Méditation du jeudi : Debout !

Méditation du jeudi 13 janvier. Comment nous sentirions-nous à la place d’Élie, qui après avoir agi avec zèle, puis avoir dû fuir ses ennemis dans le désert, se sent si désespéré qu’il veut mourir… et à qui Dieu répond : « Lève-toi et mange, car tu devras faire un long voyage ! » Et si ça ne s’arrêtait jamais ? S’il fallait toujours se relever et repartir ?

Philippe de Champaigne : « Le sommeil d’Élie » © Wikimedia Commons

« Le roi Achab raconta à Jézabel, sa femme, tout ce qu’Élie avait fait, en particulier qu’il avait mis à mort par l’épée tous les prophètes de Baal. Jézabel envoya un messager pour dire à Élie : « Si demain, à pareille heure, je ne t’ai pas traité comme tu as traité ces prophètes, que les dieux m’infligent la plus terrible des punitions ! » Élie prit peur et il s’enfuit pour sauver sa vie. Il se rendit à Berchéba, dans le pays de Juda ; là, il laissa son serviteur, puis il marcha pendant une journée dans le désert et il s’assit sous un genêt. Il souhaitait mourir et il dit : « Maintenant, Seigneur, j’en ai assez ! Reprends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes prédécesseurs ! » Il se coucha et s’endormit sous le genêt ; mais un ange le toucha et lui dit : « Lève-toi et mange ! » Il vit en effet, posée près de sa tête, une de ces galettes que l’on cuit sur des pierres chauffées, et un pot d’eau. Après avoir mangé et bu, il se recoucha ; mais l’ange du Seigneur revint le toucher et lui dit : « Lève-toi et mange, car tu devras faire un long voyage ! » Élie se leva pour manger et boire, puis avec les forces trouvées dans ce repas, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu. »
(1 Rois 19,1-8, NFC)

« Lève-toi et mange ! Relève-toi, au boulot ! Tu es fatigué, la belle affaire ! Allez, debout, au boulot !  » Je serais à la place d’Élie, je n’apprécierais pas du tout qu’on me parle sur ce ton, ange ou pas, surtout si l’épuisement vient de mon zèle pour le Seigneur. Et pourtant… « Au boulot ! »… est-ce qu’il n’y a pas, dans notre vie de foi, de ces moments où une voix rugit à nos oreilles ces mots-là, comme ils résonnent à l’oreille d’Élie ? Est-ce qu’il n’y a pas, dans un repli secret de notre cœur, un Dieu qui exige que nous nous relevions, que nous époussetions notre revers pour nous rendre à peu près présentables, afficher un large sourire et remettre ça ? Faire comme si tout allait bien… alors qu’au fond, tout au fond de nous, bourgeonne le sentiment confus que ça va mal…

Pour Élie résonne donc cette terrible question : et si ça ne s’arrêtait jamais ? Question lancinante qui se pose à chacun, chacune de nous. Et si ça ne s’arrêtait pas ? Si cet épuisement était la fin de la route ? Si notre inquiétude pour l’avenir ne s’arrêtait pas ? Ou ce petit secret bien caché dont nous avons peur qu’il surgisse au grand jour, érodant un peu plus chaque jour notre joie de vivre ? Ou ce mal qui ronge notre corps ? Ou ce besoin compulsif de remplir notre vie avec quelque chose, n’importe quoi ? Ou ce perfectionnisme qui nous pousse à rechercher sans fin l’ultime exactitude, la véritable droiture, la clôture parfaite de ce que nous faisons ?

Et si ça ne s’arrêtait jamais ? Vous croyez être seul·e avec ce secret-là ? Et bien non. C’est le secret de notre humanité. C’est ce qui se cache au cœur de nos vies, qui que nous soyons, des plus saints et des plus soucieux de la loi de Dieu jusqu’au plus misérable d’entre nous. Cette peur-là fait partie de notre vie, et plus nous nous débattons avec elle, plus elle se resserre autour de nous : et si ça ne s’arrêtait pas ?

C’est un constat bien sombre, et on ne voit pas très bien en quoi ça constitue une bonne nouvelle.

❝ Le soupçon d’un abominable marché

Cette crainte chevillée à notre humanité – « et si ça ne s’arrêtait jamais ? » – en recouvre une autre, bien plus profonde encore. La crainte de ne pas être aimable. La crainte de ne pas être digne d’être aimé·e. Notre véritable question, ce qui est véritablement au fondement de notre humanité, c’est cette question-là : tant que ça dure, tant que je suis dans cette misère, qui pourrait donc m’aimer, m’aimer vraiment ? C’est une peur si profonde en nous que nous en venons à voir notre misère native comme cet empêchement absolu à être aimé.

Pour Élie, accablé par l’épuisement, par le découragement de devoir remettre en permanence en jeu toute sa vie au service d’un Dieu exigeant, comme pour nous, se pose en filigrane, en soubassement, la question : et si Dieu cessait de nous aimer ? Peut-il aimer, aimer vraiment, un·e misérable comme moi ? Et chacun d’y répondre à sa façon. Chez Élie, par le désespoir au point de vouloir mourir. En effet, à quoi bon vivre si nous ne sommes pas digne d’amour ? Si nous avons le sentiment que rien ni personne ne pourra jamais nous aimer, nous soulager de ce poids, à quoi bon vivre ?

Ce qui menace, ce qui nous menace tous, c’est que peu à peu, la certitude remplace le doute et nous amène finalement à croire « Non, je ne suis pas aimé·e » ; « Non, je ne serai jamais plus aimable »… Vous croyez que j’exagère ? Mais regardez le monde qui nous entoure ! Entre ceux qui courent à la performance, ceux qui vivent le nez sur leur smartphone pour être sûr de ne pas manquer la moindre info, le moindre appel, le moindre signe qui leur serait adressé, de n’importe où, pourvu qu’ils soient au courant, branchés, impeccablement disponibles, pour une miette de présence virtuelle et d’amour ! C’est eux, c’est vous, c’est moi…

C’est comme si le monde entier était aux prises avec le soupçon d’un abominable marché entre le Dieu de notre imaginaire et chaque seconde de nos vies : comme si Dieu, ce Dieu imaginaire, nous disait à chaque instant : « Ta perfection contre mon amour ! »

❝ La grâce renverse cette misère où tu te complais

C’est tueur. C’est tueur pour nous-mêmes, et tueur pour les autres. Parce que ça nous conduit finalement à haïr les autres. Quand on a bien trop peur d’être imparfait soi-même, l’autre n’est plus qu’un miroir grossissant qui vient nous rappeler cette terreur permanente. Surtout les plus faibles, ceux qui laissent paraître leur misère, leur imperfection, leur humanité, leur différence… ça fait le lit de tous les intégrismes. Et nous n’y échappons pas plus que les autres. Nous sommes appelés à une constante vigilance pour ne pas être emportés par cette peur. Peur, je le répète, qui niche dans ce marché sordide, comme si Dieu nous disait : ma grâce contre ta servitude. Comme si notre foi, comme si toute foi était toujours, forcément, atrocement, le lieu d’un épouvantable marchandage… Et certains sont plus doués que d’autres à ce marché. Certains savent se payer de mots, se sacrifier bien mieux que les autres, et en retirent plus de bénéfices… et que ça soit entre eux et un Dieu qui n’est qu’imaginaire n’enlève rien au fait que c’est tueur.

Un autre à avoir vécu cet épouvantable marchandage, si on en croit ce qu’il a écrit et qui nous est parvenu, c’est l’apôtre Paul. Il se débattait avec son orgueil, désespéré de vivre selon la volonté de Dieu mais incapable de voir en cela autre chose qu’un marchandage meurtrier. Voici ce qu’il écrit :

« Pour que je ne sois pas enflé d’orgueil, une dure souffrance m’a été infligée dans mon corps, comme un messager de Satan destiné à me frapper et à m’empêcher d’être enflé d’orgueil. Trois fois j’ai supplié le Seigneur de me délivrer de cette souffrance. Il m’a répondu :  » Ma grâce te suffit ! Ma puissance s’accomplit au sein de la faiblesse. »  »
(2 Co 12,7-9a, NFC)

En écrivant cela, Paul nous parle d’abord de ce marchandage imaginaire qui se joue entre lui et ce Dieu de son imagination : voilà une épine, une épreuve de plus, l’étape ultime peut-être pour que Dieu enfin l’agréée, la souffrance qui suffira à régler la facture, s’il avait la chance de tenir le coup suffisamment longtemps. Il faut à Paul un retournement radical pour que la situation s’éclaire sous un tout autre angle et pour que le Dieu tueur de son imagination se révèle être le véritable Dieu qui s’adresse à lui par une parole de grâce. Ce renversement, cette conversion, tient à l’écoute de ce qui vient donner une autre réalité à l’épreuve.

Alors, la bonne nouvelle, elle est où ? Elle est là. Elle est là depuis toujours. C’est la grâce. « Ma grâce te suffit », nous dit Dieu. La grâce renverse cette misère où tu te complais, où tu vis sans pouvoir en sortir. La grâce renverse tout cela. Tu as peur de ne pas être aimé ? Dieu ne donnera pas de preuve qu’il t’aime – jamais ! – mais il te donne sa grâce, ce qui donne une autre couleur à ton existence, ce qui te permet de voir autrement ton existence. La foi, c’est tout simplement s’abandonner à cette grâce : se voir, ne serait-ce que l’espace d’un instant, comme Dieu nous voit. Aimé. Inconditionnellement aimé. D’un amour qui dépasse toute mort. C’est avoir confiance dans cet amour-là, et dans rien d’autre.

❝ L’amour de Dieu est gratuit. Ne cherche pas à effacer tes défauts, tes tares, tes malheurs

La grâce, c’est l’Esprit de Dieu qui vient souffler en nous un vent de liberté, qui vient nous désangoisser, nous répétant inlassablement que nous sommes fils et filles de Dieu, sans avoir à le mériter. Ce n’est alors plus l’angoisse qui dicte la règle. Si la peur reste l’hôte indésirable de nos vies, elle n’est pourtant plus au gouvernail. C’est désormais l’Esprit de Dieu, esprit d’adoption, esprit d’amour, qui travaille en nous à instaurer toujours davantage la confiance.

L’amour de Dieu est gratuit. Ne cherche pas à effacer tes défauts, tes tares, tes malheurs, sous prétexte que tant qu’ils sont là Dieu ne voudra pas de toi. Ouvre-toi simplement à la grâce qui te donne cet autre regard sur toi-même, regard de Dieu, regard d’amour, tendresse d’adoption, qui t’assure que tu es aimé, infiniment aimé. Oui, sa grâce nous suffit !

Ta véritable réalité, ta véritable identité, est ailleurs que dans ce qui t’accable. La grâce de Dieu, c’est ce qui te permet de vivre de cette véritable identité, dans cette véritable réalité. Ça vaut pour chacun de nous, et ça vaut aussi pour l’Église. Imparfaite et tellement aimée. Toujours insatisfaite d’elle-même – trop ouverte pour les uns, trop fermée pour les autres, toujours prête à se soupçonner d’infidélité, pleine d’étiquettes et d’écartèlements, de refus et de raideurs, si fatiguée et si découragée, si pleine d’envie de devenir puissante, glorieuse et efficace… « Pauvrette Église », disait Calvin ! Oui, l’Église est imparfaite, faillible et toute petite… et pourtant infiniment aimée, et pourtant corps du Christ ! Pas malgré tout cela, mais avec tout cela, et pour ouvrir à bien autre chose. Une autre réalité… ce Royaume, déjà présent, même si nous ne le voyons pas face à face. Non, ce n’est pas nous qui le faisons apparaître. Mais il vient… il vient, aussi certainement que Dieu nous aime.

Aussi certainement que la parole qui vient nous remettre debout n’est pas un ordre – c’est un cadeau. Debout ! Appuyés sur la grâce de Dieu, c’est possible !

Nous prions cette semaine pour les boursiers du Défap, ceux qui quittent leur pays pour venir étudier la théologie en France, échanger avec les professeurs et les étudiants de nos facultés, et permettre ensuite à d’autres de bénéficier de ces échanges. Qu’il leur soit donné un accueil chaleureux et la certitude que la grâce de Dieu les accompagne.

Que chacun·e de nous, aujourd’hui, demain, toujours, chemine à l’ombre de sa main.




Méditation du jeudi : L’Église, singulière et universelle

Méditation du jeudi 6 janvier. Comment peut-on parler de l’universalité de l’Église, alors même qu’elle est « mise à part », sainte, distincte du monde ? Et comment vivre en témoins de cette preuve d’une autre réalité que notre réalité ordinaire – celle de la grâce de Dieu manifestée en Jésus-Christ ?

