Une année avec les Actes des apôtres : méditation du jeudi 11 février 2021. Cette semaine, nous prions pour nos envoyés à Madagascar.

Raphaël : Saint-Paul prêchant à Athènes, Victoria and Albert Museum © Wikimedia Commons

Déchaîner les foules, c’est bien… les déchaîner contre soi, c’est plus problématique.

Les voyages de Paul ne sont pas de tout repos. Le début du chapitre 17 du livre des Actes nous le montre confronté, ainsi que ses compagnons de voyage, à un accueil pour le moins mitigé. Certains dans les synagogues, en effet, écoutent sa prédication et y découvrent un appel à la conversion, mais d’autres fomentent des troubles en choisissant de retenir seulement cette bribe de l’annonce de l’Évangile : Jésus est Seigneur. Ils accusent Paul de vouloir, en disant cela, attenter à l’autorité absolue de César en annonçant un autre roi (une accusation qui fait écho à celle du sanhédrin lorsque Jésus fut livré à Pilate en Lc 23,2), et armés de ce prétexte ils agitent la foule et les dirigeants locaux. Paul est contraint, par deux fois, de quitter discrètement les lieux. La puissance de la prédication de l’Évangile peut, en effet, déchaîner les foules… mais rien, apparemment, ne permet de prévoir dans quel sens.

C’est après ces mésaventures que Paul arrive à Athènes, séparé de ses compagnons. Athènes, c’est le cœur de la vie intellectuelle du monde grec, le carrefour des idées les plus progressistes, des influences littéraires les plus avant-gardistes et, sous le regard horrifié de Paul, des idoles les plus variées dont les autels ornent tous les recoins de la ville.

« Pendant que Paul attendait Sylvain et Timothée à Athènes, il était profondément indigné de voir à quel point cette ville était pleine d’idoles. Il discutait dans la synagogue avec les Juifs et avec ceux qui reconnaissaient l’autorité de Dieu, et aussi sur la place publique, chaque jour, avec les passants. Quelques philosophes épicuriens et stoïciens vinrent aussi parler avec lui. Les uns demandaient : « Que veut dire ce bavard ? » « Il semble annoncer des dieux étrangers », déclaraient d’autres, en entendant Paul annoncer Jésus et la résurrection.

Ils le prirent avec eux, le menèrent devant le conseil de l’Aréopage et lui demandèrent : « Pourrions-nous savoir quel est ce nouvel enseignement dont tu parles ? Tu nous fais entendre des choses étranges et nous aimerions bien savoir ce qu’elles signifient. » Tous les Athéniens, en effet, et les étrangers qui vivaient parmi eux passaient leur temps uniquement à partager ou à écouter les dernières nouveautés.

Paul, debout au milieu de l’Aréopage, prit la parole : « Athéniens, je constate que vous êtes des gens extrêmement religieux. En effet, tandis que je parcourais votre ville et que je regardais vos monuments sacrés, j’ai même trouvé un autel portant cette inscription : “Au dieu inconnu.” Eh bien, ce que vous adorez sans le connaître, je viens vous l’annoncer. Dieu, qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, est le Seigneur du ciel et de la terre, et il n’habite pas dans des temples construits par des mains humaines. Il n’a pas besoin non plus que les humains s’occupent de lui fournir quoi que ce soit, car c’est lui qui donne à tous la vie, le souffle et tout le reste. À partir d’un seul être humain, il a créé tous les peuples et les a établis sur la terre entière. Il a fixé pour eux le moment des saisons et les limites des régions qu’ils devaient habiter. Il a fait cela pour qu’ils cherchent Dieu et qu’en essayant tant bien que mal, ils parviennent peut-être à le trouver. En réalité, Dieu n’est pas loin de chacun de nous, car : “C’est en lui que nous vivons, que nous bougeons et que nous existons.” C’est bien ce que certains de vos poètes ont également affirmé : “Nous sommes aussi la descendance de Dieu.” Puisque nous sommes sa descendance, nous ne devons pas penser que Dieu soit semblable à une idole d’or, d’argent ou de pierre, produite par l’art et l’imagination humaine.

Or Dieu ne tient plus compte des temps où les humains étaient ignorants, mais il les appelle maintenant tous, en tous lieux, à changer de vie. Il a en effet fixé un jour où il jugera le monde entier avec justice, par un homme qu’il a désigné. Il en a donné la preuve à tous en ressuscitant cet homme d’entre les morts ! » Lorsqu’ils entendirent Paul parler d’une résurrection des morts, les uns se moquèrent de lui et les autres dirent : « Nous t’écouterons parler de ce sujet une autre fois. »

C’est ainsi que Paul les quitta. Quelques personnes, pourtant, se joignirent à lui et crurent : parmi elles, il y avait Denys, membre du conseil de l’Aréopage, une femme nommée Damaris, et d’autres encore. » Actes 17,16-34

 

Le texte nous montre un Paul incompris par ceux qui l’écoutent : d’abord, qui sont ces deux nouveaux dieux, Jésus et la Résurrection ? Les stoïciens et les épicuriens, représentants de deux écoles philosophiques prestigieuses mais concurrentes, pourtant friands de nouveautés, ne voient pas d’un bon œil l’arrivée de cette nouvelle doctrine qu’ils traitent de « jacasseries ». Le souvenir de Socrate, condamné pour avoir importé des divinités étrangères pour corrompre la jeunesse, n’est pas loin non plus.

