Méditation du jeudi 10 juin 2021. Cette semaine, nous prions avec nos partenaires de République Démocratique du Congo, tout particulièrement avec l’Université libre des pays des grands Lacs et la région de Goma et Bukavu.

Jean-François Millet, Des glaneuses, 1857 – RF 592 (Musée d’Orsay) © Google Art Project – Source/Photographe : CgHjAgexUzNOOw at Google Cultural Institute

Pour cette semaine, laissons-nous accompagner par une très courte parabole de l’évangile selon Marc.

« Voilà encore ce que disait Jésus.
Voilà à quoi ressemble le Royaume de Dieu. Imaginez un homme, qui lance à la volée des graines sur la terre. Ensuite, il peut bien dormir, il peut bien être réveillé, peu importe : nuit et jour, les graines germent et poussent, mais lui ne sait pas du tout comment. C’est par elle-même que la terre porte du fruit. D’abord il y a de l’herbe, ensuite il y a des épis et enfin il y a du blé, de beaux grains dodus dans leur épi. Ensuite, dès que le blé est mûr, on y lance l’outil, et c’est la moisson. » 
Marc 4,26-29

 

Tout le problème, dans une parabole, consiste à savoir depuis quel point de vue la considérer pour en découvrir les mécanismes. Il s’agit de savoir à qui, en tant que lecteurs, nous pouvons nous identifier.

Par exemple, le lecteur de cette parabole peut très bien s’identifier au semeur. Après tout, c’est le premier personnage de la parabole, il est logique d’ancrer l’identification au premier personnage rencontré. Que se passe-t-il, donc, si on s’identifie au semeur ? Ce n’est pas très problématique pour ceux qui peuvent se faire une image de cette fonction dans le monde agricole traditionnel : le semeur est pourvu d’un sac noué autour de la taille et il s’avance méthodiquement dans le champ, souvent les pieds nus, pour y prendre des poignées de grain, une par une, et les laisser s’écouler de façon très précise entre ses doigts en lançant sa main à la volée. Il faut que le geste soit parfaitement maîtrisé pour que les graines s’étalent de façon régulière sur la terre et qu’il n’y ait pas de paquets ici ni de places vides là. On parcourt le champ en faisant des allers et retours, en décalant son trajet à chaque passage, et quand on a fini, on refait la même chose en adoptant un parcours perpendiculaire au premier. S’identifier au semeur, c’est imaginer les étapes nécessaires pour faire le meilleur travail possible, parce que semer un champ correctement et méthodiquement, c’est permettre une bonne récolte et de quoi manger pour au moins survivre jusqu’à l’année suivante, mais aussi pour avoir le grain nécessaire à la prochaine récolte. Se comporter en bon semeur, c’est prendre place dans le cycle des saisons, connaître le rôle qu’il faut y tenir et prendre la responsabilité du beau et bon geste dont tout dépendra ensuite.

Il serait tentant, dans le contexte d’une réflexion sur la mission, d’en rester à des considérations qui feraient de nous des semeurs, chargés d’un grain abondant, héritiers de secrets transmis de génération en génération pour ensemencer la terre le plus efficacement possible. Confrontés au doute face à nos églises qui se vident, nous pourrions nous dire confiants malgré tout en notre grain (la Parole), en notre geste (la prédication, l’évangélisation, la rencontre, le partage).

Cette identification pose un certain nombre de problèmes : d’abord, dans les paraboles qui précèdent, il est clair que c’est Jésus lui-même qui se désigne, ou qui désigne Dieu, comme le semeur. Il lance la Parole à la volée et elle connaît des vicissitudes dans le monde. Ensuite, la parabole qui nous occupe nous précise justement que pour ce qui concerne le Royaume de Dieu, il ne s’agit pas tant de se préoccuper du geste juste que de la reconnaissance envers un processus qui nous échappe : ici, ce qui compte c’est que la terre porte du fruit, d’elle-même, sans intervention extérieure. Que le semeur dorme ou s’éveille, que ce soit la nuit ou le jour, de toute façon la terre va porter du fruit. Cela relève d’un mystère caché, souterrain, auquel il ne nous est pas donné accès. Le Royaume de Dieu est une force de vie à l’œuvre au cœur du monde, qui va faire de nos gestes quelque chose d’entièrement nouveau.

