle entre Églises-sœurs ?

Cette exposition sur l’histoire du Défap a été dévoilée le vendredi 10 septembre 2021, au cours de la soirée d’inauguration des Journées Portes Ouvertes du Défap. À cette occasion, Claire-Lise Lombard, la responsable de la bibliothèque du Défap, et Jean-François Faba, l’un des membres de l’équipe qui rendu possible cette rétrospective, se sont succédé à la tribune pour donner une première grille de lecture leur travail. Comme le souligne Claire-Lise Lombard, présenter ainsi le Service protestant de mission, c’est travailler pratiquement sur de l’histoire immédiate ; avec tout ce que cela implique de difficultés pour prendre du recul, sélectionner, contextualiser, illustrer.

Une invitation à poursuivre la réflexion

Des années 60, période de bouillonnement dans le monde des Églises issues de la Société des Missions Évangéliques de Paris, qui verra l’autonomie de ces communautés autrefois «filles» et la concrétisation progressive de la volonté de conserver des liens, jusqu’à l’ouverture au-delà des années 2020, cette exposition met l’évolution du Défap en parallèle avec les soubresauts de l’histoire contemporaine. Elle croise une approche temporelle, matérialisée par la frise chronologique qui court au bas de chaque panneau, et une approche thématique, à travers laquelle apparaissent les efforts du Défap pour faire vivre la vision d’origine tout en répondant aux grands enjeux politiques, économiques et sociaux de chaque période. Elle ne cache ni les interrogations ni les points de tension, mais invite à la poursuite de la réflexion… et à l’optimisme : 50 ans après sa création, le Défap permet toujours de tisser ensemble les histoires d’Églises de plusieurs continents à travers des projets, des envois de volontaires, de pasteurs, de professeurs de théologie, à travers l’accueil de boursiers, ainsi qu’à travers tous les visiteurs, de France et d’ailleurs, qui viennent se rencontrer et échanger dans ce lieu-carrefour qu’est la Maison des Missions…

Présentation de l’exposition «Le monde change, la mission aussi : Défap, 50 années au service des Églises» par Claire-Lise Lombard et Jean-François Faba

Cette exposition est visible tout au long des Journées Portes Ouvertes du Défap au 102 boulevard Arago, à Paris. Elle a aussi vocation à circuler dans toutes les paroisses des Églises membres qui en feraient la demande. Vous pouvez d’ores et déjà en retrouver une déclinaison web, avec la possibilité de télécharger le fichier de chaque panneau en basse résolution ; et pour tous ceux qui voudraient reprendre cette exposition en l’imprimant de leur côté en grandeur nature, il suffit d’en faire la demande auprès de la bibliothèque.




Journées Portes Ouvertes : retour sur l’inauguration

Les Journées Portes Ouvertes du Défap ont été lancées lors d’une soirée spéciale d’inauguration le vendredi 10 septembre 2021, en présence de nombreux amis et acteurs de la mission. Retrouvez ici les principales interventions qui ont marqué ce rendez-vous.

Discours de Joël Dautheville, président du Défap
Discours d’Emmanuelle Seyboldt, présidente de l’Église Protestante Unie de France
Discours d’Emmanuel Kasarhérou, président du musée du Quai Branly
Discours de Yann Delaunay, Délégué général de France Volontaires
Discours de François Clavairoly, président de la Fédération Protestante de France, lu par le président du Défap
Discours de Basile Zouma, secrétaire général du Défap
Présentation de l’exposition «Le monde change, la mission aussi : Défap, 50 années au service des Églises» par Claire-Lise Lombard et Jean-François Faba



Pascale Renaud-Grosbras : «la rencontre avec l’autre est vitale»

La pasteure Pascale Renaud-Grosbras a rejoint l’équipe du Défap en cours d’été au service Animation-France, où elle prend la suite de la pasteure Florence Taubmann. Rencontre.

