Les questions de liturgies et de cultures sont intimement mêlées au sein des Églises, dès lors qu’elles accueillent des paroissiens de différentes origines. Avec des risques d’incompréhensions et des difficultés à décoder les codes des uns et des autres… Une problématique à laquelle travaille depuis longtemps le Défap, puisqu’il était impliqué dès l’origine du projet Mosaïc et que cette question des relations entre communautés de différentes origines au sein des Églises fait partie des réflexions de sa refondation… Mais les questionnements concernent en fait tous nos voisins européens. Pratiquement dans les mêmes termes. En témoigne la journée récemment organisée par l’Office Protestant de la Formation, chargé de former les pasteurs et les diacres des Églises réformées de Suisse romande. Avec des intervenants comme Karen Smith, dont le ministère d’aumônier à l’université d’Ifrane, au Maroc, est soutenu par le Défap ; ou encore Espoir Adadzi, envoyé de la Cevaa à Genève pour initier des rapprochements avec des communautés chrétiennes genevoises issues de la migration, et qui travaille notamment à un guide pour célébrer ensemble.

Détail de l’affiche de présentation de la journée de formation © DR

Qu’est-ce qui, dans une célébration religieuse, dans un culte, relève strictement du religieux… ou de la culture ? Où trouver des possibilités de rapprochements, de meilleure compréhension mutuelle, sans confondre différences théologiques et distance culturelle ? Le problème se pose de manière de plus en plus aiguë pour nombre d’Églises en Europe, confrontées à un double mouvement qui modifie leur composition en profondeur : d’une part, une sécularisation de plus en plus marquée des sociétés, qui peut aller dans certains cas jusqu’à des tentatives d’éradiquer toute référence au religieux de l’espace public ; et la mondialisation (ou globalisation) d’autre part, qui en favorisant les mouvements de populations, permet l’arrivée dans des paroisses parfois vieillissantes de nouveaux paroissiens, issus d’Églises proches sur le plan de la théologie et de la liturgie, mais éloignées par leur contexte…

Face à ces changements, les Églises locales se trouvent parfois démunies : la bonne volonté seule ne suffit pas pour faire Église ensemble. Les communautés locales peuvent aussi vivre ces évolutions avec un sentiment d’isolement, percevant mal ces mutations «à bas bruit», ainsi que les a qualifiées le sociologue Sébastien Fath, et ayant d’autant plus de difficultés à s’y adapter – surtout lorsque d’autres Églises se créent dans leur voisinage, très différentes dans leur manière de vivre leur foi, et qui, elles, sont en croissance.

«La globalisation nous invite à passer à une autre étape»

L’image de la mosaïque est particulièrement parlante ; elle a été largement reprise, ce qui illustre déjà en soi l’ampleur des questionnements qui traversent les Églises d’Europe. On la retrouve en France, mais aussi en Suisse ou en Italie. On peut penser bien sûr au projet Mosaïc, créé en France en 2006 pour favoriser la rencontre et la collaboration des chrétiens protestants de diverses cultures et origines : il a été mis en place au sein de la Fédération Protestante de France, à partir d’une réflexion lancée au sein du Défap et en partenariat avec la Cevaa. On retrouve cette même image dans le titre de la journée qui a été organisée le vendredi 15 novembre 2019 par l’Office Protestant de la Formation, chargé de former les pasteurs et les diacres des Églises réformées de Suisse romande. Il s’agit d’un service (dans la terminologie suisse, on parlera d’un «office») de la Conférence des Églises Réformées Romandes (la CER).

Les échanges et les ateliers se sont déroulés à la Chapelle des Charpentiers, à Morges, commune du canton de Vaud, au bord du lac Léman. Parmi les organismes impliqués dans la préparation de cette journée, on trouvait notamment la Faculté autonome de théologie protestante de Genève, ou encore DM-échange et mission, l’équivalent suisse du Défap. Et parmi les intervenants, à la fois des théologiens et des connaisseurs de la réalité du terrain, avec une place significative faite à des personnalités illustrant les activités du Défap ou de la Cevaa dans le domaine de l’interculturel… Aux côtés de Enrico Benedetto, professeur à la Faculté vaudoise de théologie, on trouvait ainsi Claudia Schulz, pasteure de l’UEPAL et référente Mosaïc dans l’Eurométropole de Strasbourg. Aux côtés d’Antoine Schluchter, pasteur de la Vallée, on trouvait Francis Muller, pasteur à Terre Nouvelle, à Mulhouse, qui s’occupe entre autres tous les vendredis, avec les bénévoles de l’Église protestante unie de France, d’une table ouverte pour des étudiants démunis de l’Université de Haute-Alsace, notamment des Kabyles. Était aussi invitée Karen Smith, aumônière de l’Université Ifrane, au Maroc, dont le poste est soutenu par le Défap, et qui vient régulièrement dans des paroisses françaises pour parler des relations interreligieuses dans le contexte marocain ; ainsi que le pasteur togolais Espoir Adadzi, envoyé de la Cevaa pour l’Église Protestante de Genève : présent en Suisse pour initier des rapprochements avec des communautés chrétiennes genevoises issues de la migration, il travaille notamment à un guide pour célébrer ensemble. Il a pu constater par exemple l’importance des codes, et notamment des codes culturels, dans les relations entre Églises : des codes qui doivent être décryptés sous peine de produire des malentendus. Il était présent à Morges ce 15 novembre avec Gabriel Amisi, responsable du ministère «Témoigner ensemble à Genève».

Un travail qui rejoint les réflexions lancées au sein du Défap, comme le soulignait en janvier dernier Jean-Luc Blanc dans Paroles Protestantes – Est-Montbéliard : «la globalisation nous invite à passer à une autre étape : construire une théologie et une Église interculturelles. Il ne s’agit plus seulement de développer une théologie africaine en Afrique, une théologie chinoise en Chine, mais une réflexion théologique commune, qui mette en synergie en les valorisant toutes ces théologies culturellement marquées. En France, en tous cas, c’est devenu une nécessité. Les Églises de notre pays sont amenées à faire de la place à des hommes et des femmes venant d’ailleurs, qui veulent à la fois garder leur culture d’origine tout en intégrant celle qui les accueille. Ils ne veulent abandonner ni l’une ni l’autre. Nombre de nos frères et sœurs, assis le dimanche sur les mêmes bancs d’Église que nous, partagent une double identité ecclésiale : celle de leur Église d’origine et celle de leur Église d’accueil.»