Dans le cadre des Jeudis du Défap, la pasteure et chercheuse Gisèle Alenge, enseignante et chercheuse à la Faculté de théologie de l’Université protestante du Congo à Kinshasa, a proposé une réflexion consacrée à la figure féminine de la Sagesse dans la littérature biblique sapientiale et à sa portée pour la vie de l’Église. Son intervention, intitulée « Quand la sagesse parle au féminin : lecture sapientiale et ecclésiale de la figure féminine, le cas de l’Église du Christ au Congo », part d’une question simple en apparence, mais aux implications théologiques importantes : que peut encore nous dire aujourd’hui la figure féminine de la Sagesse présentée dans le livre des Proverbes ?
Pour Gisèle Alenge, il ne s’agit ni de proposer une revendication supplémentaire de la place des femmes dans l’Église, ni de transposer directement une figure biblique dans les institutions ecclésiales contemporaines. La figure de la Sagesse constitue plutôt une ressource théologique et herméneutique pour réfléchir à la vocation, à la dignité, à la parole, aux dons et à la participation des femmes à la mission de l’Église.
À partir du livre des Proverbes, puis d’une réflexion sur la vie ecclésiale, Gisèle Alenge conduit son auditoire jusqu’au contexte particulier de l’Église du Christ au Congo (ECC). Son parcours invite ainsi à trois déplacements : relire d’abord la figure féminine dans la littérature sapientiale, réfléchir ensuite à ce qu’elle peut apporter à l’ecclésiologie, et enfin confronter cette réflexion aux réalités concrètes de la participation des femmes dans l’Église.
I. La Sagesse : une figure féminine qui parle, enseigne et appelle
La première étape de la réflexion de Gisèle Alenge est consacrée à la littérature sapientiale, et particulièrement au livre des Proverbes. Dans les chapitres 1 à 9, la Sagesse, Hokmah en hébreu, est personnifiée comme une femme. Elle prend la parole, enseigne, interpelle et invite à choisir le chemin de la vie. Elle ne reste donc pas silencieuse ni confinée à l’espace domestique : elle se fait entendre dans l’espace public.
Gisèle Alenge insiste sur ce point : « Le texte construit véritablement une figure féminine qui devient porteuse de paroles, d’enseignements et de discernements. »
Cette représentation est théologiquement significative. Le féminin, dans le livre des Proverbes, n’est pas uniquement associé à la séduction, au danger ou à la sphère domestique. Il devient également le langage par lequel le texte biblique exprime la sagesse qui enseigne et conduit vers la vie.
Mais la conférencière rappelle que les figures féminines du livre des Proverbes sont multiples. À côté de Dame Sagesse apparaissent notamment la Folie, la femme étrangère ou séductrice, l’épouse et la femme de valeur du chapitre 31. Il serait donc trop simple d’identifier toute figure féminine à une représentation positive de la femme.
La femme de Proverbes 31 offre cependant un autre élément important à la réflexion. Elle est active, entreprenante, capable de gérer des biens, de travailler, de commercer, de prendre soin de sa maison et de parler avec sagesse. Gisèle Alenge souligne la prudence exégétique nécessaire : cette femme ne doit pas être confondue avec Dame Sagesse. Mais les deux figures ont en commun l’association du féminin avec « la sagesse, l’action, la parole, la responsabilité et la fécondité ».
La littérature sapientiale ouvre ainsi une question théologique majeure : pourquoi le texte biblique choisit-il une figure féminine pour exprimer et transmettre la sagesse ? Cette question constitue le point de départ de la réflexion sur l’Église.
II. De la figure biblique à la vocation ecclésiale des femmes
Le deuxième mouvement de la conférence consiste à passer de la lecture sapientiale à une lecture ecclésiale. Gisèle Alenge prend soin de préciser qu’il ne faut pas établir une équivalence directe entre Dame Sagesse et les femmes de l’Église contemporaine. La Sagesse est une personnification poétique et théologique ; elle n’est pas une femme historique dont la vie pourrait être reproduite comme un modèle institutionnel.
Son intérêt se situe ailleurs : « La figure féminine de la sagesse devient une ressource herméneutique. Autrement dit, elle nous aide à poser de nouvelles questions et à relire certaines réalités ecclésiales. »
Cette approche permet de déplacer la question traditionnellement formulée autour de la « place » des femmes. Au lieu de demander uniquement quelle fonction elles occupent dans l’Église, il devient possible de s’interroger sur leur vocation, leur dignité et leurs dons.