Pascale Renaud-Grosbras lors d’un entretien radiophonique © Service protestant

Pascale Renaud-Grosbras, vous êtes arrivée dans l’équipe du Défap en juillet dernier… Un moment assez particulier pour le Service protestant de mission, qui célèbre ses 50 ans. Comment vivez-vous cette période ?
Pascale Renaud-Grosbras : Je suis encore dans la phase de la nouvelle venue, avec un regard extérieur, un peu naïf, qui permet de découvrir le travail d’une équipe et les questions auxquelles il faut répondre au quotidien dans une structure comme le Défap. J’ai étudié la missiologie à l’université, comme tous mes collègues pasteurs, mais arriver dans la vénérable Maison des Missions, boulevard Arago, me fait toucher du doigt l’histoire longue de tous ceux qui nous ont précédés. Il y a encore peu, on partait en terrain de mission dans des conditions précaires pour lesquelles il fallait se préparer longtemps : on apprenait à construire une maison, à cultiver de quoi se nourrir, on apprenait des rudiments de topologie, une langue nouvelle… bref, on partait sans forcément prévoir de rentrer, c’était une vocation à vie. Aujourd’hui, les envoyés sont à un avion de chez eux, pas beaucoup plus : on ne pense plus la mission de la même façon, déjà parce que les conditions concrètes ont profondément changé. On ne se prépare pas de la même façon non plus : aujourd’hui, une préoccupation importante de l’équipe du Défap c’est de transmettre un fond de connaissances sur les questions interculturelles, par exemple, et les futurs envoyés discutent beaucoup entre eux, et avec nous, de ce qu’ils apprennent à ce sujet. Nos Églises, aussi, nous interpellent de plus en plus à ce sujet. Les communautés sont de plus en plus mélangées, nos pasteurs sont parfois issus d’autres cultures : comment tout ça fonctionne-t-il, comment on peut l’accompagner ? Bref, j’ai encore beaucoup à découvrir, à réfléchir et c’est passionnant !

Le Défap, portait chinois : si c’était un animal, un fruit, une couleur, un instrument de musique, pour vous, ce serait… ?
Pascale Renaud-Grosbras : Un animal ? Un chat ! Parce que les chats ne supportent pas les portes fermées, et que je vois le Défap comme le signe que nos Églises ont vocation à ouvrir des portes.
Un fruit, exotique, sans doute, pour dire toute la diversité des lieux d’envoi aujourd’hui !
Une couleur ? Le « vert Défap », un beau vert opale qui fait partie de notre logo.
Un instrument de musique je ne vois pas, pour moi le Défap c’est plutôt un orchestre qui fait vivre des tonalités multiples.

Avant de devenir pasteure, vous avez eu une vie professionnelle bien remplie… Qu’est-ce qui vous a orientée vers cette nouvelle voie – et vers le Défap ?
Pascale Renaud-Grosbras : Je suis devenue pasteure parce que je suis tombée dans la marmite de la prédication : entendre prêcher l’Évangile puis me confronter moi-même au défi de trouver dans les textes bibliques l’étincelle de bonne nouvelle pour nos vies a été fondateur. J’étais une littéraire et l’exégèse a tout naturellement pris une place importante dans mon ministère, ça reste important jusqu’à aujourd’hui. Rejoindre l’équipe du Défap au poste d’animatrice, c’est faire le pari qu’on peut réfléchir ensemble aux défis de la mission aujourd’hui, en faisant confiance à l’intelligence collective. On peut s’appuyer sur les textes, sur l’histoire de la mission, pour prendre un nouvel élan et imaginer des choses nouvelles. C’est passionnant ! Partager l’Évangile et les questions que cela soulève, ça reste passionnant.

Peut-on y voir une relation avec la thèse sur l’hospitalité que vous préparez actuellement ?
Pascale Renaud-Grosbras : Je crois en effet que l’hospitalité est une clé intéressante pour penser la mission aujourd’hui. Les textes bibliques déploient beaucoup cette image pour dire la relation entre Dieu et les humains, pour essayer de nous ouvrir à une autre compréhension de qui est Dieu pour nous et de comment on peut le recevoir dans nos vies. Et puis bien sûr, il y a des injonctions à l’hospitalité : ça veut dire que se montrer accueillant, ça ne va pas de soi, mais que c’est un risque à prendre parce que la rencontre avec l’autre est vitale. Une partie de ma thèse s’intéresse aux pratiques d’hospitalité dans nos communautés : qu’est-ce que ça veut dire quand quelqu’un d’étranger à la communauté vient au culte et que personne ne lui parle ? Qu’est-ce que ça veut dire, qu’une communauté ait perpétué depuis des générations la pratique des repas partagés – et qui y participe ? Ces questions permettent de souligner qui est vu comme légitime ou non à prendre part à l’hospitalité. Pour la mission, c’est pareil, qu’on parle des envoyés depuis la France ou des gens reçus ici, il y a des choses à réfléchir du côté des pratiques et de la théologie sous-jacente.

