Jean-Pierre Charlemagne, fils de missionnaires en Nouvelle-Calédonie, à laquelle il est toujours très lié, porte en lui la mémoire des relations de plusieurs générations de protestants avec cet archipel du Pacifique sud.

50 témoignages de Pâques à Pentecôte : Jean-Pierre Charlemagne


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Retrouvez ci-dessous son témoignage écrit

Enfance sur un champ missionnaire…
Un Chemin de vie pour toute la vie

J’ai vécu mon enfance jusqu’à ma 12e année sur un champ missionnaire. Pas un lieu où les enfants des familles missionnaires vivent en cercle restreint, mais une station riche d’une grande diversité :

  • L’École pastorale pour les « Étudiants » (du second cycle) avec familles et enfants de mon âge.
  • L’École « Pratique »
    • Où de grands gaillards se formaient à la maçonnerie, à la charpente et à la menuiserie sur les chantiers de constructions, de modernisation et d’extension des bâtiments.
    • Où ils pouvaient aussi s’orienter vers la mécanique avec le parc d’automobiles, Jeep, Camions et autres utilitaires régulièrement entretenus, parfois complètement « désossés » et remontés à neuf. Les plus motivés obtenaient leur permis de conduire.
    • Où ils se formaient également à l’agriculture en cultivant la grande plaine agricole, passant de la « traction animale » au célèbre tracteur « petit gris » (1).
  • L’école primaire et son internat
  • L’École « Ménagère » de jeunes filles, à quelques kilomètres de là, de l’autre côté de la rivière, où j’accompagnais ma mère tous les jeudis.

C’est dans cet univers d’une grande richesse sociale, technique et culturelle que j’ai passé mes journées, à papoter en « drehu » tout en manipulant fils et canettes sur les machines à coudre des épouses des « Étudiants » à qui ma mère transmettait les bases de la couture et de l’hygiène ; ou encore dans les pas de mon père qui parcourait la région en camion pour collecter manioc, bananes vertes et autres victuailles préparées par les paroisses pour nourrir l’internat (2), et même une fois pour défourner un four-à-chaux afin d’approvisionner les chantiers.

Sans compter, toujours en camion, l’incontournable lundi matin, quand j’accompagnais mon père conduisant à la Scierie du Col des Roussettes une équipe d’Etudiants qui ainsi, en alternance (une semaine études, une semaine à la scierie), pourvoyaient aux besoins de leur famille. Moi, j’étais fasciné par ces machines qui dévoraient les troncs d’une forêt toute proche…

Mon père avait aussi, pour financer le développement, imaginé lancer une activité de pêche au Troca (coquillage dont on tirait la nacre pour la fabrication de boutons etc). Il avait pour cela fait l’acquisition d’un modeste voilier, La Bobine, qui nécessitait un grand carénage. Un charpentier de marine, le vieux Hnani, était venu de Lifou pour ce chantier. Chaque fois que je venais voir l’avancement des travaux, il mettait mes petites mains à calfater d’étoupe les clins du bordage.

Le projet malheureusement avorta car l’arrivée du plastique fit s’écrouler le cours du Troca…

Je passais aussi mes journées dans l’atelier de menuiserie où les responsables mélanésiens, véritables artistes et experts en créativité, pouvaient faire des merveilles avec des moyens rudimentaires. Ils m’initiaient avec bienveillance et pédagogie au maniement de la scie égoïne, du rabot ou du trusquin. J’utilise encore aujourd’hui l’équerre de menuisier qui m’a été offerte à cette époque!
L’atelier de mécanique m’attirait tout autant. C’est ainsi que rodage de soupape, joint de culasse ou réglage d’embiellage n’avaient pas de secrets pour moi.

Ainsi se déroulaient, bien remplies, les journées non scolarisées de mes jeunes années. Point de « Classes Maternelles », elles n’existaient pas ! Quant au CP, je n’y suis jamais allé… mes parents m’ont appris à lire, écrire et compter à la maison, tout simplement !

L’appel à témoin pour les 50 ans du Défap est ainsi pour moi l’occasion d’exprimer ma reconnaissance pour toute cette richesse que m’a offert la vie sur un champ missionnaire (3).

De ces apprentissages, j’ai tiré profit tout au long de ma vie.
Témoigner ici, c’est aussi remercier.

Mais plus encore que ces apprentissages techniques, c’est la richesse relationnelle qui, j’en suis certain, a contribué à construire ce que je suis aujourd’hui.

DO-NEVA, puisque c’est de ce « VRAI PAYS » qu’il s’agit, fut pour moi un espace de relations bienveillantes, chaleureuses, nourri d’une grande diversité culturelle, linguistique, musicale.

  • J’étais avec les familles et les enfants des Étudiants comme chez moi, parlant leur langue (4)
  • J’étais avec les Pratiques, comme leurs petits frères, sur les chantiers ou sur le tracteur.
  • J’étais dans la troupe d’Éclaireurs avec les garçons du Primaire
  • J’étais avec les Étudiants et les cadres de la station comme leur neveu, voire leur fils et m’adressais à eux comme tel (5).
  • Sans oublier Margrit et André DENNI dont les compétences rayonnaient sur toutes ces domaines.

Quant à notre maison, elle avait été agrandie et aménagée pour que quelques « Filles » puissent y vivre, non pour servir mais pour aider, tout en bénéficiant du partage culturel et spirituel de notre famille. Plusieurs ont été mes nounous dans ma tendre enfance, puis des grandes sœurs un peu plus tard. Pratiquement toutes ont reçu l’appel missionnaire et sont allées avec cette vocation aux Nelle Hébrides (Vanuatu actuel).

