Le Défap relaie ici des nouvelles des communautés chrétiennes de Syrie, fournies par l’un de ses proches partenaires, l’ACO (Action Chrétienne en Orient). Il s’agit, fait rare, d’un témoignage direct et d’un appel du pasteur Joseph Kassab, Président du Conseil suprême des communautés évangéliques en Syrie et au Liban. Il a été diffusé le 11 octobre, en pleine offensive turque dans le nord de la Syrie. Cette opération militaire, permise par le retrait des forces américaines – un retrait extrêmement critiqué, en Europe et aux États-Unis mêmes – est entrée, ce lundi 14 octobre, dans son sixième jour.

Carte du Nord de la Syrie, où a lieu l’offensive turque © ONU, Domaine public

 

Chers partenaires en Christ,

La dernière invasion de territoires syriens dans le Nord-Est par la Turquie a ouvert une nouvelle phase dans la guerre en Syrie. L’administration américaine a décidé d’abandonner à leur sort les kurdes en les livrant à la Turquie après les avoir utilisés durant les quatre dernières années pour combattre Daesh. 60 000 combattants, pour l’essentiel des kurdes, ont été recrutés et armés par les USA sous le titre « forces démocratiques syriennes ». Aujourd’hui, l’administration Trump a conclu un accord avec la Turquie pour créer une zone de sécurité de 30 km le long de la frontière entre la Syrie et la Turquie. Le but déclaré de cette opération est de repousser les milices opposées à la Turquie et ainsi les empêcher de perturber la sécurité nationale de la Turquie. Le deuxième but est de déplacer environ deux millions de réfugiés syriens se trouvant en Turquie dans la zone de sécurité.

Comme vous le savez peut-être, trois paroisses du Synode Arabe (National Evangelical Synod of Syria and Lebanon-NESSL) se trouvent dans le Nord Est de la Syrie, à Kamishlié, Hassaké et Malkié. Durant la guerre, cette partie du pays a connu une paix relative, mis à part des attentats à l’explosif et des attentats suicide opérés par Daesh, qui ont attaqué Kamishlié et ses Eglises, de même que le secteur chrétien de la ville. L’aéroport, qui a fonctionné durant toutes ces années sous le contrôle du gouvernement syrien, est aujourd’hui fermé, et cela est dû à la situation régionale actuelle.

Durant les trois derniers jours, j’étais en contact constant avec nos pasteurs à Kamishlié, Hassaké et Malkié. Ils m’ont transmis les peurs et les inquiétudes des 40 000 à 50 000 chrétiens qui vivent dans cette région. Comme l’ensemble des chrétiens en Syrie, les chrétiens du Nord-Est ne sont pas armés et n’ont pas d’autre ambition politique que leur désir pour une Syrie pacifiée et unie pour l’ensemble de ses citoyens.

Aujourd’hui, les chrétiens du Nord-Est [de la Syrie] sont coincés entre deux antagonistes qui se combattent. La Turquie veut étendre son pouvoir dans la région, en tant que gardienne des sunnites, et étouffer toute ambition kurde à obtenir l’autodétermination dans le Nord Est. De l’autre côté, les kurdes sont prêts à faire alliance avec n’importe quel super-puissance pour réaliser leur rêve et créer leur propre territoire sur le modèle du Kurdistan irakien.

La situation actuelle dans le Nord-Est de la Syrie est la suivante :

1. La source d’approvisionnement en eau à Ras El Ain a été bombardée, Hassaké souffre d’un manque d’eau potable alimentant les logements.
2. Les périphéries des villages et des villes sont bombardés par les turcs. Quelques tirs d’artillerie ont atteint le centre de Kamishlié.
3. Les écoles ont été fermées à Kamishlié, celles à Hassaké fonctionnent encore.
4. Kamishlié souffre du manqué de pain, tandis qu’à Hassaké a toujours accès à des boulangeries.
5. Les prix pour les besoins quotidiens ont très fortement augmenté, ainsi, la viande, qui coûtait 4000 livres syriennes / kg se monte ces derniers jours à 6000 livres syriennes, soit environ 10 US$. Le salaire moyen d’un syrien est de l’ordre de 80 US$ par mois.
6. L’hiver est à la porte, et les gens ont besoin de fioul domestique pour se chauffer.
7. Les gens de Malkié s’inquiètent du fait que les turcs puissent les atteindre, du fait de leur grande proximité avec la frontière
8. Les kurdes forcent les gens (âgés de 45 ans et moins), y compris les chrétiens, à combattre avec eux contre les turcs.
9. De nombreux chrétiens, qui ont des magasins dans les zones kurdes, ont cessé de se rendre à leur travail.

Nous restons attentifs à la situation, et vous demandons de prier avec nous le Tout-Puissant pour la paix. Les membres de nos communautés protestantes dans cette région se refusent à quitter leurs habitations à moins qu’ils n’y soient forcés. Soutenons-les et confions-les au Prince de la Paix, de telle sorte qu’il puisse leur donner la paix du cœur et de l’esprit en ce temps d’agonie.
Dans ce temps lourd de défis, nous restons attachés aux paroles de Jésus : « dans ce monde, vous avez peur. Mais prenez courage ! J’ai vaincu le monde ».

Pasteur Joseph Kassab, secrétaire général du Synode National Évangélique de Syrie et du Liban
Président du « Conseil Évangélique Suprême de Syrie et du Liban» (l’équivalent d’une Fédération Protestante pour la Syrie et le Liban)
(traduction de l’anglais : ACO)

Le Défap et l’ACO :

Le conflit syrien et, plus encore, l’apparition de Daech ont poussé beaucoup de Français, chrétiens ou non, à une prise de conscience à partir de l’année 2014 du sort des chrétiens d’Orient. Des ponts existent en outre, depuis longtemps, unissant les communautés chrétiennes entre l’Europe et le Moyen-Orient : la plus importante étant, côté catholique, l’Œuvre d’Orient. Il existe aussi des relations côté protestant : l’ACO (Action Chrétienne en Orient), partenaire direct du Défap, en est le meilleur exemple. L’ACO a été créée en 1922 par le pasteur Paul Berron. Témoin direct du génocide arménien au XXème siècle et du calvaire des survivants, il a vécu au Moyen-Orient entre 1915 et 1918. Aujourd’hui, en Égypte, en Syrie, au Liban mais aussi en Europe, l’ACO travaille au développement et au renforcement des communautés chrétiennes, ainsi qu’au défi que représente la cohabitation entre chrétiens et musulmans. L’ACO apporte un soutien financier, parfois en envoyant des personnes, organise des rencontres, fait un travail d’information. L’ACO collabore de manière quasi quotidienne avec le Défap, notamment pour l’envoi des volontaires en Égypte, au Liban… Depuis l’origine, elle a pour directeurs des pasteurs de l’UEPAL, Église membre du Défap qui lui apporte un soutien déterminant. L’EPUdF reconnaît aussi l’action de l’ACO, et la Fédération Protestante la considère comme son «expert» pour le Moyen Orient.

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