Rêvons un peu : pour vous, à quoi ressemblerait le Défap idéal ?
Pascale Renaud-Grosbras : Le Défap idéal, c’est celui qui n’oublie rien de son histoire et qui en fait un tremplin pour aider les Églises à accomplir la mission qui leur est confiée : transmettre la belle, la bonne nouvelle, celle qui ne nous appartient pas, mais qui passe par nous. Je réfléchis beaucoup à la question de l’Église universelle – ou plutôt l’Église invisible dont parlaient les Réformateurs, celle dont seul Dieu connaît les contours. Celle-là, il ne nous est pas demandé de la construire, mais de l’habiter, avec les frères et les soeurs qui nous sont donnés. Elle nous préexiste et elle vivra encore après nous, mais nous avons un rôle à y jouer, librement. Ca passe par des actes très concrets : permettre à des jeunes et des moins jeunes de faire l’expérience de la vie dans une Église à l’autre bout du monde, accueillir des frères et des soeurs venus d’ailleurs, ça demande des qualités professionnelles pointues et beaucoup d’organisation. C’est du concret, de l’incarné. Et ça nous permet de ne pas nous replier sur l’illusion que nous sommes l’Église tous seuls, chacun dans notre coin. Le Défap idéal, c’est celui qui rappelle aux Églises qu’elles ne sont pas tout ce qui existe de l’Église !




Pendant un mois, les chrétiens s’unissent pour la Création

Du 1er septembre au 4 octobre aura lieu l’édition 2021 du «Temps pour la Création» : une manifestation internationale regroupant de nombreux chrétiens militant en faveur de la sauvegarde de la planète. Elle intervient cette année dans un contexte particulier, alors que le Giec vient de rendre publics les premiers éléments de son sixième rapport sur le changement climatique. De nombreuses ressources en ligne sont disponibles pour manifester l’engagement chrétien en faveur du climat.

Affiche de l’édition 2021 du «Temps pour la Création»

Face à la menace que constitue le dérèglement climatique pour l’avenir de l’humanité, les chrétiens sont de plus en plus nombreux à se mobiliser. Dans la Bible, au chapitre 2 de la Genèse, Dieu invite l’homme à «garder» le Jardin d’Éden, lui confiant ainsi la sauvegarde de la Création. Mais aujourd’hui, l’impact de l’humanité sur l’ensemble des écosystèmes de notre planète, et sur le climat lui-même, est devenu tel que l’être humain semble bien avoir échoué dans ce rôle qui lui avait été confié. Une perspective plutôt sombre, et qui s’appuie sur des données de plus en plus précises, comme en témoignent les analyses émanant du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat des Nations unies. Sept ans après ses dernières conclusions, ce groupe a publié le 9 août 2021 les premiers éléments d’un sixième rapport «plus complet et précis» sur l’effet des activités humaines sur l’environnement. Avec des conclusions alarmantes, faisant l’objet d’un large consensus scientifique :

  • il n’y a aujourd’hui plus d’équivoque sur le fait que l’humanité a réchauffé l’atmosphère, l’océan et les terres émergées
  • le changement climatique se généralise, s’accélère et s’intensifie : depuis 2013 les conséquences du réchauffement ont pris plus d’ampleur que ce que prévoyaient tous les modèles
  • nombre de ces changements «sont sans précédent depuis des milliers, voire des centaines de milliers d’années, et certains phénomènes déjà en cours – comme l’élévation continue du niveau de la mer – sont irréversibles»
  • chacune des quatre dernières décennies a été successivement plus chaude que toute décennie depuis 1850

S’appuyant sur les premiers éléments publiés de ce sixième rapport, le président du Giec, Hoesung Lee, a mis en garde : «Les événements climatiques extrêmes seront plus fréquents et plus violents». Une prédiction qui pourrait sembler exagérée pour un touriste ayant passé son mois de juillet sous une météo maussade en métropole française… mais qui s’accorde pourtant bien avec les images des inondations en Allemagne ou en Chine, les records de températures en Russie ou au Canada, ou les incendies ayant ravagé la Grèce et la Turquie.

Des chrétiens unis pour la planète

Présentation du «Temps pour la Création» par Martin Kopp, président de la Commission écologie et justice climatique de la FPF

L’engagement chrétien en faveur de la sauvegarde de la Création regroupe aujourd’hui des initiatives de plus en plus nombreuses. En témoigne le thème choisi cette année par le Grand Kiff qui s’est tenu du 29 juillet au 2 août à Albi : «La Terre en partage». En témoigne encore une manifestation chrétienne internationale en faveur du climat qui se tient chaque année depuis plus de 10 ans : le «Temps pour la Création», traditionnellement organisé entre début septembre et début octobre – plus précisément entre le 1er septembre (début de l’année liturgique orthodoxe) et le 4 octobre (Saint François d’Assise, le saint patron des animaux et de l’environnement dans la tradition catholique), en passant par la fête des récoltes (parfois célébrée en milieu protestant)…

Le thème pour 2021 de cette manifestation internationale sera «Une maison pour tous ? Renouvellement de l’Oikos de Dieu (la maison de Dieu)». Pendant ce mois de célébration, vous pourrez rejoindre les 2,2 milliards de chrétiens dans le monde et travailler ensemble pour prendre soin de notre maison commune grâce aux ressources du site Season of Creation. Le Temps pour la Création est pensé pour renouveler notre relation avec notre Créateur et avec toute la création en célébrant, en changeant et en nous engageant ensemble à agir. La «maison pour tous» est représentée par la tente d’Abraham et de Sarah qui ont accueilli trois étrangers qui se sont révélés être des anges (Genèse 18). Elle nous invite à une hospitalité envers les humains et toutes les créatures dans notre maison commune, le foyer (oikos) de Dieu. Dans le cadre de cette manifestation, il est proposé d’installer de véritables tentes, petites ou grandes, dans les églises ou les célébrations en plein air.