Enfin, quand une classe de 5e fut ouverte à Do-Néva et que manquait un internat pour filles, c’est à la maison que nous nous sommes organisés pour recevoir les premières collégiennes. Quelques grandes sœurs de plus.

C’est dans un tel bain culturel que j’ai grandi, imprégné l’univers musical des « Tempéras » qui m’habite encore…

Tout un univers de CODES, de « CHEMINS COUTUMIERS », facilitateurs des relations par les valeurs d’humilité, de respect et d’autorité dont ils sont empreints… au risque parfois d’être obstacles à une liberté pleine et entière, ou freins à la créativité et aux initiatives.

Univers également marqué, comme toute communauté humaine, de tensions, de discordes voire de violences, de réconciliations souvent mais de séparations aussi.

Témoin dès mon enfance de ces réalités, j’en ai retenu la règle d’or symbolisée par la porte des cases Kanak dont la faible hauteur oblige à se courber avant d’entrer : humilité et respect, attitudes qui permettent accueil et bienveillance.

Si cette « coutume » des Îles lointaines offre des « CHEMINS DE RÉCONCILIATION », le côté de la Planète où je me trouve aujourd’hui ne manque pas non plus de gestes et d’attitudes qui apaisent et réconcilient.

Mon témoignage jusque-là a concerné la SMEP, œuvre qui précédait le Défap.
Adulte, j’ai certes servi la mission bien des années, mais pas sous les couleurs du Défap.

Ma relation avec le Défap dont nous célébrons les 50 ans, c’est à l’occasion d’une journée des « Associations portées » qu’elle a pris corps. En témoigner me tiens à cœur.

Un jour de mai 2012 je suis arrivé devant le 102 Boulevard Arago pour représenter la SEPF lors de la rencontre dédiée à ces œuvres.
La dernière fois que j’avais franchi cette porte, c’était à l’été 1955, ma famille ayant par la suite quitté Do-Néva quand j’avais 12 ans, début 1958, dans un contexte difficile.

54 ans plus tard, devant cette entrée, surgit alors une profonde blessure de mon enfance. Je vacillais, tiraillé entre reculade et bravade et dû me poser sur un banc, dans la contre-allée, puis téléphoner à Martine, mon épouse.
Me ressaisissant, rassemblant mon courage mais tremblant, je poussais timidement la porte.

Et là, miracle : des regards souriants et bienveillants qui m’accueillent. Ils me vont droit au cœur.

Un geste, une attitude, des visages accueillant avaient ouvert pour moi un
« CHEMIN D’APAISEMENT ».

MERCI, vous qui étiez à l’accueil, vous qui pilotiez cette journée. Vous ne vous êtes certainement jamais rendu compte du bien que vous m’avez fait en cet instant.
Cette gentillesse fut bien réelle tout au long de la journée.

Je suis revenu, sans appréhension, de nombreuses fois, et à chaque séjour j’ai trouvé le même accueil (6).
Il suffit de feuilleter le livre d’or pour vérifier combien ce constat est partagé.

Le Défap est une maison ouverte, animée par une équipe chaleureuse.
C’est cette chaleur qui ouvert le chemin à ma relation avec le Défap

Que le Défap, soit encore et toujours
CHEMIN DE BELLES RENCONTRES ET DE RÉCONCILIATIONS
pour les 50 prochaines années !
Guidé par La PAROLE comme LUMIÈRE sur son SENTIER.

Jean-Pierre Charlemagne, fils de Raymond et Marcelle Charlemagne ;
frère de Daniel et Marie-Elisabeth

En guise de conclusion :
Accueil ou rejet, crainte ou bienvenue, une « Tempéras » a nourri en moi ces thèmes et fait naître, sur sa mélodie, un chant croisant mon enfance et l’actualité.
C’est avec joie et reconnaissance que je le partage avec le Défap pour ses 50 ans, en hommage à toutes celles et ceux qui ont ensoleillé ma vie.

À l’ombre du grand figuier
Je scrute la route ensoleillée
Au loin sous un soleil de plomb
S’avance un groupe d’étrangers

Nypëti a troië, Paane mano ju theng.
Ke kuuca kucaa/ha nyipëti lai hna tro
Trohemi italofa lue sinenge (lööjë)
The xoukö nyipo ece

Amis, mes frères, et vous mes sœurs ; entrez vous reposer.
Soyez ici, ici comme chez vous
Ensemble, réjouissons nous.

______________________

(1) Cultiver la grande plaine de « Bel Air » contribuait largement à nourrir la station.
(2) Le fonctionnement en autonomie financière était la règle. Il fallait donc s’ingénier à trouver de quoi subvenir aux besoins de cette communauté.
(3) D’autres enfants de missionnaires témoignent, avec raison, de réalités qui, pour eux, ont été difficiles à vivre.
(4) Le drehu car ils venaient tous de Lifou où se passait le 1er cycle de la formation pastorale.
(5) Je pense à Dicona Potin et Nénè Honane, véritables parents pour moi.
(6) Ainsi, deux ans plus tard, en 2014, avec Martine nous participions au séjour « d’Échanges » à Madagascar mis en place par le Défap. Puis j’ai contribué à la mise en place du Forum Régional « Ta Mission pour la Terre ».