Flore Badila : « L’Église doit revisiter son rôle prophétique »

La pasteure Flore Urbaine Badila Loupe est l’auteure d’une thèse sur l’engagement politique de son Église : l’EEC (Église évangélique du Congo). Thèse qu’elle compte publier prochainement ; elle bénéficie pour cela d’un congé-recherche et du soutien du Défap. Rencontre.

Flore Badila dans la bibliothèque du Défap © Défap

Flore Urbaine Badila Loupe vient de l’Église évangélique du Congo (EEC), issue des missions scandinaves et qui revendique aujourd’hui 225.000 membres au Congo-Brazzaville. Une Église qui fait partie de la Cevaa, et avec laquelle le Défap entretient des relations régulières. Pasteure, Flore Badila est aussi docteure en théologie, après avoir soutenu une thèse à l’UPAC (Université protestante d’Afrique centrale) sur l’engagement politique de l’EEC. Elle est également vice-doyenne de la faculté de théologie protestante de Brazzaville, et vice-présidente de la conférence des ecclésiastiques de l’EEC.

Flore Badila avait déjà bénéficié d’une bourse du Défap pour un congé-recherche en 2014-2015. Elle avait alors effectué ses travaux à l’IPT-Montpellier. Désormais, il s’agit de publier sa thèse, qui devrait bientôt être disponible sous le titre : « Le rôle de l’Église dans la politique : quel prisme pour l’avenir de la cité ? ». Elle présente ici les grands axes de ses travaux sur l’engagement politique de l’EEC.

« Face à une position paradoxale de l’Église, souligne-t-elle, j’ai pensé que l’Église devait revisiter sa façon de faire, sa vision, et plus précisément son rôle prophétique, qui est de dénoncer les injustices, et de rappeler à l’ordre les gouvernants dans leur tâche de gouvernants. »
 

 




Tunisie : la solidarité face aux tensions

Depuis les propos incendiaires du président tunisien dénonçant les migrants subsahariens, les tensions ont brusquement augmenté, avec de véritables chasses à l’homme dans certaines villes, mais aussi des manifestations contre le racisme. L’Église Réformée de Tunisie, avec laquelle le Défap est en lien et qui accueille de nombreux migrants et étudiants subsahariens, s’efforce d’aider ceux qui craignent désormais de sortir dans la rue.

Une réunion des paroissiens de l’Église Réformée de Tunisie © ERT

« Il y a un climat de méfiance dans le pays : on sent de la peur chez les Subsahariens, et de la peur chez les Tunisiens. Dans la rue, les regards ont changé. Mais il y a aussi des gens qui montrent de la compassion ; certains qui m’abordent pour me dire des paroles de soutien… Des commerçants qui nous proposent de la farine, et c’est d’autant plus précieux quand on sait les pénuries que connaît le pays… » Depuis le discours du président tunisien Kaïs Saïed dénonçant un complot qui aurait pour but de remplacer la population tunisienne par des migrants subsahariens, Freddy a vu la situation se tendre brusquement : des violences ont éclaté, de véritables chasses à l’homme ont été lancées contre les migrants. Des manifestations ont aussi été organisées pour dénoncer le racisme. Mais le président tunisien n’est pas revenu sur ses propos. Ils ont même été légitimés ou amplifiés par certains responsables tunisiens, comme le ministre des Affaires étrangères, Nabil Amar. Ou comme l’ambassadeur de Tunisie au Congo : « Il est allé propager des rumeurs horribles, parlant de migrants qui seraient descendus dans les rues de Sfax avec des machettes, qui auraient tué une femme, relate Freddy. C’est absolument sans fondement, personne n’a trouvé trace d’un tel fait-divers. »

Freddy est pasteur de l’Église Réformée de Tunisie, avec laquelle le Défap entretient une longue histoire : fondée par un missionnaire de la SMEP il y a plus de 130 ans, et longtemps fréquentée principalement par des Français, des Suisses, des Belges, des Américains ou des Anglais, elle a vu sa sociologie se transformer profondément au tournant des années 2000 avec le développement de l’immigration subsaharienne. Freddy en est lui-même une illustration, puisqu’il est né en République démocratique du Congo. Migrants ou étudiants subsahariens sont nombreux à fréquenter les cultes dominicaux. En temps ordinaire, du moins. Car depuis les déclarations de Kaïs Saïed, ils n’osent plus sortir dans la rue. « Dimanche dernier, il n’y en avait que quelques-uns au culte », témoigne une volontaire européenne qui travaille pour une association liée à l’Église.

Les propos incendiaires du président tunisien ne sont pourtant pas venus de nulle part. Ce dont ils témoignent, c’est de la fuite en avant d’un régime de plus en plus répressif, mais incapable de régler la crise économique et sociale dans laquelle s’enfonce le pays.