Un atelier Fresque du Climat © Église Verte

Le label Église Verte propose également plusieurs animations, et célébrations œcuméniques. Il propose notamment d’organiser des ateliers Fresque du Climat – un outil destiné à former le grand public au dérèglement climatique, dont le principe est simple : un atelier de 3 heures ; un groupe de 6 à 8 personnes encadré par 1 ou 2 animateurs est invité à l’aide de cartes, à relier les causes et les conséquences du changement climatique.

Le Conseil des Églises Chrétiennes en France (CECEF) a produit spécialement en vue du Temps pour la Création une série de visuels et affiches disponibles gratuitement afin d’aider à promouvoir cet évènement.

Et pour une approche philosophique de l’écologie, écoutez cette intervention d’Olivier Abel sur Campus Protestant : l’écologie n’est pas un luxe…




Haïti : aider après le séisme

Plus de 1400 morts et plus de 6900 blessés : après le tremblement de terre qui a frappé le sud d’Haïti le samedi 14 août, le nombre des victimes augmente d’heure en heure. On manque d’eau, de nourriture, d’abris : plus de 75.000 familles sinistrées ont besoin d’une aide d’urgence, alors que de nombreuses infrastructures sont détruites ou fragilisées, et que la tempête Grace menace d’aggraver les dégâts. Les membres de la Plateforme Haïti se mobilisent, avec leurs partenaires haïtiens. Un appel aux dons a été lancé par Solidarité Protestante.

Membres d’ADRA Haïti dans la zone frappée par le séisme – ADRA Haïti

Haïti a besoin de vous : apportez votre aide par un don à Solidarité Protestante

 

Depuis le samedi 14 août, la terre tremble dans le sud d’Haïti. Rien de comparable avec le séisme qui a frappé l’île ce jour-là – 7,2 sur l’échelle de Richter, soit une magnitude équivalente à celle du tremblement de terre dévastateur de 2010 ; mais ces répliques qui se succèdent accroissent les dégâts, fragilisent les immeubles lézardés et réduisent l’espoir de trouver des survivants dans les décombres. Le nombre des victimes recensées augmente d’heure en heure : la protection civile haïtienne fait état ce mardi 17 août de 1419 morts et de plus de 6900 blessés. Seuls 18 rescapés ont été extraits des gravats au cours des dernières 48 heures. Les dégâts matériels, eux, sont colossaux : plus de 37.000 maisons détruites, près de 47.000 autres endommagées, à quoi il faut ajouter les dommages subis par de nombreux bâtiments publics. La situation des hôpitaux est tout particulièrement préoccupante : en tout, vingt-cinq structures sanitaires ont été affectées. Et les équipes médicales doivent faire face à l’arrivée des blessés alors même qu’elles peinaient à accueillir les malades du Covid-19.

Des bâtiments entiers ont été transformés en gravats – ADRA Haïti

Contrairement au séisme de 2010, celui de ce mois d’août 2021 n’a pas frappé directement la capitale Port-au-Prince ; mais la secousse qui a été enregistrée à 13 km au sud-sud-est de Petit-Trou-de-Nippes, dans le département des Nippes, à 10 kilomètres de profondeur, a fortement impacté une zone répartie sur trois départements (Sud, Grand’Anse et Nippes), où vivent deux millions de personnes. Et les besoins sont immenses : il faut de l’eau, de la nourriture, et des abris pour plus de 75.000 familles sinistrées. Quant aux habitants qui ont encore un toit, ils redoutent de dormir dans des bâtiments endommagés. La tempête Grace qui menace, et dont l’approche se traduit déjà par des pluies diluviennes, rend leur choix d’autant plus difficile.

L’appel aux dons de Solidarité Protestante

Diverses agences humanitaires chrétiennes coordonnées par ACT Alliance et qui ont déjà une présence sur l’île (comme Global ministres, Church World Service, la fédération luthérienne mondiale-Amérique centrale ou l’Église méthodiste unie) ont d’ores et déjà lancé une récolte de fonds et prévoient d’envoyer du matériel via la République dominicaine. Le protestantisme français n’est pas en reste : la Plateforme Haïti, qui fait le lien entre les organisations protestantes de France et d’Haïti sous l’égide de la Fédération Protestante de France, s’est réunie ce mardi 17 août pour coordonner les efforts des organisations protestantes françaises et haïtiennes ; un appel aux dons a été lancé par Solidarité Protestante.

