Le jeudi 6 novembre, le rendez-vous mensuel du Défap accueillait le pasteur Parfait Bénédict Medoumba, membre de l’Église Presbytérienne Camerounaise (EPC) et docteur associé à l’Institut Protestant de Théologie (IPT) de Montpellier. Il y a présenté ses travaux de recherche sur le ministère de la délivrance, un sujet aujourd’hui très présent et parfois controversé dans de nombreuses Églises africaines. Cette rencontre a permis de mieux comprendre l’origine de cette pratique, son évolution dans les communautés chrétiennes, ainsi que les enjeux pastoraux, spirituels et théologiques qu’elle soulève.
Le ministère de la délivrance dans les Églises d’Afrique : réalités, dangers, perspectives
Le ministère de délivrance occupe aujourd’hui une place particulière dans la vie religieuse africaine, notamment au sein des Églises protestantes issues du renouveau charismatique. Selon la commission doctrinale du Renouveau Charismatique Catholique, la délivrance est comprise comme un don du Saint-Esprit, signe de l’abondance de la grâce divine et expression de la présence agissante de Dieu à travers l’Évangile. Partout où la Bonne Nouvelle est annoncée, affirme-t-on, le Royaume de Dieu répand lumière, paix et guérison.
Cependant, cette vision théologique, héritée de l’Écriture et de la tradition chrétienne, a connu en Afrique une appropriation particulière. Dans la dynamique de ce que certains chercheurs appellent la pentecôtisation du protestantisme africain, la délivrance est progressivement devenue non seulement un ministère parmi d’autres, mais, dans certaines communautés, le cœur même de la vie ecclésiale et la principale raison d’être du culte. Des temples, des salles culturelles et même des maisons traditionnelles ont été transformés en centres de guérison, de prière et d’exorcisme. Certains pasteurs, prophètes et prédicateurs se sont spécialisés dans l’identification des forces du mal et la libération des fidèles. Cette évolution a profondément modifié l’imaginaire religieux africain contemporain.
Une évolution accompagnée de dérives
Or, cette évolution n’est pas sans poser de sérieux questionnements. Plusieurs signes d’inquiétude apparaissent, notamment lorsque les pratiques de délivrance conduisent à la peur, à la culpabilité, à l’isolement familial ou à l’appauvrissement des fidèles. Dans certains cas extrêmes, l’exercice de la délivrance devient une forme d’emprise psychologique qui fait du pasteur le médiateur exclusif entre l’individu et son salut. Des situations dramatiques, telles que le massacre du village de Shakahola au Kenya dirigé par un pasteur-gourou, ont rappelé combien ce terrain peut être fragile et exposé aux dérives.
Une enquête menée récemment au sein de l’Église Presbytérienne Camerounaise (EPC) montre que les demandes de délivrance sont variées : maladies dites inexplicables, chômage prolongé, difficultés conjugales, échecs scolaires, stérilité, addictions, conflits professionnels, blocages économiques ou même impossibilité d’obtenir un visa. Les fidèles interprètent ces difficultés comme des manifestations d’oppression spirituelle. Les pasteurs, en réponse, mobilisent différentes méthodes : prières avec imposition des mains, séances de jeûne, confessions guidées, récits de miracles de Jésus, mais parfois aussi rites d’inspiration traditionnelle présentés comme compatibles avec l’Évangile. Pour certains croyants, ces pratiques apportent un apaisement réel ; pour d’autres, elles génèrent confusion et inquiétude lorsqu’elles deviennent répétitives, inefficaces ou contradictoires avec la liberté évangélique.
Vers une pratique mieux encadrée
Il apparaît ainsi que la question centrale n’est pas tant de savoir s’il faut supprimer la délivrance — car elle appartient clairement à l’héritage chrétien — mais plutôt de déterminer comment elle doit être pratiquée. La Bible, lorsqu’on l’examine attentivement, présente la délivrance comme une œuvre de Dieu, mais une œuvre dans laquelle l’être humain est appelé à exercer sa liberté, son discernement et sa responsabilité. Jésus lui-même demande à l’aveugle : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Lc 18,41), soulignant que la personne participe à sa propre guérison. La délivrance authentique engage donc la conscience, la volonté et la transformation intérieure, et ne peut se réduire à un rituel mécanique ou théâtral.
C’est dans cette perspective qu’émerge l’exigence d’une rationalisation des pratiques. Il ne s’agit pas d’opposer foi et raison, ni de dissoudre le mystère spirituel dans l’analyse psychologique ou médicale, mais de reconnaître que la foi gagne toujours en profondeur lorsqu’elle est éclairée par la compréhension. Comme le suggère le philosophe Jacques Ladrière, l’irrationnel n’est souvent que ce dont nous ignorons encore les lois : la raison n’est pas une ennemie de la foi, mais son alliée dans la quête de vérité. Une délivrance réellement conforme à l’Évangile ne manipule pas, ne terrifie pas, ne déresponsabilise pas : elle libère, elle élève, elle restaure l’être humain dans sa dignité de créature voulue et aimée.
Ainsi, la question qui se pose désormais aux Églises protestantes d’Afrique n’est pas de renoncer à la délivrance, mais de la purifier. Elle doit être enseignée dans les instituts de formation théologique, éclairée par les sciences humaines, encadrée par des normes éthiques et régulée par une lecture rigoureuse des Écritures. La délivrance n’est véritablement chrétienne que lorsqu’elle conduit à la liberté intérieure, à la maturité spirituelle et à la responsabilité personnelle.
En définitive, l’enjeu est clair : comment articuler la puissance de l’Esprit avec la sagesse de la raison, de manière à promouvoir un ministère de délivrance qui soit à la fois fidèle à l’Évangile et bénéfique pour l’homme tout entier ? C’est à cette articulation que devra répondre la théologie pratique africaine du XXIᵉ siècle.
Les « Jeudis du Défap » : prochaine conférence
- 11 décembre : Éthique protestante et proposition sociétale, avec Richard LENGO


