Méditation du jeudi 3 juin 2021 : Jésus est transfiguré ! Qu’est-ce que cet épisode apporte à une Église en mission ?

Giovanni Bellini : La Transfiguration – Museo di Capodimonte, Naples © Wikimedia Commons

« Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduit seuls à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux : ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle qu’il n’est pas de teinturier sur terre qui puisse blanchir ainsi. Élie avec Moïse leur apparurent ; ils s’entretenaient avec Jésus. Pierre dit à Jésus : Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. Il ne savait que dire, car la peur les avait saisis. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée survint une voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le ! Aussitôt ils regardèrent autour d’eux, mais ils ne virent plus personne que Jésus, seul avec eux.

Comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu jusqu’à ce que le Fils de l’homme se soit relevé d’entre les morts. Ils retinrent cette parole, tout en débattant entre eux : que signifie « se relever d’entre les morts » ? »  Marc 9, 2-10

 

Certains reçoivent difficilement ce texte. Il heurte leur rationalité et ne cadre pas avec leur manière habituelle de recevoir l’Évangile.

D’autres, sensibles au mystère qui enveloppe cet épisode, cherchent à le recevoir avec un esprit d’ouverture. Pour eux Jésus est révélé dans sa vraie transcendance. Toutefois ce mystère reste bien… mystérieux !

D’autres encore remarquent les nombreuses évocations bibliques : la mention de la montagne avec Moïse recevant la Loi, celle de la tente qui évoque la tente de la rencontre d’exode, la nuée qui rappelle la présence de Dieu pendant l’exode, etc.

Texte mystérieux, rebutant mais attirant. Comment recevoir ce texte aujourd’hui ? Et pourquoi figure-t-il à cet endroit de l’évangile selon Marc ?

Une réponse possible à cette question peut se trouver avec ce qui précède.

Au chapitre 8/27-33, l’évangéliste Marc rapporte la question que Jésus pose à ses disciples : aux dires des gens, qui suis-je ? Et ils répondent Jean-Baptiste, Élie, l’un des prophètes. Jésus ajoute : pour vous qui suis-je ? Le Christ dit Pierre. Et Jésus les « rabroue » pour qu’ils ne disent rien à personne. La discussion se prolonge. Jésus leur dit qu’il faut que le Fils de l’Homme souffre, puis meurt avant de se relever trois jours plus tard. L’évangéliste écrit : Pierre le prit à part et se mit à le rabrouer. Mais lui se retourna, regarda ses disciples et rabroua Pierre : va-t’en derrière moi, Satan, lui dit-il ! Tu ne penses pas comme Dieu mais comme les humains !

Marion Muller-Colard écrivait dans Réforme, qu’après une parole si violente, Jésus a peut-être cherché à avoir une meilleure pédagogie à l’endroit de ses disciples pour leur permettre de comprendre le sens de son message et de sa personne et donc de
garder espérance et confiance une fois qu’il sera physiquement absent.

C’est peut-être ce type de réflexions qui explique la place de ce récit de Jésus transfiguré.

Il s’agit maintenant de creuser davantage les multiples sens de ce texte.

Une piste intéressante se rapporte à la parole qui vient du ciel et évoque celle qui a été prononcée lors du baptême de Jésus avec toutefois une différence. Lors du baptême de Jésus la voix du ciel s’adresse à Jésus : Tu es mon fils bien-aimé. Ici elle s’adresse aux apôtres : « Celui-ci est mon Fils bien aimé. Écoutez-le ! » Jésus n’est pas seulement un formidable guérisseur ou un prophète avec grande autorité. Il est le fils bien-aimé du Père. Il s’agit de l’écouter en tant que tel.

Un autre élément ajoute de la force à cette voix qui vient du ciel. Voilà que Moïse et Élie apparaissent et discutent avec Jésus. Dans la tradition biblique Élie a été enlevé au ciel. Il n’est donc pas mort et il reviendra avant le jour du Seigneur d’après le prophète Malachie. Les Juifs continuent d’attendre Élie et à chaque sabbat, ils laissent une place libre pour lui. Moïse est mort, mais comme on ne sait pas où se trouve sa tombe, une tradition s’est installée selon laquelle Moïse a également été enlevé au ciel. Moïse = La loi, Élie = les prophètes. La Loi et les prophètes = le cœur du judaïsme, sont ainsi réunis avec Jésus sur cette montagne devant Pierre, Jacques et Jean.

