Méditation du jeudi : Toi, de quel droit tu juges ton frère ?

Méditation du jeudi 21 octobre. Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Diego Vélasquez : « Christ dans la maison de Marthe et Marie » (1618) – National Gallery de Londres © Wikimedia Commons

Dans le monde gréco-romain, il y avait beaucoup de gens de cultures différentes : des romains, des juifs ; des barbares (tous les autres). Les relations entre les religions n’étaient pas simples : dans les années 40 de notre ère par exemple, les juifs ont été expulsés de la ville de Rome par l’empereur Claude qui voulait installer plus solidement les rites romains : plus de lieu de culte juif, plus non plus de boucheries spécialisées dans les règles alimentaires juives (kashrout). Il reste le marché, mais sur le marché on vend surtout de la viande qui a été sacrifiée aux idoles dans la religion romaine, mais cela ne respecte pas les règles alimentaires juives. Donc, les juifs qui restent ou qui reviennent à Rome ne peuvent plus manger de viande et deviennent végétariens.

Les nouvelles communautés chrétiennes sont composées de juifs, beaucoup, mais aussi de païens : la prédication de Jésus, puis de Paul, a ouvert le salut donné par Dieu à tous les peuples. Lorsque l’apôtre Paul écrit à la jeune Église de Rome entre 55 et 60 de notre ère, il répond à une question à propos des différences culturelles dans la communauté.

« Vous aurez l’impression que certains ont une foi moins intense que la vôtre ; montrez-vous accueillants pour eux, ne vous mêlez pas de juger la façon dont ils réfléchissent à leur foi.
Il y en a dont la foi les pousse à manger de tout ; il y en a, des plus faibles, dont la foi les pousse à ne manger que des légumes. C’est tentant, pour celui qui mange de tout, de mépriser celui qui ne mange que des légumes ; et c’est tentant, pour celui qui ne mange que des légumes, de juger celui qui mange de tout ! Ne faites pas ça. En effet, Dieu l’a accueilli, lui aussi.
Imaginez un esclave qui n’est pas à vous et qui trébuche, de quel droit allez-vous le juger ? Il n’est pas à vous : c’est l’affaire de son maître, s’il trébuche ou s’il reste debout ; vous, ça ne vous concerne pas. Voyez-vous, si le maître c’est Dieu, il fera en sorte que cet homme reste debout. »

« Alors, toi, de quel droit tu juges ton frère ? Ou bien toi, de quel droit tu méprises ton frère ? Ce n’est pas seulement les autres qui vont comparaître devant le tribunal de Dieu, c’est nous tous.
Dans les Écritures, on peut lire ceci : Le Seigneur dit : Aussi vrai que je suis vivant, tout genou fléchira devant moi, et toute langue reconnaîtra que je suis Dieu.
Ainsi donc, chacun rendra des comptes à Dieu pour lui-même. »

(Rm 14,1-4 et 10-12)

Méditation

Qui a raison : ceux qui mangent de tout, ou ceux qui restent végétariens ? Paul répond à la question en disant qu’au fond, la question n’est pas là, mais que cette dispute révèle que la communion de la communauté, le sentiment d’appartenance, la fraternité, sont en danger. Et ça, ça pose vraiment problème.

La foi, ça n’est pas une histoire privée. Ça nous fait agir, et du coup, ça risque de nous faire faire du mal, même sans le savoir, aux autres. Alors, nous dit Paul, c’est important de réfléchir à ce qu’on fait, aux motivations qui se cachent derrière nos actes.

Imaginez.

Voici un chrétien de Rome. Il est d’origine païenne, c’est-à-dire qu’il vient d’un milieu où l’on rend un culte aux nombreux dieux de la cité, et à l’empereur. Ce culte consiste essentiellement en offrandes, soit de viande (on tue des animaux pour les offrir aux idoles), soit de vin (qu’on répand sur les autels). Il a écouté la prédication des premiers chrétiens à Rome et il a rencontré le Christ à travers cette prédication. Pour lui, cette rencontre signifie que toutes les pratiques du culte des idoles peuvent être abandonnées, parce qu’elles n’ont plus aucun sens. Le seul Dieu, c’est le Dieu de Jésus-Christ, et Dieu n’a pas besoin de toutes ces offrandes, de ces sacrifices.

En d’autres termes, Dieu n’a pas besoin qu’on lui achète ce qu’il nous donne déjà gratuitement : son salut. Pour cet homme, le péché ce serait de revenir aux idoles alors qu’il a connu Dieu ; se serait de se soumettre à nouveau à ces idoles, de faire comme si elles comptaient encore pour lui. Pour lui, la foi c’est de remercier Dieu pour la liberté. Une liberté qui libère des faux dieux. Mais aussi une liberté qui libère de tous les esclavages et du péché. La rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ lui ouvre un avenir débarrassé de tout ce qui écrasait sa vie, avant. C’est l’expérience de ce croyant-là, dans la culture qui est la sienne, à l’époque qui est la sienne.
Voici un autre chrétien de Rome. Lui est d’origine juive. Jusqu’à une génération en arrière, il y avait beaucoup de juifs à Rome, mais ils ont été largement expulsés par l’empereur Claude et il n’y a plus qu’une minorité de juifs à Rome. Ce chrétien-là appartient donc à un milieu où vivre la foi du peuple d’Israël signifie trouver des moyens de respecter la loi de Dieu malgré les difficultés.