Les origines de la crise

Une inflation à plus de 10% et des pénuries quotidiennes : en Tunisie, on manque de lait, de farine, de viande, d’œufs, d’huile… L’impact de la guerre en Ukraine est bien présent : le prix des matières premières et notamment celui des céréales, utilisées pour nourrir le bétail, a grimpé en flèche depuis le début du conflit. Mais comme le reconnaît lui-même Samir Saïd, le ministre de l’Économie, cette guerre n’a fait qu’empirer une crise préexistante. Si la « révolution du jasmin », en 2011, a provoqué le départ du président Zine el-Abidine Ben Ali et servi de facteur déclencheur au « printemps arabe », elle s’est aussi traduite par une décennie de croissance perdue dans une économie multipliant les facteurs de blocage et incapable de se réformer : entre 2011 et 2019, la croissance du produit intérieur brut est tombée à 1,7% en moyenne. Avec la guerre en Ukraine et la hausse des coûts de l’énergie, le pays peine désormais à boucler son budget et attend du Fonds monétaire international un prêt de 1,9 milliard de dollars, en échange d’un programme de réformes économiques drastiques.

Un culte de l’Église Réformée de Tunisie © ERT

Au-delà du chômage et des pénuries, les espoirs déçus de la révolution de 2011 ont aussi une traduction politique : en janvier dernier, le second tour des législatives a été marqué par une abstention de près de 90 %. Un désenchantement qui profite aux rhétoriques populistes comme celle de l’actuel chef de l’État tunisien. Élu en 2019 à la faveur d’un vote qui avait marqué un rejet massif des élites sorties de la révolution tunisienne, Kaïs Saïed devait sa popularité à sa dénonciation de la corruption et à son image d’ascète et d’homme modeste. Depuis, l’homme a amorcé un net virage autoritaire, s’est attaqué à l’équilibre institutionnel issu de la Constitution de 2014 en s’octroyant les pleins pouvoirs constitutionnels, puis en bloquant les activités du Parlement avant de le dissoudre. En juillet 2022, il a fait adopter par référendum une nouvelle Constitution caractérisée par un pouvoir exécutif fort et faisant référence à l’islam comme source du droit. Parallèlement, les voix dissidentes étaient muselées. Les mesures de répression visant une opposition pourtant atone sont devenues de plus en plus fréquentes, les motifs les moins crédibles devenant prétextes à arrestations. Le week-end du 11 au 13 février a ainsi été marqué par une vague d’interpellations de personnalités proches de l’opposition, suscitant dès le lundi 14 les commentaires inquiets du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, « face à l’aggravation de la répression contre ceux qui sont perçus comme des opposants politiques ».

« L’épicier de notre quartier m’a donné six bouteilles de lait »

En désignant désormais les migrants subsahariens à la vindicte populaire, Kaïs Saïed joue la stratégie du pire. L’ancien président tunisien Moncef Marzouki a fustigé des propos « lamentables et irresponsables » dont l’impact « a été catastrophique ». L’Union africaine a dénoncé des « déclarations choquantes ». Mais les effets au quotidien risquent de durer. « Maintenant, il suffit d’avoir la peau noire pour risquer de se faire agresser dans la rue, témoigne Freddy. Même si on a des papiers en règle. Et même si on a la nationalité tunisienne ». Certains étudiants craignent aujourd’hui de rejoindre leur école pour suivre les cours, et risquent de ne pas pouvoir finir leur cursus. Quelques-uns ont vu leur appartement visité et cambriolé. Freddy évoque aussi la situation de familles chassées du jour au lendemain par leur propriétaire, et qui se sont retrouvées à la rue en pleine nuit avec leurs enfants.

Face à ces tensions, l’Église tente de s’organiser. « On a apporté à manger à des étudiants qui n’osaient plus sortir », témoigne Freddy, qui ajoute, lucide : « Pour moi, ces propos du président, c’est destiné à distraire le peuple ». Mais beaucoup de Tunisiens qu’il rencontre n’en sont pas dupes : « L’épicier de notre quartier m’a donné six bouteilles de lait en pleine pénurie. On sent que des Tunisiens voudraient dire pardon aux Subsahariens pour les propos de leur président. »

Franck Lefebvre-Billiez




Liban : les enfants de la crise

Élèves en décrochage scolaire du fait des crises à répétition des écoles libanaises, enfants de familles syriennes ayant fui la guerre et qui n’ont jamais été scolarisés : ce sont quelques-uns des profils d’élèves accueillis dans l’école où travaille Noémie, envoyée au Liban par le Défap. Des enfants qui ont déjà vécu trop de choses, mais attachants malgré leurs difficultés à s’adapter aux attentes du milieu scolaire… Témoignage.

Noémie avec ses élèves © Safe Haven, Beyrouth

Quel est le cadre de votre mission ?

