Méditation du jeudi 21 octobre. Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Diego Vélasquez : « Christ dans la maison de Marthe et Marie » (1618) – National Gallery de Londres © Wikimedia Commons

Dans le monde gréco-romain, il y avait beaucoup de gens de cultures différentes : des romains, des juifs ; des barbares (tous les autres). Les relations entre les religions n’étaient pas simples : dans les années 40 de notre ère par exemple, les juifs ont été expulsés de la ville de Rome par l’empereur Claude qui voulait installer plus solidement les rites romains : plus de lieu de culte juif, plus non plus de boucheries spécialisées dans les règles alimentaires juives (kashrout). Il reste le marché, mais sur le marché on vend surtout de la viande qui a été sacrifiée aux idoles dans la religion romaine, mais cela ne respecte pas les règles alimentaires juives. Donc, les juifs qui restent ou qui reviennent à Rome ne peuvent plus manger de viande et deviennent végétariens.

Les nouvelles communautés chrétiennes sont composées de juifs, beaucoup, mais aussi de païens : la prédication de Jésus, puis de Paul, a ouvert le salut donné par Dieu à tous les peuples. Lorsque l’apôtre Paul écrit à la jeune Église de Rome entre 55 et 60 de notre ère, il répond à une question à propos des différences culturelles dans la communauté.

« Vous aurez l’impression que certains ont une foi moins intense que la vôtre ; montrez-vous accueillants pour eux, ne vous mêlez pas de juger la façon dont ils réfléchissent à leur foi.
Il y en a dont la foi les pousse à manger de tout ; il y en a, des plus faibles, dont la foi les pousse à ne manger que des légumes. C’est tentant, pour celui qui mange de tout, de mépriser celui qui ne mange que des légumes ; et c’est tentant, pour celui qui ne mange que des légumes, de juger celui qui mange de tout ! Ne faites pas ça. En effet, Dieu l’a accueilli, lui aussi.
Imaginez un esclave qui n’est pas à vous et qui trébuche, de quel droit allez-vous le juger ? Il n’est pas à vous : c’est l’affaire de son maître, s’il trébuche ou s’il reste debout ; vous, ça ne vous concerne pas. Voyez-vous, si le maître c’est Dieu, il fera en sorte que cet homme reste debout. »

« Alors, toi, de quel droit tu juges ton frère ? Ou bien toi, de quel droit tu méprises ton frère ? Ce n’est pas seulement les autres qui vont comparaître devant le tribunal de Dieu, c’est nous tous.
Dans les Écritures, on peut lire ceci : Le Seigneur dit : Aussi vrai que je suis vivant, tout genou fléchira devant moi, et toute langue reconnaîtra que je suis Dieu.
Ainsi donc, chacun rendra des comptes à Dieu pour lui-même. »

(Rm 14,1-4 et 10-12)

Méditation

Qui a raison : ceux qui mangent de tout, ou ceux qui restent végétariens ? Paul répond à la question en disant qu’au fond, la question n’est pas là, mais que cette dispute révèle que la communion de la communauté, le sentiment d’appartenance, la fraternité, sont en danger. Et ça, ça pose vraiment problème.

La foi, ça n’est pas une histoire privée. Ça nous fait agir, et du coup, ça risque de nous faire faire du mal, même sans le savoir, aux autres. Alors, nous dit Paul, c’est important de réfléchir à ce qu’on fait, aux motivations qui se cachent derrière nos actes.

Imaginez.

Voici un chrétien de Rome. Il est d’origine païenne, c’est-à-dire qu’il vient d’un milieu où l’on rend un culte aux nombreux dieux de la cité, et à l’empereur. Ce culte consiste essentiellement en offrandes, soit de viande (on tue des animaux pour les offrir aux idoles), soit de vin (qu’on répand sur les autels). Il a écouté la prédication des premiers chrétiens à Rome et il a rencontré le Christ à travers cette prédication. Pour lui, cette rencontre signifie que toutes les pratiques du culte des idoles peuvent être abandonnées, parce qu’elles n’ont plus aucun sens. Le seul Dieu, c’est le Dieu de Jésus-Christ, et Dieu n’a pas besoin de toutes ces offrandes, de ces sacrifices.

