Du 2 au 4 octobre 2026, le Domaine du Lazaret à Sète a accueilli le Forum du Défap « Culture d’Églises ou Église des cultures… Le défi de l’interculturalité ». Pendant trois jours, acteurs et actrices d’Églises, théologiens, chercheurs, partenaires, envoyés et boursiers du Défap se sont retrouvés pour réfléchir à une question devenue incontournable dans les communautés chrétiennes : comment vivre et « faire Église » lorsque plusieurs cultures, histoires et manières de croire se rencontrent ?
Conférences, travaux de groupes, table ronde, témoignages, soirée ciné-débat, temps bibliques et cultes ont permis de croiser les expériences et les disciplines. L’objectif n’était pas seulement de constater la diversité qui traverse les Églises, mais de comprendre ce qu’elle produit, ce qu’elle révèle de nos pratiques et comment elle peut devenir une véritable richesse spirituelle et ecclésiale. Le Forum avait aussi une ambition concrète : faire émerger des pistes pour la suite, notamment à travers des projets communs, des mini-forums régionaux ou consistoriaux et des formations à l’interculturalité.

L’interculturalité commence par la rencontre
Le Forum a d’abord montré que l’interculturalité ne se résume pas à la présence de personnes d’origines différentes dans une même communauté. Elle suppose une véritable mise en relation, dans laquelle chacun accepte de se laisser déplacer par l’autre. Comme l’a rappelé Gilles Vidal dans son intervention sur la théologie interculturelle, il existe une différence entre multiculturalité — où plusieurs cultures peuvent simplement coexister — et interculturalité, qui implique une relation et un dialogue entre elles. Cette relation ne peut être pleinement interculturelle que si elle est fondée sur une forme d’équité et de réciprocité.
Les échanges autour des expériences paroissiales l’ont illustré de manière très concrète. Rodolphe Gozegba, à partir d’une enquête menée dans quatre paroisses d’Île-de-France, a montré que la diversité peut être visible dans les assemblées tout en restant beaucoup moins présente dans les lieux de décision et de responsabilité. Les tensions autour de la liturgie, de la prédication ou des manières d’exprimer sa foi ne relèvent donc pas seulement de différences de goûts : elles peuvent révéler des conceptions différentes de ce que signifie appartenir pleinement à l’Église.
Le témoignage de Jimmy, pasteur de l’Église protestante de Kanaky-Nouvelle-Calédonie et boursier de la Cevaa à l’IPT, a illustré concrètement ces enjeux. Entre pluralité des langues, héritage colonial et coexistence de plusieurs communautés, il a notamment questionné les rapports entre majorité et minorité dans l’Église. Son expérience en France lui a aussi montré que le dialogue, les rencontres et le partage permettent de dépasser progressivement les préjugés. Il a enfin rappelé que parler la même langue ne garantit pas de se comprendre : les mots, comme la perception du temps, sont marqués par nos cultures.
À Genève, Espoir Adadzi a montré que l’interculturalité ne se résume pas à faire cohabiter des communautés. Avec quatre paroisses et quatre communautés issues de la migration, plusieurs mois de dialogue ont été nécessaires pour construire des célébrations communes, en dépassant les différences de pratiques et certains préjugés réciproques. Une expérience qui repose, selon lui, sur quatre conditions : bienveillance, respect, dialogue et patience. L’interculturalité apparaît ainsi comme un véritable chemin de transformation, qui demande du temps et une volonté de construire ensemble.
Ces expériences montrent que l’interculturalité se construit dans la durée : elle invite les Églises à dépasser leurs habitudes, à questionner leurs pratiques et à inventer de nouvelles manières de faire communauté.
Entre identité et altérité : relire la Bible et interroger nos cadres
Pour comprendre ce qui se joue dans ces rencontres, le Forum a croisé les expériences avec des regards bibliques, théologiques et socio-anthropologiques.
