Le jeudi 15 janvier 2026, les Jeudis du Défap ont proposé une réflexion éthique et théologique autour du thème « Les fondements éthiques du féminisme. Réflexions à partir du contexte africain ». Cette conférence a été donnée par Fifamé Fidèle Houssou Gandonou, pasteure béninoise et théologienne spécialiste de l’éthique féministe. À partir de son parcours académique, pastoral et de terrain, elle a montré en quoi les inégalités faites aux femmes interrogent profondément la justice sociale, les traditions religieuses et la responsabilité des Églises, ouvrant des chemins de désencerclement, d’émancipation et de transformation collective.

Déconstruction des citadelles masculinistes

La déconstruction des « citadelles masculinistes » constitue le point de départ éthique de la réflexion de Fifamé Fidèle Houssou Gandonou. Par cette expression, elle désigne l’ensemble des structures sociales, culturelles, religieuses et symboliques qui ont progressivement naturalisé l’infériorité féminine et légitimé la domination masculine. Ces citadelles ne relèvent ni de la biologie ni de la volonté divine, mais sont des constructions historiques patiemment édifiées au fil des siècles. L’autrice montre comment le sexe biologique a été instrumentalisé pour produire le genre comme système de pouvoir, assignant à la femme un destin social de subordination. Cette analyse rejoint la pensée de Simone de Beauvoir selon laquelle la condition féminine est socialement construite. En contexte africain, ces citadelles se manifestent notamment à travers la polygamie, l’exclusion des femmes de l’héritage foncier et la marginalisation économique. Gandonou interroge également la responsabilité des Églises, dont certaines interprétations bibliques patriarcales ont contribué à sacraliser l’oppression féminine. Elle appelle ainsi à une relecture critique des textes bibliques, libérée des filtres androcentriques, afin de distinguer la Parole de Dieu des traditions humaines qui l’ont déformée. La déconstruction apparaît alors comme un impératif éthique incontournable : nommer le système qui fait souffrir les femmes est une condition préalable à toute transformation sociale durable. Déconstruire les citadelles masculinistes, c’est rendre visible l’injustice pour mieux la combattre et ouvrir un espace de justice pour l’ensemble de l’humanité.

Désencèclement et sororité

Le deuxième axe de la conférence repose sur le concept central de désencèclement, entendu comme un processus de libération globale et collective. Emprunté au philosophe Marcelin Dossou-Sétondji, le désencèclement désigne le fait de briser les multiples barrières — culturelles, religieuses, économiques et symboliques — qui enferment la femme africaine dans une condition de marginalité. Pour Gandonou, l’enfermement des femmes ne concerne pas seulement leur situation individuelle, mais révèle un dysfonctionnement de l’ensemble de la société. On ne désencècle pas une femme sans désencècler la communauté tout entière. Ce processus de libération ne se fait ni contre les hommes ni dans l’isolement, mais dans une dynamique relationnelle et spirituelle, avec le Christ comme centre. La sororité constitue le moteur de ce désencèclement. Contrairement aux discours qui opposent les femmes entre elles, la conférencière valorise la solidarité féminine comme un levier fondamental de transformation sociale. La sororité permet l’empowerment, c’est-à-dire le passage du statut de victime à celui d’actrice de l’histoire. Elle favorise l’autonomisation des femmes, leur capacité à écrire elles-mêmes leur histoire, en fidélité au projet de Dieu. Cette solidarité trouve un écho biblique dans l’action collective des femmes, notamment celles qui furent témoins de la résurrection. Le désencèclement et la sororité ne visent pas la prise de pouvoir, mais la participation équitable au bien commun, dans une humanité réconciliée.

Éthique de la réciprocité, de la dignité et de l’identité

Le troisième axe développe une éthique féministe fondée sur la réciprocité, la dignité et l’identité. Gandonou affirme que le féminisme, bien compris, relève de l’éthique et vise l’excellence humaine telle que voulue par Dieu dans le récit de la création. La dignité humaine est intégrale et indivisible : toute atteinte à la dignité de la femme constitue une atteinte à celle de l’humanité entière. En s’appuyant sur la règle d’or — « fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse » —, l’autrice appelle à repenser les relations hommes-femmes sur le mode du vis-à-vis et non de la domination. Cette éthique de la réciprocité libère à la fois les femmes et les hommes, ces derniers étant également prisonniers des injonctions patriarcales à la domination. La question de l’identité est centrale : il ne s’agit pas pour la femme de devenir homme ou d’imiter les modèles masculins, mais de revendiquer une identité propre, comme image de Dieu et « aide semblable ». L’autonomisation est ainsi définie comme la capacité à dire le « je » éthique, à s’aimer soi-même pour pouvoir aimer l’autre. Cette redéfinition identitaire permet de rompre avec la confusion entre sexe biologique et destin social. Le féminisme africain proposé par Gandonou vise donc une réconciliation profonde des relations humaines, condition indispensable pour des Églises et des sociétés réellement justes, fidèles à l’Évangile de la vie en abondance.