Les zones touchées par le séisme – Carte établie par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU

Facteur aggravant, de nombreuses ONG ont dû déserter Haïti du fait de la violence des gangs. Une insécurité qui risque aujourd’hui de mettre en péril l’acheminement de l’aide d’urgence : si le gouvernement a envoyé des vivres et des médicaments vers la zone touchée par le séisme, la route menant vers le sud depuis Port-au-Prince passe par le quartier Martissant, qui est précisément contrôlé par un groupe armé. En attendant les fournitures d’urgence, ainsi que l’aide humanitaire et les personnels promis par de nombreux pays – dont les États-Unis, la Républicaine dominicaine, le Mexique ou l’Équateur – ce sont les organisations présentes sur place qui font face aux besoins les plus pressants.

Réunion de crise des membres d’ADRA – ADRA Haïti

Divers partenaires de la Plateforme Haïti sont précisément dans ce cas. Comme ADRA-Haïti, active dès à présent dans la zone du sinistre, où elle s’occupe de rechercher les victimes et de distribuer des vivres. Elle travaille aussi en lien avec l’hôpital adventiste de Diquini pour la prise en charge des blessés – les cas les plus graves étant évacués vers Port-au-Prince. Le siège national de cette organisation étant installé au-delà de Martissant permet à ADRA Haïti de mieux acheminer les aides dans la région touchée par le séisme. Autre membre de la Plateforme Haïti, la Mission Biblique est en lien étroit avec l’UEBH (l’Union Évangélique Baptiste d’Haïti) qui représente un réseau de plus de 200 Églises locales et permet d’avoir une vue globale des besoins sur place. Le SEL est pour sa part en lien avec Compassion Haïti, ainsi qu’avec le RIHPED (Réseau Intégral Haïtien pour le Plaidoyer et l’Environnement Durable) qui rassemble des acteurs comme la FEPH (la Fédération des Écoles Protestantes d’Haïti, qui regroupe quelque 3000 établissements), l’UEBH et le CEEH (Concile des Églises Évangéliques d’Haïti).

Ces divers intervenants agissent pour l’heure dans l’urgence, en évaluant les besoins et en parant au plus pressé. Tous évoquent la nécessité de faire parvenir au plus vite de l’eau, de la nourriture, des tentes dans les zones sinistrées. Mais aussi de tirer les leçons de la réponse humanitaire face au séisme de 2010, dans un contexte rendu plus difficile aujourd’hui du fait de l’instabilité politique, de la menace des groupes armés et de la situation de crise sanitaire due au Covid-19.

Ci-dessous, retrouvez les dernières images fournies par des organisations chrétiennes en Haïti :

 

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Le Défap et la Plateforme Haïti
Des liens privilégiés existent de longue date entre la Fédération protestante de France (FPF) et la Fédération protestante d’Haïti (FPH). Le passage de quatre tempêtes dévastatrices sur le territoire haïtien en 2008 (Fay, Gustav, Hanna et Ike) s’était traduit par la création de la Plateforme Haïti, regroupant divers acteurs du monde protestant sous l’égide de la FPF. En 2010, au moment du tremblement de terre qui devait faire plus de 230.000 morts, les réseaux protestants étaient donc bien en place, et la solidarité avait trouvé rapidement des canaux pour s’exprimer. Le président actuel de la Plateforme Haïti est le pasteur Rodrigue Valentin, de l’Église du Nazaréen, et sa coordination administrative est assurée par le Défap. La Plateforme rassemble les acteurs suivants :

 




Robert Louinor : «Rester en prière avec les Églises haïtiennes»

Robert Louinor, ancien boursier du Défap, est venu d’Haïti pour faire un master 2 Recherche à l’Institut Protestant de Théologie, qu’il a achevé en 2017. Au moment de l’assassinat du président Jovenel Moïse, il était sur le sol français, et s’est retrouvé dans l’incapacité de rejoindre sa famille.

Robert Louinor – DR

Quelles sont les nouvelles que vous avez reçues d’Haïti depuis la mort du président ?

Robert Louinor : La situation y est très compliquée, avec beaucoup d’inquiétudes et beaucoup de tensions chez les Haïtiens. Les troubles sont allés croissant depuis le 7 février, date qui aurait dû marquer la fin du mandat de Jovenel Moïse, selon ses opposants qui le jugeaient depuis lors illégitime. Il y a eu de plus en plus d’assassinats, de plus en plus d’enlèvements, une très grave insécurité… Aujourd’hui, on ne sait pas vraiment ce qu’on pourrait faire.

