La diffusion du christianisme au Cameroun s’est accompagnée d’échanges culturels entre populations locales et missionnaires, dont les uns comme les autres sont sortis transformés. Un double mouvement qu’analyse Nadeige Laure Ngo Nlend, ancienne boursière du Défap et aujourd’hui professeure d’histoire à l’Université de Douala, à travers cet ouvrage adapté de sa thèse : Dynamiques de transculturation du christianisme – L’expérience du missionnaire protestant Jean-René Brutsch au Cameroun (1946-1960).
Une rue de New Bell, quartier de Douala – Photo issue du fonds Brutsch © Bibliothèque du Défap

L’ouvrage de Nadeige Laure Ngo Nlend, Dynamique de transculturation du christianisme, a d’abord un point de départ : le «fonds douala» ou «fonds Brutsch», conservé à la bibliothèque du Défap, du nom de Jean-René Brutsch, missionnaire de nationalité suisse qui fut en service au Cameroun pour le compte de la SMEP de 1946 à 1960. Il a aussi un cadre : celui du Cameroun lui-même, et plus précisément des régions de l’Ouest et du Littoral. Dans ce livre adapté de sa thèse, réalisée avec le soutien du Défap, l’auteure, professeure d’histoire à l’Université de Douala, observe les progrès de l’évangélisation chez deux peuples : les Bamouns et les Doualas. Les premiers se trouvent dans la région du Grassland, et les seconds autour de la ville de Douala, la capitale économique du pays. À travers la diffusion du christianisme, Nadeige Laure Ngo Nlend revient sur les échanges culturels qui se sont établis entre ces deux peuples du Cameroun, et les missionnaires. Des échanges qui étaient tout sauf univoques, et qui ont eu des effets sur les uns comme sur les autres.

Le Cameroun, «Afrique en miniature» comme le disent parfois les Camerounais eux-mêmes, c’est non seulement des milieux naturels très contrastés, plus de 200 ethnies et autant de langues : c’est aussi un pays dans lequel le protestantisme a laissé une empreinte profonde. Les missions protestantes s’y sont succédé du XIXème au XXème siècle, venues des États-Unis, des divers pays d’Europe – ce qui inclut la SMEP, la Société des Missions Évangéliques de Paris, l’ancêtre du Défap. Les protestants ont construit les premières écoles, les premiers hôpitaux, la première université : l’Université protestante d’Afrique centrale (l’Upac), à Yaoundé. S’ils ne sont plus majoritaires, les protestants représentent encore aujourd’hui 26% de la population, le catholicisme étant à 40%, et l’islam à 20%. Les communautés protestantes les plus représentées sont les évangéliques, les baptistes, les presbytériens et les luthériens.

L’éclectisme du fonds Brutsch

Dynamiques de transculturation du christianisme – L’expérience du missionnaire protestant Jean-René Brutsch au Cameroun (1946-1960), par Nadeige Laure Ngo Nlend, chez Karthala

Or, comme le soulignait dès 1964 l’ethnologue René Bureau (Flux et reflux de la christianisation camerounaise), citant un vieux Douala chrétien : «C’est le Blanc qui a apporté la religion». Et d’ajouter : «Cette vérité banale conditionne en effet toute l’histoire de l’évangélisation avec ses ambiguïtés». Ambiguïtés vis-à-vis de la colonisation, de l’esclavage, sources des difficultés de missionnaires comme Alfred Saker, lorsqu’il prit le parti des faibles et la défense des esclaves. Soupçons persistants attachés à l’entreprise d’évangélisation et à la figure du missionnaire. Et partant de là, difficultés à étudier, aujourd’hui encore, les échanges culturels entre missionnaires et «peuples païens» autrement que sous l’angle de l’influence exercée par les premiers sur les seconds. «La réflexion sur l’histoire du christianisme, note ainsi Nadeige Laure Ngo Nlend, et son déploiement chez les peuples dits non chrétiens se pense généralement dans une perspective unilatérale, autant du côté des missionnaires que des missionnés.» Mais voilà précisément une approche que remet en question l’auteure : «toute entreprise mettant en contact des peuples ou des manières de penser différentes mobilise nécessairement des transactions culturelles à l’issue desquelles les deux parties, indépendamment des rapports de force qui les déterminent, se trouvent forcément transformées, en d’autres termes « transculturées ».» Chacun empruntant des apports culturels de l’autre, pour inventer une nouvelle culture…

L’intérêt du «fonds Brutsch» dans cette perspective réside dans son éclectisme : durant sa présence au Cameroun, le pasteur Jean-René Brutsch (né à Genève en 1921 et mort en 1974) a combiné travail d’évangélisation, recherches ethnographiques, études scientifiques… L’impressionnante documentation qu’il a recueillie, et qui a été cédée au Défap par sa famille après sa mort, couvre une période bien plus longue que les 14 ans qu’il a passés sur place. Sélectionnée par le Défap pour bénéficier d’une bourse afin d’étudier ce fonds, Nadeige Laure Ngo Nlend a été frappée par «la complexité et la variété des modalités d’approche des différentes sociétés camerounaises qu’ont montrées les ambassadeurs de la religion chrétienne». Les divers peuples camerounais eux-mêmes ont répondu de façon tout aussi variée : l’ouvrage analyse ainsi l’enthousiasme avec lequel le peuple douala répondit à l’appel du christianisme comme une stratégie de survie de sa culture. Alors que dans le cas du peuple bamoun apparaît un rapport différent avec l’altérité chrétienne du fait de l’intrusion de l’islam, provoquant des mutations culturelles inédites.

Les missionnaires eux-mêmes se sont trouvés transformés par ces contacts avec «l’altérité païenne», avec pour effet «des crises identitaires et vocationnelles qui, salutaires pour certains d’entre eux, se sont néanmoins avérées problématiques pour d’autres». L’ouvrage s’intéresse ainsi au retentissement de l’altérité autochtone sur la personnalité et l’œuvre de certains missionnaires au Cameroun dont Idelette Allier-Dugast, devenue ethnologue et Jean-René Brutsch, resté pasteur. Des trajectoires qui illustrent le caractère bouleversant d’une expérience missionnaire confrontée à la différence culturelle.