❝ Comment respecter l’autre dans son désir profond d’accueillir Dieu ?

Les protestants comprennent bien ça : lorsqu’on est minoritaire, on s’attache à son identité, à sa culture, au groupe dont on fait partie, et souvent c’est bien ça qui permet de survivre. Ne pas lâcher la façon dont on vit sa foi, c’est s’enraciner en Dieu. C’est se tourner vers lui, dans les grandes et les petites choses. Or pour un juif à Rome dans ces années-là, une chose pose problème : le respect des lois alimentaires, ces lois prescrites par Dieu au peuple de Moïse. On ne peut pas consommer de viande qui ait été sacrifiée pour le culte des idoles. Mais la communauté juive est trop peu nombreuse pour que les boucheries cacher aient été rouvertes, et acheter de la viande sur le marché est trop risqué, elle risquerait d’être impure (sacrifiée à une idole). Vivre à Rome pour un juif de ces années-là, c’est donc souvent devenir végétarien, pour respecter Dieu et sa loi. Mais cet homme dont je vous parle, lui aussi, a entendu la prédication et il a cru à la bonne nouvelle (l’Évangile) de Jésus-Christ ressuscité. Il a rencontré le Christ, lui aussi, et il a accueilli dans sa vie la promesse que Dieu, en son fils, offre au monde entier. Il est placé devant un dilemme : s’il est toujours juif, il doit toujours se conformer à la loi de Dieu, et les lois alimentaires en font partie. Mais sa foi lui ouvre d’autres horizons. Sa foi lui dicte la confiance dans un homme venu sur terre pour témoigner d’un visage de Dieu que personne, jusqu’à présent, n’avait imaginé. Un Dieu qui aime tant ses créatures qu’il va jusqu’au bout de son amour pour eux. Un Dieu qui désire tant l’amour de ses créatures qu’il ne leur demande rien en échange de sa grâce… C’est l’expérience de ce croyant-là, dans la culture qui est la sienne, à l’époque qui est la sienne.

Deux chrétiens. Deux vies différentes. Deux chemins qui se rejoignent. Deux hommes qui, chacun pour lui-même, doit décider ce que signifie la grâce qui survient dans sa vie. Deux hommes qui se côtoient lorsqu’ils sont réunis pour rendre grâce à Dieu pour cette grâce qui survient. Deux hommes qui ont changé de vie, radicalement, pour accueillir le Christ. Deux hommes qui partagent le repas du Seigneur. Mais justement… c’est une question de nourriture qui les sépare.

Pour le premier, le chrétien d’origine païenne, sa foi le pousse à manger de tout. Puisqu’il n’y a plus d’idole, alors les sacrifices n’ont aucun sens et les viandes sacrifiées aux idoles sont comme toutes les autres viandes. Il mange donc de tout, parce que sa foi le lui dicte.

Pour le second, le chrétien d’origine juive, sa foi le pousse à ne pas manger de viande. C’est ainsi qu’il respecte Dieu, le Dieu d’Israël qui est aussi le Dieu de Jésus-Christ. Il ne mange pas de tout, parce que sa foi le lui dicte.

Comment vivre ensemble ? Comment respecter l’autre dans son désir profond d’accueillir Dieu ?

❝ Dieu nous accueille tels que nous sommes

C’est toute la question, et vous l’entendez bien, nous n’avons jamais fini de nous la poser… Confronté à cette question très réelle, très concrète, Paul écrit donc aux chrétiens de Rome. Et plutôt que de leur donner des ordres, il fait confiance à leur intelligence. Plutôt que de trancher en disant, celui-là a raison et celui-là a tort, il leur rappelle pourquoi ils sont là, pourquoi ils sont ensemble, et en quoi c’est solide.

Il leur rappelle que vivre ensemble, ce n’est pas un but en soi. Ce n’est pas une obligation morale. C’est une liberté donnée. La liberté d’accueillir l’autre, quels que soient ses scrupules religieux… et nous en avons tous. « Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses scrupules. Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli. » Voilà le cœur de l’Evangile, bien plus profond, bien plus important que toutes les considérations morales ! Il ne s’agit pas d’être gentils, d’être tolérants, d’être ouverts ou progressistes ! Il s’agit d’entendre une bonne nouvelle ! Accueillez, nous dit Paul… accueillez l’autre, parce que Dieu l’a accueilli. Il n’y a pas d’autre règle que ça. Ailleurs dans le NT, ça se dit « aime ton prochain comme toi-même ». Mais aime-le vraiment. Accueille-le vraiment. Pas pour être gentil, pour être meilleur que les autres. Mais parce que tu le peux.

