S’il est un aspect complexe à prendre en compte pour des volontaires internationaux lors de leur mission, c’est celui des relations interculturelles. Une problématique abordée sur deux jours lors de la formation des envoyés du Défap, avec l’intervention de la sociologue Évelyne Engel. Dans ce module, il ne s’agit pas de donner des réponses clés en main, mais plutôt de comprendre ce qui se joue à travers les relations humaines.
Évelyne Engel lors de la session 2019 de la formation des envoyés du Défap © Défap

 

Il y a des expressions révélatrices : pour Évelyne Engel, c’est celle de «boîte à outils». Une expression qui revient à diverses reprises au cours du module qu’elle anime sur deux jours lors de la formation des futurs envoyés du Défap. «Vous n’êtes pas obligés d’être d’accord avec tout ce que je dis», souligne-t-elle encore, «mais l’important, c’est que vous puissiez réfléchir aux manières dont le contexte influe sur les comportements.» Il ne s’agit donc pas d’enseigner, transmettre un savoir universitaire, mais plutôt de pousser chaque envoyé à se doter de «clés de lecture» pour s’adapter au contexte qui sera celui de sa mission. À la différence des modules qui apportent des connaissances sur l’histoire, la société, les relations entre pays, la santé, etc., il s’agit donc de permettre à chaque volontaire de se positionner pour pouvoir interagir avec une société civile, une communauté au sein de laquelle il sera amené à vivre et travailler pendant toute la durée de son engagement.

Évelyne Engel est une des personnalités extérieures auxquelles le Défap fait appel lors de la formation des envoyés ; c’est la sixième année qu’elle intervient. De mère occitane et de père allemand, elle a été très tôt attirée par les questions interculturelles. Travaillant dans un centre d’hébergement pour réfugiés politiques, elle y a été frappée par un constat : «tout en étant d’horizons très divers, ils avaient des dénominateurs communs. On retrouvait des constantes dans leur rapport au temps, à l’espace, à la loi…» Une observation qui l’a poussée à s’interroger sur ce qu’avaient pu vivre des personnalités venues de milieux si différents pour que leurs attitudes deviennent convergentes… Devenue sociologue, elle s’est spécialisée dans l’étude des questions de gestion des territoires multiculturels, ce qui l’a amenée à travailler en liaison avec l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine.

«Être tolérant quand ça ne dérange pas, c’est facile»

Lors de la formation qu’elle dispense au Défap, elle aborde des questions comme l’autorité, la tradition, le poids du groupe et le contrôle social, la solidarité, le statut de la femme, la famille et la parentalité, l’éducation, le rapport au temps… Des concepts souvent perçus et vécus très différemment selon les sociétés humaines, sources possibles de nombreuses incompréhensions et tensions. «Être tolérant quand ça ne dérange pas, c’est facile, souligne Évelyne Engel. Quand on est dans le frottement, dans la crispation, ça demande davantage d’efforts de compréhension. D’où le besoin de se doter d’outils intellectuels qui permettent, de manière apaisée, de comprendre ce qu’il se passe. Cette formation, c’est avant tout une proposition de réflexion autour de la question de l’humain.»

Vue de la session 2019 de la formation des envoyés du Défap © Défap

 

Dans des sociétés où l’identité se définit par rapport à un groupe et où le groupe prime sur l’individu, où la solidarité prime sur la liberté individuelle, que répond-on à la question «qui es-tu ?» Quel message d’humanité envoie-t-on à l’autre pour pouvoir entrer en relation avec lui ? Pour Évelyne Engel, outre le fait de reconnaître que «notre pensée n’est pas universelle», l’enjeu essentiel de cette formation, c’est «d’améliorer le dialogue entre les hommes. Au lieu de se réfugier dans un durcissement de la pensée, se doter d’une approche intellectuelle qui permette de comprendre les logiques, légitimes, de celui qui est en face – tout en étant très différent.»

Jean-Luc Blanc, qui achève son mandat de secrétaire général au Défap et cède progressivement la place à son successeur, Basile Zouma, juge aussi «essentiel que nos envoyés partent avec une grille de lecture des différences entre cultures». Or précisément, «Évelyne Engel tente d’apporter des réponses à la question : pourquoi y a-t-il des différences culturelles ? Elle s’interroge, avant tout, sur leur origine. Ensuite, elle montre que ces différences ne sont pas directement liées aux différences de religions, de lieux, d’ethnies… mais avant tout à la condition des gens, à ce qu’ils vivent.»

Mais ce module sur les relations interculturelles ne parle pas seulement des relations nouées ailleurs, dans d’autres pays ; il aborde aussi, parfois en creux, parfois explicitement, des questions qui se posent aujourd’hui dans notre pays. Des questions de solidarité, d’équité, de reconnaissance des fragilités… Des questions tournant autour de la liberté individuelle, telle qu’elle est vécue dans notre société : une liberté qui, souligne Évelyne Engel, «pour une grande partie de la planète, est souvent vue comme une bizarrerie, comme l’expression d’un grand égoïsme et d’une grande solitude…» Comprendre ces différences d’approche, reconnaître d’où elles proviennent et admettre leur légitimité, c’est aujourd’hui nécessaire au près comme au loin ; pour un envoyé du Défap en mission, mais aussi en France, dans tous les lieux où se conjuguent les différences culturelles.