Ce texte, que nous diffusons à l’approche du référendum du 4 octobre 2020 en Nouvelle-Calédonie, a été rédigé par le Pasteur Daniel WEA, de l’Église Protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie. Un texte qui reste marqué par la volonté de défendre l’identité Kanak – un sujet tellement sensible qu’il a largement influé sur la composition du corps électoral pour ces référendums d’autodétermination. Un texte qui se veut aussi politiquement engagé, et qui va au-delà des positions affichées aujourd’hui par l’EPKNC. Il ne se prétend pas porteur d’un discours officiel de son Église ; mais il est révélateur des évolutions et des interrogations qui l’ont traversée et la travaillent encore aujourd’hui, face à une société certes multiculturelle, mais divisée et où les Kanaks cherchent encore leur place, et où le «destin commun» évoqué par le préambule de l’Accord de Nouméa reste encore à construire.

Août 2017 : lors du synode de l’EPKNC en Nouvelle-Calédonie © Défap

 

Nous sommes originaires d’un pays où la terre est mère nourricière mais où la terre-mère continue depuis la nuit des temps à dissimuler des vestiges de son histoire à ses enfants. Une terre d’accueil qui porte encore en elle des stigmates douloureux du passé et qui ne cesse de porter les inégalités et les injustices humaines à l’heure où on veut construire un avenir meilleur pour nos enfants.

À la veille du référendum du 4 octobre 2020 pour le « OUI » ou « NON » à l’indépendance de la Kanaky Nouvelle-Calédonie, le peuple de Dieu, habitant sur cette terre nourricière, est divisé entre deux groupes politiques représentant le clivage classique entre la droite représentée par les non-indépendantistes et la gauche par les indépendantistes. Deux groupes politiques qui s’opposent depuis 1946, la fin du régime de l’indigénat et des modalités du travail forcé mises en place par l’État français en 1887.

L’histoire de la Kanaky Nouvelle-Calédonie a été jonchée de périodes difficiles et douloureuses depuis la prise de possession de notre pays par l’État français en 1853.

Depuis, des hommes et des femmes, par leur foi en l’Évangile de Jésus-Christ avant tout et celle en leurs capacités humaines tout simplement, se sont toujours engagés à accompagner au mieux le peuple de Dieu dans ces traversées de désert.

Dans ces temps de confusion et de troubles, l’Église EPKNC a toujours relevé le défi d’accomplir sa mission d’accompagnement du peuple au travers des mots, gestes, messages, postures, mutations, développement et émancipation, grâce aux hommes et aux femmes auxquels Dieu a suscité une mission évangélique et sociale dans le pays.

La civilisation occidentale, et le développement socio-économique qu’apporte la colonisation en Nouvelle-Calédonie, génèrent inévitablement des clivages et des fractures sociales dans la population et notamment autochtone. Dans les années 1970, L’Église Évangélique en Nouvelle-Calédonie et aux Îles Loyauté s’inquiète du devenir de son pays et du bien-être de ses hommes et femmes, enfants de Dieu. Et en 1979, lors de son Synode à Guaru, Houaïlou, elle prend position pour l’indépendance de la Kanaky Nouvelle-Calédonie.

À la suite de cette prise de position pour l’indépendance en passant par la période de troubles et de révoltes (couramment appelée « les évènements ») de la population locale indépendantiste des années 80, et jusqu’à aujourd’hui, l’EENCIL a toujours joué un rôle important dans l’accompagnement du peuple de Dieu, dans la médiation entre les uns et les autres pour une stabilité sociale et économique, en référence à Christ et à son Évangile.

© WEA Kuanene Daniel

 

Dans sa démarche évangélique et son implication dans la vie sociale, culturelle, politique et syndicale dans le pays, l’EENCIL a œuvré avec les autres communautés chrétiennes, comme l’Église Catholique locale, pour la réconciliation des familles, des clans, des villages, et tout simplement des hommes et des femmes qui les composent, en veillant à leur restituer leurs droits, quelle que soit la couleur de leur peau.

À l’heure où les deux blocs politiques opposés s’acharnent encore à choisir le nouveau nom au pays, l’EENCIL, durant son Synode de 2014, à Thuahaik Lifou, opte pour le changement de son nom et devient « Église Protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie ». Une démarche qui s’inscrit encore dans sa mission d’accompagnement en témoignant et proclamant autour d’elle qu’il y a un temps pour chaque chose. Il y a eu un temps où l’on a fait la guerre et il y a eu un temps pour la réconciliation et voici venir le temps de se tenir la main pour construire ensemble notre pays d’aujourd’hui pour demain. Par son nouveau nom, l’EPKNC affirme solennellement son soutien et son désir de s’impliquer avec sagesse, humilité et respect dans la construction de notre pays sans faire de distinction entre les hommes qui l’habitent, tous enfants de Dieu.

