Méditation du jeudi 14 octobre. Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Pieter Brueghel l’Ancien : « Le Repas de noce » ou « La Noce paysanne » (1567/68) © Wikimedia Commons

Peut-on forcer quelqu’un à écouter ? Peut-on forcer quelqu’un à se convertir ? Un texte du Nouveau Testament, chez l’évangéliste Luc, pourrait le laisser croire. C’est ainsi, en tout cas, que Saint Augustin en a interprété une phrase énigmatique.

« Un de ceux qui étaient allongés à table avec Jésus, l’ayant entendu parler, lui dit : Heureux celui qui mangera du pain dans le Royaume de Dieu ! Jésus lui dit alors : Un homme offrait un grand dîner où il avait invité beaucoup de gens. Il envoya donc son serviteur chercher les invités à l’heure du dîner pour leur dire : Venez, car tout est prêt. Et tous, un par un, comme un seul homme, se mirent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté un champ et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, compte-moi parmi les excusés. Un autre lui dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs et je vais les examiner ; je t’en prie, compte-moi parmi les excusés. Un autre encore lui dit : J’ai épousé une femme et à cause de ça, je ne peux pas venir.

Alors, de retour auprès de son maître, le serviteur lui rapporta tout cela. Le maître de maison se mit alors en colère et dit à son serviteur : Dépêche-toi, va par les places et les rues de la ville et fais entrer les pauvres et les estropiés, les aveugles et les boiteux. Le serviteur lui dit : Maître, ce que tu demandais a été fait, mais il reste de la place. Alors le maître dit au serviteur : Va par les chemins et les venelles et oblige-les à entrer, pour que ma maison soit pleine.

En effet, je vous le dis : aucun de ceux qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner. »
(Luc 14, 15-24)

« Oblige-les à entrer » : une certaine interprétation du texte voit dans ce geste violent de contrainte la justification de la conversion forcée, ou du moins d’une insistance très vive pour être écouté. Pourquoi pas : après tout, c’est une lecture possible. Il fallait remplir la maison, la maison est remplie à la fin, tout le monde est content.

Sauf que… pas tout le monde, justement : les invités au festin sont restés à l’écart et n’ont pas participé à la joie de la fête. Ils ne sont pas heureux. Mais ils ne le savent pas. Il y a une façon de rester à l’écart de la fête, de refuser de participer aux festivités à la table commune, qui est une façon de ne pas vivre, de ne pas vouloir se mêler à l’agitation.

❝ Les portes sont ouvertes, le dîner est prêt

Et donc, il reste de la place. Tant mieux ! Tant mieux s’il reste de la place, parce que ça nous promet, à nous qui sommes invités aussi, des fraternités nouvelles : des fraternités étonnantes, avec ceux qui n’avaient pas encore mis un pied au festin, qui viennent de tous les horizons, chargés d’histoires de vie, d’expériences, de malheurs parfois, de douleur souvent. Ce sont nos frères, nos sœurs, qui arrivent ainsi de partout, des places et des chemins, des sentiers et des jardins. Les portes sont ouvertes, le dîner est prêt.

Il faut juste se souvenir que ce dîner, ce n’est pas nous qui le donnons : c’est Dieu lui-même. Ce n’est pas nous qui avons imprimé et envoyé l’invitation : c’est le Christ lui-même. Si au moins nous sommes présents, affamés de la grâce, si au moins nous sommes accueillants, curieux de rencontrer ceux qui arrivent, alors nous sommes au bénéfice du cadeau de Dieu. Nous sommes « heureux de manger le pain dans le Royaume de Dieu ». Mais ce n’est ni automatique, ni un dû, ni une invitation à recevoir à la légère.

Et surtout : nous n’avons pas reçu comme mission de faire entrer autrui dans notre club privé. Nous avons reçu la mission d’aimer ceux qui sont entrés, invités comme nous, dans une communauté bien plus vaste que nous-mêmes, qui est la famille boiteuse, mais si vivante, des enfants de Dieu.

Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Seigneur Jésus-Christ,
J’ai souvent été impatient.

Je voulais tout abandonner, je voulais céder à la souffrance.
Je voulais choisir le chemin le plus facile : le désespoir.
Toi, tu n’as jamais perdu patience.
Tu as supporté toute une vie et tu as souffert
Pour me sauver aussi.

Je t’apporte ma peine : met en moi ta joie.
Je t’apporte ma solitude : mets en moi ta présence.
Je t’apporte mes conflits : mets en moi ta paix.
Je t’apporte mes échecs : fais germer en moi ton avenir.

Amen

Sören Kierkegaard