Dieu nous accueille tels que nous sommes. Avec nos histoires, nos cultures, nos habitudes. Avec notre façon de vivre notre foi. Avec nos façons de bricoler avec notre foi. Avec notre soif d’Évangile, grande ou petite. Il nous accueille tels que nous sommes. Et il nous appelle tous, pas juste quelques-uns, mais tous, devant son tribunal. J’allais dire : il nous accueille dans son tribunal. Parce que c’est un lieu d’accueil, un lieu où Dieu nous accueille tels que nous sommes, là où nous n’avons pas besoin de nous cacher. C’est un lieu de vérité.

C’est aussi le seul lieu, absolument le seul, où nous ne pouvons pas juger. Dans ce lieux-là nous ne pouvons être des juges ni de nous-mêmes, ni de l’autre. C’est le seul lieu où nous échappons au jugement perpétuel qui nous fait mourir, qui nous écrase… le jugement de nos vies quotidiennes : pas assez vite ! Pas assez grand ! Pas assez productif ! Pas assez ceci, pas assez cela ! parce que nous sommes pour les autres, mais surtout pour nous-mêmes, des juges impitoyables. Heureux, dit Paul, celui qui ne se juge pas lui-même, et qui laisse ce soin à Dieu ! En ce sens, le tribunal de Dieu, c’est le lieu où nous sommes rendus libres. C’est le lieu où nous pouvons rendre compte à Dieu de nous-mêmes. Rendre compte, honnêtement, de tout ce qui fait notre vie, des poids et des blessures, des joies et des élans. C’est le lieu d’une vie renouvelée. Le lieu où la grâce nous est donnée, en abondance. La grâce, on peut aussi appeler ça une force de vie, un cadeau.

D’une certaine façon, c’est parce que ce lieu existe que nous nous accueillons mutuellement. C’est parce que mon prochain est accueilli, comme moi, dans ce lieu-là, que je peux le côtoyer comme un frère, comme une sœur. Alors il devient plus facile d’accueillir celui que je suis toujours tentée de voir comme « celui qui est faible dans la foi ». Qui suis-je pour connaître quelque chose de sa foi ? Seul Dieu entend sa foi. Et moi-même, quand je me sens faiblir, je sais que Dieu m’a donné des frères et des sœurs avec qui partager cette étonnante nouvelle : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné sa vie pour nous sauver de nos dieux de morts, de tout ce qui nous écrase et nous fait mourir. C’est ce qu’on appelle le jugement de Dieu sur nos vies. Nous jugeons à la manière des hommes. Seul Dieu juge à la manière de Dieu.

S’il n’y a que ça à retenir du texte d’aujourd’hui, c’est ça : Ne juge pas à la place de Dieu.

Prière

C’est Dieu seul qui nous dit :
Va leur dire ! Va leur dire que je les attends, que je suis déjà en chemin.
Va leur dire que mon amour les accompagne, à chaque instant de leur vie.
Va leur dire que dans un regard échangé, dans une parole vraie, je suis.
Va leur dire que ma parole est une promesse.
Va leur dire que mon secours leur est acquis, que ma main soutient chacun de leurs pas.
Va leur dire que j’attends que, au creux de ton silence, tu entendes la liberté qui résonne pour toi comme pour ton prochain.
Va leur dire que vous êtes une communauté, parce que vous vivez librement de cette liberté.
Ainsi nous parle, à tous et à chacun, notre Seigneur.
Qu’il nous soit donné, aujourd’hui, demain, toujours, d’entendre cette voix, personnellement et ensemble, en communauté, dans le partage de nos différences, unis par un appel commun.
Amen




Méditation du jeudi : Force-les à entrer !

Méditation du jeudi 14 octobre. Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Pieter Brueghel l’Ancien : « Le Repas de noce » ou « La Noce paysanne » (1567/68) © Wikimedia Commons

Peut-on forcer quelqu’un à écouter ? Peut-on forcer quelqu’un à se convertir ? Un texte du Nouveau Testament, chez l’évangéliste Luc, pourrait le laisser croire. C’est ainsi, en tout cas, que Saint Augustin en a interprété une phrase énigmatique.

« Un de ceux qui étaient allongés à table avec Jésus, l’ayant entendu parler, lui dit : Heureux celui qui mangera du pain dans le Royaume de Dieu ! Jésus lui dit alors : Un homme offrait un grand dîner où il avait invité beaucoup de gens. Il envoya donc son serviteur chercher les invités à l’heure du dîner pour leur dire : Venez, car tout est prêt. Et tous, un par un, comme un seul homme, se mirent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté un champ et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, compte-moi parmi les excusés. Un autre lui dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs et je vais les examiner ; je t’en prie, compte-moi parmi les excusés. Un autre encore lui dit : J’ai épousé une femme et à cause de ça, je ne peux pas venir.

Alors, de retour auprès de son maître, le serviteur lui rapporta tout cela. Le maître de maison se mit alors en colère et dit à son serviteur : Dépêche-toi, va par les places et les rues de la ville et fais entrer les pauvres et les estropiés, les aveugles et les boiteux. Le serviteur lui dit : Maître, ce que tu demandais a été fait, mais il reste de la place. Alors le maître dit au serviteur : Va par les chemins et les venelles et oblige-les à entrer, pour que ma maison soit pleine.

