Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé © Défap

La rencontre a eu lieu début novembre à l’Institut Protestant de Théologie (IPT), à Paris : Jürgen Moltmann l’Allemand, Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé le Centrafricain – deux univers qui se croisent et se parlent. Le premier, venu à l’IPT pour une conférence, est un survivant de la Seconde Guerre mondiale : né en 1926 à Hambourg, il a connu l’enrôlement dès 14 ans au sein des Jeunesses hitlériennes. Puis au sein de la défense anti-aérienne de l’armée allemande. Fait prisonnier en 1945, il a passé les trois années suivantes dans divers camps. Et c’est là qu’il a reçu un Nouveau Testament des mains d’un aumônier américain, et rencontré divers groupes chrétiens et étudiants en théologie. Retournant enfin chez lui en 1948, pour retrouver sa ville natale réduite en ruines par les bombardements américains, il a commencé à réfléchir à une théologie de l’espérance adressée à ceux qu’il qualifie de «survivants de sa génération». Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé, pour sa part, est né en 1984 en République centrafricaine ; il a été pasteur de l’Église évangélique Béthanie, à Bangui, de 2006 à 2013. Il a bénéficié d’une bourse du Défap pour étudier le dialogue des cultures et des religions à l’institut Al Mowafaqa, au Maroc ; depuis 2015, toujours avec l’aide du Défap, il étudie à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris) où il prépare un doctorat. Son sujet d’étude : la théologie de Moltmann, et plus précisément la façon dont elle est reçue par les protestants francophones…

Un sujet qui, pour Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé, reflète bien plus qu’un choix académique. «Jürgen Moltmann a connu une vie de souffrance, il a connu les bombardements, la prison, il a perdu tous ses proches dans la guerre : et c’est dans ce contexte qu’il a expérimenté la Croix. J’ai aussi vécu la guerre en Centrafrique ; j’ai aussi été personnellement touché, ma famille a été durement frappée, mes amis proches ont été tués ; et même si je n’y vis pas actuellement, je ressens fortement qu’il y a en Centrafrique beaucoup de gens qui continuent d’y vivre des choses terribles, et qui ont vraiment besoin d’un message d’espérance. Or Moltmann, à travers tout ce qu’il a vécu, réussit à nous parler d’un Dieu non pas lointain, mais bien présent ; un Dieu qui compâtit à la douleur et qui intervient, qui agit.»

«Pour une Église qui n’a pas peur de la rencontre»

De gauche à droite : la rencontre entre Jürgen Moltmann et Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé © Défap

L’intérêt de Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé pour le parcours et la théologie de Jürgen Moltmann n’est pas récent, mais il n’a fait que se renforcer avec l’aggravation de la crise centrafricaine : «Je l’avais déjà étudié quand j’étais en licence à la faculté de théologie évangélique de Bangui (la Fateb). Déjà à cette époque, Moltmann  m’avait beaucoup intéressé. Mais quand est venu le moment de déposer mon sujet de doctorat, la situation de mon pays s’était tellement dégradée que je me suis demandé : en tant que théologien, y a-t-il un message d’espoir que je puisse porter ? Des experts de l’Onu évoquent régulièrement des signes avant-coureurs de génocide, les populations sont désespérées, elles ne savent si elles vont s’en sortir… Je me suis alors rendu compte que théologie de Moltmann répond aux besoins de tout ce que traverse mon pays depuis bientôt sept ans. Et au-delà de ses travaux, par ses prises de position, il soutient aussi l’engagement de l’Église dans la société.  Jürgen Moltmann rappelle quelle attitude avait Jésus-Christ vis-à-vis des autorités politiques ; comment il faisait face aux dirigeants de son temps, n’hésitait pas à dénoncer, attirer l’attention… C’est là le rôle que Moltmann veut pour l’Église : selon lui, l’Église n’est pas hors de la société, elle est dans la société, et tout ce qui concerne la société concerne aussi l’Église. L’Église a ainsi un rôle à jouer en matière de protection de l’environnement, elle peut lutter contre la xénophobie à travers des programmes inter-communautaires ; elle peut légitimement s’engager dans les relations œcuméniques, dans le dialogue avec d’autres religions…»

A travers ses travaux, Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé espère aussi contribuer à mieux faire connaître un théologien qui est, curieusement, mieux connu chez les catholiques et dans le monde anglo-saxon qu’au sein du monde protestant francophone. «Dans les milieux protestants, Moltmann est très critiqué, notamment chez les évangéliques, qui le classent parmi les théologiens libéraux. Il est vrai que sa théologie encourage une foi ouverte, une Église ouverte, qui ne soit pas introvertie… Une Église qui n’a pas peur de la rencontre et du dialogue. Ainsi qu’il est écrit dans les lettres de Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme »…»

Franck Lefebvre-Billiez