Partir comme envoyé-e, laisser sa vie et ses habitudes derrière soi pour aller à la découverte de l’autre, d’un autre pays, d’une autre histoire, d’une autre culture, c’est une aventure qui change une vie. La «session retour» commune organisée par DM-échange et mission, la Cevaa et le Défap a permis de voir les traits communs dans les parcours de celles et ceux qui sont parti-e-s grâce à ces trois organismes. Rencontres avec trois de ces envoyé-e-s : Jérémie Vercier, parti avec le Défap ; Rija Rabemananjara, envoyé Cevaa ; et Agnès Thuégaz, envoyée de DM-échange et mission.

Photo de groupe de la session retour commune © DM-échange et mission

 

«J’avais envie de me mettre au service de l’autre»

Jérémie Vercier © DM-échange et mission

Défap
Jérémie Vercier


C’est à 21 ans que Jérémie Vercier a posé les pieds à Madagascar dans le cadre d’un service civique de dix mois. «J’avais envie de me mettre au service de l’autre. J’avais fini ma formation, le Défap proposait un an de travail à Madagascar et c’était dans mes compétences.» Au Centre accueil des enfants orphelins et démunis Akanisoa, à Antsirabe, qui compte une vingtaine d’enfants âgés de 7 à 17 ans, Jérémie s’attendait à faire de l’animation. «Je suis électricien et j’ai pas mal animé de camps et groupes d’enfants.» Mais comme Akanisoa a besoin d’un instituteur pour ses petites classes, CP et CE1, le jeune homme se met à la tâche. Avec plaisir. «J’ai reçu une famille là-bas. Pour les plus âgés, j’étais le grand frère et pour les petits, j’étais le papa», raconte-t-il avec émotion. «Le jour de la Fête des pères, tous les enfants m’ont apporté un cadeau.  J’ai craqué, c’était fort !» Installé dans cet orphelinat luthérien, Jérémie a rejoint une communauté francophone pour vivre sa foi. «D’abord, il y avait la barrière de la langue. Ensuite, le culte me semblait trop différent de ce à quoi j’étais habitué. Ça n’allait pas le faire.»

Durant cette expérience positive et enrichissante, Jérémie est heureux. «J’étais convaincu d’être à ma place. Je n’allais pas tout révolutionner, non. Mais j’ai fait ce que je pouvais faire.» Après dix mois, Jérémie remet le cap sur le sud de la France où vit sa famille. «Le retour a été compliqué. La France ne s’était pas arrêtée de tourner pendant un an. Je me suis confronté au fait que je n’avais plus ma place.» Au sein même de l’Église où il s’attendait à pouvoir raconter son vécu, Jérémie ne reçoit pas l’accueil escompté. «J’ai donné mon témoignage une seule fois ! J’étais parti, tout le monde était au courant, mais j’ai fini par me demander ce que les gens en avaient à faire…» Sa place retrouvée, Jérémie, 25 ans, qui vit aujourd’hui à Pontarlier, s’implique dans un groupe de jeunes. En été 2019, ce dernier devrait prendre le chemin de la Thaïlande pour travailler au sein d’un orphelinat. «Le Défap nous soutient grâce à un séminaire d’aide à la préparation au départ», précise le jeune homme.

«Contribuer au changement»

Rija Rabemananjara © DM-échange et mission

Cevaa
Rija Rabemananjara

 

