Rodolphe Gozegba, boursier du Défap originaire de République centrafricaine, a soutenu sa thèse de doctorat le 10 décembre 2020, à l’Institut protestant de théologie de Paris. Son travail portait sur le thème : «L’espérance et le Dieu crucifié. La réception de l’œuvre de Moltmann dans la théologie francophone». Rodolphe Gozegba a reçu le titre de docteur en théologie avec la mention «félicitations».

Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé lors de sa soutenance de thèse de doctorat le 10 décembre 2020 à l’IPT © DR

«Toute fin est le début d’un recommencement». Cette idée force de l’œuvre de Jürgen Moltmann, Jürgen Moltmann lui-même en est l’un des premiers illustrateurs. Sa vie se présente comme une suite de fins et de recommencements. Né en 1926, issu d’un milieu protestant mais peu pratiquant à l’origine, rien ne le destinait à devenir l’un des plus importants théologiens réformés allemands du XXe siècle. Adolescent, il était plus attiré par les travaux d’Albert Einstein que par les thèmes bibliques. Mais son parcours devait connaître un infléchissement radical avec la montée du nazisme en Allemagne, qui l’obligea à intégrer les Jeunesses hitlériennes comme tous ceux de son âge, et par la Deuxième guerre mondiale, qui le vit incorporé dans l’armée allemande. Il se trouvait ainsi à Hambourg, sa ville natale, lorsque celle-ci fut soumise en juillet 1943 à des bombardements qui devaient tuer plus de 40.000 personnes. Prisonnier de guerre de 1945 à 1948, c’est dans un camp, en Belgique, qu’il commença à lire une bible que lui avait donnée un aumônier militaire. Le cri de Jésus «mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» le toucha au plus profond de son être, lui qui jusqu’à présent n’était pas croyant. Il comprit que la mort de Jésus sur la croix, aussi horrible qu’elle fût, était bien une fin mais était surtout le commencement de quelque chose de nouveau. Retournant enfin chez lui en 1948, pour retrouver sa ville natale réduite en ruines par les bombardements américains, il devait dès lors commencer à réfléchir à une théologie de l’espérance adressée à ceux qu’il qualifiait dès lors de «survivants de sa génération».

«Un Dieu qui compatit à la douleur, et qui intervient»

C’est cette redécouverte du message biblique au plus profond du désespoir qui a précisément interpellé Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé dans le parcours de Moltmann. Né en 1984 en République centrafricaine, il a été pasteur de l’Église évangélique Béthanie, à Bangui, de 2006 à 2013. Il a bénéficié d’une bourse du Défap pour étudier le dialogue des cultures et des religions à l’institut Al Mowafaqa, au Maroc. À partir de 2015, toujours avec l’aide du Défap, il a entamé des études à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris) pour y préparer un doctorat. Son sujet d’étude : la théologie de Moltmann, et plus précisément la façon dont elle a été reçue par les protestants francophones…

De gauche à droite : la rencontre entre Jürgen Moltmann et Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé, début 2018 à l’IPT © Défap

«Jürgen Moltmann, souligne-t-il, a connu une vie de souffrance, il a connu les bombardements, la prison, il a perdu tous ses proches dans la guerre : et c’est dans ce contexte qu’il a expérimenté la Croix. J’ai aussi vécu la guerre en Centrafrique ; j’ai aussi été personnellement touché, ma famille a été durement frappée, mes amis proches ont été tués ; et même si je n’y vis pas actuellement, je ressens fortement qu’il y a en Centrafrique beaucoup de gens qui continuent d’y vivre des choses terribles, et qui ont vraiment besoin d’un message d’espérance. Or Moltmann, à travers tout ce qu’il a vécu, réussit à nous parler d’un Dieu non pas lointain, mais bien présent ; un Dieu qui compatit à la douleur et qui intervient, qui agit.»

L’intérêt de Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé pour le parcours et la théologie de Jürgen Moltmann n’a ainsi fait que se renforcer avec l’aggravation de la crise centrafricaine : «Je l’avais déjà étudié quand j’étais en licence à la faculté de théologie évangélique de Bangui (la Fateb). Déjà à cette époque, Moltmann m’avait beaucoup intéressé. Mais quand est venu le moment de déposer mon sujet de doctorat, la situation de mon pays s’était tellement dégradée que je me suis demandé : en tant que théologien, y a-t-il un message d’espoir que je puisse porter ? Je me suis alors rendu compte que la théologie de Moltmann répondait aux besoins de tout ce que traversait mon pays.» Pour Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé, le choix de son sujet de thèse a reflété ainsi bien plus qu’un choix académique. Les écrits de Jürgen Moltmann, souligne-t-il, «m’ont «aidé» à surmonter mon désespoir, à trouver des «réponses» à mes interrogations. Les mots «aidé» et «réponses» ne sont pas anodins pour moi, car j’ai eu l’occasion d’en apprécier la portée. En effet, alors que j’étais fortement désespéré, les écrits de Moltmann ont été un réel soutien pour moi et m’ont permis de mieux comprendre ce qu’il me fallait endurer.»

 

Comprendre l’espérance selon le théologien Jürgen Moltmann : les éclairages de l’avocat et militant des droits humains Guy Aurenche (sur Campus Protestant)

Cet aspect très personnel et faisant écho à son propre parcours, Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé n’a pas manqué de le rappeler lors de la soutenance de sa thèse de doctorat à l’Institut protestant de théologie de Paris, le 10 décembre 2020. Une présentation à l’issue de laquelle il a reçu le titre de docteur en théologie avec la mention «félicitations». Soulignant une nouvelle fois la «source immense de réconfort et de courage (…) que la théologie de Moltmann apportait à mes questionnements», il a détaillé l’avancée de ses réflexions : «Mon projet initial était d’entrer en dialogue avec l’œuvre de Moltmann pour en dégager les ressources théologiques requises pour faire face à des crises politiques, économiques et morales comme celles que la République centrafricaine a connues lors de la guerre civile. Ce projet demeure le mien, mais je vois aujourd’hui sa réalisation comme un objectif à long terme de ma recherche (…) L’objectif plus limité de ma thèse, que je conçois comme une phase préparatoire de ce projet à long terme, est d’examiner l’impact de la pensée de Moltmann sur la théologie contemporaine d’expression française.»

À travers ses travaux, Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé espère ainsi contribuer à mieux faire connaître un théologien qui est, curieusement, mieux connu chez les catholiques et dans le monde anglo-saxon qu’au sein du monde protestant francophone. «Dans les milieux protestants, Moltmann est très critiqué, notamment chez les évangéliques, qui le classent parmi les théologiens libéraux. Il est vrai que sa théologie encourage une foi ouverte, une Église ouverte, qui ne soit pas introvertie… Une Église qui n’a pas peur de la rencontre et du dialogue.»