Aujourd’hui le pays a besoin de se construire avec les vraies valeurs humaines c’est-à-dire culturelle, chrétienne, et socio-politique, et pour ce faire, il a besoin d’hommes et de femmes capables de dépasser les clivages de la société pour rassembler et fédérer, pour unir dans la diversité, ce que peu d’hommes peuvent faire : renoncer, partager et dessiner des chemins de croissance.

Malheureusement, la réalité et l’actualité politique locales révèlent que le peuple de Dieu, enraciné sur cette terre nourricière, assiste passivement à un débat politique décevant, décourageant et désorienté.

Ainsi, plus que jamais, le peuple se trouve en attente d’une parole, d’une déclaration pour redonner confiance à la communauté kanak qui s’est émiettée et à la population calédonienne en général. Les notions de « destin commun » ou de « citoyenneté commune » dont on espère l’émergence demeurent abstraites et insatisfaisantes, à notre sens. Chacun se réfugie derrière ses préoccupations, ses droits, négligeant en partie ses devoirs et ses obligations.

On a bien constaté chez nos politiciens non-indépendantistes et indépendantistes durant les dernières élections, l’absence totale d’une volonté d’unité politique pour construire l’avenir du pays et le destin commun tant clamé dans les discours et l’acharnement à la victoire exclusive.

Il nous paraît souvent triste de constater la pauvreté de la sémantique politique locale d’une part et d’autre de l’échiquier politique. Nombre d’entre eux, hommes et femmes, ont tendance à négliger le facteur humain et font apparaître qu’ils l’ont exclu de leur engagement et de leur combat politiques.

Il reste donc essentiel, pour que nos responsables politiques puissent mener humainement leur exercice, que l’Église accomplisse sa mission de veiller et de scruter, à tout moment, les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, de la manière la plus adaptée possible à la réalité contextuelle, aux questions existentielles des hommes sur leur présent et leur futur ainsi que sur leur « vivre ensemble ».

À mon sens, l’Église en général a le devoir, non seulement parce que c’est sa mission, mais encore parce qu’elle est aussi actrice de la construction de notre pays, d’encourager chacun à s’élever et se situer au-dessus de la mêlée.

À mon sens, en rapport avec le devenir de notre pays, nous devons continuer à inviter les uns et les autres à reprendre souffle pour une compréhension de l’homme dans sa totalité et ne pas nous laisser entraîner par la séduction de l’argent, qui devient facilement une idolâtrie dans la politique économique actuelle et à nous inciter à bâtir une économie digne de l’humain ici dans notre pays. Nous devons veiller à préserver ou encourager les préoccupations d’ordre éthique en développant les notions de don et de gratuité au cœur même de l’économie. Cela pour répondre au scandale des inégalités économiques et sociales excessives entre les membres des familles humaines, afin de rechercher les conditions sociales qui permettront à notre communauté humaine, comme à chacun de ses membres de s’épanouir dans le bien et d’accéder au bonheur dans tout le pays.

À mon sens, pour ce faire, nous devons relever le défi de la foi et de la confiance en allons voter « OUI » le 4 Octobre pour l’indépendance de la Kanaky-Nouvelle Calédonie. J’estime que voter « OUI » c’est reconnaître le peuple Kanak premier occupant de cette terre et en droit de revendiquer son indépendance sur cette terre qui lui appartient. Aujourd’hui le Kanak ne peut accepter d’être toujours assisté et dominé par d’autres ethnies.

L’Évangile appelle « au soutien des opprimés ». Et comme nous rappelle la position de l’Église EPKNC en 1979, « la dimension universelle d’une Église nous rappelle que nous voulons être des responsables chez nous mais l’exigence évangélique nous demande aussi de respecter les minorités ».

La Kanaky appartenant historiquement au peuple Kanak, est devenue depuis Nainvilles-les-Roches le pays aussi des victimes de l’histoire.

Il est grand temps pour nous de faire chemin ensemble dans la construction de notre pays tout en respectant nos différences culturelles et politiques. L’indépendance est une solution pour réinventer une société en rapport avec le contexte cultuel et social de notre future nation, la Kanaky-Nouvelle Calédonie, digne de l’Océanie. S’engager pour un pays libre c’est accepter d’être « acteur » dans la construction de notre future nation et de pouvoir créer des nouvelles passerelles dans le Pacifique, dans l’Océanie et au niveau international car la liberté nous conduit à l’ouverture vers son prochain.

Que la paix de notre Seigneur vous accompagne et puisse aussi bénir notre pays la Kanaky-Nouvelle Calédonie.

Oleti *.

 

* Oleti signifie “merci” en Drehu, la langue Kanak la plus parlée en Nouvelle Calédonie