En effet, je vous le dis : aucun de ceux qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner. »
(Luc 14, 15-24)

« Oblige-les à entrer » : une certaine interprétation du texte voit dans ce geste violent de contrainte la justification de la conversion forcée, ou du moins d’une insistance très vive pour être écouté. Pourquoi pas : après tout, c’est une lecture possible. Il fallait remplir la maison, la maison est remplie à la fin, tout le monde est content.

Sauf que… pas tout le monde, justement : les invités au festin sont restés à l’écart et n’ont pas participé à la joie de la fête. Ils ne sont pas heureux. Mais ils ne le savent pas. Il y a une façon de rester à l’écart de la fête, de refuser de participer aux festivités à la table commune, qui est une façon de ne pas vivre, de ne pas vouloir se mêler à l’agitation.

❝ Les portes sont ouvertes, le dîner est prêt

Et donc, il reste de la place. Tant mieux ! Tant mieux s’il reste de la place, parce que ça nous promet, à nous qui sommes invités aussi, des fraternités nouvelles : des fraternités étonnantes, avec ceux qui n’avaient pas encore mis un pied au festin, qui viennent de tous les horizons, chargés d’histoires de vie, d’expériences, de malheurs parfois, de douleur souvent. Ce sont nos frères, nos sœurs, qui arrivent ainsi de partout, des places et des chemins, des sentiers et des jardins. Les portes sont ouvertes, le dîner est prêt.

Il faut juste se souvenir que ce dîner, ce n’est pas nous qui le donnons : c’est Dieu lui-même. Ce n’est pas nous qui avons imprimé et envoyé l’invitation : c’est le Christ lui-même. Si au moins nous sommes présents, affamés de la grâce, si au moins nous sommes accueillants, curieux de rencontrer ceux qui arrivent, alors nous sommes au bénéfice du cadeau de Dieu. Nous sommes « heureux de manger le pain dans le Royaume de Dieu ». Mais ce n’est ni automatique, ni un dû, ni une invitation à recevoir à la légère.

Et surtout : nous n’avons pas reçu comme mission de faire entrer autrui dans notre club privé. Nous avons reçu la mission d’aimer ceux qui sont entrés, invités comme nous, dans une communauté bien plus vaste que nous-mêmes, qui est la famille boiteuse, mais si vivante, des enfants de Dieu.

Nous prions cette semaine avec nos envoyés en Tunisie.

Seigneur Jésus-Christ,
J’ai souvent été impatient.

Je voulais tout abandonner, je voulais céder à la souffrance.
Je voulais choisir le chemin le plus facile : le désespoir.
Toi, tu n’as jamais perdu patience.
Tu as supporté toute une vie et tu as souffert
Pour me sauver aussi.

Je t’apporte ma peine : met en moi ta joie.
Je t’apporte ma solitude : mets en moi ta présence.
Je t’apporte mes conflits : mets en moi ta paix.
Je t’apporte mes échecs : fais germer en moi ton avenir.

Amen

Sören Kierkegaard




Méditation du jeudi : Vivants d’une autre vie

Méditation du jeudi 7 octobre : nous rejoignons Marie Madeleine, Marie mère de Jacques et Salomé devant le tombeau vide. Que nous apprend cette absence du Christ ressuscité ?

Jan et Hubert van Eyck, Les trois Marie devant le tombeau vide © Wikimedia Commons

« Après la fin du sabbat, Marie Madeleine, Marie mère de Jacques, et Salomé achètent des aromates pour embaumer le corps de Jésus. Tôt le matin, en ce premier jour de la semaine, au lever du soleil, elles viennent au tombeau. Elles discutent et se disent : Qui roulera la pierre pour nous, de devant l’entrée du tombeau ? Alors, levant les yeux, elles constatent que la pierre a déjà été roulée, pourtant elle était très grande. Elles entrent dans le tombeau et voient un jeune homme, assis à droite, vêtu d’un vêtement blanc. Elles sont saisies de stupeur. Il leur dit : N’ayez pas peur. Vous cherchez Jésus, celui qui vient de Nazareth, le crucifié. Mais il n’est pas là, il s’est réveillé. Regardez, voici où il avait été déposé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. Elles sortent en courant du tombeau, terrifiées et stupéfaites, et ne disent rien à personne, parce qu’elles ont peur. » (Marc 16,1-8)

Nous sommes convoqués par un Christ absent. La pierre a été roulée et cette nouvelle incroyable est parvenue jusqu’à nous : il n’est plus là. Il vous attend. Ce serait tellement plus simple de se recroqueviller sur l’absence, et pourtant ce n’est pas ce qui nous est confié. Il ne veut pas de nous attroupés autour du tombeau vide, il nous veut sur les routes. Il nous veut en chemin. Il nous veut prenant des décisions.

On appelle ça l’espérance… Or, chose curieuse, pas une seule fois, dans aucun des quatre évangiles, Jésus ne prononce le mot « espérance », pas une seule fois il ne nous dit d’espérer.

