Arrivé en 2017 en Suisse pour une mission de deux ans, le pasteur togolais Espoir Adadzi, envoyé de la Cevaa accueilli par DM (l’homologue suisse du Défap), repartira finalement en décembre 2023, au terme d’une expérience qui lui aura permis de poser un regard neuf sur les relations interculturelles entre les paroisses protestantes de Suisse francophone. Il laisse un ouvrage en forme de plaidoyer pour que les diverses Églises dépassent leurs différences afin de reconnaître ce qui les relie. Il présentera son livre lors du lancement de la campagne d’automne de DM, dont l’un des thèmes majeurs est, cette année, l’interculturalité.

Le pasteur Espoir Adadzi dans son bureau © Espoir Adadzi/EPG

Décidément, Dieu ne se laisse pas mettre dans des cases. On l’annonçait, sinon moribond, du moins s’éloignant chaque jour un peu plus des préoccupations de nos concitoyens ; de plus en plus absent de l’espace public ; écarté sans ménagement par des transformations sociales profondes alliant progrès technique, urbanisation croissante et facilité accrue des échanges… Depuis les années 50, les études sociologiques montraient crûment ce repli. Or voici qu’une enquête réalisée par l’Ifop pour l’Association des journalistes d’information sur les religions (Ajir) vient sérieusement nuancer ce tableau. Certes, de 1947 à aujourd’hui, la part des personnes interrogées déclarant croire en Dieu est passée de 66% à 49%. Mais, fait significatif, c’est précisément au cœur des régions les plus densément peuplées, les plus urbanisées et les plus cosmopolites – et tout particulièrement en Île-de-France, comme le souligne le sociologue Jean-Paul Willaime dans un article de Réforme – que la croyance en Dieu est aujourd’hui la plus répandue. « Les premières enquêtes menées en sociologie de la religion démontraient que le passage d’un milieu rural à un milieu urbain entraînait la perte de fidèles, écrit ainsi Jean-Paul Willaime. On eut dès lors tendance à considérer, non sans exagération, que l’urbanisation était le tombeau de la religion. Aujourd’hui, c’est l’inverse : c’est l’urbanisation extrême qui est le lieu de sa revitalisation (…) Dieu revient dans la cité séculière qui ne prétend plus ériger une sécularité triomphante en alternative à la religion. Autrement dit, Dieu est de retour au cœur et non en marge d’une société multiculturelle, plurireligieuse et multiconvictionnelle. »

« Ce qui nous lie, le Christ, est plus grand que ce qui crée notre diversité »

La société multiculturelle, une chance pour les Églises ? C’est en tout cas un aspect qu’elles ne peuvent plus ignorer aujourd’hui. Et les paroisses situées dans les lieux les plus densément urbanisés sont loin d’être seules concernées : aujourd’hui, même les villes moyennes ou les paroisses en zones rurales ont aussi des paroissiens aux multiples origines, comme en témoignait récemment Joël Dahan, pasteur de l’EPUdF dans le Bergeracois. La question des relations interculturelles au sein des Églises est un aspect sur lequel le Défap travaille depuis des années – en relation avec diverses Églises et des programmes de formation comme celui de la CPLR (le programme de la formation permanente des pasteurs de la Communion Protestante Luthéro-Réformée).

Chez nos voisins suisses, DM a pris part à une expérimentation. Homologue du Défap pour la Suisse romande, DM (Dynamique dans l’échange, autrefois DM-échange et mission) a précédé le Défap de quelques années : il a été créé en 1963, le Défap en 1971. DM partage avec le Défap des liens forts avec la Cevaa (Communauté d’Églises en mission, créée aussi en 1971), des convictions héritées d’un même contexte historique (la volonté de renouveler les relations Nord-Sud en créant une véritable réciprocité entre les Églises) et la même volonté de dépasser les différences culturelles. En relation avec la Cevaa et avec l’Église Protestante de Genève, DM a contribué à la mise en place d’un programme étudiant les relations entre les Églises réformées, implantées de longue date, et celles nées plus récemment avec l’arrivée de migrants : des Églises qui, bien que toutes francophones, bien que toutes issues du protestantisme, ne communiquaient pour ainsi dire pas. C’est un envoyé de la Cevaa, Espoir Adadzi, pasteur de l’Église Évangélique Presbytérienne du Togo, qui a été chargé d’apporter le regard extérieur susceptible de déceler les difficultés de communication et les biais qui pouvaient empêcher ces diverses Églises de cheminer ensemble. Il a travaillé notamment en lien avec le programme Témoigner Ensemble à Genève, mis en place au début des années 2000.

« On s’adapte bien à la mode, pourquoi pas à la liturgie ? »

À l’origine, la mission d’Espoir Adadzi devait durer deux ans. Son mandat comptait deux volets principaux : créer des liens avec les Églises issues de la migration à Genève, et plus largement en Suisse romande ; poser un regard et questionner les pratiques des paroisses protestantes réformées. Arrivé en 2017, il repartira au bout du compte en décembre 2023, après avoir réalisé un travail inédit, à mi-chemin entre celui du sociologue ou de l’ethnographe, et celui du missionnaire, dont il rend compte dans un ouvrage sorti en septembre 2021 chez OPEC et préfacé par Élisabeth Parmentier : Interculturalité en Église. Témoignage et propositions d’un envoyé du Sud. Un ouvrage (que vous pourrez lire à la bibliothèque du Défap) dans lequel il avance des propositions concrète pour une interculturalité effective.

Pour cette année, l’interculturalité est précisément au cœur du programme de DM, avec les questions de genre ; et lors du lancement de sa campagne cet automne, Espoir Adadzi présentera son livre. Avec un vibrant plaidoyer pour que les uns et les autres dépassent leurs différences pour reconnaître ce qui les relie : « Il s’agit de reconnaître l’autre, ses différences, ses particularités, pour qu’au-delà de nos diversité, l’Evangile soit partagé. Que ceux qui pratiquent le baptême par immersion reconnaissent ceux qui pratiquent le baptême pas aspersion et inversement. Pour moi, ce qui nous lie, le Christ, est plus grand que ce qui crée notre diversité, soit nos doctrines. » Au bout du compte, pour Espoir Adadzi, « l’interculturalité doit nous amener à repenser notre théologie, notre musique, et à percevoir ce qui nous rassemble. Il faut réadapter notre réalité à chaque génération. On s’adapte bien à la mode, pourquoi pas à la liturgie ? »

Vous pouvez regarder ici le documentaire réalisé par DM sur la mission d’Espoir Adadzi :