Les récits de Naaman et d’Élisée, ainsi que celui de Paul à Athènes, ont notamment permis de réfléchir à la manière dont la Bible met en scène la rencontre de l’autre. Dans l’histoire de Naaman, les rapports de pouvoir, la fierté et les attentes réciproques doivent être déplacés pour que la rencontre devienne possible. À Athènes, Paul commence par observer et écouter son environnement. Il s’appuie sur des éléments de la culture qu’il découvre pour créer un terrain commun, sans pour autant renoncer à ce qu’il vient annoncer.
Ces récits invitent ainsi à concevoir l’interculturalité non comme l’imposition d’une manière de voir, mais comme une rencontre susceptible de transformer chacun des partenaires.
La table ronde « Regards socio-anthropologiques et théologiques sur l’interculturalité » a prolongé cette réflexion. Pour Renée Koch-Piettre, anthropologue, une culture n’est jamais un bloc homogène : chaque personne est traversée par plusieurs appartenances — nationales, familiales, religieuses, professionnelles, sportives ou générationnelles. La mondialisation rend par ailleurs les frontières culturelles plus complexes, sans pour autant les faire disparaître. Pour qu’il y ait véritablement interculturalité, il faut de l’altérité, de la diversité et des frontières : celles-ci peuvent devenir des lieux de rencontre lorsqu’elles permettent l’échange, mais deviennent destructrices lorsqu’elles servent à effacer l’autre.
Le Forum a également interrogé les « grammaires » de nos Églises : les habitudes, les normes implicites, les manières de faire et de dire qui déterminent ce qui paraît naturel ou légitime dans une communauté. Mais qui définit cette grammaire ? Qui décide de ce qui constitue une « faute » ? Et que deviennent les pratiques de ceux qui arrivent avec d’autres références ?
Pour Renée Koch-Piettre, l’enjeu est précisément de ne pas considérer les cultures comme des réalités figées. Les frontières, les usages et les identités évoluent continuellement. L’interculturalité devient alors un moyen de prendre conscience de ce qui nous façonne et de comprendre que nos propres évidences ne sont pas universelles.
Enfin, l’un des enjeux devient alors celui de la mémoire. Comment raconter l’histoire de l’Église en faisant une place aux récits de celles et ceux qui arrivent ? Comment travailler les mémoires blessées sans chercher trop rapidement à les « guérir » ? Les échanges du Forum ont plutôt insisté sur la nécessité de commencer par écouter, de créer les conditions pour que chacun puisse raconter son histoire et être entendu.
De la réflexion à l’action : faire de l’interculturalité un chemin d’Église
Au fil des trois journées, une conviction s’est imposée : l’interculturalité ne se décrète pas. « Il faut la vouloir », a résumé l’un des groupes de travail. Elle demande du temps, de l’écoute, de la confiance et parfois l’acceptation de sortir de sa zone de confort. Mais cette exigence ne doit pas faire oublier les nombreuses expériences positives déjà vécues dans les Églises : rencontres fraternelles, célébrations, louange, repas partagés et projets construits ensemble.
Les participants ont notamment souligné l’importance de créer des espaces où il soit possible de parler des difficultés interculturelles sans chercher immédiatement à les résoudre. Pour se raconter, il faut du temps et un espace de confiance. C’est particulièrement vrai lorsque les échanges touchent aux discriminations, aux rapports de pouvoir, aux blessures liées à l’histoire ou aux expériences de rejet. La Bible peut elle-même devenir un espace pour mettre en récit ces expériences et les relire ensemble.
Cette attention au temps est apparue comme l’un des enseignements importants du Forum. Le temps de l’histoire longue, celui des transformations sociales et celui des parcours individuels ne se superposent pas. Une institution peut évoluer lentement tandis qu’une personne attend une réponse immédiate. Prendre en compte ces différentes temporalités est donc indispensable pour construire des démarches interculturelles adaptées. Le Forum n’a donc pas cherché à fournir une recette prête à l’emploi. Il a plutôt permis d’identifier des points de vigilance et des outils : repérer les points de crispation, questionner les normes, développer des critères de discernement, travailler sur les notions de culture, de socialisation, de transculturation ou d’interculturation. La question reste désormais de savoir comment ces outils pourront être appropriés par les Églises et les institutions.