Voir le Royaume de Dieu comme quelque chose de souterrain, qui agit comme une force de vie, c’est déjà surprenant : le Royaume ici n’est donc pas des cieux, il n’est pas éthéré et immatériel, il est glébeux et en train de travailler à grandir, soumis aux aléas des intempéries, de la sécheresse et des becs d’oiseaux affamés.

Une autre identification possible, encouragée par la parabole des terrains et son explication (Mc 4,1-20), nous donnerait le rôle de la terre. Dans ce cas, c’est à chacun de nous, individuellement, qu’il reviendrait de s’interroger sur notre capacité à porter du fruit à partir de la Parole de Dieu. Alors, la réflexion sur la mission va insister sur l’importance d’une prise de conscience individuelle et de la responsabilité à laquelle il faut éveiller les individus quant à ce qu’ils font de la Parole reçue.

Une troisième identification possible concerne l’outil qui est « envoyé » (apostello, le verbe qui désigne l’envoi des disciples et, par extension, la mission) pour la récolte, une faucille ou une faux, un terme très rare dans le Nouveau Testament : à part dans cette parabole, on ne le trouve qu’au chapitre 14 de l’Apocalypse, dans un langage imagé où il désigne l’instrument qui sert à récolter les moissons de la terre, une image du jugement où les disciples sont les prémices de la récolte. Dans ce cas, notre concept pour la mission sera d’ordre apocalyptique et cherchera à avertir le monde qu’il court à sa perte s’il ne reconnaît pas la souveraineté du Christ et à encourager les disciples à se garder du monde perverti. Nous serons alors conscients d’être impliqués dans un temps très long qui est le temps de Dieu, tendus vers la révélation ultime de sa justice, qui ne dépend pas de nous.

En soi, aucune de ces identifications n’est fautive : une parabole fonctionne comme une expérience de pensée qui nous pousse à réfléchir un peu autrement, en employant des images qui bousculent nos habitudes.

En s’arrêtant là, cependant, on risque de passer à côté d’une idée beaucoup plus simple : le Royaume se révèle comme un processus. Notre rôle pourrait être, simplement, d’être attentifs au processus qui transforme une simple parole en récolte abondante. Que ce soit en nous-mêmes, dans nos communautés, dans notre monde, nous pouvons nous mettre en quête des indices d’une force de vie à l’œuvre, et à en témoigner. Notre concept de mission, alors, nous poussera à chercher, même au cœur des réalités les plus sombres, les traces d’une vie opiniâtre, là où la lutte pour la dignité de tout humain résiste à la violence et au mépris, là où le désir de se mettre à l’écoute ensemble résiste à l’épuisement de nos communautés, là encore où la confiance en l’avenir se révèle comme un cadeau venu de Dieu. Nous serons, alors, les glaneurs qui savent qu’ils ne vivent que de cette Parole, et qui peuvent témoigner du cadeau reçu.

Questions pour nous :

  • Comment parler de la foi comme du dépôt en nous d’une Parole qui porte du fruit ?
  • Quelles seraient les conséquences pratiques de cette posture ?
  • Quelles conséquences en tirer pour notre compréhension de la mission, pour notre vie d’Église ?

 

Prions :

Je crois en Dieu, le Père qui a créé, et qui continue à créer,
dont la main jette inlassablement dans nos vies et ses sillons que sont nos douleurs et nos inquiétudes, le bon grain de sa Parole.

Je crois en Jésus-Christ, le Semeur portant les beaux grains authentiques de Dieu, donné au monde pour lui donner la vie.

Il a souffert sur nos sillons, nos broussailles ; nos épines l’ont ensanglanté ; les amis l’ont abandonné, les ennemis l’ont saisi.

Il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli, comme le grain de blé qui meurt pour porter du fruit ; inséré dans un champ, le Semeur est devenu semence. Le troisième jour, il est ressuscité, il est monté au ciel ; il est monté premier épi mûr, moissonné, multiplié, glorifié, pain vivant.

Je crois au Saint-Esprit, puissance divine qui ensemence la terre.

Je crois la sainte Église universelle, la bonne terre, sans autre étiquette confessionnelle, la bonne terre qui porte du fruit.

Je ne crois pas à la mort. Je crois au mystère du sillon où Dieu prépare les moissons d’éternité. Je crois à la vie éternelle, à la résurrection. Je crois à la moisson.
Amen

Credo du semeur, d’après le Pasteur GUIRAUD