Pour quelle raison ? Je risquerai cette idée : il ne s’agit pas d’espérer, parce que notre espérance s’est déjà réalisée. Avec Jésus, le Royaume de Dieu s’est déjà rendu proche. L’espérance, ce n’est pas un devoir, une obligation morale, un but à atteindre. Il s’agit plutôt de se laisser travailler par quelque chose qui s’appelle l’espérance… et qui nous vient d’ailleurs, qui nous est donnée. En un mot, l’espérance est ce qui vient nous ressusciter. Il serait absurde que Jésus nous ordonne « ressuscitez-vous ! » : il est évident que personne ne peut « se » ressusciter. Il est tout aussi absurde, au fond, de penser que nous pourrions, par nous-mêmes, espérer…

❝ Le cadeau partagé de l’espérance

L’espérance reste et restera un combat mené pour nous, un cadeau, un travail de la grâce en nous, contre tout ce qui nous dit « à quoi bon ? » Le monde tel qu’il est, toujours sur le point de finir, et nos vies telles qu’elles sont, toujours encombrées de peurs et d’angoisses plus ou moins avouées, nous disent en permanence : « à quoi bon ? » Et c’est pourtant bien dans ce monde-là, dans nos vies telles qu’elles sont, que le Seigneur ressuscité nous envoie. Malgré ce « à quoi bon », une espérance nous est donnée.

Il s’agit d’être vivants, vivants d’une autre vie. Une autre vie que celle proposée par la logique du monde tel qu’il est. Dans la logique du monde qui est le nôtre, pour se sentir vivant, il faut consommer, il faut profiter, il faut avoir, voire se gaver, de tout, de nourriture, de possessions, de connaissances, et surtout d’expériences, et d’oripeaux multiples qui font que nous nous sentons être quelque chose. Le mot d’ordre c’est « profiter ». Profiter de la vie tant qu’elle dure, pour oublier peut-être qu’elle ne durera pas. Ce n’est pas la logique du Royaume de Dieu.

Être vivant, dans le Royaume de Dieu, c’est laisser se creuser en soi un espace pour qu’advienne autre chose. Ce creux, cette béance, ne relève pas de notre contrôle ni même de notre volonté. « Vivant » signifie ouvert, disponible. « Vivant » désigne cette part de nous où niche ce qui n’est pas là, et qui pourtant nous fait vivre… C’est ça, la résurrection. Ce n’est rien d’autre qu’une vie nouvelle qui vient se nicher en nous. Ça ne relève pas de la volonté. Ça relève d’un cadeau.

Nous sommes appelés à vivre, ressuscités comme le Christ. Vivants d’une véritable vie… Il est passé pour nous à travers la mort, et il nous attend de l’autre côté, et voilà comment on vit de l’autre côté, et voilà comment nous pouvons nous aussi vivre, dès maintenant, déjà citoyens de cet autre monde où il nous attend : en aimant Dieu, en aimant notre prochain, en étant ressuscités par un autre que nous.

Partager cette nouvelle-là ne consistera pas à imposer aux autres des manières de faire (elles sont forcément toujours relatives), mais à offrir une fraternité rendue possible, non par des affinités ou des points communs, mais par le cadeau partagé de l’espérance.




Méditation du jeudi : Ton prochain comme toi-même

Méditation du jeudi 30 septembre. Nous prions cette semaine avec notre envoyée en Égypte.

Rembrandt, Le bon Samaritain © Wikimedia Commons

« Le commandement le plus important, c’est : « Toi dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ton intelligence. » C’est le plus important et le premier des commandements. Et voici le deuxième commandement, qui est aussi important que le premier : « Tu dois aimer ton prochain comme toi-même. » Toute la loi de Moïse et tout l’enseignement des prophètes dépendent de ces deux commandements. » (Mt 22,37-40)

Ça veut dire quoi, « comme toi-même » ?

Pour peu que celui ou celle qui entend ça ne s’aime pas beaucoup, alors ce n’est pas exactement un encouragement à aimer les autres… Qu’est-ce que ça veut dire ? Aimer l’autre avec la même intensité qu’on s’aime soi-même ? Aimer l’autre comme on voudrait s’aimer soi-même ? Aimer l’autre sans trop y penser, parce que pour être honnête, la plupart du temps, on ne s’interroge pas tellement pour se demander si on s’aime. Dans le meilleur des cas, on se supporte, parfois on s’ignore. Ce n’est que dans les temps de grande crise que la question se pose : « comment est-ce que je m’aime ? », quels sentiments ai-je envers moi-même ?

On oscille entre la peur de s’aimer trop, et la crainte de s’ignorer complètement. Et puis il y a Pascal (Blaise), qui disait : « le moi est haïssable ». Mais en fait, la plupart du temps, on oublie la question.

Si je la pose aujourd’hui en méditant avec vous, c’est qu’elle reste importante. Aimer l’autre comme on s’aime soi-même… Si on pense en termes d’objets, c’est assez effrayant : on pourrait dire tout aussi bien « aimer le concombre comme on aime la betterave », ça marche aussi. Ou aimer la mousse au chocolat comme le tiramisu, le foot comme le rugby… Aimer quelque chose comme on aime autre chose. Soi-même, l’autre, on peut très bien les considérer comme des objets, et ça règle la question : ce truc qu’on appelle l’autre, il faut l’aimer autant que ce truc qu’on appelle soi…

Sauf que, bien sûr, nous ne sommes pas des trucs. Ni l’un, ni l’autre.