Fleur de pissenlit © Pixabay

Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu : il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille. Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. C’est par Lui que vous êtes dans le Christ Jésus, qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et délivrance afin, comme dit l’Écriture, que celui qui s’enorgueillit, s’enorgueillisse dans le Seigneur.
(1 Co 1,26-31)

L’Église est paradoxale : elle est à la fois singulière et universelle. Elle est singulière parce qu’elle est mise à part : c’est ce que signifie, littéralement, le mot « sainte », mise à part, distinguée, non confondue. Elle ne se confond pas avec le monde, parce qu’elle est à part, différente, preuve d’une autre réalité que notre réalité ordinaire. Et en même temps, l’Église est universelle : la grâce de Dieu manifestée en Jésus-Christ fait qu’il n’existe plus aucun critère de sélection par lequel les humains pourraient prétendre accéder à l’amour de Dieu en étant plus qualifiés que les autres. L’apôtre Paul le dit bien : il écrit à ceux qui ne peuvent se réclamer ni de la sagesse, ni de la bonne naissance, ni d’une belle position sociale en ce monde. Il écrit à ceux qui renoncent à se sentir importants par eux-mêmes, pour faire simplement confiance à Dieu pour leur donner des raisons de se sentir acceptables. Le théologien Paul Tillich disait que la foi, c’est le courage d’accepter d’être accepté.

Nous avons à dire, c’est notre mission, que l’Église est à la fois universelle (personne n’en connaît les contours et personne ne peut se targuer d’en détenir la clé) et sainte, mise à part (il n’y a plus en ce monde de différence de qualités entre les êtres humains : devant Dieu nous sommes tous accueillis sans qualités, sans surface sociale, sans richesse). En d’autres termes, nous sommes porteurs de ce qui est universel, et c’est ce qui nous met à part !

Comment vivre en témoins de cette universalité qui dépasse les frontières ? Que cette question nous accompagne au cours de cette année qui s’ouvre et que Dieu ouvre nos yeux à l’universel de sa grâce.

Prière

Nous nous unissons dans la prière et nous portons dans cette prière tous les envoyés du Défap de par le monde :

Pour que ta paix rayonne au milieu de nous et que ton amour libère nos vies, Seigneur, nous te prions.
Donne-nous de persévérer dans la foi et mets dans nos cœurs le désir de ton Royaume.
Guide ton Église sur le chemin de l’Évangile, que ton Esprit Saint la garde accueillante.
Nous te prions pour les responsables des peuples, afin qu’ils aient la volonté de promouvoir la justice et la liberté.
Ô Christ, tu as pris nos infirmités, tu t’es chargé de nos maladies ; soutiens ceux qui traversent une épreuve.
Pour ceux qui sont au service des opprimés, des étrangers, des isolés, nous te prions.
Nous te confions nos familles, tous ceux qui nous ont demandé de prier pour eux et qui prient pour nous.
Pour notre pays, notre région, notre village, notre ville, tous nos lieux quotidiens, afin que les chrétiens y soient témoins d’espérance et artisans d’unité, nous te prions.
Jésus notre joie, tu veux pour nous un cœur tout simple, comme un printemps du cœur. Alors les choses compliquées de l’existence nous paralysent moins. Tu nous dis : ne t’inquiète pas, et même si ta foi est toute petite, moi le Christ je demeure toujours avec toi.
Amen

(Prière de Taizé)




Méditation du jeudi : Laissons-nous de l’espace à remplir par Dieu

Méditation du jeudi 16 décembre. En ce temps d’avant Noël, évitons le trop-plein : conservons du vide, de l’espace que Dieu puisse remplir. Noël, c’est Dieu qui vient, mais ni de la manière, ni là où nous l’attendions.

« La Nativité », fresque de Sandro Botticelli (vers 1476-1477) © Wikimedia Commons

Pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait accoucher arriva, et elle mit au monde son fils premier-né. Elle l’emmaillota et l’installa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait plus de place pour eux dans la salle commune.
(Luc 2, 6-7)

Le monde est plein. Le monde est plein de monde. Le monde est plein d’objets. Le monde est plein d’ambitions. Le monde est plein de croyances et de bonnes intentions.

Le monde est si plein que Dieu s’y montre dans les interstices. Là où nous ne l’attendons sûrement pas. À la crèche, par exemple : dans le lieu où sont relégués ceux qui ne trouvent pas place dans l’espace commun, dans la salle commune. Le lieu inhospitalier par excellence.
Est-ce qu’il reste un peu de vide, dans ce monde, pour que Dieu puisse y venir ? Est-ce qu’il reste un peu de vide pour qu’un écho de sa Parole puisse résonner ?

Il existe un petit jeu qui s’appelle le taquin, un de ces petits jeux qui s’entassent dans un tiroir ou s’égarent sous un meuble, un jeu sans importance, qui ne sert qu’à passer le temps et sur lequel on se surprend parfois à passer des heures, un de ces petits jeux auxquels on pense aux moments les plus bizarres sans savoir pourquoi.

Il a une règle tellement simple que ce n’est même pas une règle : il s’agit de mettre en ordre une série (des chiffres, des lettres ou une image). Mais le jeu n’est pas dans la règle, il est dans la matérialité du petit plateau, et il faut qu’il soit petit pour qu’on puisse y jouer. Un plateau minuscule, cinq ou six centimètres de côté au maximum, et des cases – des cases qui coulissent les unes par rapport aux autres à l’intérieur d’un cadre.

❝ Il vient !

Si toutes les cases sont occupées, ça n’est qu’un petit carré. Mais si vous enlevez une des cases, si vous libérez une des cases… Là, ça devient intéressant. Vous pouvez faire bouger un des petits carrés qui restent en le poussant du bout du doigt, là où se trouve maintenant une place vide. Dans l’espace ainsi libéré, vous pouvez pousser un autre petit carré. Et ainsi de suite. Vous pouvez faire bouger l’espace vide comme ça, en le remplissant tour à tour. C’est là que c’est beau. Parce que si vous écoutez ce qui se passe en le disant à haute voix, vous entendrez ça : « Un plein dans le vide, encore un plein dans le vide, le vide bouge, c’est le vide qui permet que ça bouge… » C’est exactement ça : sans vide, il n’y a pas de mouvement possible.

Pourquoi vous raconter tout ça ? Parce que c’est presque Noël. Et que c’est le plus beau des cadeaux que nous puissions faire, le plus cadeau que nous ayons reçu. Qu’il y ait un peu de vide quelque part, pour permettre que ça bouge. Que tout ne soit pas plein, pour que le mouvement soit possible. Un peu de vide pour de la vie… à chacun de l’interpréter sur son propre chemin ! Un peu de vide dans notre temps, dans nos certitudes, dans nos habitudes, dans notre quotidien. Un peu de vide pour retrouver le souffle, pour retrouver le sens.

La case vide… c’est la folie de l’Évangile ! C’est le souffle qui, malgré notre monde si plein, malgré nos vies si pleines, vient s’insinuer là où on ne l’attendait pas. Oui, Dieu vient ! Il vient là où vous ne l’attendez pas, mais il vient… Vous pouvez faire de la place pour lui, vous pouvez écouter le son infime qu’il fait en entrant dans nos vies… mais ça n’est pas une condition pour qu’il vienne. De toute façon, il vient. Il s’installe. Il trouve le petit espace nécessaire, dans le monde et en vous. Il parle. Vous l’avez entendu, et vous l’entendrez encore. Il vient !

❝ Un tout petit espace…

Il vient en révélant un visage de Dieu que nous n’attendions pas. Couché dans une mangeoire. Ou là-haut sur une croix. Alors que nos regards se tournent vers le ciel, c’est lui qui vient et qui bouleverse notre monde, comme un souffle de liberté. Il vient !

Ce bébé n’était pas prévu par le monde et le monde ne l’a pas reçu. Il n’y avait plus de place pour lui, plus de place dans la maison commune. Mais quand Dieu s’installe, ça bouscule : la Parole de Dieu qui s’installe dans le monde, ça bouscule. Parce que pour prendre racine, elle va bousculer nos habitudes, nos certitudes, nos attentes et nos vies. Elle vient bousculer l’humanité tout entière.

La Parole de Dieu, personne ne la possède. C’est elle qui est venue trouver sa place dans le monde, de façon inattendue. Et 2000 ans plus tard, pour entendre Dieu, on se souvient de cette mangeoire, l’espace inattendu où a surgit Dieu dans le monde, et surtout on écoute le souffle qui passe. Le monde est plein, mais le souffle a toujours de la place !

Un tout petit espace…

Prière

Nous nous unissons dans la prière et nous portons dans cette prière tous les envoyés du Défap de par le monde :

Père, ta Parole nous a redit ton amour pour ce monde.
Nous te prions pour celles et ceux qui ont faim, fais-nous découvrir la joie du partage.
Nous te prions pour les immigrés et les exilés, prépare-nous à les accueillir avec toutes leurs différences.
Nous te prions pour les solitaires, conduis-nous sur le chemin de leur souffrance.
Nous te prions pour les méprisés et les détenus, rappelle-nous qu’ils ont droit au respect.
Nous te prions pour les malades, inspire-nous l’offrande d’une présence.
Nous te prions pour celles et ceux qui exercent l’autorité dans le monde ; donne à chacun de nous d’assumer ses responsabilités.
Nous te prions pour ton Eglise, apprends-lui à rester fidèle.
Comme Jésus l’a enseigné à ses disciples, nous te disons :
Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ;
pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Ne nous laisse pas entrer en tentation mais délivre-nous du mal,
car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire,
aux siècles des siècles.
Amen.




Méditation du jeudi : Les fondamentaux de la foi

Méditation du jeudi 18 novembre. Nous revenons sur l’épisode d’une rencontre inattendue : celle de Philippe et de l’eunuque. Qu’est-ce que notre foi ? C’est une question que nous ne cessons jamais de nous poser. Parce qu’on ne possède pas notre foi, elle nous est donnée, chaque jour, comme ce qui nous anime et nous fait vivre de souffle et de liberté.

« Le baptême de l’eunuque », attribué à Brueghel le jeune © Wikimedia Commons

L’ange du Seigneur dit à Philippe : Va vers le sud, sur le chemin qui descend de Jérusalem à Gaza, dans le désert. Il se leva et partit. Or un Éthiopien, un eunuque, haut fonctionnaire de Candace, la reine des Éthiopiens, et responsable de tous ses trésors, était venu à Jérusalem pour adorer, et il s’en retournait, assis sur son char, en lisant à haute voix le Prophète Ésaïe. L’Esprit dit à Philippe : Avance et rejoins ce char. Philippe accourut et entendit l’Éthiopien qui lisait le Prophète Ésaïe. Il lui dit : Comprends-tu ce que tu lis ? Il répondit : Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? Et il invita Philippe à monter s’asseoir avec lui. Le passage de l’Écriture qu’il lisait était celui-ci :

Il a été mené comme un mouton à l’abattoir ;
et, comme un agneau muet devant celui qui le tond,
il n’ouvre pas la bouche.
Dans son abaissement, son droit a été enlevé ;
et sa génération, qui la racontera ?
Car sa vie est enlevée de la terre.

L’eunuque demanda à Philippe : Je te prie, de qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou de quelqu’un d’autre ? Alors Philippe prit la parole et, commençant par cette Écriture, il lui annonça la bonne nouvelle de Jésus. Comme ils continuaient leur chemin, ils arrivèrent à un point d’eau. L’eunuque dit : Voici de l’eau ; qu’est-ce qui m’empêche de recevoir le baptême ? […] Il ordonna d’arrêter le char ; tous deux descendirent dans l’eau, Philippe ainsi que l’eunuque, et il le baptisa. Quand ils furent remontés de l’eau, l’Esprit du Seigneur enleva Philippe. L’eunuque ne le vit plus : il poursuivait son chemin, tout joyeux. Quant à Philippe, il se retrouva à Azoth ; il annonçait la bonne nouvelle dans toutes les villes où il passait, jusqu’à son arrivée à Césarée.
(Actes 8,26-40)

Qu’est-ce que notre foi ? C’est une question que nous ne cessons jamais de nous poser. Parce qu’on ne possède pas notre foi, elle nous est donnée, chaque jour, comme ce qui nous anime et nous fait vivre de souffle et de liberté. C’est ce que la Réforme a affirmé, obstinément.

Je vous propose aujourd’hui de redécouvrir les grands principes de la foi protestante, cette foi qui nous est donnée et que nous ne possédons pas, à travers ce texte du livre des Actes, la rencontre de Philippe et de l’eunuque.