En d’autres termes, Dieu n’a pas besoin qu’on lui achète ce qu’il nous donne déjà gratuitement : son salut. Pour cet homme, le péché ce serait de revenir aux idoles alors qu’il a connu Dieu ; se serait de se soumettre à nouveau à ces idoles, de faire comme si elles comptaient encore pour lui. Pour lui, la foi c’est de remercier Dieu pour la liberté. Une liberté qui libère des faux dieux. Mais aussi une liberté qui libère de tous les esclavages et du péché. La rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ lui ouvre un avenir débarrassé de tout ce qui écrasait sa vie, avant. C’est l’expérience de ce croyant-là, dans la culture qui est la sienne, à l’époque qui est la sienne.
Voici un autre chrétien de Rome. Lui est d’origine juive. Jusqu’à une génération en arrière, il y avait beaucoup de juifs à Rome, mais ils ont été largement expulsés par l’empereur Claude et il n’y a plus qu’une minorité de juifs à Rome. Ce chrétien-là appartient donc à un milieu où vivre la foi du peuple d’Israël signifie trouver des moyens de respecter la loi de Dieu malgré les difficultés.

❝ Comment respecter l’autre dans son désir profond d’accueillir Dieu ?

Les protestants comprennent bien ça : lorsqu’on est minoritaire, on s’attache à son identité, à sa culture, au groupe dont on fait partie, et souvent c’est bien ça qui permet de survivre. Ne pas lâcher la façon dont on vit sa foi, c’est s’enraciner en Dieu. C’est se tourner vers lui, dans les grandes et les petites choses. Or pour un juif à Rome dans ces années-là, une chose pose problème : le respect des lois alimentaires, ces lois prescrites par Dieu au peuple de Moïse. On ne peut pas consommer de viande qui ait été sacrifiée pour le culte des idoles. Mais la communauté juive est trop peu nombreuse pour que les boucheries cacher aient été rouvertes, et acheter de la viande sur le marché est trop risqué, elle risquerait d’être impure (sacrifiée à une idole). Vivre à Rome pour un juif de ces années-là, c’est donc souvent devenir végétarien, pour respecter Dieu et sa loi. Mais cet homme dont je vous parle, lui aussi, a entendu la prédication et il a cru à la bonne nouvelle (l’Évangile) de Jésus-Christ ressuscité. Il a rencontré le Christ, lui aussi, et il a accueilli dans sa vie la promesse que Dieu, en son fils, offre au monde entier. Il est placé devant un dilemme : s’il est toujours juif, il doit toujours se conformer à la loi de Dieu, et les lois alimentaires en font partie. Mais sa foi lui ouvre d’autres horizons. Sa foi lui dicte la confiance dans un homme venu sur terre pour témoigner d’un visage de Dieu que personne, jusqu’à présent, n’avait imaginé. Un Dieu qui aime tant ses créatures qu’il va jusqu’au bout de son amour pour eux. Un Dieu qui désire tant l’amour de ses créatures qu’il ne leur demande rien en échange de sa grâce… C’est l’expérience de ce croyant-là, dans la culture qui est la sienne, à l’époque qui est la sienne.

Deux chrétiens. Deux vies différentes. Deux chemins qui se rejoignent. Deux hommes qui, chacun pour lui-même, doit décider ce que signifie la grâce qui survient dans sa vie. Deux hommes qui se côtoient lorsqu’ils sont réunis pour rendre grâce à Dieu pour cette grâce qui survient. Deux hommes qui ont changé de vie, radicalement, pour accueillir le Christ. Deux hommes qui partagent le repas du Seigneur. Mais justement… c’est une question de nourriture qui les sépare.

Pour le premier, le chrétien d’origine païenne, sa foi le pousse à manger de tout. Puisqu’il n’y a plus d’idole, alors les sacrifices n’ont aucun sens et les viandes sacrifiées aux idoles sont comme toutes les autres viandes. Il mange donc de tout, parce que sa foi le lui dicte.

Pour le second, le chrétien d’origine juive, sa foi le pousse à ne pas manger de viande. C’est ainsi qu’il respecte Dieu, le Dieu d’Israël qui est aussi le Dieu de Jésus-Christ. Il ne mange pas de tout, parce que sa foi le lui dicte.

Comment vivre ensemble ? Comment respecter l’autre dans son désir profond d’accueillir Dieu ?

❝ Dieu nous accueille tels que nous sommes

C’est toute la question, et vous l’entendez bien, nous n’avons jamais fini de nous la poser… Confronté à cette question très réelle, très concrète, Paul écrit donc aux chrétiens de Rome. Et plutôt que de leur donner des ordres, il fait confiance à leur intelligence. Plutôt que de trancher en disant, celui-là a raison et celui-là a tort, il leur rappelle pourquoi ils sont là, pourquoi ils sont ensemble, et en quoi c’est solide.