Avez-vous des nouvelles de votre famille ?

Robert Louinor : Ma famille est dans le Nord, et pour le moment, tout va bien. Mais je m’inquiète beaucoup pour mon épouse, qui est seule, et mon fils de 7 mois, que je n’ai toujours pas pu voir. D’après ce que m’a dit mon épouse au téléphone, dans la région où elle se trouve, tout fonctionne au ralenti, les gens redoutent de sortir dans la rue et d’y tomber dans un guet-apens. Ils restent chez eux, ne vont plus au marché, redoutent les réactions de l’armée, de possibles représailles après l’assassinat du président.

Depuis combien de temps êtes-vous séparé de votre famille ?

Robert Louinor : Je n’ai pas pu être présent à la naissance de mon fils, en novembre, pour cause de restrictions dues au Covid-19, et depuis, il m’a été impossible de me rendre en Haïti. J’ai tenté de programmer un voyage en février, mais j’ai dû le reporter une première fois car Haïti connaissait alors une période de très grave insécurité, avec de très nombreux cas d’enlèvements contre rançon. Il y a quelques jours à peine, je devais enfin partir rejoindre ma famille, mais un pasteur avec lequel je suis en contact en Haïti m’en a dissuadé : il m’a raconté qu’un groupe armé avait fait irruption en plein culte pour contraindre les fidèles à rentrer chez eux. Il m’avait conseillé d’attendre encore avant de venir, m’assurant qu’il me donnerait des nouvelles lorsque la situation serait quelque peu stabilisée. Et depuis, le président Moïse a été tué, les frontières avec la République dominicaine ont été fermées… Je n’ai pas pu voir ma famille depuis des mois et je ne sais pas quand je pourrai retrouver mon épouse et mon fils.

Face à la situation d’Haïti, que peut-on faire ?

Robert Louinor : Je pense que la première chose, c’est de rester en prière avec les Églises haïtiennes, pour qu’elles puissent retrouver la paix de l’esprit et du cœur. En ce qui concerne la société haïtienne, elle est remplie de peurs, et elle a besoin d’un message de paix. Il faut maintenir le contact, rester solidaire avec le protestantisme haïtien qui est en train de traverser une période très difficile.

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Haïti : après l’assassinat du président, la crise humanitaire?

La mort du président haïtien est survenue alors que la violence des gangs va croissant depuis un mois à Port-au-Prince. Conséquence directe : les actions d’aide en faveur des Haïtiens les plus vulnérables risquent d’être bloquées.

Vue de Port-au-Prince – DR

Haïti est un pays où la crise est permanente et multiforme : crise politique, crise économique, crise sécuritaire, crise sanitaire… crise humanitaire. Depuis le départ de la Minustah, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, le pouvoir effectif dans la rue a été peu à peu conquis par des gangs (on en recense près de 200) qui se livrent une guerre sans merci, sous le regard d’une police impuissante, au point que des quartiers entiers de Port-au-Prince sont sous leur contrôle et que l’on parle désormais de «déplacés», comme dans un pays en guerre, pour désigner les milliers d’habitants qui ont dû fuir les violences, laissant tout derrière eux, et sont contraints de survivre sans toit. Une recrudescence des affrontements entre groupes armés a laissé certains quartiers en ruines, avec des centaines de maisons incendiées ou endommagées ; plus de 15.000 femmes et enfants ont été contraints de fuir leur foyer ; 80% de ces déplacés se sont retrouvés sans logement suite aux combats des quatre dernières semaines. Mais avec la mort du président Jovenel Moïse, abattu dans sa résidence privée par un groupe lourdement armé au cours d’une véritable opération commando qui a duré près de deux heures, sans intervention de la police (un commissariat est pourtant présent dans le quartier) ni de l’armée, le niveau d’instabilité atteint par le pays menace désormais de bloquer des aides cruciales pour des millions d’habitants parmi les plus vulnérables. Depuis cet assassinat, la police a arrêté 18 Colombiens et trois Haïtiens-Américains, dont un médecin vivant en Floride et récemment revenu sur le sol haïtien, Christian Emmanuel Sanon, accusé d’avoir recruté des mercenaires pour faire chuter la présidence.

