Méditation du jeudi 17 juin 2021. Cette semaine, nous prions avec notre envoyé au Brésil.

Francisco del Cossa, Annonciation et nativité (1470), Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde © Wikimedia Commons

Lorsque Jésus envoie ses disciples en mission auprès des gens de tous les peuples à la toute fin de l’évangile selon Matthieu, il leur demande d’en faire des disciples, de les baptiser et de leur enseigner à observer tout ce qu’il leur a commandé. Il ajoutait : «Car, voyez-vous, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps» (Mt 28,20). C’est sur la foi de ces paroles que les disciples sont partis. C’est sur la foi de ces paroles que nous aujourd’hui, à notre tour, partageons l’Évangile.

Mais comment être sûrs que cette parole tient ? Qu’est-ce qui fait qu’une parole peut tenir ?

Jésus, à la toute fin du sermon sur la montagne (tel que rapporté par Matthieu), envisage cette question.

«Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de tes serments. Et moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel car c’est le trône de Dieu, ni par la terre car c’est l’escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c’est la Ville du grand Roi. Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir. Quand vous parlez, dites “Oui” ou “Non” : tout le reste vient du mal.»  Matthieu 5, 33-37

 

Oui – ou non. C’est tout. Pas de place ici pour les blancs de notre volonté, pour les zones de flou, d’incertitude : oui, ou non. Ce passage biblique, comme beaucoup d’autres, éveille d’abord notre désarroi. Le monde convoque notre parole, mais ce monde est si complexe que nous ne savons pas quoi dire. Au fond de nous, nous voudrions être clairs, être sincères et sûrs de nous. Mais notre «oui» n’est jamais qu’un peut-être et notre «non», un «je ne sais pas».

Nous sommes humains et comme humains, nous avons la tentation d’avoir recours à un autre que nous-mêmes pour dire ce que nous ne savons pas dire, pour prendre notre responsabilité à notre place. Trop souvent, nous nous réfugions derrière la fatalité, les événements, le monde tel qu’il est. Trop souvent aussi, nous nous réfugions derrière Dieu, ou ce que nous comprenons de Dieu, pour nous protéger de la vie, pour ne pas vivre vraiment, pour ne pas dire vraiment, pour ne pas agir vraiment, pour rester dans le «peut-être» et le «je ne sais pas». C’est une histoire de confiance : de confiance en Dieu, et de confiance en nous.

Où se trouve la parole qui tiendra vraiment ?

Dans ce monde qui souffre, nous voudrions oublier notre part de responsabilité. Nous sommes parfois dans la révolte, dans la désespérance. Parfois aussi, totalement inconscients du mal que nous avons pu infliger. Pourtant, il suffirait de presque rien : un mot sincère, un accueil de l’autre, un peu plus de confiance.

Où se trouve la confiance qui tiendra vraiment ?

Nous avons besoin d’une parole qui tienne, d’un «oui» sur notre vie, qui nous ouvre une autre confiance.

Notre oui et notre non est toujours humain, pétri de notre ambivalente humanité. Mais il y a un «oui» premier, un «oui» qui nous précède. L’auteur de la deuxième épître aux Corinthiens le dit ainsi : «En Jésus-Christ, il n’y a pas oui et non : en lui, il n’y a que oui. Ainsi, en lui, toutes les promesses de Dieu se disent comme un oui.» (2 Co 1,19-20)

Ce grand «oui» de Dieu précède le nôtre, toujours. Il s’adresse à nous, même quand nous doutons sur notre chemin, quand nous nous sentons paralysés par la peur au point de ne plus savoir quoi dire, quoi faire. Il prononce le «oui» nécessaire et ainsi il nous donne une identité que rien ne peut nous ravir. Cette promesse nouvelle n’est pas due à nos efforts, ni à nos repentirs, elle vient, parce qu’elle est le Christ qui chemine avec nous, envers et contre tout, tous les jours jusqu’à la fin des temps, elle est le Christ qui, toujours, vient.

Cette promesse sur notre vie soutient chacun de nos pas et nous permet d’habiter cette vie sans en craindre l’ambivalence : en prenant le risque de ce qui survient. Il s’agit, comme le disait le réformateur Martin Luther, de «pêcher courageusement», autrement dit, de prendre le risque ! Dire «oui» ou «non», selon la situation, sans craindre d’y jouer notre salut, parce que ça c’est déjà fait, ni notre être même, parce que ça, c’est bien ailleurs que dans nos actes que ça se joue. Extraordinaire liberté qui s’ouvre ainsi devant nous ! Le «oui» premier de Dieu nous donne d’habiter tranquillement notre propre parole.

Autre chose s’ouvre devant nous. Notre parole est seconde, mais elle n’est pas sans valeur. Elle est incertaine certes, fragile, face aux orages du monde, mais elle est notre présence à ce monde, elle porte le courage de l’action, de l’engagement, de la parole responsable, de l’espérance active. Le «oui» premier de Dieu nous précède toujours et être disciple c’est, tranquillement, courageusement, répondre «oui» à notre tour. Un vrai «oui», tranquille et assuré, parce qu’il découle d’un «oui» qui ne vient pas de nous.

Que votre «oui» soit «oui», que votre «non» soit «non». Car il y a des «non» à poser aussi. Il y a des choses à refuser, des compromis à refuser. Mais là encore, ces «non» sont précédés par le grand «non» de Dieu sur ce qui avilit l’humain, sur ce qui nie la singularité de l’être humain. C’est alors une ligne de crête qui s’ouvre devant nous ; un équilibre à trouver à chaque pas. Faire un pas, c’est toujours prendre un risque.

Que votre «oui» soit «oui», que votre «non» soit «non». C’est possible, parce qu’une autre confiance est possible, dans une parole qui nous précède et nous dit que nous sommes les enfants de Dieu, pour lesquels un chemin s’ouvre, pas à pas. Oui, c’est vrai.

Que cette assurance du «oui» de Dieu sur nous, nous donne de dire «oui» à notre tour, qu’elle nous donne le réconfort aux jours difficiles, qu’elle nous libère de la peur et nous donne le courage, la force et la joie de vivre avec nos frères et nos sœurs sur cette terre !

 

Nous prions :

Toi qui nous as aimés le premier, ô Dieu,
nous parlons de toi
comme si tu ne nous avais aimés le premier
qu’une seule fois, dans le passé.

En réalité, c’est tout au long des jours
et tout au long de la vie,
que tu nous aimes le premier.

Quand nous nous éveillons le matin
et que nous tournons notre âme vers toi,
tu nous devances, tu nous as aimés le premier.

Si je me lève avant l’aube
et tourne, vers toi, à la même seconde, mon âme et ma prière,
tu me devances, tu m’as aimé le premier.

Quand je m’écarte des distractions,
et recueille mon âme pour penser à toi,
tu es encore le premier.

Pardonne-nous, ô Dieu, notre ingratitude :
ce n’est pas une fois
que tu nous as aimés le premier
c’est à chaque instant de notre vie.

Sören Kierkegaard