« L’ange du Seigneur dit à Philippe… va, va dans le désert. » L’appel qui nous est adressé, le souffle qui nous anime, nous pousse dans le désert. Pas vers ce que nous connaissons, mais justement là où nous n’avons aucun repère. Aucune certitude. Là où nous n’attendons que la solitude et peut-être le danger. Se lancer ainsi, c’est prendre un risque. Hors de nos chemins bien balisés, de nos habitudes. La foi n’est pas d’abord certitude, mais risque…

❝ Pour comprendre notre foi, nous n’avons que l’Écriture

Et pourtant, nous ne sommes pas seuls sur ce chemin. Lorsque l’eunuque approche, Philippe l’entend qui lit à haute voix. Assis sur son char, il est plongé dans un texte. Aujourd’hui encore, la foi naît de la confrontation à ces témoignages de foi qui nous ont été transmis : les auteurs bibliques ont raconté, chacun à leur façon, ce que signifie être en relation avec Dieu. La Bible est une collection de livres multiples, aux multiples styles. Ces livres viennent tous nous interpeler, nous questionner. Et comme le souligne ce texte des Actes, ils viennent d’autant plus nous interpeler que nous ne les comprenons pas. Non, cet homme ne comprend pas ce qu’il lit. Et c’est une bonne nouvelle ! parce qu’il lit vraiment. Parce qu’il se frotte aux Écritures sans prétendre les posséder. Parce qu’il cherche une clé, un moyen d’entrer dans ce qui lui est annoncé. S’il comprenait, s’il était sûr de comprendre, il resterait à la porte… Pour comprendre notre foi, nous n’avons que l’Écriture. C’est le premier des grands principes de la Réforme : ce que Luther a résumé par la formule « sola scriptura » , l’Écriture seule. Aucune institution, même la plus prestigieuse, aucun professeur de théologie, aucun prédicateur, ne peut prétendre détenir pour vous ce que signifie l’Écriture. C’est à vous, c’est à chacun de nous d’être cueillis dans nos habitudes, dans nos vies, par ce qui vient nous interpeller ainsi. Nous bousculer, aussi. Comment pourrais-je comprendre, dit l’eunuque ? Et cette question devient une invitation, une invitation à d’autres que nous-mêmes : nous accueillons comme un cadeau une présence qui vient nous aider à cheminer avec le texte. Et qui, surtout, ne prétend jamais en détenir la vérité ultime. L’auteur des Actes en témoigne avec une certaine malice. Vous l’avez sans doute remarqué, il ne donne pas la clé du texte d’Ésaïe. Il nous laisse, comme l’eunuque, nous poser la question. Car il se contente de dire « alors Philippe prit la parole et, commençant par cette Écriture, il lui annonça la Bonne nouvelle de Jésus. » La bonne nouvelle de Jésus… il nous reste, à tous, la liberté incroyable de comprendre pour nous-mêmes ce que cela signifie. La bonne nouvelle de Jésus : le cœur de notre foi. Et pourtant, un cœur qui ne se dit pas dans des dogmes, ni dans des phrases bien coupées, bien nettes. C’est une vérité qui n’appartient qu’à chacun d’entre nous. Qu’est-ce qui est la bonne nouvelle pour moi ? Qu’est-ce qui, dans votre vie, est une bonne nouvelle ? Qu’est-ce qui vient bousculer vos habitudes, qu’est-ce qui vient vous lancer sur un chemin désert pour vous envoyer vers un avenir ? Ce désir-là, c’est « la bonne nouvelle de Jésus ». Et c’est une autre des affirmations de la Réforme : le Christ seul, « solus Christus » . Notre foi, c’est ce qui vient nous interroger sur ce visage de Dieu révélé dans la personne de Jésus-Christ.

❝ Quel Dieu étrange se révèle ainsi !

Un Christ né comme le plus faible de toutes les créatures : un bébé humain, né dans un monde où il n’y avait pas de place pour lui. Un Christ mort comme le plus faible de tous les humains, abandonné par les siens, traversant les ténèbres de la mort, abaissé, comme un agneau muet devant ceux qui vont le tuer. Quel Dieu étrange se révèle ainsi ! Un Dieu faible et dépendant, mourant et abaissé. Non, ce n’est pas le Dieu dont nous rêvons. Et pourtant notre foi nous oblige à regarder en face cette réalité : nous croyons en un Dieu qui sort des cieux pour nous rejoindre dans notre humanité la plus faible, la plus souffrante. Nous sommes confrontés à une autre image de Dieu. Pas celle dont nous rêvons. Nous avons une tendance fâcheuse à imaginer un Dieu qui est tout ce que nous ne sommes pas : tout-puissant, qui sait tout, qui peut tout, qui exige tout. Et Jésus nous force à voir un autre Dieu : solidaire, jusqu’au bout, de notre humanité. Aujourd’hui encore, cette bonne nouvelle révolte le monde. Aujourd’hui encore, rappeler ce visage de Dieu fait de nous des prophètes, des résistants. C’est ça qui nous permet de dire que Dieu n’est pas un bourreau, qu’il n’exige pas, jamais, de sacrifice, qu’il n’est pas complice du mal. Mais qu’il nous aime, jusqu’au bout, comme il a aimé son fils, jusqu’au bout de son humanité, de notre humanité.

❝ Cette grâce, il nous est donné de pouvoir y répondre. Cette réponse, c’est la foi.

C’est Dieu seul qui a l’initiative de cet amour qu’il nous porte. Dieu, et pas nous. C’est lui qui vient nous chercher, nous inviter. C’est ce qu’on appelle la grâce. La grâce : ce qui nous est donné et qui nous fait vivre. Ce qui nous permet d’être libres de toute culpabilité : ce n’est pas par nos propres forces que nous sommes libérés, mais par grâce. Gratuitement. Pour rien. Pour nous. Pour nous donner une vie véritable. La grâce seule ! C’est le troisième fondement de la Réforme : « sola gratia », la grâce seule. Cette grâce, il nous est donné de pouvoir y répondre. Cette réponse, c’est la foi. C’est le mouvement qui nous pousse vers Dieu, dans la gratitude pour ce qu’il nous offre. Dans l’incroyable certitude, difficilement explicable par des mots, que la grâce que Dieu nous offre vient nous rejoindre là où nous sommes. C’est le mouvement qui pousse l’eunuque à dire, très simplement : « voici de l’eau, qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? » Rien ! Rien n’empêche qu’il soit baptisé ! Rien n’empêche que sa foi soit ainsi rendue évidente, pour lui comme pour les autres ! La foi seule… « sola fide » : c’est la quatrième formulation des fondements de la foi selon les Réformateurs. La foi seule… pas nos propres efforts, ni notre argent, ni nos convictions, ni un catéchisme bien appris, ni rien qui puisse se laisser enfermer dans des mots. Rien n’empêche notre foi. Aucune question morale, aucun empêchement humain. Et très simplement, comme l’eunuque est simplement baptisé par Philippe, c’est chaque jour que notre baptême vient redonner un sens à notre vie. Il vient nous rappeler que notre foi est une réponse au don de Dieu, que c’est une liberté offerte. Car Dieu n’est visible que dans la foi…

❝ La seule réponse qu’il ait eue, mais qui nourrit toute sa vie désormais, c’est que Dieu est présent

Une dernière remarque sur ce texte : la joie de l’eunuque. Lorsqu’il a été baptisé, aussitôt l’Esprit du Seigneur vient emporter Philippe. On pourrait croire que l’eunuque, ainsi abandonné au milieu du désert, sans personne pour le guider dans sa foi nouvelle, en aurait de l’angoisse. Mais c’est tout le contraire ! Sa foi lui est donnée, vraiment : ce n’est pas temporaire. C’est quelque chose qui vient habiter en lui et lui donner cette joie profonde qui vient de la certitude de la présence de Dieu dans sa vie. Un Dieu qui l’a rejoint, là où il était. Confronté à ses questions, la seule réponse qu’il ait eue, mais qui nourrit toute sa vie désormais, c’est que Dieu est présent. C’est qu’il est libéré de toutes les fausses images de Dieu qui encombraient sa vie.

C’est ce que la Réforme a résumé ainsi : « soli Deo gloria » , à Dieu seul la gloire. Nous n’avons plus à nous courber devant aucune idole, quelle qu’elle soit. Ni image, ni statue, ni institution, ni personne, même pas nous-mêmes : nous ne reconnaissons la gloire qu’à Dieu. Car il est le seul qui nous libère de toutes ces idoles.

C’est une vérité pour hier comme pour aujourd’hui. Comment dire ça aujourd’hui ? Comment inventer de nouvelles façons de dire ce nouveau rapport à Dieu, au monde et à nous-mêmes ?

❝ Au fond, la Réforme nous rend tous théologiens

On peut inventer de nouvelles façons de le formuler. C’est tout l’effort de la théologie : aller jusqu’au bout de notre liberté de penser notre rapport à Dieu, au monde et à nous-mêmes. Mais ce serait une erreur de croire que seuls les théologiens ont droit à la parole sur ce sujet. Au fond, la Réforme nous rend tous théologiens. Sur les petites comme sur les grandes choses.

Cet effort nous oblige à réviser sans cesse les formes de l’institution dont nous avons hérité et que nous habitons, cette Église qui est un des visages de l’Église de Dieu : c’est le dernier des grands principes de la Réforme : « Semper reformanda » . Le rappeler, c’est dire que les formes et les structures auxquelles nous sommes habitués ne nous viennent pas directement de Dieu et ne sont pas sacrées : elles sont au service de notre mission, nous n’en sommes pas prisonniers.

Qu’il nous soit donné, aujourd’hui, demain et pour tous les demains à venir, d’entendre l’appel à retourner au désert, dans la joie d’une rencontre inattendue.




Méditation du jeudi : Dans la poussière de notre humanité

Méditation du jeudi 11 novembre. Nous revenons sur l’épisode de la femme adultère. Un texte miraculeusement lumineux et plein d’espoir, à cause de cette petite trace, là, tracée par Jésus dans la poussière, une petite trace de rien du tout dont on ne sait même pas ce qu’elle dit. Cette petite trace, elle est inscrite, non pas dans la pierre de toutes les lois qui nous accablent et nous culpabilisent, mais dans la poussière de notre humanité.

Nicolas Poussin – « Le Christ et la femme adultère » © Wikimedia Commons

« Jésus était allé au Mont des Oliviers.

À l’aube il revint au temple et tout le peuple venait à lui. S’étant assis, il les instruisait.

Mais voilà que les scribes et les pharisiens amenèrent vers lui une femme qui avait été surprise en plein adultère et ils la poussèrent au milieu.

Ils dirent à Jésus : « Maître, cette femme a été saisie en plein acte d’adultère, or dans la loi, Moïse nous ordonne que de telles femmes soient lapidées. Et alors, toi, qu’est-ce que tu dis ? »

Cela, ils le disaient pour le tenter, pour avoir de quoi l’accuser. Mais Jésus se baisse et il écrit avec le doigt dans la terre sans leur prêter attention.

Mais comme ils persistaient, l’interrogeant encore, il se mit debout et leur dit : « Que celui qui n’a pas péché jette, le premier, une pierre ! »

Et se baissant à nouveau, il écrivait sur la terre.

Entendant cela, ils partirent un par un, le plus âgé d’abord puis tous les autres, et laissèrent Jésus tout seul et la femme au milieu.

S’étant relevé, Jésus lui dit : « Femme, où sont-ils ? Personne ne t’accuse ? »

Elle dit : « Personne, Seigneur. » Jésus lui dit : « Je ne te condamne pas non plus. Va, et maintenant, détourne-toi du péché. »
(Jean 8, 1-11)

De la pierre, de la poussière. Voilà les deux éléments autour desquels s’organise cette scène.

Les scribes et les pharisiens font irruption dans la cour du temple, où Jésus enseigne à la foule, et ils l’interpellent : « Dans la loi, Moïse ordonne de jeter des pierres sur les femmes adultères ! »

Jésus pourrait répondre beaucoup de choses. Il pourrait demander où est l’homme surpris avec cette femme, par exemple. Mais il ne répond pas. Il aurait pu dire, par exemple : « Vous prétendez m’apprendre la loi, celle que Dieu puis Moïse ont gravée sur les tablettes de pierre ? Mais je vous montre, moi, que la loi bonne ne peut s’écrire que dans la poussière de l’humanité. Celui qui se tient debout et regarde de haut son prochain, celui-là n’a plus pour trancher que la pierre dure et intransigeante d’une loi lointaine. La pierre des tables de la loi, la pierre qu’on jette sur les pécheurs. » Mais Jésus ne parle pas. Il s’accroupit. Et il se contente de tracer des signes dans la poussière.

Il n’aura qu’une phrase, par laquelle il interpelle à son tour les scribes et les pharisiens : « Que celui qui n’a pas péché jette, le premier, une pierre ! »

❝ Bien sûr qu’ils ont péché, tous, car ils sont tous humains.