«Il s’agit de la pire crise humanitaire que le pays ait connue au cours des dernières années, et elle s’aggrave de semaine en semaine», selon Bruno Maes, représentant en Haïti de l’Unicef (Fonds des Nations unies pour l’enfance). On estime que pas moins de 4,4 millions d’Haïtiens risquent de se retrouver privés d’une aide d’urgence cruciale du fait de l’insécurité et des fermetures de frontières. Les plus fragiles étant souvent les enfants et les mères célibataires. «La vie de nombreux enfants dépend de l’aide humanitaire et d’articles essentiels comme les vaccins, les seringues, les médicaments et les aliments thérapeutiques, détaille Bruno Maes. Mais quand les gangs se battent dans la rue et que les balles sifflent, il est difficile d’atteindre les familles les plus vulnérables avec ces fournitures vitales. À moins que les organisations humanitaires n’obtiennent un passage sûr, des milliers d’enfants continueront de recevoir peu ou pas d’assistance.»

Violences, crise sanitaire et crise humanitaire se cumulent

L’Unicef s’alarme de la situation humanitaire désastreuse que connaissent les enfants et de nombreuses familles en Haïti, et qui se détériore rapidement depuis le début de l’année. Au cours des trois premiers mois de 2021, le nombre d’admissions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë dans les établissements de santé à travers Haïti a augmenté de 26% par rapport à l’année précédente. Il faut ajouter à cela le piètre état des infrastructures (qu’il s’agisse d’approvisionnement en électricité, en eau, d’évacuation des déchets, ou des voies de circulation) responsable à lui seul d’une véritable catastrophe sanitaire, en provoquant une épidémie de maladies diarrhéiques fatales pour de nombreux enfants, ainsi qu’une forte hausse de la mortalité infantile et maternelle. Et parallèlement à cette vague de violence qui va croissant depuis juin, et a culminé récemment avec l’assassinat du président Jovenel Moïse, la pandémie de Covid-19 se développe elle aussi dans le pays : fin juin, plus de 18.500 cas confirmés et 425 décès avaient été signalés. Les principaux hôpitaux dédiés au Covid-19 sont saturés et font face à une pénurie d’oxygène. Certains patients meurent parce que la violence des gangs empêche les ambulances de les atteindre avec de l’oxygène et des soins d’urgence. «Haïti est le seul pays de l’hémisphère occidental où aucune dose du vaccin COVID-19 n’a été distribuée. C’est inacceptable», s’indigne Bruno Maes. «La violence des gangs à Port-au-Prince et dans ses environs est susceptible de retarder encore davantage l’arrivée des vaccins contre le Covid-19 et de compliquer leur distribution à travers le pays.»

Qu’en est-il des partenaires du protestantisme français en Haïti ? Ils survivent au jour le jour, comme le souligne le pasteur Philippe Verseils, appelant à «mettre en place des formes d’aide» adaptées à cette situation d’urgence. Bon connaisseur d’Haïti, où il a passé deux ans comme envoyé du Défap, et où il entretient encore de nombreux liens, il estime qu’aujourd’hui, «les partenaires haïtiens du protestantisme français ont besoin d’un soutien financier sortant du cadre trop strict des dispositifs d’aide habituels, qui impliquent la fixation d’objectifs, des règles précises de contrôle (…) On ne peut pas parler d’objectifs et de budget quand se pose la question de la survie immédiate.» Il appelle tout particulièrement à aider les orphelinats soutenus par La Cause, dont les enfants «sont dans des situations terribles». Sylvain Cuzent, qui lui a succédé en 2013, appelle pour sa part à «ne pas se laver les mains de ce qui se passe en Haïti».

La Fédération Protestante de France a déjà fait parvenir, la semaine dernière, un message de soutien à la Fédération Protestante d’Haïti ; et la Plateforme Haïti, qui dépend de la FPF et que coordonne le Défap, devrait se réunir prochainement.

Le Défap et la Plateforme Haïti
Des liens privilégiés existent de longue date entre la Fédération protestante de France (FPF) et la Fédération protestante d’Haïti (FPH). Le passage de quatre tempêtes dévastatrices sur le territoire haïtien en 2008 (Fay, Gustav, Hanna et Ike) s’était traduit par la création de la Plateforme Haïti, regroupant divers acteurs du monde protestant sous l’égide de la FPF. En 2010, au moment du tremblement de terre qui devait faire plus de 230.000 morts, les réseaux protestants étaient donc bien en place, et la solidarité avait trouvé rapidement des canaux pour s’exprimer. Le président actuel de la Plateforme Haïti est le pasteur Rodrigue Valentin, de l’Église du Nazaréen, et sa coordination administrative est assurée par le Défap. La Plateforme rassemble les acteurs suivants :

 




Sylvain Cuzent : «On ne peut pas se laver les mains de ce qui se passe en Haïti»

Sylvain Cuzent a pris la suite du pasteur Verseils en Haïti à partir de 2013. Il plaide aujourd’hui pour que l’on continue à parler d’Haïti, en dépit de circonstances qui pourraient inciter à baisser les bras, et rappelle l’histoire commune, bien que douloureuse, qui unit la République française et la République d’Haïti.