Noémie : Je suis actuellement VSI (Volontaire de Solidarité Internationale) au Liban, pour une mission de deux ans. Je suis co-envoyée par le Défap et un autre organisme protestant : Mena. Je suis enseignante de français dans un centre d’éducation pour enfants dits « à risque », qui n’ont pas accès à l’éducation dans de bonnes conditions.

Quels sont leurs profils ?

Il y a tout d’abord beaucoup d’élèves syriens. Un grand nombre de réfugiés sont arrivés de Syrie au cours des dix dernières années, et les familles n’ont pas toujours pu scolariser leurs enfants parce qu’il n’y avait pas de place dans les écoles ; ou alors, uniquement dans des écoles privées, qui sont payantes, et les frais de scolarité sont hors de portée de parents ayant fui la Syrie. Deux des classes sont pour des enfants plus âgés, dix ans ou plus, et qui n’ont jamais été scolarisés. C’est donc leur première année ; et le projet de ce centre, c’est de leur permettre d’entrer dans les apprentissages, en espérant qu’ils puissent rejoindre un circuit d’enseignement classique.

Un deuxième profil d’élèves que l’on trouve dans cette école : des enfants majoritairement libanais, qui sont scolarisés le matin dans des écoles publiques, et pour lesquels il faut faire du soutien scolaire. Comme le reste du pays, les écoles publiques sont en crise au Liban : elles ont été très souvent fermées ces dernières années suite aux troubles sociaux, à l’épidémie de Covid-19, à l’explosion du port de Beyrouth, aux nombreuses grèves… Du coup, les inégalités se sont creusées entre les enfants de familles qui avaient la possibilité d’aider leurs enfants dans leur scolarité, et les autres, qui ont très peu progressé dans leurs apprentissages. Or les cours se poursuivent comme si l’école n’avait jamais arrêté, les programmes n’ont pas évolué en fonction de toutes ces interruptions, et les attentes vis-à-vis des élèves ne prennent pas en compte le retard pris dans les cours : on pourra demander par exemple à des classes de primaire de lire des textes en sciences… alors que les bases de la lecture ne sont pas maîtrisées.

Il y a aussi un programme pour les plus petits, destiné surtout à des enfants de réfugiés syriens qui risquent d’avoir du mal à entrer dans les apprentissages et à s’habituer à l’école. On leur apprend à tenir un crayon, on leur montre des livres, des albums… Il s’agit aussi de leur apprendre à suivre des consignes, écouter l’enseignante, travailler en groupe…

Quelles ont été vos premières impressions du Liban ?

Contradictoires. D’un côté, j’apprécie beaucoup l’accueil ; l’hospitalité est une valeur très importante… Spontanément, les gens m’invitent, ils ont envie de me faire découvrir leur culture. Ils se montrent honorés et touchés que je fasse l’effort d’apprendre l’arabe. Ils me font découvrir la gastronomie du pays. Mais d’un autre côté, on voit bien que tout le pays est en crise ; et ceux que j’interroge ont un regard assez pessimiste sur la situation de leur propre pays. Il est difficile pour eux de se projeter dans l’avenir. La pauvreté est visible dans les rues : des enfants mendient, trient des déchets…J’ai aussi rencontré des personnes âgées qui ont plus de 70 ans et qui doivent travailler, faute de système de retraite. Ça fait mal au cœur.

Élèves de l’école où travaille Noémie © Safe Haven, Beyrouth

Et vos premières impressions du lieu où se déroule votre mission ?

À mon arrivée, j’ai été d’emblée immergée dans la culture locale. Au quotidien, mes collègues parlent arabe : j’ai dû m’adapter, même si je manque encore de maîtrise de la langue. Mais j’ai été aidée jour après jour, on m’a tout expliqué du fonctionnement de l’école.

Pendant tout le mois de décembre, j’étais en phase de découverte : j’ai pu voir comment travaillaient les autres enseignants, donner des coups de main, faire connaissance avec les enfants… C’était une période assez festive : au début du mois, on fête la Sainte-Barbe – une tradition importante dans la culture libanaise. Ensuite, il y a eu Noël. C’était un bon contexte pour apprendre à connaître les élèves.

