Deux études, réalisées par le sociologue Jean-Paul Willaime et par l’historien spécialisé dans l’étude du protestantisme évangélique Sébastien Fath, montrent tout à la fois l’ampleur des évolutions du protestantisme contemporain, sa multiplicité… et son aspect de plus en plus multiculturel. Un protestantisme engagé dans la société en dépit de sa diversité. Un protestantisme qui «joue le jeu de la laïcité et de la République», et assume son rôle de «vigies de la République» en «interpellant les pouvoirs et l’opinion publics sur divers sujets sociétaux.»

À l’heure où le Défap célèbre ses cinquante ans et vient de lancer ses «Ateliers de la mission», deux études, parues simultanément, montrent tout à la fois la richesse du protestantisme contemporain et l’ampleur des évolutions qu’il connaît. Elles ont été menées par deux personnalités majeures de la recherche dans ce domaine : Sébastien Fath, historien spécialisé dans l’étude du protestantisme évangélique ; et le sociologue Jean-Paul Willaime, directeur d’études émérite à l’École Pratique des Hautes Études. Ces évolutions, le Défap en est aussi l’un des témoins privilégiés, et elles étaient déjà au cœur d’un forum organisé les 23 et 24 novembre 2018 à Paris, en partenariat avec la revue Perspectives Missionnaires, la Cevaa, la Fédération Protestante de France et DM-échange et mission, sur le thème : «Églises et replis identitaires : pourquoi sortir de l’entre-soi ?».

Les conclusions de ces deux études ont déjà été largement diffusées et commentées, notamment par l’hebdomadaire Réforme ; il ne s’agit pas ici d’en faire un nouveau résumé, mais plutôt de souligner quelques points qui concernent particulièrement le Défap. Comme l’a rappelé récemment son Secrétaire général, Basile Zouma, lors d’une émission de radio de la FPF, le «cœur de métier» du Défap, constitué par ces trois Églises ou unions d’Églises que sont l’EPUdF, l’UEPAL et l’Unepref, c’est la rencontre et l’échange. Des rencontres et des échanges entre Églises naissent des projets, qui font vivre le lien ; il y a donc une relation directe entre foi et solidarité, par-delà les différences culturelles, et parfois aussi par-delà les diverses formes que prennent les expressions de la foi.

«Les religions en France aujourd’hui, ce n’est pas qu’un héritage»

Dans «Les protestants en forme… grâce aux évangéliques», enquête publiée dans le numéro 3892 du journal Réforme, Sébastien Fath dresse une radiographie du protestantisme français en 2021. D’abord sous forme de chiffres : il représente environ 3% de la population (un peu plus de 2 millions de personnes) que l’on peut répartir en :

  • 54% d’évangéliques (1,6 % de la population),
  • 30% de luthérien et réformé stable (0,9 % de la population)
  • 16% d’autres protestants en marge (0,5 % de la population).

Sébastien Fath a fait un résumé en vidéo de cette enquête, disponible sur son blog, dans lequel il souligne notamment que ce protestantisme français, avec toute sa diversité, «joue globalement le jeu de la laïcité et de la République» ; il se caractérise aussi par «un taux d’engagement associatif supérieur à la moyenne nationale». En conclusion, Sébastien Fath note enfin que «les religions en France aujourd’hui, ce n’est pas qu’un héritage : elles contribuent à écrire l’histoire nationale au XXIème siècle».

Parue la veille, le 30 mars, l’étude du sociologue Jean-Paul Willaime («Les protestants en France, une minorité active») a été pour sa part publiée par la Fondation pour l’innovation politique. Elle souligne également «l’importante reconfiguration» du protestantisme au cours des dernières décennies – un protestantisme en croissance, essentiellement du fait des évangéliques, avec un «déplacement du centre de gravité du protestantisme du pôle luthéro-réformé vers le pôle évangélique». Un protestantisme qui est aussi très hétérogène, avec des convictions et des approches des principaux problèmes sociétaux très variées ; mais ce qui le caractérise généralement, c’est l’engagement. Comme Jean-Paul Willaime le souligne dès son introduction, «invités par le président Emmanuel Macron, à l’occasion de la commémoration des 500 ans de la Réforme, à rester les «vigies de la République», les protestants endossent sans problème ce rôle en interpellant les pouvoirs et l’opinion publics sur divers sujets sociétaux. La Fédération protestante de France s’est notamment opposée vigoureusement au «Projet de loi confortant le respect des principes de la République» (anciennement «Projet de loi contre le séparatisme») qui, derrière cet objectif, a selon elle mis en place une laïcité sécuritaire de contrôle impactant particulièrement le culte protestant.»

«Une véritable multiculturisation du protestantisme»

Que recouvre cette hétérogénéité du protestantisme français ? Elle est d’abord un aspect d’un mouvement qui dépasse très largement les frontières nationales : «le protestantisme s’est déseuropéanisé, il est devenu africain, chinois, coréen, malgache, latino-américain : il est très significatif de constater que les cinq pays qui, dans le monde, comptent actuellement le plus de protestants ne sont pas européens.» La mondialisation a des effets palpables sur le paysage religieux, qu’on l’observe au niveau mondial, national, ou local : «En France même, on assiste à une véritable multiculturisation du protestantisme à travers l’implantation et le développement d’Églises que l’on a appelées au début «Églises issues de l’immigration» (…) Cette multiculturisation, on l’observe aussi, à des degrés divers il est vrai, au sein des paroisses de l’EPUdF et de l’Uepal.» Un aspect qui est désormais visible dans nombre de paroisses urbaines… mais aussi au niveau du corps pastoral : «en France métropolitaine, le pastorat lui-même est devenu aujourd’hui beaucoup plus multiculturel qu’il ne l’était auparavant : en 2015, 22,6 % des pasteurs de l’EPUdF (104 sur 460) étaient d’origine étrangère, avec, à côté de pasteurs venant d’autres pays européens (notamment 31 venant d’Allemagne), 24 pasteurs venant du continent africain et 9 en particulier de Madagascar.»

Dans un sous-chapitre titré «Une religiosité transconfessionnelle», Jean-Paul Willaime rappelle aussi divers articles à travers lesquels il a développé ses «analyses concernant ce que j’appelle l’«évangelicalisation sociologique» du christianisme, plus particulièrement du protestantisme. En forgeant le concept sociologique d’«évangélicalisation» à partir du mot evangelical, qui désigne en anglais la sensibilité évangélique, je veux désigner le fait que, dans un environnement où la normalité dominante est devenue la sécularité, être chrétien est devenu du même coup un non-conformisme, une affaire de choix personnel. Un choix personnel contre-culturel qui demande un effort particulier parce qu’allant à contre-courant de la tendance dominante : la sécularité indifférente au religieux ou hostile au religieux (…) La fracture, dans le monde protestant français, passerait moins entre les luthéro-réformés et les évangéliques – car l’évangélisme est bien, depuis le XVIe siècle, une branche plurielle de la famille protestante –, mais entre les évangéliques protestants et une mouvance religieuse de convertis sans autre nom que born again. La religiosité transconfessionnelle des convertis peut donc aussi évoluer vers une religiosité aconfessionnelle.»