Méditation du jeudi 4 novembre. Posons-nous la question : de quoi est-ce que je suis sûr dans ma vie ? Qu’est-ce qui fait le socle de mon existence ? Quand je dis « bien », qu’est-ce que ça veut dire ? Quand je dis « aimer », qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi suis-je sûr ?

Lucas Cranach : « Martin Luther prêchant Jésus-Christ crucifié » (retable de l’église de Wittenberg) © Wikimedia Commons

« Soyez tous dans de mêmes dispositions, compatissants, animés d’un amour fraternel, miséricordieux, humbles. Ne rendez pas le mal pour le mal, ou l’insulte pour l’insulte ; au contraire, bénissez, car c’est à cela que vous avez été appelés, afin d’hériter la bénédiction. En effet – qui veut aimer la vie et voir des jours heureux doit garder sa langue du mal et ses lèvres des paroles trompeuses, se détourner du mal et faire le bien, rechercher la paix et la poursuivre. Car les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leur prière ; mais la face du Seigneur se tourne contre ceux qui font le mal.

Et qui vous fera du mal, si vous vous montrez zélés pour le bien ? Bien plus, au cas où vous auriez à souffrir pour la justice, heureux êtes-vous. N’ayez d’eux aucune crainte et ne soyez pas troublés ; mais sanctifiez dans vos cœurs le Christ qui est le Seigneur. Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect, en ayant une bonne conscience, afin que, sur le point même où l’on vous calomnie, ceux qui décrient votre bonne conduite en Christ soient confondus. Car mieux vaut souffrir en faisant le bien, si telle est la volonté de Dieu, qu’en faisant le mal. En effet, le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit. »
(1 Pierre 3,8-18)

Chercher le bien – est-ce que ce n’est pas le souci de tout être humain ? Quand nous arrivons sur cette terre, quand nous naissons, quand nous sommes accueillis par ceux qui vont nous protéger, nous nourrir, nous élever, est-ce que nous ne sommes pas déjà en recherche de bonheur, de vie, de bien ? Depuis le premier instant, nous nous accrochons à la vie, nous combattons pour respirer, pour survivre.

Mais vivre, c’est autre chose. Aimer la vie, c’est autre chose. Savoir où est le bien, le rechercher, le poursuivre même, c’est autre chose. Ce n’est pas survivre. C’est vouloir vivre pleinement. C’est vouloir être heureux. Et notre monde a beaucoup de choses à dire sur ce que ça veut dire, être heureux. Être heureux, c’est ne pas avoir de soucis. C’est échapper au malheur. C’est avoir une vie à l’abri du manque, de la détresse, de l’angoisse. C’est être bien accompagné, c’est être reconnu, c’est valoir quelque chose pour les autres. C’est ce que nous dit le monde.

Ce n’est pas ce que nous dit notre Bible. Pour les auteurs de la Bible, vivre c’est bien autre chose. Pour l’auteur de l’épître que nous avons lue ce matin, vivre c’est bien autre chose. Vivre, c’est arriver à distinguer le vrai du faux, à ne pas se laisser mener par le bout du nez par nous-mêmes ou par les autres, par les impératifs du monde ou par nos envies soudaines. Vivre, pour les auteurs de la Bible, c’est pouvoir se tenir debout, avec une seule certitude. Mais laquelle ?

❝ Il a fallu qu’un innocent meure, pour que les coupables puissent vivre ?

Posons-nous la question : de quoi est-ce que je suis sûr dans ma vie ? Qu’est-ce qui fait le socle de mon existence ? Quand je dis « bien », qu’est-ce que ça veut dire ? Quand je dis « aimer », qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi suis-je sûr ?