C’est suite à la venue d’un groupe italien à Madagascar, en 1992, que Rija a eu la première opportunité de partir en Europe. Avec la Cevaa, l’envoi s’est déroulé en Sicile de 1996 à 1999. Le 2e envoi, de 2010 à 2016, s’est mis en place via la Cevaa au Bénin où Rija, agronome, a travaillé en qualité de conseiller formateur en gestion de projets au sein de l’EPMB (Église protestante Méthodiste du Bénin). «Le processus de préparation a été extrêmement important, se souvient-il. Les relations avec la Cevaa et l’EPMB par mail et téléphone m’ont mis progressivement dans le bain. Pour savoir avec qui j’allais travailler et ce qui se passait sur le terrain.» A leur arrivée au Bénin, Rija et son épouse se sentent rapidement à leur place. «On a été bien reçus et encadrés pour s’insérer dans le tissu social.» C’est nettement moins évident pour leur fils alors âgé de 9 ans qui a de la peine à trouver ses marques. «A l’école, il était traité de «petit blanc». Il a été malmené quand le sujet de l’esclavage a été abordé et a eu de vrais moments de déprime.» Avec le soutien de l’EPMB, Rija et sa famille déménagent à Cotonou où se trouve une communauté malgache. «C’était ce qu’il fallait faire : à partir de là, ça c’est bien passé.»

En plus d’un enrichissement en termes de compétences et d’expériences professionnelles, Rija et sa famille ont vécu une expérience humaine personnelle qu’ils considèrent tous trois comme «un trésor». Vivre six ans dans un pays d’Afrique de l’Ouest leur a permis de dépasser les clichés. «Cerains Malgaches cultivent un sentiment de supériorité par rapport aux Africains et aiment affirmer qu’ils sont, eux, Asiatiques.» Au Bénin, Rija a constaté que pas mal de choses fonctionnent mieux au Bénin qu’à Madagascar. «Chez nous, on ne se presse pas trop, c’est le moramora. Au Bénin, tout le monde court partout !»

Au final, le Malgache a aimé ce temps d’envoi où il s’est senti là pour «apporter ce que je pouvais apporter et contribuer au changement.» Mais pour lui aussi, le retour a été ardu. «Lors du retour de nos deux envois, en Italie et au Bénin, j’ai été déçu. J’avais l’impression que mon Église FJKM avait oublié que j’ai été envoyé dans le cadre d’un partage de ressources entres églises membres de la Cevaa. Personne ne m’a demandé comment c’était…» Désormais installé dans la Grande Île, Rija garde des liens forts avec la Sicile, l’EPMB et la communauté malgache de Cotonou. Et il travaille pour la FJKM où il coordonne les interventions de DM-échange et mission à Madagascar.

«Une aventure de six ans»

Agnès Thuégaz © DM-échange et mission

DM-échange et mission
Agnès Thuégaz

 


«Dix-huit mois pour se préparer, trois ans sur place et dix-huit mois pour se sentir de retour : c’est une aventure de six ans !» Voici comment Agnès Thuégaz, une Valaisanne envoyée avec son mari Patrick et leurs trois enfants au Cameroun, résume son envoi. Avant d’entrer dans les détails. «Avant notre départ ma vision de la mission était forcément située, conditionnée par mon point de vue d’occidentale. Pendant les trois ans à Bafoussam, je me suis souvent questionnée sur mon rôle d’envoyée de DM-échange et mission. De quoi étais-je porteuse ? Ou complice ? J’ai réalisé qu’une relecture des relations liées à la colonisation était nécessaire, autant au Nord qu’au Sud.» De retour en Suisse, Agnès achève sa formation de pasteure et réalise aujourd’hui que son envoi est «métabolisé», comme elle dit. «Il fait partie de moi, de ma vie. La mission, je n’ai pas envie de la dire, mais de la vivre. Etre prête à la vivre avec quiconque au Sud comme au Nord à la lumière de l’Évangile dans une relation basée sur le respect et la confiance.»

A son retour et à de multiples reprises, la famille au complet a raconté, expliqué et témoigné de son vécu camerounais. «Les enfants ont mis et remis leurs pagnes, mais là ça fait partie de nous. Quand l’un de nous en a envie, on se fait une soirée camerounaise et on parle !» Consciente que chacune et chacun a vécu les choses différemment, elle apprécie de s’être laissée travailler par l’équilibre du donner et du recevoir. «Par moments, on a presque trop donné. Et à d’autres moments, on a tellement reçu.» Des dons et des échanges que la famille Thuégaz vit encore grâce aux forts liens d’amitié tissés sur place.

Sylviane Pittet
DM-échange et mission