Le Jeudi 11 décembre, le rendez-vous mensuel du Défap accueillait Richard Macaire Lengo, docteur en sociologie et enseignant-chercheur à l’Université Marien Ngouabi et à l’Université Protestante de Brazzaville. La conférence de Richard Lengo s’inscrit dans une réflexion sociologique approfondie sur la transformation des normes morales au sein de l’Église évangélique du Congo (EEC). À partir du thème proposé par le DEFAP, « Éthique protestante et proposition sociétale », l’auteur articule une analyse de la mutation de l’éthos protestant dans un contexte marqué par de profondes recompositions sociales, politiques, économiques et culturelles. L’étude part d’un constat emblématique : la surprise exprimée par une autorité politique face à un cas de mauvaise gestion financière impliquant l’Église protestante, surprise résumée par l’exclamation « même les protestants ». Cette réaction révèle la perte d’un capital moral historiquement associé au protestantisme congolais.

L’objectif de la communication est donc de comprendre comment une institution historiquement porteuse de valeurs de rigueur, de vérité et d’intégrité en est venue à intégrer des logiques de déviance largement présentes dans la société globale.

Un protestantisme longtemps perçu comme un modèle moral

Pendant plusieurs décennies, le protestantisme congolais a incarné un idéal d’intégrité et de rigueur morale. Héritée de la période missionnaire et renforcée par le réveil spirituel de 1947, cette identité reposait sur la transparence financière, l’honnêteté, la sobriété et la primauté de la vérité, le kédika. Les fidèles protestants bénéficiaient d’un fort crédit social, notamment dans les secteurs de la gestion, de l’administration et de la justice, au point que leur appartenance religieuse était perçue comme un gage de fiabilité. L’Église évangélique du Congo apparaissait alors comme un repère éthique majeur dans la société.

Crises sociales et inversion des valeurs

Selon Richard Lengo, cet héritage moral s’est progressivement érodé sous l’effet de profondes mutations sociales. Les conflits armés des années 1990, la pauvreté persistante, le chômage et l’affaiblissement de l’État de droit ont contribué à une inversion des valeurs, où la déviance tend à devenir la norme. La montée en puissance de l’argent comme principal critère de reconnaissance sociale, combinée à la multiplication des instances de socialisation — notamment les réseaux sociaux — fragilise la transmission des valeurs éthiques. Insérée dans ce même environnement, l’Église n’échappe pas à ces logiques et se trouve elle aussi influencée par les dérives du monde profane.

Quand la vocation devient un emploi

L’analyse souligne enfin le rôle central des dynamiques internes à l’Église dans la mutation de l’éthos protestant. Le ministère pastoral, autrefois fondé sur l’appel et la vocation, est de plus en plus perçu comme une opportunité professionnelle dans un contexte de chômage massif. Cette professionnalisation du pastorat entraîne une instrumentalisation de la vocation religieuse et une perte de légitimité morale des responsables ecclésiastiques. Les résultats de l’enquête montrent que cette évolution constitue la principale cause de la dégradation de l’éthos protestant, marquant la fin de l’exceptionnalisme protestant et révélant, au-delà du cadre religieux, les dysfonctionnements profonds de la société congolaise.