Et bien la bonne nouvelle de l’Évangile, c’est que nous pouvons cesser de nous poser ces questions. Parce qu’il s’est passé dans le monde quelque chose que personne n’avait prévu. Quelque chose qui a renversé toutes nos idées du bien, de l’amour, de la certitude. Dieu a décidé de pardonner. De nous pardonner. De tout nous pardonner. D’effacer l’ardoise, de recommencer à zéro. De ne plus tenir compte de nos bonnes actions, de notre bonne humeur, de nos bonnes dispositions, ou de nos mauvaises actions, notre mauvaise humeur ou nos mauvaises dispositions. De ne pas choisir la vengeance face à la vengeance, la violence face à la violence. Une fois pour toutes.

« En effet, le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit. »

C’est très difficile, d’entendre ça. Et même, ça nous révolte. Il a fallu qu’un innocent meure, pour que les coupables puissent vivre ? Il a fallu qu’un juste meure pour que les injustes puissent se présenter devant Dieu ? En quoi c’est une bonne nouvelle ? En quoi ça nous libère ? En quoi ça nous permet d’aimer, de vivre, et même de vivre heureux ?

Mais là, voyez-vous, en lisant les choses comme ça, on se laisse mener par le bout du nez. On se laisse embarquer dans nos propres certitudes, plutôt que de faire de la place pour autre chose. On préfère croire à un Dieu qu’on peut amadouer, en faisant le bien, en se mettant en règle avec lui, en lui obéissant sans trop réfléchir. En cherchant à être bon, mais en gardant toujours un petit regard vers le ciel pour dire, tu as vu, je me débrouille bien, hein ? Maintenant je suis en règle avec toi… Au fond, nous n’arrivons pas à croire à un Dieu qui nous aime pour rien. Nous préférons essayer les bonnes actions, les bons sentiments, par nous-mêmes. Nous préférons notre propre justice à la justice de Dieu. Le problème, c’est que notre propre justice en réclame toujours plus, pour être sûrs que nous sommes bien justifiés. Ca ne s’arrête jamais… On n’en fait jamais assez, on n’aime jamais comme il faut, on ne fait pas les vraies bonnes actions… On n’est jamais sûr qu’on en a fait assez. Le poids de la culpabilité est écrasant.

❝ La justice de Dieu, ce n’est pas ce qui nous juge – c’est ce qui nous rend justes.

Mais vivre, vivre vraiment, c’est autre chose. La justice de Dieu, c’est autre chose. La justice de Dieu, ce n’est pas la nôtre. La justice de Dieu, ce n’est pas ce qui nous juge – c’est ce qui nous rend justes. C’est ce que Luther a découvert. C’est ce qui fait que nous sommes là aujourd’hui, parce qu’un homme, un jour, il y a 500 ans, a découvert ce que signifiait pour lui la justice de Dieu. Et que cette nouvelle était une vraie bonne nouvelle – pas juste pour lui, mais pour le monde.

Luther écrivait : « Moi qui, vivant comme un moine irréprochable, me sentais pécheur devant Dieu avec la conscience la plus troublée et ne pouvais trouver la paix par mes bonnes actions, je haïssais d’autant plus le Dieu juste qui punit les pécheurs, et je m’indignais contre ce Dieu, nourrissant secrètement sinon un blasphème, du moins un violent murmure… Enfin, Dieu me prit en pitié. Pendant que je méditais jours et nuits, je remarquais l’enchaînement des mots, à savoir la justice de Dieu est révélée en Christ (Rm 1,17). Alors je commençai à comprendre que la justice de Dieu est celle par laquelle le juste vit du don de Dieu, à savoir de la foi, et que la signification était celle-ci : par l’Évangile est révélée la justice de Dieu, à savoir la justice qui se reçoit (sans qu’on ait à y faire quelque chose), et par laquelle le Dieu miséricordieux nous justifie, par la foi… Alors je me sentis un homme né de nouveau et entré, les portes grandes ouvertes, dans le paradis même. »

