Méditation du jeudi 16 septembre 2021. Nous prions cette semaine avec nos envoyées au Togo, Liliah Breton et Claire Marie Kubel.

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Jésus a reçu le baptême. Il a reçu l’Esprit saint. Il a tenu tête au diable qui lui faisait miroiter la gloire. Le travail commence, les pieds dans la poussière, sur les chemins et dans les villages de Galilée, dans la rencontre et les paroles échangées avec ceux qu’il croise. Le voilà donc au travail et tout se passe bien, il enseigne, il rencontre, il annonce la bonne nouvelle dont il est porteur, il convainc, et tout le monde est ravi. On le glorifie, même… comme un Dieu, ce qui lui revient (nous lecteurs le savons bien), mais est-on bien sûr que tout le monde a compris qui il est ? Rien n’est moins sûr.

L’étape suivante va le montrer, tout est plus compliqué qu’il n’y paraît. Jésus arrive chez lui, à Nazareth, là où tout le monde le connaît, et porté par l’Esprit saint, il continue son ministère en entrant dans la synagogue pour enseigner.

Comme on le fait dans nos temples et nos églises, il lit un texte biblique pour le commenter ensuite. Ce jour-là, voici ce qu’il partage avec ceux qui sont venus à la synagogue :

L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le retour à la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour proclamer une année de grâce de la part du Seigneur.

 

La situation de la Galilée à ce moment-là n’est pas brillante : entre les impôts, le joug romain et la précarité du travail quotidien, on comprend que les gens ordinaires nourrissent l’espoir qu’un Messie viendra rendre au peuple d’Israël sa gloire et sa place privilégiée dans le monde, comme le dit ce texte du prophète Esaïe (Es 61,1ss). Ils rêvent de bonnes nouvelles, de liberté, d’un regard neuf sur un monde renouvelé. Ils sont a priori tout à fait d’accord avec la perspective d’une année de jubilée que mentionne Esaïe, cette année où tous les compteurs sont remis à zéro, où la justice s’impose à tous (Lv 25,8-22). Ça dessine un avenir radieux et ça permet de rêver qu’on pourra être, un jour, en paix, heureux, bien nourris et dans la sécurité, sans plus rien devoir à personne.

Les compatriotes de Jésus sont donc un peu surpris quand il leur annonce que ça y est, c’est déjà fait, c’est accompli. Les pauvres ont déjà reçu une bonne nouvelle, les captifs ont déjà appris leur libération, les aveugles savent qu’ils voient déjà et tout est déjà remis à zéro pour qu’il n’y ait plus d’exploités et que les riches lâchent un peu de lest dans leur pouvoir sur les autres. C’est que ça ne se voit pas, que c’est déjà fait. La misère est là, les impôts, les Romains… pourquoi cet homme qu’ils connaissent bien leur dit-il le contraire de ce qu’ils savent être la vérité ? Rien n’est encore accompli… mais c’est bien tentant quand même, cette perspective. Ils sont déroutés. Cette année de justice offerte par Dieu, est-elle là ou pas encore ?

Tous lui rendaient témoignage et admiraient les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils disaient : N’est-il pas le fils de Joseph ? Et il leur dit : C’est sûr, vous allez me citer le dicton : Médecin, guéris-toi toi-même ; nous avons appris tout ce que tu as fait à Capharnaüm, alors fais la même chose ici, dans ta patrie. Et il leur dit : C’est vrai, je vous le dis, aucun prophète n’est accueilli dans sa patrie. Vraiment, je vous le dis : quand Élie était en vie et que le ciel a refusé de s’ouvrir pendant trois ans et six mois, causant une grande famine dans tout le pays, il y avait beaucoup de veuves en Israël, mais c’est pourtant dans le pays de Sidon, à Sarepta, qu’il a été envoyé chez une femme veuve. Et puis il y avait beaucoup de lépreux en Israël du temps d’Élisée, mais aucun n’a été purifié, seulement un Syrien, Naaman. Alors, tous furent remplis de colère dans la synagogue quand ils entendirent ces paroles et ils se levèrent, le chassèrent hors de la ville et le poussèrent jusqu’au sommet du promontoire du bourg pour le jeter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux tous, s’en alla. (Lc 4,22-30)

 

On est passé très vite de la surprise au désir de meurtre. Pourquoi ? À vrai dire ce n’est pas totalement clair.
Ils attendaient une libération économique, sociale et politique, éventuellement accompagnée de signes divins et Jésus leur dit que tout est déjà accompli.

La première hésitation, c’est de savoir ce qui est accompli au juste. Une année de jubilé, c’est le signe concret de la justice de Dieu qui s’accomplit dans le monde et on pourrait dire qu’en la personne de Jésus, la justice de Dieu est accomplie. Mais alors, il faut comprendre jusqu’au bout qui est Jésus et si on ne le considère que comme le fils de Joseph, sans imaginer une seconde que c’est en tant que fils de Dieu qu’il est envoyé, alors on ne comprend rien. Ce qu’on imagine être l’œuvre de Dieu et ce qu’elle est vraiment sont deux choses différentes.

Une autre hésitation concerne le salut : si vous considérez que vous avez automatiquement droit au salut et qu’on vous annonce que le salut est déjà là alors que vous savez très bien que vous-même vous ne l’avez pas reçu, ça veut dire qu’il est allé à quelqu’un d’autre… qui a priori n’y avait pas droit. Jésus semble souligner ce problème en expliquant que cette question était déjà brûlante au temps des prophètes : toutes ces veuves, tous ces lépreux qui attendaient le secours et ne l’ont pas reçu alors que des étrangers ont été secourus, c’est rageant. Au fond, je crois que personne n’aime beaucoup l’idée que nous ne savons pas, nous les humains, à qui va le salut, pas plus aujourd’hui qu’au temps de Jésus. Ça n’appartient qu’à Dieu. Ça nous remet à notre place de créatures, dépendants de Dieu et au milieu d’autres créatures qui elles aussi dépendent de Dieu.

La troisième hésitation tient à l’année de grâce. Remettre les compteurs à zéro, qu’est-ce que ça signifie vraiment ? Des courants théologiques comme le christianisme social ou la théologie de la libération développent l’idée selon laquelle les signes de libération concrète, hors de la misère, hors de la soumission à un ordre social inique, font partie ici et maintenant du Règne de Dieu. Lutter pour les droits humains devient alors une lutte avec Dieu, pour une remise à zéro des compteurs, pour la dignité de chaque humain. C’est aussi une façon de voir le corps du Christ comme ceux qui ont reçu l’énergie de lutter ensemble pour vivre vraiment la promesse en marche d’une année de grâce de la part du Seigneur.

Enfin, si un prophète n’est pas écouté dans sa propre patrie, cela signifie-t-il nécessairement qu’il faut partir de chez soi pour annoncer la Bonne nouvelle au monde ? Il est vrai qu’il est souvent plus difficile de parler de choses nouvelles à ceux que l’on connaît depuis toujours, et que l’épreuve du changement de culture permet aussi, parfois, de parler plus librement. Mais quand c’est Jésus lui-même qui est confronté à la violence de ses contemporains, il se passe tout autre chose. Ici, il passe son chemin ; à la croix, il renverse l’ordre du monde. Quand c’est Jésus qui passe, le salut est en marche.