❝ Un amour qui nous a permis de survivre, puis de vivre.

Non, nous sommes des humains, c’est-à-dire des êtres de relation. Comment pouvons-nous savoir que nous pouvons nous aimer, que c’est seulement possible ? Parce que nous avons été aimés. Parce que quelqu’un d’autre nous a déclarés aimables, dignes d’amour, d’attention, de soin. Parce qu’au seul de notre vie, quelqu’un, des gens, nous ont témoigné de cet amour, avant même que nous puissions nous en montrer dignes. Un amour inconditionnel. Un amour qui nous a permis de survivre, puis de vivre. Un amour qui nous a déclaré que nous n’étions pas des trucs, ni des betteraves, ni des tiramisus, mais des êtres humains accueillis et déjà aimés, avant même que nous ayons commencé à avoir la moindre capacité à vivre par nous-mêmes. C’est ce qui a soutenu notre vie. Un amour venu de quelqu’un d’autre que de nous-mêmes.

Bien sûr, ça ne va pas de soi. Il y a des accidents de parcours, des relations ardues et parfois douloureuses. Il y a des traumatismes et des violences, ça arrive et c’est toujours un drame.

Mais c’est cet amour premier, celui des adultes qui se sont souciés de nous, qui nous a permis de découvrir qu’il y avait des choses en nous que ces proches n’aimaient pas, et qu’ils nous encourageaient à ne pas faire grandir en nous. Nous avons découvert que tout n’était pas aimable en nous. Sans que l’amour premier ne soit retiré. Alors nous avons découvert que nous pouvions nous aimer nous-mêmes, même si certaines choses en nous n’étaient franchement pas dignes d’amour. Si le chemin n’a pas été trop dur, nous avons fini par nous aimer nous-mêmes, inconditionnellement pour l’ensemble de notre être, mais avec des réserves sur les détails. C’est ce qui rend possible d’aimer notre vie, sans nous faire d’illusions sur nous-mêmes.

Voilà ce que ça veut dire, aimer l’autre comme soi-même. Sans illusions, ni sur soi ni sur l’autre. Il y a en soi comme en l’autre des zones d’ombre, des poids à porter, des maladresses et même du mal. Et pourtant, fondamentalement, l’amour reçu ne sera jamais retiré et c’est ce qui fait que je peux me sentir aimé, m’aimer moi-même, et enfin aimer l’autre.

Il paraît qu’un empereur du Saint-Empire, au 13e siècle, Frédéric II, le petit-fils de Barberousse, avait décidé de faire une expérience pour savoir quelle était la langue que parlaient les anges. Il avait imaginé que les petits enfants parleraient la langue des anges si on ne leur apprenait aucune langue humaine. Alors il a fait installer une maison pour tout un groupe de bébés nouveau-nés, avec des nourrices pour s’occuper d’eux et tout le confort matériel possible, mais en interdisant formellement aux adultes de leur adresser la parole. Il espérait avoir la réponse à sa question quand ils seraient en âge de parler. Le problème, c’est qu’aucun de ces enfants n’a vécu jusque-là. Ils sont tous morts en quelques mois, sans exception. Un être humain qui ne reçoit pas l’assurance, dans sa toute petite enfance, qu’il est un être de relation, engagé dans le langage avec un autre qui le précède et qui le reconnaît pour lui-même, comme être humain unique, cet être humain meurt.

❝ C’est l’autre nom de la grâce…

Nous ici aujourd’hui, nous arrivons plus ou moins cabossés par la vie. Pourtant, d’une certaine façon, si nous sommes en vie, si nous sommes ici ensemble ce matin, c’est parce qu’un amour premier, passé par des gestes et des paroles humaines, a permis que nous soyons en vie : un amour premier a soutenu notre vie suffisamment pour nous donner la solidité nécessaire pour la suite du chemin. Même si c’est parfois encore difficile. Tous, nous avons reçu l’assurance d’être en relation de langage avec d’autres, et surtout avec un Autre. Dieu nous assure que chacun de nous est digne d’amour, et cette assurance ne nous sera jamais retirée.

C’est cela – et rien d’autre – qui nous permet de nous tourner vers les autres, pour les aimer aussi. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », ça veut dire : avec le même amour que Dieu te porte, et qu’il porte à l’autre. C’est l’autre nom de la grâce… S’aimer, aimer l’autre avec l’amour que Dieu nous porte, c’est ça l’amour chrétien.

Et puis il y a encore une chose : quand la Bible, encore et encore, nous dit d’aimer l’autre comme soi-même, elle nous dit une chose très importante. Elle nous dit qu’il ne s’agit pas de rendre à Dieu l’amour qu’il nous porte, comme si on pouvait ainsi régler une dette d’amour, comme si c’était donnant-donnant. Dieu n’exige pas le remboursement d’une dette d’amour. Il nous demande de reverser à d’autres ce qu’il nous a donné. C’est un amour qu’il ne faut pas rendre, mais accepter comme un cadeau pour soi, et rendre comme un cadeau à d’autres que nous-mêmes. Voilà pourquoi c’est vraiment une grâce : ce n’est pas un fardeau, mais un cadeau confié pour que la vie soit possible, cette autre vie, toujours à recevoir, et qui nous fait vivre, ici et maintenant, comme si nous étions déjà dans le Royaume de Dieu.