Luther venait de comprendre que la justice de Dieu, c’est ce qui nous est donné – pas ce qui nous juge. La justice de Dieu, c’est ce qui fait que nous sommes justes à ces yeux. Qu’il n’y a plus à s’en soucier. La justice de Dieu, c’est le Christ venu sur la terre. La justice de Dieu, c’est le Christ qui nous promet son Esprit, pour que nous puissions continuer à vivre avec lui même s’il n’est plus parmi nous. La justice de Dieu, c’est que nous pouvons cesser de nous agiter en tout sens pour nous sauver nous-mêmes, parce que c’est Dieu qui nous sauve. La justice de Dieu, c’est que nous n’avons plus à nous préoccuper de notre salut. Il nous est donné, parce que nous avons fait confiance à Dieu. Il ne peut pas nous aimer davantage. Nous n’avons pas à gagner son amour. Il nous aime déjà pleinement, tels que nous sommes.

Alors, nous pouvons chercher le bien. Nous pouvons être délivrés de l’inquiétude et nous tourner vers les autres, apaisés. Pas pour y gagner quelque chose, mais pour témoigner de l’amour qui nous est porté par Dieu. Nous pouvons témoigner de cette certitude : Dieu a tant aimé le monde qu’il est venu jusqu’à nous, pour nous aimer jusqu’au bout, là où nous sommes, tels que nous sommes.

Nous le savons, parce que le Christ nous a laissé une preuve de cet amour : il nous a laissé l’esprit, l’esprit de vérité, l’esprit qui nous dit et nous redit, aussi souvent que nécessaire, n’oublie pas que Dieu t’a déjà sauvé, n’oublie pas qu’il t’aime tel que tu es, n’oublie pas que tu es libre d’aller vers les autres et de leur murmurer ce secret… Alors, nous pouvons lire ces textes de nos Bibles qui nous semblent si difficiles, et nous pouvons reprendre espoir et espérance. Nous pouvons les lire comme le signe, la trace, de cet amour infini de Dieu pour ses enfants. Nous pouvons les lire comme des pistes à suivre pour aimer les autres à la mesure de l’amour que Dieu nous porte, avec joie, dans la liberté. Nous pouvons bénir, nous pouvons aimer, nous pouvons chercher toujours à dire le bien, à être compatissants, animés d’un amour fraternel… Nous le pouvons parce que nous ne lisons pas le texte de la Bible comme une nouvelle loi, mais comme un signe de notre liberté : c’est possible ! Oui, c’est possible d’aimer l’autre à la mesure de l’amour que Dieu nous porte ! C’est possible de chercher tranquillement à faire le bien. L’auteur de l’épître nous donne une clé pour cela : « sanctifiez dans vos cœurs le Christ qui est le Seigneur ».

C’est au fond de nos cœurs que le Christ se tient désormais. L’espérance témoigne d’une source de vie que le mal ne saurait atteindre. Pour qu’elle réussisse à passer les lèvres, il faut qu’elle puise au plus profond de l’être. Dans notre cœur, le lieu sacré où le Christ peut être reconnu comme Seigneur.

Ainsi, l’Évangile traverse les générations. L’auteur de l’épître témoignait de sa foi en Christ ; Luther à son tour s’est laissé transformer par la Parole, et nous aujourd’hui, nous pouvons témoigner aussi de ce que nous sommes rendus libres par Dieu, libres d’agir et d’aimer dans le monde. C’est une parole incisive, corrosive, qui ne se laisse pas égarer. C’est notre espérance. C’est ce que nous avons à offrir au monde.

Et nous pouvons rappeler, avec l’auteur de l’épître : « Qui veut aimer la vie et voir des jours heureux a la liberté de garder sa langue du mal et ses lèvres des paroles trompeuses, se détourner du mal et faire le bien, rechercher la paix et la poursuivre. Car les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leur prière. »

Vivre, pour les auteurs de la Bible, c’est pouvoir se tenir debout, avec une seule certitude. Cette certitude, c’est que nous avons vocation à être heureux dans ce monde, parce que, quelle que soit notre vie, Dieu nous aime tels que nous sommes. Que l’Esprit nous en assure chaque jour un peu plus !

Amen