Les pharisiens et les scribes pourraient répondre beaucoup de choses. Ils pourraient dire par exemple qu’il est injuste de se faire piéger par les mots. Mais ils ne disent rien et ils s’en vont. Le premier qui part, c’est le plus âgé, celui qui a le plus péché, car il est humain, il n’est ni de pierre ni de loi, il est pure humanité pétrie par le péché… et tous les autres suivent. Bien sûr qu’ils ont péché, tous, car ils sont tous humains.

Dans l’Écriture, le sens de l’adultère n’est pas seulement celui que l’on trouve dans le Décalogue : « Tu ne commettras pas l’adultère ». L’adultère, surtout dans les textes prophétiques, c’est le refus de l’alliance qui lie Dieu à son peuple. Si ce peuple va vers d’autres dieux, il se prostitue et commet l’adultère en donnant sa foi à un autre que Dieu. Dans ce texte qu’on appelle souvent « la femme adultère », il n’y a pas d’homme amené avec cette femme. Peut-être parce qu’il ne s’agit pas d’un adultère de ce type.

Se perdre hors de la relation avec Dieu, c’est s’égarer dans un monde où il n’y a plus que la loi qui compte. Les lois du monde, les lois du plus grand nombre, les lois du dedans et les lois du dehors, les lois qui font mourir… Quand les pharisiens et les scribes disent « Moïse ordonne que de telles femmes soient lapidées », ils ne voient pas que cette femme est déjà lapidée dans la vie où elle s’est égarée. Elle est déjà sous le coup des pierres de la loi, loi aveugle, sourde, loi inhumaine, loi de pierre, loi intime, la pire peut-être.

Et pourtant ce texte est miraculeusement lumineux et plein d’espoir. À cause de cette petite trace, là, dans la poussière, une petite trace de rien du tout dont on ne sait même pas ce qu’elle dit. Cette petite trace, elle est inscrite, non pas dans la pierre de toutes les lois qui nous accablent et nous culpabilisent, mais dans la poussière de notre humanité.

❝ Quel est ce signe, discret et mystérieux, tracé dans la poussière de nos existences ?

Comment le Christ inscrit-il sa trace dans nos vies ? Quel est ce signe, discret et mystérieux, tracé dans la poussière de nos existences ? C’est un signe inutile, pour rien, au sens où il ne surgit pas comme un coup de tonnerre qui viendrait tout régler dans nos existences. C’est infime, presque inexistant. C’est une promesse. Une promesse qui nous dit : la grâce qui t’est destinée est inscrite, non pas dans la loi, mais dans la poussière de ton humanité. Cette promesse est écrite dans la poussière, mais elle est écrite pour toujours. Maintenant ne t’occupe plus de tout ce qui te jugeait, des murs de pierre autour de toi et en toi. Tu es fragile, tu es poussière… mais tu es debout. Debout, face à ton Dieu, comme cette femme. Maintenant, va.

Le pas de la foi, c’est d’avoir confiance en celui qui a ce geste étonnant, qui trace un simple signe dans la poussière de notre humanité. Le pas de la foi, c’est d’y aller, d’oser ce premier pas dans la poussière, hors de tout jugement, d’aller de l’avant ! « Va ! » Tout cela, je crois que Dieu pourrait nous le murmurer à l’oreille, et je crois qu’il le murmure vraiment aux temps difficiles. Mais la plupart du temps, c’est comme s’il se contentait de tracer ces quelques signes dans la poussière, en silence. C’est tellement infime… et pourtant c’est vital. C’est ça qui nous permet d’entendre : « Va, et détourne-toi du péché ». Ça veut dire : « Va, tu peux te lancer dans cette vie-là qui est la tienne, imparfaite, difficile, douloureuse, mais pleine de la promesse inscrite dans l’humanité ». Pleine de la joie de cette grâce.

Amen




Méditation du jeudi : Chercher le bien, qu’est-ce que ça veut dire ?

Méditation du jeudi 4 novembre. Posons-nous la question : de quoi est-ce que je suis sûr dans ma vie ? Qu’est-ce qui fait le socle de mon existence ? Quand je dis « bien », qu’est-ce que ça veut dire ? Quand je dis « aimer », qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi suis-je sûr ?

Lucas Cranach : « Martin Luther prêchant Jésus-Christ crucifié » (retable de l’église de Wittenberg) © Wikimedia Commons

« Soyez tous dans de mêmes dispositions, compatissants, animés d’un amour fraternel, miséricordieux, humbles. Ne rendez pas le mal pour le mal, ou l’insulte pour l’insulte ; au contraire, bénissez, car c’est à cela que vous avez été appelés, afin d’hériter la bénédiction. En effet – qui veut aimer la vie et voir des jours heureux doit garder sa langue du mal et ses lèvres des paroles trompeuses, se détourner du mal et faire le bien, rechercher la paix et la poursuivre. Car les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leur prière ; mais la face du Seigneur se tourne contre ceux qui font le mal.

Et qui vous fera du mal, si vous vous montrez zélés pour le bien ? Bien plus, au cas où vous auriez à souffrir pour la justice, heureux êtes-vous. N’ayez d’eux aucune crainte et ne soyez pas troublés ; mais sanctifiez dans vos cœurs le Christ qui est le Seigneur. Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect, en ayant une bonne conscience, afin que, sur le point même où l’on vous calomnie, ceux qui décrient votre bonne conduite en Christ soient confondus. Car mieux vaut souffrir en faisant le bien, si telle est la volonté de Dieu, qu’en faisant le mal. En effet, le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit. »
(1 Pierre 3,8-18)

Chercher le bien – est-ce que ce n’est pas le souci de tout être humain ? Quand nous arrivons sur cette terre, quand nous naissons, quand nous sommes accueillis par ceux qui vont nous protéger, nous nourrir, nous élever, est-ce que nous ne sommes pas déjà en recherche de bonheur, de vie, de bien ? Depuis le premier instant, nous nous accrochons à la vie, nous combattons pour respirer, pour survivre.

Mais vivre, c’est autre chose. Aimer la vie, c’est autre chose. Savoir où est le bien, le rechercher, le poursuivre même, c’est autre chose. Ce n’est pas survivre. C’est vouloir vivre pleinement. C’est vouloir être heureux. Et notre monde a beaucoup de choses à dire sur ce que ça veut dire, être heureux. Être heureux, c’est ne pas avoir de soucis. C’est échapper au malheur. C’est avoir une vie à l’abri du manque, de la détresse, de l’angoisse. C’est être bien accompagné, c’est être reconnu, c’est valoir quelque chose pour les autres. C’est ce que nous dit le monde.

Ce n’est pas ce que nous dit notre Bible. Pour les auteurs de la Bible, vivre c’est bien autre chose. Pour l’auteur de l’épître que nous avons lue ce matin, vivre c’est bien autre chose. Vivre, c’est arriver à distinguer le vrai du faux, à ne pas se laisser mener par le bout du nez par nous-mêmes ou par les autres, par les impératifs du monde ou par nos envies soudaines. Vivre, pour les auteurs de la Bible, c’est pouvoir se tenir debout, avec une seule certitude. Mais laquelle ?

❝ Il a fallu qu’un innocent meure, pour que les coupables puissent vivre ?

Posons-nous la question : de quoi est-ce que je suis sûr dans ma vie ? Qu’est-ce qui fait le socle de mon existence ? Quand je dis « bien », qu’est-ce que ça veut dire ? Quand je dis « aimer », qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi suis-je sûr ?

Et bien la bonne nouvelle de l’Évangile, c’est que nous pouvons cesser de nous poser ces questions. Parce qu’il s’est passé dans le monde quelque chose que personne n’avait prévu. Quelque chose qui a renversé toutes nos idées du bien, de l’amour, de la certitude. Dieu a décidé de pardonner. De nous pardonner. De tout nous pardonner. D’effacer l’ardoise, de recommencer à zéro. De ne plus tenir compte de nos bonnes actions, de notre bonne humeur, de nos bonnes dispositions, ou de nos mauvaises actions, notre mauvaise humeur ou nos mauvaises dispositions. De ne pas choisir la vengeance face à la vengeance, la violence face à la violence. Une fois pour toutes.

« En effet, le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit. »

C’est très difficile, d’entendre ça. Et même, ça nous révolte. Il a fallu qu’un innocent meure, pour que les coupables puissent vivre ? Il a fallu qu’un juste meure pour que les injustes puissent se présenter devant Dieu ? En quoi c’est une bonne nouvelle ? En quoi ça nous libère ? En quoi ça nous permet d’aimer, de vivre, et même de vivre heureux ?

Mais là, voyez-vous, en lisant les choses comme ça, on se laisse mener par le bout du nez. On se laisse embarquer dans nos propres certitudes, plutôt que de faire de la place pour autre chose. On préfère croire à un Dieu qu’on peut amadouer, en faisant le bien, en se mettant en règle avec lui, en lui obéissant sans trop réfléchir. En cherchant à être bon, mais en gardant toujours un petit regard vers le ciel pour dire, tu as vu, je me débrouille bien, hein ? Maintenant je suis en règle avec toi… Au fond, nous n’arrivons pas à croire à un Dieu qui nous aime pour rien. Nous préférons essayer les bonnes actions, les bons sentiments, par nous-mêmes. Nous préférons notre propre justice à la justice de Dieu. Le problème, c’est que notre propre justice en réclame toujours plus, pour être sûrs que nous sommes bien justifiés. Ca ne s’arrête jamais… On n’en fait jamais assez, on n’aime jamais comme il faut, on ne fait pas les vraies bonnes actions… On n’est jamais sûr qu’on en a fait assez. Le poids de la culpabilité est écrasant.

❝ La justice de Dieu, ce n’est pas ce qui nous juge – c’est ce qui nous rend justes.

Mais vivre, vivre vraiment, c’est autre chose. La justice de Dieu, c’est autre chose. La justice de Dieu, ce n’est pas la nôtre. La justice de Dieu, ce n’est pas ce qui nous juge – c’est ce qui nous rend justes. C’est ce que Luther a découvert. C’est ce qui fait que nous sommes là aujourd’hui, parce qu’un homme, un jour, il y a 500 ans, a découvert ce que signifiait pour lui la justice de Dieu. Et que cette nouvelle était une vraie bonne nouvelle – pas juste pour lui, mais pour le monde.

Luther écrivait : « Moi qui, vivant comme un moine irréprochable, me sentais pécheur devant Dieu avec la conscience la plus troublée et ne pouvais trouver la paix par mes bonnes actions, je haïssais d’autant plus le Dieu juste qui punit les pécheurs, et je m’indignais contre ce Dieu, nourrissant secrètement sinon un blasphème, du moins un violent murmure… Enfin, Dieu me prit en pitié. Pendant que je méditais jours et nuits, je remarquais l’enchaînement des mots, à savoir la justice de Dieu est révélée en Christ (Rm 1,17). Alors je commençai à comprendre que la justice de Dieu est celle par laquelle le juste vit du don de Dieu, à savoir de la foi, et que la signification était celle-ci : par l’Évangile est révélée la justice de Dieu, à savoir la justice qui se reçoit (sans qu’on ait à y faire quelque chose), et par laquelle le Dieu miséricordieux nous justifie, par la foi… Alors je me sentis un homme né de nouveau et entré, les portes grandes ouvertes, dans le paradis même. »

Luther venait de comprendre que la justice de Dieu, c’est ce qui nous est donné – pas ce qui nous juge. La justice de Dieu, c’est ce qui fait que nous sommes justes à ces yeux. Qu’il n’y a plus à s’en soucier. La justice de Dieu, c’est le Christ venu sur la terre. La justice de Dieu, c’est le Christ qui nous promet son Esprit, pour que nous puissions continuer à vivre avec lui même s’il n’est plus parmi nous. La justice de Dieu, c’est que nous pouvons cesser de nous agiter en tout sens pour nous sauver nous-mêmes, parce que c’est Dieu qui nous sauve. La justice de Dieu, c’est que nous n’avons plus à nous préoccuper de notre salut. Il nous est donné, parce que nous avons fait confiance à Dieu. Il ne peut pas nous aimer davantage. Nous n’avons pas à gagner son amour. Il nous aime déjà pleinement, tels que nous sommes.

Alors, nous pouvons chercher le bien. Nous pouvons être délivrés de l’inquiétude et nous tourner vers les autres, apaisés. Pas pour y gagner quelque chose, mais pour témoigner de l’amour qui nous est porté par Dieu. Nous pouvons témoigner de cette certitude : Dieu a tant aimé le monde qu’il est venu jusqu’à nous, pour nous aimer jusqu’au bout, là où nous sommes, tels que nous sommes.