Il leur rappelle que vivre ensemble, ce n’est pas un but en soi. Ce n’est pas une obligation morale. C’est une liberté donnée. La liberté d’accueillir l’autre, quels que soient ses scrupules religieux… et nous en avons tous. « Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses scrupules. Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli. » Voilà le cœur de l’Evangile, bien plus profond, bien plus important que toutes les considérations morales ! Il ne s’agit pas d’être gentils, d’être tolérants, d’être ouverts ou progressistes ! Il s’agit d’entendre une bonne nouvelle ! Accueillez, nous dit Paul… accueillez l’autre, parce que Dieu l’a accueilli. Il n’y a pas d’autre règle que ça. Ailleurs dans le NT, ça se dit « aime ton prochain comme toi-même ». Mais aime-le vraiment. Accueille-le vraiment. Pas pour être gentil, pour être meilleur que les autres. Mais parce que tu le peux.

Dieu nous accueille tels que nous sommes. Avec nos histoires, nos cultures, nos habitudes. Avec notre façon de vivre notre foi. Avec nos façons de bricoler avec notre foi. Avec notre soif d’Évangile, grande ou petite. Il nous accueille tels que nous sommes. Et il nous appelle tous, pas juste quelques-uns, mais tous, devant son tribunal. J’allais dire : il nous accueille dans son tribunal. Parce que c’est un lieu d’accueil, un lieu où Dieu nous accueille tels que nous sommes, là où nous n’avons pas besoin de nous cacher. C’est un lieu de vérité.

C’est aussi le seul lieu, absolument le seul, où nous ne pouvons pas juger. Dans ce lieux-là nous ne pouvons être des juges ni de nous-mêmes, ni de l’autre. C’est le seul lieu où nous échappons au jugement perpétuel qui nous fait mourir, qui nous écrase… le jugement de nos vies quotidiennes : pas assez vite ! Pas assez grand ! Pas assez productif ! Pas assez ceci, pas assez cela ! parce que nous sommes pour les autres, mais surtout pour nous-mêmes, des juges impitoyables. Heureux, dit Paul, celui qui ne se juge pas lui-même, et qui laisse ce soin à Dieu ! En ce sens, le tribunal de Dieu, c’est le lieu où nous sommes rendus libres. C’est le lieu où nous pouvons rendre compte à Dieu de nous-mêmes. Rendre compte, honnêtement, de tout ce qui fait notre vie, des poids et des blessures, des joies et des élans. C’est le lieu d’une vie renouvelée. Le lieu où la grâce nous est donnée, en abondance. La grâce, on peut aussi appeler ça une force de vie, un cadeau.

D’une certaine façon, c’est parce que ce lieu existe que nous nous accueillons mutuellement. C’est parce que mon prochain est accueilli, comme moi, dans ce lieu-là, que je peux le côtoyer comme un frère, comme une sœur. Alors il devient plus facile d’accueillir celui que je suis toujours tentée de voir comme « celui qui est faible dans la foi ». Qui suis-je pour connaître quelque chose de sa foi ? Seul Dieu entend sa foi. Et moi-même, quand je me sens faiblir, je sais que Dieu m’a donné des frères et des sœurs avec qui partager cette étonnante nouvelle : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné sa vie pour nous sauver de nos dieux de morts, de tout ce qui nous écrase et nous fait mourir. C’est ce qu’on appelle le jugement de Dieu sur nos vies. Nous jugeons à la manière des hommes. Seul Dieu juge à la manière de Dieu.

S’il n’y a que ça à retenir du texte d’aujourd’hui, c’est ça : Ne juge pas à la place de Dieu.

Prière

C’est Dieu seul qui nous dit :
Va leur dire ! Va leur dire que je les attends, que je suis déjà en chemin.
Va leur dire que mon amour les accompagne, à chaque instant de leur vie.
Va leur dire que dans un regard échangé, dans une parole vraie, je suis.
Va leur dire que ma parole est une promesse.
Va leur dire que mon secours leur est acquis, que ma main soutient chacun de leurs pas.
Va leur dire que j’attends que, au creux de ton silence, tu entendes la liberté qui résonne pour toi comme pour ton prochain.
Va leur dire que vous êtes une communauté, parce que vous vivez librement de cette liberté.
Ainsi nous parle, à tous et à chacun, notre Seigneur.
Qu’il nous soit donné, aujourd’hui, demain, toujours, d’entendre cette voix, personnellement et ensemble, en communauté, dans le partage de nos différences, unis par un appel commun.
Amen