Premiers habitants de la Centrafrique, et bénéficiant de la protection officielle de la Constitution de 2016 au titre de «peuple autochtone», les Pygmées qui se risquent hors de la forêt sont en butte aux discriminations, à l’exploitation et à la violence. Or la déforestation réduit leur habitat, poussant certains à se sédentariser malgré les vexations dont ils sont victimes. Des Églises ont lancé des programmes à destination des Pygmées : c’est le cas de l’Église Évangélique Luthérienne de République Centrafricaine.

Une femme pygmée à Mbanza, près d’une case traditionnelle © Valérie Thorin pour Défap

 

On connaît d’eux leurs chants polyphoniques, étudiés par des musicologues comme Simha Arom. Ils ont fasciné des spécialistes, comme ceux du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, et des passionnés de jazz : n’ont-ils pas inspiré la si caractéristique ouverture de Watermelon Man, sifflée sur des bouteilles de bière, dans l’album Head Hunters d’Herbie Hancock ? Leurs traditions orales ont été intégrées au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Ils ont été désignés «meilleurs pères du monde» par un article du Guardian. Les Pygmées sont une légende : le peuple premier par excellence, vivant au cœur de la forêt d’Afrique centrale, sans contact avec le monde.

Mais que reste-t-il en réalité de cette image pétrie d’une implicite mythologie rousseauiste ? Si l’on connaît l’existence des Pygmées Aka, on ignore en général l’évolution que subit insensiblement leur mode de vie. Car l’équilibre a depuis longtemps été rompu. Les Pygmées ne sont pas sans contacts avec les autres ethnies, loin de là. Que ce soit en République Démocratique du Congo ou en République Centrafricaine, où l’on trouve l’essentiel du peuple Aka, l’exploitation à outrance des bois exotiques fait reculer la forêt. Dans les zones non déboisées, des pistes viennent trouer la jungle. Ce qui restreint l’habitat des animaux, dont les populations se réduisent, et limite de plus en plus l’espace où se font les déplacements saisonniers des Pygmées : de chasseurs-cueilleurs et nomades, ils sont de plus en plus souvent contraints à passer à un mode de vie sédentarisé. Ils sortent de la forêt. Ils installent leurs cases de feuillages en forme de dômes, adaptées à la vie sous la canopée, aux alentours des villages des «hommes grands».

Une protection légale qui reste lettre morte

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Là, ils découvrent l’exclusion, les moqueries, se font exploiter par les ethnies voisines qui les considèrent comme des sous-hommes. Les vols, les meurtres, les viols sont monnaie courante, dans la plus totale impunité, parfois encouragés par des rumeurs : avoir des relations sexuelles avec une jeune fille pygmée guérirait du sida, dit-on… Lorsqu’ils vont à l’école, les enfants sont battus et mis à l’écart. «Quand ils sortent de la forêt, raconte Valérie Thorin, responsable du suivi de la République Centrafricaine au Défap, les Pygmées ont déjà entendu parler des avantages de la modernité : faire partie d’une communauté plus importante, avoir accès à l’éducation, aux soins de santé…» Mais les vexations et la violence qui les accueillent en poussent beaucoup à se réfugier dans l’alcool ; et d’autres à retourner dans la forêt, comme en témoigne Bijoux Makuta, boursière du Défap, dans sa thèse consacrée aux Pygmées de RDC, dont l’un racontait : «Nous ne pouvons pas vivre avec des gens qui ne nous aiment pas et qui se moquent de nous». Et l’instabilité récurrente de la République Centrafricaine depuis la guerre civile de 2013 a fragilisé encore plus la situation du peuple Aka. Dans un pays où l’autorité de l’État s’étend à peine au-delà de la grande banlieue de Bangui, où plus de 80% du territoire est contrôlé par des bandes armées qui rançonnent ou monnayent leur «protection», le sort des Pygmées n’émeut guère. La RCA a pris des engagements internationaux ; officiellement, la Constitution de 2016 garantit la protection des «peuples autochtones»… En réalité, ils ne bénéficient d’aucune représentation dans les instances officielles, d’aucune protection juridique, et ces textes restent sans effet.

Si les Pygmées Aka vivent encore en grande majorité dans cette forêt qui recule, que faire pour ceux qui se sédentarisent ? En premier lieu, lutter contre l’exclusion dont ils sont victimes. C’est l’un des projets de l’EELRCA (l’Église Évangélique Luthérienne de République Centrafricaine) et notamment de son président, Samuel Ndanga Toue, qui se préoccupe depuis longtemps du sort des Pygmées. Ou plutôt des «citoyens», comme on les désigne en langage administratif, plus par souci d’affirmer symboliquement leur égalité avec les autres habitants du pays que par réelle volonté de mettre fin aux discriminations.

«Il n’y a plus assez de nourriture en forêt»

«J’ai rencontré récemment les Pygmées de Mbanza : un village qui se trouve au sud de Berbérati, dans la zone diamantifère, au Sud-Ouest de la RCA», témoigne Valérie Thorin. «J’ai vu là une communauté de quelques centaines d’individus. Ils ont commencé à construire des cabanes en bois aux toits à deux pans, plus solides, plus adaptées à la vie hors de la forêt.» Installés là depuis des années, ils ont adapté peu à peu leur mode de vie à ce nouvel environnement : vêtements «à l’occidentale», apprentissage de la langue des G’Baya, l’ethnie principale de cette région. «Nous voulons rester, témoigne le chef du village. Il n’y a plus assez de nourriture en forêt.»

L’Église Évangélique Luthérienne, qui a édifié là un temple, envisage à terme de construire aussi une école, pour que les enfants puissent être scolarisés sans être en butte au rejet et à la violence. L’EELRCA regroupe 120.000 membres à travers 544 «congrégations» (paroisses) ; elle compte 74 pasteurs et 540 «catéchistes diplômés» ; elle est présente surtout dans la partie Ouest du pays. Elle est en lien plutôt avec des partenaires américains (ELCA) mais a entretenu aussi pendant de longues années des relations avec les protestants de France via la Colureum (Commission luthérienne des relations avec les Églises d’outre-mer), aujourd’hui intégrée au Défap. Avec l’Église Évangélique du Congo et l’Église Protestante Africaine, elle fait partie des trois Églises de cette région ayant des liens avec le Défap à avoir lancé un programme spécifique à destination des Pygmées.

Franck Lefebvre-Billiez

Pygmées devant le temple de l’EELRCA à Mbanza © Valérie Thorin pour Défap