Nous le savons, parce que le Christ nous a laissé une preuve de cet amour : il nous a laissé l’esprit, l’esprit de vérité, l’esprit qui nous dit et nous redit, aussi souvent que nécessaire, n’oublie pas que Dieu t’a déjà sauvé, n’oublie pas qu’il t’aime tel que tu es, n’oublie pas que tu es libre d’aller vers les autres et de leur murmurer ce secret… Alors, nous pouvons lire ces textes de nos Bibles qui nous semblent si difficiles, et nous pouvons reprendre espoir et espérance. Nous pouvons les lire comme le signe, la trace, de cet amour infini de Dieu pour ses enfants. Nous pouvons les lire comme des pistes à suivre pour aimer les autres à la mesure de l’amour que Dieu nous porte, avec joie, dans la liberté. Nous pouvons bénir, nous pouvons aimer, nous pouvons chercher toujours à dire le bien, à être compatissants, animés d’un amour fraternel… Nous le pouvons parce que nous ne lisons pas le texte de la Bible comme une nouvelle loi, mais comme un signe de notre liberté : c’est possible ! Oui, c’est possible d’aimer l’autre à la mesure de l’amour que Dieu nous porte ! C’est possible de chercher tranquillement à faire le bien. L’auteur de l’épître nous donne une clé pour cela : « sanctifiez dans vos cœurs le Christ qui est le Seigneur ».

C’est au fond de nos cœurs que le Christ se tient désormais. L’espérance témoigne d’une source de vie que le mal ne saurait atteindre. Pour qu’elle réussisse à passer les lèvres, il faut qu’elle puise au plus profond de l’être. Dans notre cœur, le lieu sacré où le Christ peut être reconnu comme Seigneur.

Ainsi, l’Évangile traverse les générations. L’auteur de l’épître témoignait de sa foi en Christ ; Luther à son tour s’est laissé transformer par la Parole, et nous aujourd’hui, nous pouvons témoigner aussi de ce que nous sommes rendus libres par Dieu, libres d’agir et d’aimer dans le monde. C’est une parole incisive, corrosive, qui ne se laisse pas égarer. C’est notre espérance. C’est ce que nous avons à offrir au monde.

Et nous pouvons rappeler, avec l’auteur de l’épître : « Qui veut aimer la vie et voir des jours heureux a la liberté de garder sa langue du mal et ses lèvres des paroles trompeuses, se détourner du mal et faire le bien, rechercher la paix et la poursuivre. Car les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leur prière. »

Vivre, pour les auteurs de la Bible, c’est pouvoir se tenir debout, avec une seule certitude. Cette certitude, c’est que nous avons vocation à être heureux dans ce monde, parce que, quelle que soit notre vie, Dieu nous aime tels que nous sommes. Que l’Esprit nous en assure chaque jour un peu plus !

Amen




Méditation du jeudi : Servir ?

Méditation du jeudi 28 octobre. La guérison pour elle-même n’a pas de sens. Elle n’a de sens que parce qu’elle ouvre un avenir possible, nouveau, différent. Le service découle immédiatement du don que nous avons reçu. Mais que dirai-je de ce que j’ai reçu ? Comment dirai-je à mon frère humain ce que signifie avoir été relevé par le Christ ?

Guérison de la belle-mère de Pierre par John Bridges (en), XIXe siècle. © Wikimedia Commons

« Ils quittèrent la synagogue et allèrent aussitôt à la maison de Simon et André, en compagnie de Jacques et Jean. La belle-mère de Simon était au lit, avec de la fièvre ; aussitôt on parla d’elle à Jésus. Il s’approcha d’elle, lui prit la main et la fit lever. La fièvre la quitta et elle se mit à les servir.

Le soir venu, après le coucher du soleil, les gens amenèrent à Jésus tous les malades et ceux qui étaient possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte de la maison. Jésus guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies et il chassa aussi beaucoup de démons. Il ne laissait pas parler les démons, parce qu’eux savaient qui il était. »
(Marc 1,29-34)

Qui, parmi nous, peut dire qu’il n’a jamais espéré un miracle ? Nous pouvons tous connaître le désespoir. Il est arrivé un moment, pour chacun de nous, où nous n’avons plus cru possible de recevoir quelque chose. Et pourtant… pourtant nous avons reçu, encore, quelque chose. La Bible nous parle de ces guérisons qui font irruption alors qu’on n’attendait plus rien. C’est rassurant ! On aime les récits de guérison, on y revient, comme un réconfort, comme à quelque chose qui nous dit qu’il y a toujours de l’espoir…

« Aussitôt, ils lui parlent d’elle »

La belle-mère de Simon a été relevée de sa fièvre. Elle a été guérie, relevée par le Christ. On pourrait simplement s’en réjouir avec l’évangéliste Marc et, rassurés, passer à autre chose. Mais je vous invite à relire le texte attentivement avec moi, et plus particulièrement ces trois premiers versets :

« En sortant de la synagogue, ils se rendirent, avec Jacques et Jean, chez Simon et André. La belle-mère de Simon était alitée, elle avait de la fièvre ; aussitôt ils lui parlent d’elle. Il s’approcha et la fit lever en lui saisissant la main ; la fièvre la quitta, et elle se mit à les servir. »

C’est le début du ministère de Jésus. Jacques, Jean, Simon et André sont les quatre premiers disciples, quatre pêcheurs de poissons. Ces quatre hommes écoutent Jésus, ébahis, et le suivent. Ils ont déjà assisté à un premier miracle, une première guérison.

Et que font ces quatre disciples tout nouvellement recrutés ? Ils l’emmènent chez eux, pratiquant l’hospitalité sans hésitation avec ce Maître qui les surprend, qui bouleverse leurs représentations, leurs attentes et leurs croyances. Eux qui avaient tout quitté pour le suivre, c’est… chez eux qu’ils l’emmènent. Et « aussitôt, ils lui parlent d’elle ». Ces hommes qui suivent Jésus et qui accueillent cet homme extraordinaire dans leur maison, leur première pensée est de faire appel à lui pour guérir cette femme qui souffre. Pour que Jésus s’approche de cette femme et la guérisse, il a fallu que d’autres s’en mêlent.

« Aussitôt, ils lui parlent d’elle ». C’est par ces quelques mots que l’avenir s’est ouvert, pour tous ceux qui étaient présents dans la maison ce jour-là. Parler de celui qui souffre. C’est le premier acte des disciples, les premières paroles qu’ils prononcent dans l’évangile de Marc, le premier service rendu. Et c’est bien là le premier service que nous aussi, nous sommes appelés à rendre. Ne pas oublier celui qui souffre en silence, le sans-voix à nos côtés, celui, ou celle, qui est bien incapable de se relever seule. Le premier service, ce n’est pas d’abord de le relever nous-mêmes ! C’est en appeler à un autre, ce Christ que nous ne comprenons pas, qui fait irruption, que nous ne pouvons que suivre. Le premier service, c’est de savoir qu’on ne peut rien par nous-mêmes, mais en agissant par lui. Qui a le pouvoir de relever, sinon lui ?

Être relevé – un don

Le premier service que nous puissions rendre, c’est de nous en remettre à un autre que nous-mêmes. Ce que nous avons reçu, c’est le don gratuit, illimité, pour rien, de la vie en Christ. Lorsqu’il est venu nous rejoindre dans notre humanité, c’est chacun de nous qu’il a pris par la main, qu’il n’a pas hésité à toucher, avec douceur, avec un amour infini pour nos faiblesses, nos maladies, nos hésitations, nos échecs, nos refus. Il a tendu la main, il a pris notre main dans la sienne, alors que nous ne le connaissions même pas. Et sans que nous fassions le moindre effort, sans que nous fassions nous-même le moindre geste, c’est lui qui nous a relevés. Nous avons été relevés : en grec, c’est le même mot pour dire la résurrection. La rencontre avec lui ne dépend pas de nous, elle n’exige de nous aucun effort, elle nous rejoint là où nous sommes. Et elle nous ressuscite. Elle nous redonne goût à la vie.

C’est un cadeau. C’est donné. Et c’est d’une extrême exigence.

Servir ?

Finalement, que signifie « servir » ? C’est rendre l’autre capable de servir à son tour… Mais pas un service servile et décérébré, pas un esclavage. Servir… à quelque chose, à quelqu’un, au sens profond et joyeux du service. La belle-mère de Simon peut enfin se lever, et se mettre à servir. C’est une vie nouvelle qui s’ouvre. On abandonne tout pour aller se risquer dans le monde. Les chrétiens ne sont pas appelés à annoncer l’Évangile pour un salaire. Ce qui les fait vivre, d’une vraie vie imprenable, c’est d’avoir déjà reçu la vie. Nous n’avons pas signé de contrat avec Dieu, nous ne sommes pas ses salariés : nous avons été appelés à servir. Cette charge nous est confiée. Aussitôt relevés, nous voici chargés d’une mission : servir. À quelque chose, à quelqu’un.

Que dirai-je à mon frère humain ?

Le service découle immédiatement du don que nous avons reçu. Mais que dirai-je de ce que j’ai reçu ? Comment dirai-je à mon frère humain ce que signifie avoir été relevé par le Christ ?

Souvenons-nous du temps où nous étions encore à terre, où nous n’étions pas encore relevés. Le poids d’être en vie, simplement d’être en vie, est parfois si lourd qu’on croit être rassasiés de malheur. On voit passer les jours et on ne peut croire que l’avenir apportera autre chose que la douleur, l’épuisement, la peine. Et puis un jour, en un instant ou sur un long temps, une rencontre change tout. C’est au creux de ta solitude et de ton impuissance que le Seigneur vient t’appeler et te relever. Regarde ! Il est à tes côtés, il prend ta main, et sans que tu saches comment, ta crainte, ta peine et ton impuissance sont tombées comme un vieux manteau. Tu es debout, face à lui.

Une fois relevés, avons-nous le choix ? Un avenir nous est donné. Nous ne l’imaginions même pas, nous croyions peut-être même que la mort valait mieux que nos souffrances, et tout à coup une brèche s’ouvre dans le quotidien, un rayon de soleil perce au travers des nuages, et l’espérance est là. Cet avenir qui nous est donné, il est inattendu, inouï, à la fois exaltant et effrayant… Mais c’est cet avenir qui nous est donné qui donne sens à notre guérison. La guérison pour elle-même n’a pas de sens. Elle n’a de sens que parce qu’elle ouvre un avenir possible, nouveau, différent.

Servir, maintenant

C’est cela que nous avons à dire à nos frères humains. Et ça ne se dissocie pas du service auquel nous sommes appelés.

Le service, c’est la pratique de l’amour du prochain. C’est difficile ? Oui – et non. Oui, c’est difficile, si nous comptons sur nos propres forces, si nous croyons ne jamais en faire assez, si nous croyons qu’il faut en faire encore plus, tout le temps. Mais non, si nous avons la certitude que nous servons déjà, quoi qu’il arrive, et que c’est le Christ qui agit à travers nous. Déjà, maintenant, nous sommes au service… dans nos vies telles qu’elles sont. Dans ce temple. Dans notre œuvre diaconale. Dans nos vies. Dans des détails ou de grands projets.

Le service, la diaconie, c’est le même mot en grec. Les services de diaconie de nos Églises sont une façon de servir, de façon communautaire.

Nous avons tous de bonnes raisons de nous engager dans la lutte pour un monde meilleur. Il y a au moins une bonne raison : nous savons que tout le monde, chaque être humain sans exception, est sous le regard bienveillant de Dieu, que personne n’est indigne du regard de Dieu. Nous pouvons nous engager sans crainte par amour pour les autres, en sachant que c’est vers chaque être humain, quel qu’il soit, que nous sommes envoyés. Mais la seule vraie raison à nos engagements, au fond, c’est l’appel que nous avons reçu et le don qui nous a été fait.

Ce don nous ouvre aux autres. Et finalement, c’est peut-être ça, le véritable miracle…

Amen




Méditation du jeudi : Toi, de quel droit tu juges ton frère ?

Méditation du jeudi 21 octobre. Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Diego Vélasquez : « Christ dans la maison de Marthe et Marie » (1618) – National Gallery de Londres © Wikimedia Commons

Dans le monde gréco-romain, il y avait beaucoup de gens de cultures différentes : des romains, des juifs ; des barbares (tous les autres). Les relations entre les religions n’étaient pas simples : dans les années 40 de notre ère par exemple, les juifs ont été expulsés de la ville de Rome par l’empereur Claude qui voulait installer plus solidement les rites romains : plus de lieu de culte juif, plus non plus de boucheries spécialisées dans les règles alimentaires juives (kashrout). Il reste le marché, mais sur le marché on vend surtout de la viande qui a été sacrifiée aux idoles dans la religion romaine, mais cela ne respecte pas les règles alimentaires juives. Donc, les juifs qui restent ou qui reviennent à Rome ne peuvent plus manger de viande et deviennent végétariens.