Cette volonté de poursuivre le travail était au cœur de la synthèse finale. Le Forum ne devait pas rester « de l’événementiel », mais déboucher sur des orientations et des actions. Plusieurs pistes ont été évoquées : développer des mini-forums régionaux ou consistoriaux, créer des espaces locaux de dialogue et de partage d’expériences, préparer des modules de formation à l’interculturalité et poursuivre la réflexion théologique en lien avec les réalités de terrain. L’enjeu est finalement de passer d’une Église qui accueille « les autres » à une Église qui apprend à « s’accueillir » elle-même dans sa diversité. L’interculturalité peut alors devenir non pas un programme supplémentaire, mais un horizon : celui d’une identité ecclésiale qui ne se contente pas de conserver ce qu’elle a reçu, mais qui se construit avec celles et ceux qui la composent aujourd’hui.
Le Forum Défap 2026 aura ainsi permis de regarder l’interculturalité à la fois comme une réalité déjà présente dans les Églises et comme un chemin encore à construire. Les témoignages ont rappelé combien les rencontres entre cultures peuvent être traversées de malentendus, de rapports de pouvoir et de mémoires blessées, mais aussi combien elles peuvent faire naître de l’amitié, de la fraternité et de nouvelles manières de vivre la foi.
Les regards bibliques, théologiques et anthropologiques ont permis de déplacer la question : il ne s’agit plus seulement de savoir comment « gérer » la diversité, mais de se demander ce que cette diversité change dans notre manière de comprendre l’Église, la mission, la théologie et nous-mêmes. L’interculturalité demande du temps, de l’écoute et de la réciprocité. Elle invite à reconnaître les frontières sans en faire des murs, à accueillir les mémoires sans les figer et à construire une identité qui ne soit pas seulement héritée, mais également façonnée par la rencontre.
Le Forum s’achève donc moins sur une réponse que sur un engagement : continuer à créer des espaces où les cultures puissent réellement se rencontrer, dialoguer et contribuer ensemble à faire Église.
Merci à l’ensemble des intervenants :
Espoir Adadzi, Pasteur de l’Église Protestante de Genève | Jean-Pierre Anzala, Responsable du Service Échange Théologique du Défap | Christian Baccuet, Président de l’EPUdF | Pierre Blanzat, Pasteur aumônier de l’EPUdF et équipe de l’aumônerie | Jackie Bosc, Cimade Béziers | Luc Olivier Bosset, Pasteur de l’EPUdF | Joël Dautheville, Président du Conseil du Défap | Annelise Deiss, Coordinatrice UEPAL | Priscille Djomhoué, Pasteure de l’EPUB Belgique, bibliste | Jean-Claude Girondin, Théologien, sociologue | Rodolphe Gozegba, Proposant de l’EPUdF Région Parisienne | Pascal Hickel, Pasteur de l’UEPAL | Galed Houndefodji, VSI Défap | Philippe Kabongo Mbaya, Pasteur retraité de l’EPUdF | Sibylle Klumpp, Responsable du Service des Missions & des Solidarités Internationales, UEPAL | Renée Koch-Piettre, Anthropologue | Corinne Lanoir, Professeure honoraire à l’Institut Protestant de Théologie, bibliste | June Kim Legave, Proposante à l’EPUdF de Toulouse | Mas Félicien Miangu, Aumônier des prisons, Fédération Protestante de France | Vincent Nême-Peyron, Secrétaire général du Défap | Jimmy Ngazohni, Pasteur de l’Église Protestante de Kanaky-Nouvelle-Calédonie et boursier CEVAA à l’IPT | Olivier Riou, Anthropologue | Agnès-Marie RIVES, Pasteure de l’EPUdF | Claudia Schulz, Secrétaire générale de la CEVAA, Communauté d’Églises en mission | Claire Sixt-Gateuille, Théologienne | Gilles Vidal, Professeur à l’Institut Protestant de Théologie








