Le jeudi 12 mars 2026, les Jeudis du Défap ont proposé une réflexion autour du thème « « l’héritage missionnaire aujourd’hui, le cas de la Mission Presbytérienne Américaine au Cameroun » . Cette conférence a été donnée par Nick Gaël Daniel SANDJALI NDJIKAM, Pasteur de l’Église Presbytérienne Camerounaise, Enseignant d’hébreu biblique et d’Ancien Testament, Doctorant en théologie. ous pouvez (re)voir la conférence ci-dessous.

Quel héritage les missions chrétiennes ont-elles réellement laissé en Afrique, et comment cet héritage est-il géré aujourd’hui par les Églises locales ? C’est à cette question que s’est attaqué le pasteur et doctorant en théologie Nick Sandjali lors d’une conférence consacrée à l’héritage missionnaire de la mission presbytérienne américaine au Cameroun.

Une mission qui s’enracine au XIXᵉ siècle

L’histoire de la mission presbytérienne américaine au Cameroun remonte au milieu du XIXᵉ siècle. Les premiers missionnaires quittent la ville de Norfolk, en Virginie, en 1852, dans un contexte marqué par le retour d’esclaves affranchis vers l’Afrique. Leur premier terrain d’action est le Libéria, avant que la mission ne se déplace vers le Gabon.

C’est à partir de l’île de Corisco que les missionnaires vont progressivement étendre leur action vers le Cameroun. Dans les années 1850, les missionnaires George Simpson et Mackay y installent une base missionnaire. Quelques années plus tard, Cornelius et William Clements prennent la direction des côtes camerounaises et débarquent à Batanga, près de l’actuelle ville de Kribi.

L’accueil des populations locales est favorable. Très rapidement, les missionnaires mettent l’accent sur la formation des jeunes. Garçons et filles sont envoyés à l’école afin de recevoir une éducation chrétienne. Cette stratégie vise à former une élite locale capable de prendre le relais de l’évangélisation.

Cette démarche porte rapidement ses fruits. À la fin du XIXᵉ siècle, une première communauté chrétienne est organisée à Batanga. Des responsables autochtones sont formés et certains accèdent même au ministère pastoral. Parmi eux figure Eduma Mousambani, considéré comme l’un des premiers pasteurs camerounais.

Batanga devient ainsi la première grande station missionnaire de la mission presbytérienne américaine au Cameroun et un point de départ pour l’évangélisation vers l’intérieur du pays.

Une œuvre missionnaire à la fois religieuse et sociale

Si l’évangélisation constitue l’objectif principal des missionnaires, leur action ne se limite pas au domaine religieux. Selon Nick Sandjali, la mission presbytérienne américaine développe au Cameroun une approche « holistique », c’est-à-dire une vision qui prend en compte l’ensemble des dimensions de la vie humaine.

Cette approche se traduit par la création de nombreuses infrastructures sociales. Dans différentes régions du pays, notamment dans le sud, l’est et la région de Bafia, les missionnaires fondent des stations missionnaires comprenant généralement un temple, une école et parfois un centre de santé.

Au fil des décennies, ces stations donnent naissance à un vaste réseau d’institutions : écoles primaires et secondaires, centres de formation, imprimeries, hôpitaux et léproseries. Ces établissements jouent un rôle majeur dans la formation des élites camerounaises.

Certaines institutions deviennent particulièrement emblématiques. L’école normale de Foulassi, par exemple, restera dans l’histoire comme le lieu où fut composé l’hymne national du Cameroun. Les structures missionnaires participent ainsi non seulement à la diffusion du christianisme, mais aussi à la transformation sociale et culturelle du pays.

L’influence des missions dépasse même parfois le cadre religieux. En favorisant l’éducation et l’éveil des consciences, les missionnaires contribuent indirectement à la formation de figures importantes du mouvement nationaliste camerounais.

Pour Sandjali, cet héritage dépasse donc largement les bâtiments et les institutions. Il inclut également des valeurs, une vision de l’éducation et une certaine conception du rôle de l’Église dans la société.

Un héritage en expansion mais fragilisé

L’année 1957 marque un tournant dans l’histoire de cette mission. Le 11 décembre, l’Église presbytérienne camerounaise est officiellement créée et prend progressivement en charge l’ensemble des œuvres laissées par les missionnaires américains.

Au moment de son autonomie, l’Église hérite d’un patrimoine important : plusieurs synodes, des stations missionnaires, des écoles, des centres de santé et une trentaine de pasteurs formés par la mission.

Depuis lors, l’institution a connu une croissance remarquable. Aujourd’hui, l’Église presbytérienne camerounaise compte près de mille pasteurs, plusieurs centaines de paroisses et plus d’un millier de lieux de culte. Elle dispose également d’établissements scolaires et de deux institutions d’enseignement supérieur, notamment dans le domaine de la théologie.

À première vue, cet héritage semble donc avoir été non seulement conservé, mais aussi multiplié.

Pourtant, selon Nick Sandjali, cette expansion quantitative masque une réalité plus contrastée. Si les temples et les paroisses continuent de se multiplier, les œuvres sociales héritées de la mission — écoles et hôpitaux notamment — connaissent souvent des difficultés importantes.

Certaines institutions se trouvent aujourd’hui dans un état de dégradation avancé, tandis que d’autres ont dû fermer leurs portes. Plusieurs facteurs expliquent cette situation : tensions internes au sein de l’Église, problèmes d’organisation, manque de ressources ou encore nominations de responsables sans les compétences nécessaires.

Le conférencier souligne également un autre problème : la tendance à reproduire les structures héritées des missionnaires sans les adapter aux réalités actuelles. Dans un contexte où les écoles privées et les centres de santé se multiplient, les institutions ecclésiales doivent repenser leur rôle et leur offre de services.

Selon Sandjali, l’héritage missionnaire a ainsi subi une transformation progressive. À l’origine fondé sur une vision globale de la mission, il tend aujourd’hui à se concentrer davantage sur l’expansion religieuse. L’Église est devenue plus « confessante » qu’« holistique », alors que la mission initiale cherchait à articuler foi, éducation et action sociale.