Les nouvelles communautés chrétiennes sont composées de juifs, beaucoup, mais aussi de païens : la prédication de Jésus, puis de Paul, a ouvert le salut donné par Dieu à tous les peuples. Lorsque l’apôtre Paul écrit à la jeune Église de Rome entre 55 et 60 de notre ère, il répond à une question à propos des différences culturelles dans la communauté.

« Vous aurez l’impression que certains ont une foi moins intense que la vôtre ; montrez-vous accueillants pour eux, ne vous mêlez pas de juger la façon dont ils réfléchissent à leur foi.
Il y en a dont la foi les pousse à manger de tout ; il y en a, des plus faibles, dont la foi les pousse à ne manger que des légumes. C’est tentant, pour celui qui mange de tout, de mépriser celui qui ne mange que des légumes ; et c’est tentant, pour celui qui ne mange que des légumes, de juger celui qui mange de tout ! Ne faites pas ça. En effet, Dieu l’a accueilli, lui aussi.
Imaginez un esclave qui n’est pas à vous et qui trébuche, de quel droit allez-vous le juger ? Il n’est pas à vous : c’est l’affaire de son maître, s’il trébuche ou s’il reste debout ; vous, ça ne vous concerne pas. Voyez-vous, si le maître c’est Dieu, il fera en sorte que cet homme reste debout. »

« Alors, toi, de quel droit tu juges ton frère ? Ou bien toi, de quel droit tu méprises ton frère ? Ce n’est pas seulement les autres qui vont comparaître devant le tribunal de Dieu, c’est nous tous.
Dans les Écritures, on peut lire ceci : Le Seigneur dit : Aussi vrai que je suis vivant, tout genou fléchira devant moi, et toute langue reconnaîtra que je suis Dieu.
Ainsi donc, chacun rendra des comptes à Dieu pour lui-même. »

(Rm 14,1-4 et 10-12)

Méditation

Qui a raison : ceux qui mangent de tout, ou ceux qui restent végétariens ? Paul répond à la question en disant qu’au fond, la question n’est pas là, mais que cette dispute révèle que la communion de la communauté, le sentiment d’appartenance, la fraternité, sont en danger. Et ça, ça pose vraiment problème.

La foi, ça n’est pas une histoire privée. Ça nous fait agir, et du coup, ça risque de nous faire faire du mal, même sans le savoir, aux autres. Alors, nous dit Paul, c’est important de réfléchir à ce qu’on fait, aux motivations qui se cachent derrière nos actes.

Imaginez.

Voici un chrétien de Rome. Il est d’origine païenne, c’est-à-dire qu’il vient d’un milieu où l’on rend un culte aux nombreux dieux de la cité, et à l’empereur. Ce culte consiste essentiellement en offrandes, soit de viande (on tue des animaux pour les offrir aux idoles), soit de vin (qu’on répand sur les autels). Il a écouté la prédication des premiers chrétiens à Rome et il a rencontré le Christ à travers cette prédication. Pour lui, cette rencontre signifie que toutes les pratiques du culte des idoles peuvent être abandonnées, parce qu’elles n’ont plus aucun sens. Le seul Dieu, c’est le Dieu de Jésus-Christ, et Dieu n’a pas besoin de toutes ces offrandes, de ces sacrifices.

En d’autres termes, Dieu n’a pas besoin qu’on lui achète ce qu’il nous donne déjà gratuitement : son salut. Pour cet homme, le péché ce serait de revenir aux idoles alors qu’il a connu Dieu ; se serait de se soumettre à nouveau à ces idoles, de faire comme si elles comptaient encore pour lui. Pour lui, la foi c’est de remercier Dieu pour la liberté. Une liberté qui libère des faux dieux. Mais aussi une liberté qui libère de tous les esclavages et du péché. La rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ lui ouvre un avenir débarrassé de tout ce qui écrasait sa vie, avant. C’est l’expérience de ce croyant-là, dans la culture qui est la sienne, à l’époque qui est la sienne.
Voici un autre chrétien de Rome. Lui est d’origine juive. Jusqu’à une génération en arrière, il y avait beaucoup de juifs à Rome, mais ils ont été largement expulsés par l’empereur Claude et il n’y a plus qu’une minorité de juifs à Rome. Ce chrétien-là appartient donc à un milieu où vivre la foi du peuple d’Israël signifie trouver des moyens de respecter la loi de Dieu malgré les difficultés.

❝ Comment respecter l’autre dans son désir profond d’accueillir Dieu ?

Les protestants comprennent bien ça : lorsqu’on est minoritaire, on s’attache à son identité, à sa culture, au groupe dont on fait partie, et souvent c’est bien ça qui permet de survivre. Ne pas lâcher la façon dont on vit sa foi, c’est s’enraciner en Dieu. C’est se tourner vers lui, dans les grandes et les petites choses. Or pour un juif à Rome dans ces années-là, une chose pose problème : le respect des lois alimentaires, ces lois prescrites par Dieu au peuple de Moïse. On ne peut pas consommer de viande qui ait été sacrifiée pour le culte des idoles. Mais la communauté juive est trop peu nombreuse pour que les boucheries cacher aient été rouvertes, et acheter de la viande sur le marché est trop risqué, elle risquerait d’être impure (sacrifiée à une idole). Vivre à Rome pour un juif de ces années-là, c’est donc souvent devenir végétarien, pour respecter Dieu et sa loi. Mais cet homme dont je vous parle, lui aussi, a entendu la prédication et il a cru à la bonne nouvelle (l’Évangile) de Jésus-Christ ressuscité. Il a rencontré le Christ, lui aussi, et il a accueilli dans sa vie la promesse que Dieu, en son fils, offre au monde entier. Il est placé devant un dilemme : s’il est toujours juif, il doit toujours se conformer à la loi de Dieu, et les lois alimentaires en font partie. Mais sa foi lui ouvre d’autres horizons. Sa foi lui dicte la confiance dans un homme venu sur terre pour témoigner d’un visage de Dieu que personne, jusqu’à présent, n’avait imaginé. Un Dieu qui aime tant ses créatures qu’il va jusqu’au bout de son amour pour eux. Un Dieu qui désire tant l’amour de ses créatures qu’il ne leur demande rien en échange de sa grâce… C’est l’expérience de ce croyant-là, dans la culture qui est la sienne, à l’époque qui est la sienne.

Deux chrétiens. Deux vies différentes. Deux chemins qui se rejoignent. Deux hommes qui, chacun pour lui-même, doit décider ce que signifie la grâce qui survient dans sa vie. Deux hommes qui se côtoient lorsqu’ils sont réunis pour rendre grâce à Dieu pour cette grâce qui survient. Deux hommes qui ont changé de vie, radicalement, pour accueillir le Christ. Deux hommes qui partagent le repas du Seigneur. Mais justement… c’est une question de nourriture qui les sépare.

Pour le premier, le chrétien d’origine païenne, sa foi le pousse à manger de tout. Puisqu’il n’y a plus d’idole, alors les sacrifices n’ont aucun sens et les viandes sacrifiées aux idoles sont comme toutes les autres viandes. Il mange donc de tout, parce que sa foi le lui dicte.

Pour le second, le chrétien d’origine juive, sa foi le pousse à ne pas manger de viande. C’est ainsi qu’il respecte Dieu, le Dieu d’Israël qui est aussi le Dieu de Jésus-Christ. Il ne mange pas de tout, parce que sa foi le lui dicte.

Comment vivre ensemble ? Comment respecter l’autre dans son désir profond d’accueillir Dieu ?

❝ Dieu nous accueille tels que nous sommes

C’est toute la question, et vous l’entendez bien, nous n’avons jamais fini de nous la poser… Confronté à cette question très réelle, très concrète, Paul écrit donc aux chrétiens de Rome. Et plutôt que de leur donner des ordres, il fait confiance à leur intelligence. Plutôt que de trancher en disant, celui-là a raison et celui-là a tort, il leur rappelle pourquoi ils sont là, pourquoi ils sont ensemble, et en quoi c’est solide.

Il leur rappelle que vivre ensemble, ce n’est pas un but en soi. Ce n’est pas une obligation morale. C’est une liberté donnée. La liberté d’accueillir l’autre, quels que soient ses scrupules religieux… et nous en avons tous. « Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses scrupules. Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli. » Voilà le cœur de l’Evangile, bien plus profond, bien plus important que toutes les considérations morales ! Il ne s’agit pas d’être gentils, d’être tolérants, d’être ouverts ou progressistes ! Il s’agit d’entendre une bonne nouvelle ! Accueillez, nous dit Paul… accueillez l’autre, parce que Dieu l’a accueilli. Il n’y a pas d’autre règle que ça. Ailleurs dans le NT, ça se dit « aime ton prochain comme toi-même ». Mais aime-le vraiment. Accueille-le vraiment. Pas pour être gentil, pour être meilleur que les autres. Mais parce que tu le peux.

Dieu nous accueille tels que nous sommes. Avec nos histoires, nos cultures, nos habitudes. Avec notre façon de vivre notre foi. Avec nos façons de bricoler avec notre foi. Avec notre soif d’Évangile, grande ou petite. Il nous accueille tels que nous sommes. Et il nous appelle tous, pas juste quelques-uns, mais tous, devant son tribunal. J’allais dire : il nous accueille dans son tribunal. Parce que c’est un lieu d’accueil, un lieu où Dieu nous accueille tels que nous sommes, là où nous n’avons pas besoin de nous cacher. C’est un lieu de vérité.

C’est aussi le seul lieu, absolument le seul, où nous ne pouvons pas juger. Dans ce lieux-là nous ne pouvons être des juges ni de nous-mêmes, ni de l’autre. C’est le seul lieu où nous échappons au jugement perpétuel qui nous fait mourir, qui nous écrase… le jugement de nos vies quotidiennes : pas assez vite ! Pas assez grand ! Pas assez productif ! Pas assez ceci, pas assez cela ! parce que nous sommes pour les autres, mais surtout pour nous-mêmes, des juges impitoyables. Heureux, dit Paul, celui qui ne se juge pas lui-même, et qui laisse ce soin à Dieu ! En ce sens, le tribunal de Dieu, c’est le lieu où nous sommes rendus libres. C’est le lieu où nous pouvons rendre compte à Dieu de nous-mêmes. Rendre compte, honnêtement, de tout ce qui fait notre vie, des poids et des blessures, des joies et des élans. C’est le lieu d’une vie renouvelée. Le lieu où la grâce nous est donnée, en abondance. La grâce, on peut aussi appeler ça une force de vie, un cadeau.

D’une certaine façon, c’est parce que ce lieu existe que nous nous accueillons mutuellement. C’est parce que mon prochain est accueilli, comme moi, dans ce lieu-là, que je peux le côtoyer comme un frère, comme une sœur. Alors il devient plus facile d’accueillir celui que je suis toujours tentée de voir comme « celui qui est faible dans la foi ». Qui suis-je pour connaître quelque chose de sa foi ? Seul Dieu entend sa foi. Et moi-même, quand je me sens faiblir, je sais que Dieu m’a donné des frères et des sœurs avec qui partager cette étonnante nouvelle : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné sa vie pour nous sauver de nos dieux de morts, de tout ce qui nous écrase et nous fait mourir. C’est ce qu’on appelle le jugement de Dieu sur nos vies. Nous jugeons à la manière des hommes. Seul Dieu juge à la manière de Dieu.

S’il n’y a que ça à retenir du texte d’aujourd’hui, c’est ça : Ne juge pas à la place de Dieu.

Prière

C’est Dieu seul qui nous dit :
Va leur dire ! Va leur dire que je les attends, que je suis déjà en chemin.
Va leur dire que mon amour les accompagne, à chaque instant de leur vie.
Va leur dire que dans un regard échangé, dans une parole vraie, je suis.
Va leur dire que ma parole est une promesse.
Va leur dire que mon secours leur est acquis, que ma main soutient chacun de leurs pas.
Va leur dire que j’attends que, au creux de ton silence, tu entendes la liberté qui résonne pour toi comme pour ton prochain.
Va leur dire que vous êtes une communauté, parce que vous vivez librement de cette liberté.
Ainsi nous parle, à tous et à chacun, notre Seigneur.
Qu’il nous soit donné, aujourd’hui, demain, toujours, d’entendre cette voix, personnellement et ensemble, en communauté, dans le partage de nos différences, unis par un appel commun.
Amen




Méditation du jeudi : Force-les à entrer !

Méditation du jeudi 14 octobre. Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Pieter Brueghel l’Ancien : « Le Repas de noce » ou « La Noce paysanne » (1567/68) © Wikimedia Commons

Peut-on forcer quelqu’un à écouter ? Peut-on forcer quelqu’un à se convertir ? Un texte du Nouveau Testament, chez l’évangéliste Luc, pourrait le laisser croire. C’est ainsi, en tout cas, que Saint Augustin en a interprété une phrase énigmatique.