Les abords de la résidence du président Jovenel Moïse après son assassinat – DR

Quelle est votre réaction après l’annonce de la mort du président Jovenel Moïse ?

Sylvain Cuzent : Avec cet assassinat, Haïti plonge dans l’inconnu. Tout semble prêt pour l’arrivée d’un nouveau dictateur. C’est tout simplement dramatique et je suis bouleversé par cette situation, tout comme les amis haïtiens avec lesquels j’ai été en contact ; mais on sentait que la situation du pays pouvait déboucher sur un tel drame. Voilà des années qu’elle se dégrade, on a assisté dernièrement à une multiplication des enlèvements, des demandes de rançon, à la répression des manifestations, à la hausse de la corruption au sein de la police… Sur le plan politique, plus aucune règle démocratique n’était respectée et le président, après avoir réduit à l’impuissance le Parlement, aurait vu son pouvoir encore conforté par le référendum annoncé pour septembre. On avait là un dirigeant qui considérait que le pays était sa propriété personnelle. En fait, quand la Minustah, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, a plié bagages en 2017, le pays s’est retrouvé livré aux ex-Tontons Macoute [milices paramilitaires mises en place par le président Duvalier et qui avaient servi à terroriser toute opposition] ou aux gangs que le président Jean-Bertrand Aristide avait mis en place pour asseoir son pouvoir. L’armée est impuissante, la police de même, la corruption est partout et il y a des armes qui circulent à ne savoir qu’en faire. Au sein de la population, la misère est telle que les gens sont prêts à tout pour s’en sortir.

Y a-t-il des pistes pour agir ?

Sylvain Cuzent : La situation est devenue telle qu’aujourd’hui, les Haïtiens eux-mêmes ne savent plus par quel bout la prendre. Même ceux qui voudraient proposer des solutions ne savent pas comment se faire entendre. C’est ce qu’on a vu lors de la dernière élection présidentielle : il y avait 72 candidats – un véritable émiettement politique, chacun prétendant apporter sa solution…

Je me souviens qu’en 2013, lorsque j’étais arrivé en Haïti pour la première fois, j’avais demandé à un pasteur membre de la FPH, la Fédération Protestante d’Haïti : que faudrait-il faire pour sortir Haïti du marasme ? Il m’avait dit : il faudrait un pouvoir fort. Je lui avais fait remarquer qu’un pouvoir fort, Haïti en avait déjà eu et n’allait pas mieux ; qu’il faudrait surtout une éducation à la démocratie… Dès lors, j’avais été chargé de faire de l’éducation à la démocratie auprès des étudiants en théologie. Mais aujourd’hui, c’est toute la population qui aurait besoin d’une telle éducation, alors même que le système éducatif est défaillant…

En France aussi, il faudrait mobiliser pour Haïti. Depuis quelques mois, je rêve de créer un comité pour le remboursement de la véritable rançon qu’on a imposée à Haïti pour son indépendance, et dont le paiement s’est étalé de 1825 à 1950, afin de soi-disant indemniser les propriétaires français qui y avaient perdu leurs exploitations. L’économiste Thomas Piketty a chiffré précisément le montant de ce que la France devrait à la République d’Haïti : 30 milliards d’euros. Bien sûr, un tel remboursement aujourd’hui serait impossible à envisager – pas avant d’avoir reconstruit l’État haïtien, faute de quoi l’argent se perdrait ; mais un comité de ce genre serait un bon moyen de faire parler d’Haïti.

Est-ce important aujourd’hui de parler d’Haïti ?

Sylvain Cuzent : C’est très important. Il est très important de parler de la responsabilité de la France vis-à-vis d’Haïti : car la France reste dans ce pays une référence. L’histoire d’Haïti est liée à celle de la France, depuis la révolte contre Napoléon et la lutte contre les armées napoléonienne pour obtenir l’abolition effective de l’esclavage, jusqu’à aujourd’hui. La France n’a jamais aidé Haïti à dépasser ses divisions entre descendants d’esclaves, de métis ; et pourtant, il ne faut pas oublier que la devise de la République haïtienne, c’est : «Liberté, égalité, fraternité» ; et pas davantage que les couleurs du drapeau haïtien sont le bleu, le blanc et le rouge… Ce n’est pas un hasard si l’un des plus grands auteurs haïtiens, Dany Laferrière, est membre de l’Académie française. On ne peut pas se laver les mains de ce qui se passe en Haïti. Malgré toutes ses difficultés, c’est un pays qui reste riche de potentialités, courageux ; et malgré la dureté du quotidien, on ne voit pratiquement personne mendier dans les rues…