La Plateforme Haïti : un réseau de solidarité entre protestantismes français et haïtien

La Plateforme Haïti regroupe depuis 2008 plusieurs organisations protestantes françaises engagées aux côtés de la Fédération Protestante d’Haïti (FPH). Née après le cyclone qui a ravagé l’Artibonite, elle répond à un constat simple : Haïti traverse des crises profondes qui exigent une coopération structurelle, pas seulement de l’urgence.

Ses missions :

  • coordonner les actions humanitaires et sociales ;
  • partager l’information entre acteurs français et haïtiens ;
  • évaluer les projets portés par les partenaires haïtiens ;
  • informer le public français sur l’actualité d’Haïti ;
  • valoriser les initiatives menées sur le terrain.

Elle réunit notamment le SEL, ADRA France, le Défap, La Cause, la Mission Biblique et des représentants des Églises haïtiennes en France. En 2025, face à une situation nationale dramatique, la Plateforme intensifie son rôle d’alerte et de réflexion, notamment autour de la question de la dette d’indépendance qui marque encore le pays.

Pourquoi un colloque sur “Haïti, le prix de l’indépendance” ?

Le colloque s’inscrit dans le bicentenaire de 1825, année où la France a imposé à Haïti une indemnité de 150 millions de francs-or pour reconnaître son indépendance. Cette dette — financée par des emprunts coûteux — a absorbé pendant un siècle une grande partie des recettes du pays, freinant son développement et laissant des traces durables : infrastructures sous-financées, État affaibli, inégalités croissantes et dépendance extérieure.

Aujourd’hui, Haïti traverse une crise sans précédent : effondrement des institutions, violences des gangs, crise alimentaire, déplacements massifs. La question de la justice historique redevient centrale.

En avril 2025, Emmanuel Macron reconnaît une « faute morale » mais n’annonce aucune réparation. Une commission franco-haïtienne est créée, mais sans engagements financiers. Dans ce contexte, la Plateforme Haïti souhaite relancer le débat et offrir un espace de réflexion en rassemblant historiens, économistes, théologiens, sociologues et acteurs de terrain.

Trois jours pour comprendre l’histoire, les blessures et les chemins possibles

Ouverture avec la projection du documentaire “Haïti, la rançon de l’indépendance”

L’événement s’est ouvert par la projection du film de Wandrille Lanos, enquête rigoureuse menée entre Paris et Port-au-Prince, explorant les archives diplomatiques françaises et celles de la Caisse des Dépôts. Le documentaire revient sur l’histoire de l’indépendance de 1804 et sur la mécanique financière qui a piégé Haïti dans un siècle de remboursement. Cette soirée introductive a permis d’entrer dans la complexité historique qui allait structurer les débats du lendemain.

Un colloque d’experts à la Fédération Protestante de France

La journée s’est ouverte par un discours de Christian Krieger, président de la Fédération protestante de France, suivi par Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, soulignant l’enjeu mémoriel, politique et moral de cette histoire partagée.

Retour historique et crise actuelle

Le politologue Jacques Nési a retracé deux siècles de vie politique haïtienne, montrant comment la dette a contribué à fragiliser l’État et à alimenter instabilité, corruption, conflits internes et dépendances étrangères. Son analyse du prix politique de la dette a trouvé un écho direct dans l’exposé de Michel Forst, rapporteur spécial de l’ONU, qui a décrit sans détour la réalité actuelle du pays : des gangs surarmés contrôlant des pans entiers du territoire, un État paralysé, une mission internationale en difficulté, une insécurité alimentaire critique et un effondrement économique généralisé.

Les conséquences multiformes de la dette : économie, sociologie, théologie

Trois experts — Denis Cogneau, Henri Claude Telusma, Corinne Lenoir — ont proposé une analyse croisée exceptionnelle :

Économiquement, la dette haïtienne de 1825 équivalait à 240 % du revenu annuel national, un record mondial. À titre de comparaison, l’indemnité imposée au Maroc par l’Espagne en 1860 représentait 2 % de son revenu annuel. Aucun autre pays n’a subi une charge aussi lourde à la naissance de son indépendance.

Sociologiquement et philosophiquement, la dette a engendré :

  • une peur symbolique de la liberté, intériorisée comme un risque ;
  • une survalorisation du blanc, perçu comme détenteur du pouvoir légitime ;
  • une psychologie collective de la punition : la réussite comme menace ;
  • un impact spirituel profond : fragilisation de la foi chrétienne, lourde d’ambivalences liées au passé colonial.

Religieusement, le christianisme coexiste avec le vaudou, perçu comme une résistance culturelle et un ancrage identitaire autonome. La dette a façonné ces dynamiques spirituelles.

Restitution, réparations, coopération : quelles voies possibles ?

Dans une intervention très attendue, le géographe Jean-Marie Théodat a interrogé les enjeux concrets d’une restitution : Qui devrait payer ? À qui ? Sous quelle forme ? Pour quels objectifs collectifs ? Il a plaidé pour une coopération caribéenne renouvelée, structurée et non uniquement symbolique.

Un temps spirituel et communautaire

Le colloque s’est conclu par un culte animé par la communauté haïtienne du temple de l’Étoile. Un moment de prière, de mémoire et de solidarité, accompagné d’une invitation adressée à toutes les paroisses : consacrer un temps d’information, de recueillement et de soutien à Haïti.

Conclusion

Le colloque « Haïti, le prix de l’indépendance » a su mettre en lumière une réalité essentielle : la situation actuelle d’Haïti n’est pas le produit du seul présent, mais celui de siècles de domination, d’indemnités illégitimes, de catastrophes naturelles, d’ingérences et de dysfonctionnements internes.

En rassemblant experts, acteurs humanitaires, théologiens, politiques et communautés protestantes, la Plateforme Haïti a offert un espace rare : un lieu pour comprendre, nommer les injustices et ouvrir des pistes d’avenir.

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