« Un de ceux qui étaient allongés à table avec Jésus, l’ayant entendu parler, lui dit : Heureux celui qui mangera du pain dans le Royaume de Dieu ! Jésus lui dit alors : Un homme offrait un grand dîner où il avait invité beaucoup de gens. Il envoya donc son serviteur chercher les invités à l’heure du dîner pour leur dire : Venez, car tout est prêt. Et tous, un par un, comme un seul homme, se mirent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté un champ et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, compte-moi parmi les excusés. Un autre lui dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs et je vais les examiner ; je t’en prie, compte-moi parmi les excusés. Un autre encore lui dit : J’ai épousé une femme et à cause de ça, je ne peux pas venir.

Alors, de retour auprès de son maître, le serviteur lui rapporta tout cela. Le maître de maison se mit alors en colère et dit à son serviteur : Dépêche-toi, va par les places et les rues de la ville et fais entrer les pauvres et les estropiés, les aveugles et les boiteux. Le serviteur lui dit : Maître, ce que tu demandais a été fait, mais il reste de la place. Alors le maître dit au serviteur : Va par les chemins et les venelles et oblige-les à entrer, pour que ma maison soit pleine.

En effet, je vous le dis : aucun de ceux qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner. »
(Luc 14, 15-24)

« Oblige-les à entrer » : une certaine interprétation du texte voit dans ce geste violent de contrainte la justification de la conversion forcée, ou du moins d’une insistance très vive pour être écouté. Pourquoi pas : après tout, c’est une lecture possible. Il fallait remplir la maison, la maison est remplie à la fin, tout le monde est content.

Sauf que… pas tout le monde, justement : les invités au festin sont restés à l’écart et n’ont pas participé à la joie de la fête. Ils ne sont pas heureux. Mais ils ne le savent pas. Il y a une façon de rester à l’écart de la fête, de refuser de participer aux festivités à la table commune, qui est une façon de ne pas vivre, de ne pas vouloir se mêler à l’agitation.

❝ Les portes sont ouvertes, le dîner est prêt

Et donc, il reste de la place. Tant mieux ! Tant mieux s’il reste de la place, parce que ça nous promet, à nous qui sommes invités aussi, des fraternités nouvelles : des fraternités étonnantes, avec ceux qui n’avaient pas encore mis un pied au festin, qui viennent de tous les horizons, chargés d’histoires de vie, d’expériences, de malheurs parfois, de douleur souvent. Ce sont nos frères, nos sœurs, qui arrivent ainsi de partout, des places et des chemins, des sentiers et des jardins. Les portes sont ouvertes, le dîner est prêt.

Il faut juste se souvenir que ce dîner, ce n’est pas nous qui le donnons : c’est Dieu lui-même. Ce n’est pas nous qui avons imprimé et envoyé l’invitation : c’est le Christ lui-même. Si au moins nous sommes présents, affamés de la grâce, si au moins nous sommes accueillants, curieux de rencontrer ceux qui arrivent, alors nous sommes au bénéfice du cadeau de Dieu. Nous sommes « heureux de manger le pain dans le Royaume de Dieu ». Mais ce n’est ni automatique, ni un dû, ni une invitation à recevoir à la légère.

Et surtout : nous n’avons pas reçu comme mission de faire entrer autrui dans notre club privé. Nous avons reçu la mission d’aimer ceux qui sont entrés, invités comme nous, dans une communauté bien plus vaste que nous-mêmes, qui est la famille boiteuse, mais si vivante, des enfants de Dieu.

Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Seigneur Jésus-Christ,
J’ai souvent été impatient.

Je voulais tout abandonner, je voulais céder à la souffrance.
Je voulais choisir le chemin le plus facile : le désespoir.
Toi, tu n’as jamais perdu patience.
Tu as supporté toute une vie et tu as souffert
Pour me sauver aussi.

Je t’apporte ma peine : met en moi ta joie.
Je t’apporte ma solitude : mets en moi ta présence.
Je t’apporte mes conflits : mets en moi ta paix.
Je t’apporte mes échecs : fais germer en moi ton avenir.

Amen

Sören Kierkegaard




Méditation du jeudi : Vivants d’une autre vie

Méditation du jeudi 7 octobre : nous rejoignons Marie Madeleine, Marie mère de Jacques et Salomé devant le tombeau vide. Que nous apprend cette absence du Christ ressuscité ?

Jan et Hubert van Eyck, Les trois Marie devant le tombeau vide © Wikimedia Commons

« Après la fin du sabbat, Marie Madeleine, Marie mère de Jacques, et Salomé achètent des aromates pour embaumer le corps de Jésus. Tôt le matin, en ce premier jour de la semaine, au lever du soleil, elles viennent au tombeau. Elles discutent et se disent : Qui roulera la pierre pour nous, de devant l’entrée du tombeau ? Alors, levant les yeux, elles constatent que la pierre a déjà été roulée, pourtant elle était très grande. Elles entrent dans le tombeau et voient un jeune homme, assis à droite, vêtu d’un vêtement blanc. Elles sont saisies de stupeur. Il leur dit : N’ayez pas peur. Vous cherchez Jésus, celui qui vient de Nazareth, le crucifié. Mais il n’est pas là, il s’est réveillé. Regardez, voici où il avait été déposé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. Elles sortent en courant du tombeau, terrifiées et stupéfaites, et ne disent rien à personne, parce qu’elles ont peur. » (Marc 16,1-8)

Nous sommes convoqués par un Christ absent. La pierre a été roulée et cette nouvelle incroyable est parvenue jusqu’à nous : il n’est plus là. Il vous attend. Ce serait tellement plus simple de se recroqueviller sur l’absence, et pourtant ce n’est pas ce qui nous est confié. Il ne veut pas de nous attroupés autour du tombeau vide, il nous veut sur les routes. Il nous veut en chemin. Il nous veut prenant des décisions.

On appelle ça l’espérance… Or, chose curieuse, pas une seule fois, dans aucun des quatre évangiles, Jésus ne prononce le mot « espérance », pas une seule fois il ne nous dit d’espérer.

Pour quelle raison ? Je risquerai cette idée : il ne s’agit pas d’espérer, parce que notre espérance s’est déjà réalisée. Avec Jésus, le Royaume de Dieu s’est déjà rendu proche. L’espérance, ce n’est pas un devoir, une obligation morale, un but à atteindre. Il s’agit plutôt de se laisser travailler par quelque chose qui s’appelle l’espérance… et qui nous vient d’ailleurs, qui nous est donnée. En un mot, l’espérance est ce qui vient nous ressusciter. Il serait absurde que Jésus nous ordonne « ressuscitez-vous ! » : il est évident que personne ne peut « se » ressusciter. Il est tout aussi absurde, au fond, de penser que nous pourrions, par nous-mêmes, espérer…

❝ Le cadeau partagé de l’espérance

L’espérance reste et restera un combat mené pour nous, un cadeau, un travail de la grâce en nous, contre tout ce qui nous dit « à quoi bon ? » Le monde tel qu’il est, toujours sur le point de finir, et nos vies telles qu’elles sont, toujours encombrées de peurs et d’angoisses plus ou moins avouées, nous disent en permanence : « à quoi bon ? » Et c’est pourtant bien dans ce monde-là, dans nos vies telles qu’elles sont, que le Seigneur ressuscité nous envoie. Malgré ce « à quoi bon », une espérance nous est donnée.

Il s’agit d’être vivants, vivants d’une autre vie. Une autre vie que celle proposée par la logique du monde tel qu’il est. Dans la logique du monde qui est le nôtre, pour se sentir vivant, il faut consommer, il faut profiter, il faut avoir, voire se gaver, de tout, de nourriture, de possessions, de connaissances, et surtout d’expériences, et d’oripeaux multiples qui font que nous nous sentons être quelque chose. Le mot d’ordre c’est « profiter ». Profiter de la vie tant qu’elle dure, pour oublier peut-être qu’elle ne durera pas. Ce n’est pas la logique du Royaume de Dieu.

Être vivant, dans le Royaume de Dieu, c’est laisser se creuser en soi un espace pour qu’advienne autre chose. Ce creux, cette béance, ne relève pas de notre contrôle ni même de notre volonté. « Vivant » signifie ouvert, disponible. « Vivant » désigne cette part de nous où niche ce qui n’est pas là, et qui pourtant nous fait vivre… C’est ça, la résurrection. Ce n’est rien d’autre qu’une vie nouvelle qui vient se nicher en nous. Ça ne relève pas de la volonté. Ça relève d’un cadeau.

Nous sommes appelés à vivre, ressuscités comme le Christ. Vivants d’une véritable vie… Il est passé pour nous à travers la mort, et il nous attend de l’autre côté, et voilà comment on vit de l’autre côté, et voilà comment nous pouvons nous aussi vivre, dès maintenant, déjà citoyens de cet autre monde où il nous attend : en aimant Dieu, en aimant notre prochain, en étant ressuscités par un autre que nous.

Partager cette nouvelle-là ne consistera pas à imposer aux autres des manières de faire (elles sont forcément toujours relatives), mais à offrir une fraternité rendue possible, non par des affinités ou des points communs, mais par le cadeau partagé de l’espérance.




Méditation du jeudi : Ton prochain comme toi-même

Méditation du jeudi 30 septembre. Nous prions cette semaine avec notre envoyée en Égypte.

Rembrandt, Le bon Samaritain © Wikimedia Commons

« Le commandement le plus important, c’est : « Toi dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ton intelligence. » C’est le plus important et le premier des commandements. Et voici le deuxième commandement, qui est aussi important que le premier : « Tu dois aimer ton prochain comme toi-même. » Toute la loi de Moïse et tout l’enseignement des prophètes dépendent de ces deux commandements. » (Mt 22,37-40)

Ça veut dire quoi, « comme toi-même » ?

Pour peu que celui ou celle qui entend ça ne s’aime pas beaucoup, alors ce n’est pas exactement un encouragement à aimer les autres… Qu’est-ce que ça veut dire ? Aimer l’autre avec la même intensité qu’on s’aime soi-même ? Aimer l’autre comme on voudrait s’aimer soi-même ? Aimer l’autre sans trop y penser, parce que pour être honnête, la plupart du temps, on ne s’interroge pas tellement pour se demander si on s’aime. Dans le meilleur des cas, on se supporte, parfois on s’ignore. Ce n’est que dans les temps de grande crise que la question se pose : « comment est-ce que je m’aime ? », quels sentiments ai-je envers moi-même ?

On oscille entre la peur de s’aimer trop, et la crainte de s’ignorer complètement. Et puis il y a Pascal (Blaise), qui disait : « le moi est haïssable ». Mais en fait, la plupart du temps, on oublie la question.

Si je la pose aujourd’hui en méditant avec vous, c’est qu’elle reste importante. Aimer l’autre comme on s’aime soi-même… Si on pense en termes d’objets, c’est assez effrayant : on pourrait dire tout aussi bien « aimer le concombre comme on aime la betterave », ça marche aussi. Ou aimer la mousse au chocolat comme le tiramisu, le foot comme le rugby… Aimer quelque chose comme on aime autre chose. Soi-même, l’autre, on peut très bien les considérer comme des objets, et ça règle la question : ce truc qu’on appelle l’autre, il faut l’aimer autant que ce truc qu’on appelle soi…

Sauf que, bien sûr, nous ne sommes pas des trucs. Ni l’un, ni l’autre.

❝ Un amour qui nous a permis de survivre, puis de vivre.

Non, nous sommes des humains, c’est-à-dire des êtres de relation. Comment pouvons-nous savoir que nous pouvons nous aimer, que c’est seulement possible ? Parce que nous avons été aimés. Parce que quelqu’un d’autre nous a déclarés aimables, dignes d’amour, d’attention, de soin. Parce qu’au seul de notre vie, quelqu’un, des gens, nous ont témoigné de cet amour, avant même que nous puissions nous en montrer dignes. Un amour inconditionnel. Un amour qui nous a permis de survivre, puis de vivre. Un amour qui nous a déclaré que nous n’étions pas des trucs, ni des betteraves, ni des tiramisus, mais des êtres humains accueillis et déjà aimés, avant même que nous ayons commencé à avoir la moindre capacité à vivre par nous-mêmes. C’est ce qui a soutenu notre vie. Un amour venu de quelqu’un d’autre que de nous-mêmes.

Bien sûr, ça ne va pas de soi. Il y a des accidents de parcours, des relations ardues et parfois douloureuses. Il y a des traumatismes et des violences, ça arrive et c’est toujours un drame.