Méditation du jeudi : Celui qui dialoguait tout seul

Méditation du jeudi 23 septembre 2021. Nous prions cette semaine avec notre envoyée au Liban, Soledad André (voir ses témoignages ici et ici).

Rembrandt, La parabole de l’homme riche © Wikimedia Commons

Jésus vient de finir un enseignement. Ses derniers mots résonnent comme une consolation et un encouragement immense : même si vous êtes traînés devant les autorités pour votre foi, « l’Esprit saint vous enseignera au moment même ce qu’il faudra dire » (Lc 12,12). C’est dire que la parole est donnée à ceux qui croient et qu’ils peuvent faire confiance à cette parole donnée pour vivre joyeusement.

Les quelques versets qui viennent vont venir bousculer ce sentiment de tranquille assurance. La parole est donnée ; encore faut-il la prendre.

Quelqu’un dans la foule lui dit : Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. Jésus lui répondit : Qui a fait de moi votre juge ou votre arbitre ? Puis il leur dit : Veillez à vous garder de toute avidité ; car même dans l’abondance, la vie d’un homme ne dépend pas de ses biens.

Il leur dit une parabole : La terre d’un homme riche avait beaucoup rapporté. Il raisonnait en lui-même en disant : Que vais-je faire ? car je n’ai pas assez de place pour recueillir mes récoltes. Voici, dit-il, ce que je vais faire : je vais démolir mes granges, j’en construirai de plus grandes, j’y recueillerai tout mon blé et mes biens, et alors je pourrai me dire : « Tu as beaucoup de biens en réserve, pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et fais la fête. » Mais Dieu lui dit : Homme déraisonnable, cette nuit même ta vie te sera redemandée ! Et ce que tu as préparé, à qui cela ira-t-il ? Ainsi en est-il de celui qui amasse des trésors pour lui-même et qui n’est pas riche pour Dieu. (Luc 12,13-21)

 

Deux petites scènes dans ce texte : dans la première, un homme explique qu’il ne parle plus à son frère à cause d’une histoire d’héritage, dans la deuxième, une parabole, un homme se parle à lui-même parce qu’il est trop riche.

Dans la première scène, c’est comme si Jésus disait : « Vous n’arrivez pas à vous parler, et vous voulez que je m’en mêle et que je parle à votre place ? » Dans la deuxième scène, c’est Dieu lui-même qui est mis en scène, disant à cet homme que c’est fini, sa vie touche à sa fin, et qu’il est passé à côté de tous les dialogues parce qu’il discutait tout seul avec lui-même.

Dans la première scène, entre ces deux personnes qui ne se parlent pas, qu’y a-t-il ? Des biens. De la richesse. De l’argent. Des possessions. De quoi se faire un nom, une belle vie confortable. Mais si l’un des deux possède tout ça, alors l’autre n’a rien. Si l’un des deux devient quelque chose, l’autre devient rien. Et l’abîme entre le quelque chose et le rien est si profond qu’aucune parole ne peut le traverser. Le gouffre qui nous sépare des autres quand nous avons le sentiment d’être quelqu’un et que l’autre n’est rien est impossible à surmonter. En d’autres termes, le dialogue est impossible. Ce n’est pas la richesse en soi qui est à craindre, mais plutôt l’attitude qu’elle nous impose, la barrière qu’elle élève entre nous et les autres.

Nous sommes bien souvent muets face à nos frères et sœurs en humanité. Nous parlons d’eux, mais pas avec eux. Je pense tout particulièrement à ceux qui prétendent connaître nos frères et sœurs musulmans sous prétexte qu’ils ont lu le Coran et qu’ils se disent choqués de ce qu’ils y ont trouvé. Mais ça, c’est vouloir se rendre maître de la richesse de l’autre pour creuser entre lui et nous un abîme d’obscurité : depuis quand connaît-on quelqu’un parce qu’on a lu quelque chose ? Connaître quelqu’un, c’est être en dialogue. C’est se laisser toucher par son humanité, sa faiblesse et ses joies. Nous vivons dans un monde où il est facile de croire tout savoir sur l’autre sans jamais lui avoir parlé, en se contentant la plupart du temps de lui adresser des injonctions diverses et variées – paroles d’une rare violence où « l’autre » est condamné sans appel et sans dialogue.

❝ La fraternité consiste à se donner mutuellement ce que nous ne possédons pas : la parole.