Pour Gisèle Alenge, la vocation précède la fonction. Elle ne commence pas avec un titre ou une responsabilité institutionnelle. De même, la dignité d’une personne ne dépend pas du niveau de responsabilité qui lui est confié. Elle trouve sa profondeur dans son appartenance à Dieu et dans sa vocation chrétienne.
Cette perspective conduit à un déplacement essentiel : « de la place occupée vers la vocation reconnue, de la présence vers la participation, du service accompli vers le don discerné et valorisé ».
La question n’est donc plus seulement de savoir comment « donner davantage de place » aux femmes. Elle devient celle de la capacité de l’Église à reconnaître, discerner et faire fructifier les dons et les vocations de tous ses membres. Pour Gisèle Alenge, cette approche permet également d’éviter une opposition entre les hommes et les femmes : la réflexion est d’abord ecclésiale, parce qu’elle porte sur la manière dont la communauté chrétienne comprend sa vocation et sa mission.
La figure féminine de la Sagesse apparaît alors comme une invitation à redécouvrir l’importance de la parole, du discernement et de la transmission dans la vie de l’Église.
III. L’Église du Christ au Congo : de la présence à une participation reconnue
Le troisième temps de la conférence permet à Gisèle Alenge de confronter cette réflexion théologique à une réalité ecclésiale concrète : celle de l’Église du Christ au Congo. Elle rappelle que l’ECC rassemble différentes communautés chrétiennes protestantes et que ses pratiques, ses structures et les possibilités de participation peuvent varier d’une communauté à l’autre. Il convient donc d’éviter toute généralisation.
Une première constatation s’impose : les femmes sont déjà largement présentes dans la vie des Églises. Elles participent à la transmission de la foi, à l’évangélisation, à l’éducation, à la prière, à l’accompagnement des familles et aux œuvres de solidarité. « Il serait donc inexact de les présenter comme absentes de la mission ecclésiale. »
Mais cette présence ne signifie pas nécessairement une participation pleine aux espaces de discernement, de responsabilité ou de décision. C’est pourquoi Gisèle Alenge distingue soigneusement présence, service et participation. Une personne peut être très active dans la vie d’une Église et pourtant ne pas participer pleinement aux lieux où se prennent les décisions ou où s’exerce le discernement communautaire.
L’enjeu est alors de passer « d’une participation réelle à une participation davantage reconnue, valorisée et assumée dans la mission commune ».
Cette réflexion doit toutefois éviter deux extrêmes. Le premier consisterait à affirmer que les femmes sont absentes de la mission de l’Église, ce qui ignorerait leur engagement réel. Le second serait de considérer que leur présence et leur activité suffisent à résoudre la question de leur participation. Pour Gisèle Alenge, « la réalité est plus complexe ».
La figure de la Sagesse permet ici de revenir à la question centrale : une Église attentive à la sagesse doit être capable d’écouter les voix qui s’élèvent en son sein et de discerner les dons qui lui sont confiés. « La sagesse n’est pas silencieuse. Elle parle, elle enseigne, elle appelle au discernement. »
Il ne s’agit donc pas d’importer dans l’Église un modèle tout fait, mais de repenser la participation à partir de la vocation. Si la vocation précède la fonction et la dignité précède la responsabilité institutionnelle, l’Église est appelée à mieux discerner et accompagner les dons de ses membres.
Au terme de sa conférence, Gisèle Alenge invite à regarder autrement la question de la participation des femmes dans l’Église. La figure féminine de la Sagesse dans le livre des Proverbes ne constitue pas un modèle institutionnel à reproduire directement. Elle offre plutôt une ressource pour penser autrement la vocation, la dignité, la parole et les dons au sein de la communauté chrétienne.
L’étude du contexte de l’Église du Christ au Congo montre que les femmes sont déjà engagées dans la mission ecclésiale. Le défi consiste donc moins à constater leur présence qu’à réfléchir aux conditions permettant que leur vocation soit reconnue, leurs dons discernés et leur participation pleinement valorisée.
La réflexion débouche finalement sur un triple déplacement : « de la place vers la vocation, de la présence vers la participation, de la participation vers la mission partagée ».
C’est là toute la portée du thème « Quand la sagesse parle au féminin ». Il ne s’agit pas simplement de parler des femmes, mais de laisser cette figure biblique interroger les pratiques et les représentations ecclésiales. Comme le formule Gisèle Alenge : « Il s’agit d’apprendre à regarder autrement la vocation, la dignité et les dons que Dieu met au service de son Église. »
Son invitation finale tient en trois verbes : « relire, discerner et agir ». Relire les textes bibliques, discerner les vocations avec sagesse et agir pour que les dons reçus puissent contribuer pleinement à la mission de l’Église.