Ces trois-là découvrent une part nouvelle de l’identité de Jésus, de ce qu’il est en vérité, et en quoi sa personne est transcendante. Jésus n’est pas seulement un homme dont la parole a beaucoup d’autorité, dont les capacités de guérison sont hors norme, dont le rayonnement est très populaire. Il n’est pas le Messie au sens où bien des juifs l’entendent, c’est-à-dire un chef de résistance capable de mettre les occupants romains hors d’Israël. Il est le Messie annoncé par les prophètes, le Christ. Et ce bien-aimé assumera sa mission jusqu’au bout, jusqu’à accepter de passer par la croix, scandale pour les uns, folie pour les autres, salut pour les chrétiens.

Voilà qu’après le détour biblique et théologique nous sommes renvoyés à une autre question : quelle valeur a ce texte pour nous aujourd’hui ? Qu’apporte-t-il au membre d’Église engagé dans la dynamique missionnaire ?

Personne d’autres que Pierre, Jacques et Jean n’ont assisté à cette réunion au sommet de la montagne, et pourtant 2000 ans après, nous écoutons ce texte étonnant, beau et fort.

Étonnant, car les manifestations de Dieu, les apparitions d’Élie et de Moïse avec Jésus, sont rares dans les évangiles. Beau car le texte se présente comme un évènement hors du temps, hors de la rationalité habituelle. Fort car, comme le signalait le pasteur Bettina Bettin, il modifie notre tendance à la baisse de dynamisme. Il stoppe notre inclination à la résignation. Il ranime notre espérance et notre confiance en Dieu.

Aujourd’hui, le Christ, absent, est présent par son Esprit dans son Église. Telle est la conviction du chrétien engagé dans une Église en mission. Cette présence est salutaire, fondamentale pour lui aujourd’hui alors que nous vivons dans un monde inquiétant, instable et ouvert à beaucoup de possibles aussi bien négatifs que positifs. C’est le temps de l’épreuve de la foi. À la suite de Pierre, Jacques et Jean, le chrétien est convaincu que Jésus humain, transfiguré, mis à mort par un supplice infernal et ressuscité l’accompagne aujourd’hui. Par sa croix qui crucifie toute illusion religieuse, politique et humaniste, par sa transfiguration qui redit qu’il est le fils aimé de Dieu, par la victoire sur la mort, Jésus ouvre un chemin salutaire pour chacun et pour le monde. Le chrétien croit qu’il est toujours à ses côtés. Il le rejoint sans cesse dans ses épreuves et dans ses joies. À lui d’être témoin en paroles et en actes de cette présence confiante de Dieu en Jésus-Christ dans ce monde. Amen !

 

Pour aller plus loin :

Si on se situe dans le dialogue interreligieux, on peut découvrir dans ce texte (et les traditions d’Ancien Testament sous-jacentes) l’affirmation d’un Dieu transcendant, souverain et maître de la création ; il est donc « à la hauteur » de l’attente religieuse mais il veut justement réaliser le salut autrement, par la spécificité de Jésus-Christ, par la croix, par la descente de la Montagne.

D’où cet extrait de la confession de foi de Shafique Keshavjee qu’on retrouve dans les textes liturgiques édités par le Défap en 1997 :

Avec nos frères et sœurs en humanité juifs, nous confessons que Dieu est le Créateur de l’univers et qu’il est le Saint.
Mais différemment d’eux, nous confessons que le Créateur s’est fait créature et que le Saint s’est incarné.

Avec nos frères et sœurs en humanité musulmans, nous confessons que Dieu est le Tout-Puissant, le Parfait et l’Immortel.
Mais différemment d’eux, nous confessons que le Tout-Puissant a accepté d’être fragile, que le Parfait a porté nos imperfections et que l’Immortel, par la mort et la résurrection de Jésus, a transfiguré notre mortalité.

 

Envoyés dans le monde

Ne craignons pas d’affirmer,
Paisiblement,
L’Évangile dont nous vivons,
Non comme un bouclier contre ceux
Qui ne partagent pas nos convictions
Ou comme une arme pour condamner ou pour exclure,
Mais comme l’annonce d’une délivrance
De toutes les formes d’injustice,
De souffrance et de mort,
Déjà acquise pour tous.

Jean-Pierre Monsarrat