Le discours de Paul devant ces intellectuels raffinés est un coup de maître. Il emprunte à leur culture des arguments philosophiques : parlant à des philosophes, il cite des philosophes. En d’autres termes, il accomplit de main de maître l’inculturation de l’Évangile, c’est-à-dire qu’il explique la bonne nouvelle en ayant recours aux catégories de pensée et à l’imaginaire de ses interlocuteurs, pour montrer comment leur culture est d’ores et déjà bouleversée par l’irruption de Dieu parmi les humains. Il trace un arc très long depuis le Dieu créateur et source de vie et le Dieu discrètement présent auprès des humains jusqu’à celui qui vient établir toute justice.

On a l’impression que toute l’inspiration de Paul a surgi de cette image qui est restée imprimée à son imagination : l’autel dédié « au dieu inconnu », celui érigé pour le comble de la superstition puisqu’il tente ainsi d’amadouer celui des dieux qu’on aurait oublié par ailleurs. Cet autel est la trace des tentatives humaines pour s’assurer que Dieu est bien rangé dans sa boîte, suffisamment satisfait pour laisser les humains tranquilles de vaquer à leurs propres occupations – c’est une tentation de toujours. C’est comme si Paul disait : « Vous croyiez satisfaire ainsi tous les dieux possibles pour pouvoir les ignorer, mais ce que vous montrez, c’est simplement que vous ignorez qui est Dieu ».

Tout au long de son discours, tout le monde semble l’écouter, comme si son auditoire s’y retrouvait avec des repères culturels familiers. Le dernier point soulevé, toutefois, pose problème : en effet, Dieu vient établir toute justice… mais pas n’importe comment. Il établit la justice non pas de façon abstraite, dans le ciel des idées, mais de façon très incarnée, dans la personne d’un homme qu’il a choisi et qu’il a ressuscité. C’est dans la chair que ça se passe, pas dans un ciel désincarné.

Voilà qui échappe finalement aux repères de l’auditoire. C’est le point de bascule qui fait sortir l’Évangile du déjà-connu, de ce qui peut se penser dans les catégories habituelles. Dieu devenu homme, un homme passé par la mort et la résurrection qui vient accomplir la justice de Dieu : cela relève non pas d’un savoir propre à une culture, mais de la foi, c’est-à-dire de ce que Dieu vient lui-même accomplir en nous. Au fond, il y a toujours un point de bascule qui nous appelle à sortir de nos catégories habituelles pour entrer dans le risque de la nouveauté qu’est la foi.

Le chapitre 17 du livre des Actes s’achève sur ces quelques mots : quelques-uns, pourtant, sont devenus croyants et ces gens ont un nom, une épaisseur humaine. L’Évangile ne reste pas dans le ciel des idées : il s’inscrit dans la chair des croyants. C’est par leurs paroles, transmises et incarnées, que l’Évangile se présente aux cultures.

Questions pour nous tous :

  • Nous trouvons-nous parfois confrontés à une situation où nous sommes soupçonnés d’annoncer « un nouveau roi » ? cela pose-t-il problème ?
  • Quelles images s’imposent-elles à nous pour nous inspirer la joyeuse transmission de l’Évangile ?
  • Que serait, dans notre culture, cet « autel au dieu inconnu » ?
  • Comment penser aujourd’hui ce moment de bascule entre nos repères habituels et l’appel à la foi ?

 

 

Prions :

Notre Père,
Tu nous as donné des frères et des sœurs d’adoption, des vrais gens, pas des images immobiles. Tu nous appelles à vivre en humain parmi des humains. Tu sais comme c’est parfois difficile.
Tu nous as donné la parole pour annoncer quelque chose, quelque chose de radicalement nouveau, où les mots sont bien pauvres. Tu sais comme notre parole, parfois, s’épuise.
Tu nous as donné une espérance et une force que nous n’avions pas. Tu sais que pourtant, nous avons toujours peur d’hésiter et d’être faibles.
Tu nous as donné des histoires que nos histoires prolongent. Pourtant, parfois, nous avons peur que notre histoire s’interrompe sans connaître la fin.
Notre Père, renouvelle en nous la fraternité, la parole simple, l’espérance et la force et surtout, aide-nous à mettre notre confiance en toi, source et fin de nos histoires.
Amen