Mais c’est cet amour premier, celui des adultes qui se sont souciés de nous, qui nous a permis de découvrir qu’il y avait des choses en nous que ces proches n’aimaient pas, et qu’ils nous encourageaient à ne pas faire grandir en nous. Nous avons découvert que tout n’était pas aimable en nous. Sans que l’amour premier ne soit retiré. Alors nous avons découvert que nous pouvions nous aimer nous-mêmes, même si certaines choses en nous n’étaient franchement pas dignes d’amour. Si le chemin n’a pas été trop dur, nous avons fini par nous aimer nous-mêmes, inconditionnellement pour l’ensemble de notre être, mais avec des réserves sur les détails. C’est ce qui rend possible d’aimer notre vie, sans nous faire d’illusions sur nous-mêmes.

Voilà ce que ça veut dire, aimer l’autre comme soi-même. Sans illusions, ni sur soi ni sur l’autre. Il y a en soi comme en l’autre des zones d’ombre, des poids à porter, des maladresses et même du mal. Et pourtant, fondamentalement, l’amour reçu ne sera jamais retiré et c’est ce qui fait que je peux me sentir aimé, m’aimer moi-même, et enfin aimer l’autre.

Il paraît qu’un empereur du Saint-Empire, au 13e siècle, Frédéric II, le petit-fils de Barberousse, avait décidé de faire une expérience pour savoir quelle était la langue que parlaient les anges. Il avait imaginé que les petits enfants parleraient la langue des anges si on ne leur apprenait aucune langue humaine. Alors il a fait installer une maison pour tout un groupe de bébés nouveau-nés, avec des nourrices pour s’occuper d’eux et tout le confort matériel possible, mais en interdisant formellement aux adultes de leur adresser la parole. Il espérait avoir la réponse à sa question quand ils seraient en âge de parler. Le problème, c’est qu’aucun de ces enfants n’a vécu jusque-là. Ils sont tous morts en quelques mois, sans exception. Un être humain qui ne reçoit pas l’assurance, dans sa toute petite enfance, qu’il est un être de relation, engagé dans le langage avec un autre qui le précède et qui le reconnaît pour lui-même, comme être humain unique, cet être humain meurt.

❝ C’est l’autre nom de la grâce…

Nous ici aujourd’hui, nous arrivons plus ou moins cabossés par la vie. Pourtant, d’une certaine façon, si nous sommes en vie, si nous sommes ici ensemble ce matin, c’est parce qu’un amour premier, passé par des gestes et des paroles humaines, a permis que nous soyons en vie : un amour premier a soutenu notre vie suffisamment pour nous donner la solidité nécessaire pour la suite du chemin. Même si c’est parfois encore difficile. Tous, nous avons reçu l’assurance d’être en relation de langage avec d’autres, et surtout avec un Autre. Dieu nous assure que chacun de nous est digne d’amour, et cette assurance ne nous sera jamais retirée.

C’est cela – et rien d’autre – qui nous permet de nous tourner vers les autres, pour les aimer aussi. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », ça veut dire : avec le même amour que Dieu te porte, et qu’il porte à l’autre. C’est l’autre nom de la grâce… S’aimer, aimer l’autre avec l’amour que Dieu nous porte, c’est ça l’amour chrétien.

Et puis il y a encore une chose : quand la Bible, encore et encore, nous dit d’aimer l’autre comme soi-même, elle nous dit une chose très importante. Elle nous dit qu’il ne s’agit pas de rendre à Dieu l’amour qu’il nous porte, comme si on pouvait ainsi régler une dette d’amour, comme si c’était donnant-donnant. Dieu n’exige pas le remboursement d’une dette d’amour. Il nous demande de reverser à d’autres ce qu’il nous a donné. C’est un amour qu’il ne faut pas rendre, mais accepter comme un cadeau pour soi, et rendre comme un cadeau à d’autres que nous-mêmes. Voilà pourquoi c’est vraiment une grâce : ce n’est pas un fardeau, mais un cadeau confié pour que la vie soit possible, cette autre vie, toujours à recevoir, et qui nous fait vivre, ici et maintenant, comme si nous étions déjà dans le Royaume de Dieu.




Méditation du jeudi : Celui qui dialoguait tout seul

Méditation du jeudi 23 septembre 2021. Nous prions cette semaine avec notre envoyée au Liban, Soledad André (voir ses témoignages ici et ici).

Rembrandt, La parabole de l’homme riche © Wikimedia Commons

Jésus vient de finir un enseignement. Ses derniers mots résonnent comme une consolation et un encouragement immense : même si vous êtes traînés devant les autorités pour votre foi, « l’Esprit saint vous enseignera au moment même ce qu’il faudra dire » (Lc 12,12). C’est dire que la parole est donnée à ceux qui croient et qu’ils peuvent faire confiance à cette parole donnée pour vivre joyeusement.

Les quelques versets qui viennent vont venir bousculer ce sentiment de tranquille assurance. La parole est donnée ; encore faut-il la prendre.

Quelqu’un dans la foule lui dit : Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. Jésus lui répondit : Qui a fait de moi votre juge ou votre arbitre ? Puis il leur dit : Veillez à vous garder de toute avidité ; car même dans l’abondance, la vie d’un homme ne dépend pas de ses biens.

Il leur dit une parabole : La terre d’un homme riche avait beaucoup rapporté. Il raisonnait en lui-même en disant : Que vais-je faire ? car je n’ai pas assez de place pour recueillir mes récoltes. Voici, dit-il, ce que je vais faire : je vais démolir mes granges, j’en construirai de plus grandes, j’y recueillerai tout mon blé et mes biens, et alors je pourrai me dire : « Tu as beaucoup de biens en réserve, pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et fais la fête. » Mais Dieu lui dit : Homme déraisonnable, cette nuit même ta vie te sera redemandée ! Et ce que tu as préparé, à qui cela ira-t-il ? Ainsi en est-il de celui qui amasse des trésors pour lui-même et qui n’est pas riche pour Dieu. (Luc 12,13-21)

 

Deux petites scènes dans ce texte : dans la première, un homme explique qu’il ne parle plus à son frère à cause d’une histoire d’héritage, dans la deuxième, une parabole, un homme se parle à lui-même parce qu’il est trop riche.

Dans la première scène, c’est comme si Jésus disait : « Vous n’arrivez pas à vous parler, et vous voulez que je m’en mêle et que je parle à votre place ? » Dans la deuxième scène, c’est Dieu lui-même qui est mis en scène, disant à cet homme que c’est fini, sa vie touche à sa fin, et qu’il est passé à côté de tous les dialogues parce qu’il discutait tout seul avec lui-même.

Dans la première scène, entre ces deux personnes qui ne se parlent pas, qu’y a-t-il ? Des biens. De la richesse. De l’argent. Des possessions. De quoi se faire un nom, une belle vie confortable. Mais si l’un des deux possède tout ça, alors l’autre n’a rien. Si l’un des deux devient quelque chose, l’autre devient rien. Et l’abîme entre le quelque chose et le rien est si profond qu’aucune parole ne peut le traverser. Le gouffre qui nous sépare des autres quand nous avons le sentiment d’être quelqu’un et que l’autre n’est rien est impossible à surmonter. En d’autres termes, le dialogue est impossible. Ce n’est pas la richesse en soi qui est à craindre, mais plutôt l’attitude qu’elle nous impose, la barrière qu’elle élève entre nous et les autres.

Nous sommes bien souvent muets face à nos frères et sœurs en humanité. Nous parlons d’eux, mais pas avec eux. Je pense tout particulièrement à ceux qui prétendent connaître nos frères et sœurs musulmans sous prétexte qu’ils ont lu le Coran et qu’ils se disent choqués de ce qu’ils y ont trouvé. Mais ça, c’est vouloir se rendre maître de la richesse de l’autre pour creuser entre lui et nous un abîme d’obscurité : depuis quand connaît-on quelqu’un parce qu’on a lu quelque chose ? Connaître quelqu’un, c’est être en dialogue. C’est se laisser toucher par son humanité, sa faiblesse et ses joies. Nous vivons dans un monde où il est facile de croire tout savoir sur l’autre sans jamais lui avoir parlé, en se contentant la plupart du temps de lui adresser des injonctions diverses et variées – paroles d’une rare violence où « l’autre » est condamné sans appel et sans dialogue.

❝ La fraternité consiste à se donner mutuellement ce que nous ne possédons pas : la parole.

Je crois que Jésus, avec la parabole de l’homme trop riche, nous dit que le refus du dialogue, c’est aussi le refus de Dieu. Cet homme est incapable d’entrer en dialogue avec Dieu, parce qu’il ne voit même pas qu’il pourrait en avoir besoin. Et c’est Dieu qui vient l’interpeller, lui expliquer, sèchement, sans fioriture, qu’il passe à côté de sa vie, parce qu’il la passe seul, persuadé qu’il n’a besoin de personne. À la fin de cette histoire, aura-t-il entendu ? Aura-il renoué le dialogue avec Dieu et avec ses frères et sœurs en humanité ? Personne ne peut le dire. Celui qui nous raconte la parabole ne nous le dit pas. Façon de nous interpeller aussi sèchement que Dieu le fait avec cet homme : et vous, où en êtes-vous ? Est-ce que votre vie est si pleine que rien ni personne n’y a plus d’importance ?

Dieu ne mendie que notre confiance, le petit pas de confiance nécessaire pour entrer en dialogue avec lui. Sans rien cacher de nos failles et nos faiblesses, sans craindre qu’il en profite pour abuser de nous. Et désormais accompagnés par ce Dieu qui n’a pas craint lui-même de se montrer faible et vaincu, mort de n’avoir pas pu convaincre par la parole ceux qui le haïssaient. Sans jamais abandonner le dialogue avec nous, même quand nous, nous lâchons prise. Ne mettant, au fond, sa propre confiance, sa propre foi, que dans cet échange de paroles, ce lien qui se crée. Il nous est simplement demandé de répondre à Dieu par la même confiance qu’il nous accorde…

Et ça n’est pas facile ! Parce que dialoguer, se lier de confiance avec quelqu’un, c’est prendre des risques. C’est frustrant, c’est éprouvant. Et c’est aussi incroyablement joyeux, ça ouvre des portes dans notre cœur et dans notre âme, des portes qui ne s’ouvriraient pas toutes seules. C’est ce que nous vivons en Église : que vous soyez là depuis longtemps ou que vous veniez de franchir la porte et choisissiez de rester, vous serez forcément frustrés, peut-être agacés ou en colère à un moment ou à un autre… mais accueillis et accueillants les uns envers les autres, et joyeux de l’être et d’ouvrir des portes les uns pour les autres. La fraternité n’est pas théorique. La fraternité consiste à se donner mutuellement ce que nous ne possédons pas : la parole. Se donner la parole, entendre la parole de l’autre, savoir que la sienne est écoutée, c’est tout l’enjeu de la fraternité. Et c’est aussi le trésor qui nous lie à Dieu. Jésus écoutait toujours… et répondait à côté, ouvrant de nouvelles portes, de nouvelles perspectives.

❝ Qu’il nous soit donné de ne pas dialoguer tout seuls !

En réalité, l’ensemble de ce texte est basé sur un jeu de mots. Dans la traduction française que nous lisons souvent, le texte dit : « Et il se demandait : que vais-je faire, car je n’ai pas où rassembler ma récolte. » Sauf qu’évidemment toute traduction étant une trahison, on passe à côté de ce que le texte dit vraiment. Le verbe employé et traduit par « se demander », dialogizomai, a deux sens possibles. Il peut signifier soit « calculer en soi-même et avec précision » soit raisonner, discuter avec quelqu’un d’autre. Apparemment, ce n’est pas le point fort de cet homme-là… Il est incapable d’échanger, de discuter, de raisonner avec quelqu’un d’autre : il est d’accord avec lui-même (il calcule en lui-même) et il n’y a de place pour rien d’autre dans son monde (il ne peut pas discuter avec d’autres).

Deux significations, deux réalités opposées, un choix à faire. Voilà qui ne peut pas nous laisser indifférents. Ni comme citoyens, ni, bien sûr, comme croyants. Croire, c’est entrer en dialogue avec Dieu, et se mettre au risque de ce que ce chemin révélera, de Dieu et de nous-mêmes, liés par cette marche commune. C’est aussi entrer en dialogue avec d’autres. Y compris, et Jésus ajoute toujours, surtout, avec ceux qui ne seraient pas nos partenaires de choix pour un dialogue, ceux qui n’ont pas l’air légitimes, ceux qui n’ont pas l’air dans les clous, comme lui l’était pour ses contemporains, et c’est ce qui l’a conduit sur la croix sous les quolibets des bien-pensants, en toute bonne conscience… Risque à prendre, enjeu de toute fraternité. Choix éthique qu’il nous est possible de refuser. Mais qu’il nous est aussi donné d’accepter…

Qu’il nous soit donné de ne pas dialoguer tout seuls, mais de prendre conscience de la confiance que Dieu nous accorde, pour entrer dans le grand dialogue de son Église, vivante et fraternelle !