Puis, au mois de janvier, j’ai vraiment commencé à enseigner après avoir vu, en concertation avec la directrice, sur quels projets je pouvais m’impliquer. J’anime donc, le matin, un atelier d’initiation au français pour les élèves des deux classes de maternelle ; et l’après-midi, je fais de l’aide aux devoirs. J’ai aussi commencé à enseigner les maths dans une des classes destinées aux élèves plus âgés qui n’ont jamais été scolarisés. Ce qui présente quelques difficultés : d’abord, bien sûr, il faut que je maîtrise les nombres en arabe ; ensuite, et c’est le principal défi, ces enfants qui ne sont jamais allés à l’école ont des niveaux très hétérogènes, et aucune habitude de ce qui est attendu des élèves. Ils ont du mal à rester assis, à tenir un crayon, à se repérer dans le temps (ils peuvent confondre les jours de la semaine ou les mois du calendrier)… C’est donc par là que j’ai commencé : leur apprendre à se repérer dans un calendrier. Puis je me suis mis à reprendre les bases en mathématiques. Ce qui me touche, même s’ils sont chahuteurs, c’est qu’ils sont très désireux d’apprendre et très respectueux, on sent chez eux une envie de s’impliquer et d’apprendre. Ils sont très attachants.

Quelles images, quels souvenirs vous ont le plus marquée depuis votre arrivée au Liban ?

Ma colocataire et moi avons été invitées dans une famille de réfugiés syriens : nous avons vécu là des moments forts, parmi des gens très accueillants. Il nous était difficile de communiquer du fait de l’obstacle de la langue… et pourtant, nos hôtes avaient tellement envie de nous accueillir ! Je me souviens d’une petite fille de douze ans qui a joué le rôle de la maîtresse de maison à notre arrivée, qui nous a servi le thé : elle était très touchante…

Une autre image qui me revient : celle d’une petite fille de maternelle, à l’école où je travaille. Une élève très agitée, qu’il faut tout le temps rappeler à l’ordre : nous savons qu’elle vient d’une famille nombreuse où elle n’a peut-être pas toute l’attention dont elle aurait besoin. À la fin d’un cours, elle m’avait demandé de lui lire une histoire, dans un livre qu’elle avait avec elle : c’était « La petite marchande d’allumettes ». C’est une histoire triste ; on y parle de pauvreté, de froid, d’hiver, de mendicité… Je ne voulais pas lui lire la fin car elle est vraiment désolante. Et elle m’écoutait, très attentive… Je me suis demandée pourquoi cette petite fille voulait que je lui lise précisément ce livre. Je ne suis pas du tout sûre qu’un élève de son âge, dans une classe en France, aurait eu le même intérêt pour une telle histoire… Et elle a rapporté le même livre semaine après semaine. Elle voulait toujours que je le lui lise. Je me demandais quel écho cette histoire éveillait chez elle. J’étais très touchée de vivre ces moments-là avec elle.

J’ai aussi été frappée de la réaction des gens lors du séisme qui a frappé la Turquie et la Syrie. On l’a ressenti aussi au Liban, mais pas très violemment ; pourtant, il y a eu une forte émotion toute la semaine. Certains disaient que les secousses leur avaient rappelé l’explosion du port de Beyrouth. On sentait que c’était un moment qui ravivait pas mal de traumatismes. Et parmi les familles syriennes, beaucoup ont encore perdu des proches…




Un parcours œcuménique et écologique de Carême

Parmi les trois grands axes de travail que s’est fixé le Défap dans son programme « Convictions et actions – 2021-2025 » figure la sauvegarde de la création : le Défap veut ainsi « s’engager pour la justice, le respect de la création et la dignité humaine ». Des préoccupations souvent intimement liées, et que résume bien le concept de « justice climatique ». Le Carême peut être l’occasion de mûrir une démarche de changement, avec toute la profondeur spirituelle nécessaire, c’est-à-dire non seulement un changement mais une réelle conversion. En ce temps de crise écologique et climatique, une équipe œcuménique a construit pour le Carême 2023, à l’initiative d’Église Verte, une proposition de chemin d’écoute de la Parole de Dieu, de prière et de réflexion autour des enjeux écologiques.

Cette « retraite » de Carême est à vivre individuellement en ligne, ou bien à plusieurs en paroisse/Église locale, par exemple avec l’équipe Église Verte, ou avec des frères et sœurs d’une communauté chrétienne voisine. En effet, face à l’angoisse paralysante qui peut nous saisir devant l’étendue de la crise écologique, la réception communautaire est essentielle et favorise l’élan d’action.

Chaque semaine, du 22 février au 9 avril,

Ce parcours intitulé « Terre promise » propose :

  • En ligne : une méditation du texte d’Évangile du dimanche, un témoignage de chrétiens ayant vécu un chemin de conversion écologique, une vidéo invitant à choisir de poser des actions, et un temps de relecture de la semaine sous le regard de Dieu
  • En paroisse/Église locale : une lecture biblique et un temps de partage méditatif selon une méthode inspirée de la spiritualité ignacienne.

Porté par la plateforme catholique Prie en chemin, le parcours Terre promise est accessible soit sur le site internet, soit sur une application pour une écoute nomade, et nécessite une simple inscription à l’adresse suivante : https://prieenchemin.org/inscription-careme-2023/

Retrouvez dans les podcasts de l’EPUdF la présentation de ce parcours :