Je crois que Jésus, avec la parabole de l’homme trop riche, nous dit que le refus du dialogue, c’est aussi le refus de Dieu. Cet homme est incapable d’entrer en dialogue avec Dieu, parce qu’il ne voit même pas qu’il pourrait en avoir besoin. Et c’est Dieu qui vient l’interpeller, lui expliquer, sèchement, sans fioriture, qu’il passe à côté de sa vie, parce qu’il la passe seul, persuadé qu’il n’a besoin de personne. À la fin de cette histoire, aura-t-il entendu ? Aura-il renoué le dialogue avec Dieu et avec ses frères et sœurs en humanité ? Personne ne peut le dire. Celui qui nous raconte la parabole ne nous le dit pas. Façon de nous interpeller aussi sèchement que Dieu le fait avec cet homme : et vous, où en êtes-vous ? Est-ce que votre vie est si pleine que rien ni personne n’y a plus d’importance ?

Dieu ne mendie que notre confiance, le petit pas de confiance nécessaire pour entrer en dialogue avec lui. Sans rien cacher de nos failles et nos faiblesses, sans craindre qu’il en profite pour abuser de nous. Et désormais accompagnés par ce Dieu qui n’a pas craint lui-même de se montrer faible et vaincu, mort de n’avoir pas pu convaincre par la parole ceux qui le haïssaient. Sans jamais abandonner le dialogue avec nous, même quand nous, nous lâchons prise. Ne mettant, au fond, sa propre confiance, sa propre foi, que dans cet échange de paroles, ce lien qui se crée. Il nous est simplement demandé de répondre à Dieu par la même confiance qu’il nous accorde…

Et ça n’est pas facile ! Parce que dialoguer, se lier de confiance avec quelqu’un, c’est prendre des risques. C’est frustrant, c’est éprouvant. Et c’est aussi incroyablement joyeux, ça ouvre des portes dans notre cœur et dans notre âme, des portes qui ne s’ouvriraient pas toutes seules. C’est ce que nous vivons en Église : que vous soyez là depuis longtemps ou que vous veniez de franchir la porte et choisissiez de rester, vous serez forcément frustrés, peut-être agacés ou en colère à un moment ou à un autre… mais accueillis et accueillants les uns envers les autres, et joyeux de l’être et d’ouvrir des portes les uns pour les autres. La fraternité n’est pas théorique. La fraternité consiste à se donner mutuellement ce que nous ne possédons pas : la parole. Se donner la parole, entendre la parole de l’autre, savoir que la sienne est écoutée, c’est tout l’enjeu de la fraternité. Et c’est aussi le trésor qui nous lie à Dieu. Jésus écoutait toujours… et répondait à côté, ouvrant de nouvelles portes, de nouvelles perspectives.

❝ Qu’il nous soit donné de ne pas dialoguer tout seuls !

En réalité, l’ensemble de ce texte est basé sur un jeu de mots. Dans la traduction française que nous lisons souvent, le texte dit : « Et il se demandait : que vais-je faire, car je n’ai pas où rassembler ma récolte. » Sauf qu’évidemment toute traduction étant une trahison, on passe à côté de ce que le texte dit vraiment. Le verbe employé et traduit par « se demander », dialogizomai, a deux sens possibles. Il peut signifier soit « calculer en soi-même et avec précision » soit raisonner, discuter avec quelqu’un d’autre. Apparemment, ce n’est pas le point fort de cet homme-là… Il est incapable d’échanger, de discuter, de raisonner avec quelqu’un d’autre : il est d’accord avec lui-même (il calcule en lui-même) et il n’y a de place pour rien d’autre dans son monde (il ne peut pas discuter avec d’autres).

Deux significations, deux réalités opposées, un choix à faire. Voilà qui ne peut pas nous laisser indifférents. Ni comme citoyens, ni, bien sûr, comme croyants. Croire, c’est entrer en dialogue avec Dieu, et se mettre au risque de ce que ce chemin révélera, de Dieu et de nous-mêmes, liés par cette marche commune. C’est aussi entrer en dialogue avec d’autres. Y compris, et Jésus ajoute toujours, surtout, avec ceux qui ne seraient pas nos partenaires de choix pour un dialogue, ceux qui n’ont pas l’air légitimes, ceux qui n’ont pas l’air dans les clous, comme lui l’était pour ses contemporains, et c’est ce qui l’a conduit sur la croix sous les quolibets des bien-pensants, en toute bonne conscience… Risque à prendre, enjeu de toute fraternité. Choix éthique qu’il nous est possible de refuser. Mais qu’il nous est aussi donné d’accepter…

Qu’il nous soit donné de ne pas dialoguer tout seuls, mais de prendre conscience de la confiance que Dieu nous accorde, pour entrer dans le grand dialogue de son Église, vivante et fraternelle !




Méditation du jeudi : une année de grâce

Méditation du jeudi 16 septembre 2021. Nous prions cette semaine avec nos envoyées au Togo, Liliah Breton et Claire Marie Kubel.

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Jésus a reçu le baptême. Il a reçu l’Esprit saint. Il a tenu tête au diable qui lui faisait miroiter la gloire. Le travail commence, les pieds dans la poussière, sur les chemins et dans les villages de Galilée, dans la rencontre et les paroles échangées avec ceux qu’il croise. Le voilà donc au travail et tout se passe bien, il enseigne, il rencontre, il annonce la bonne nouvelle dont il est porteur, il convainc, et tout le monde est ravi. On le glorifie, même… comme un Dieu, ce qui lui revient (nous lecteurs le savons bien), mais est-on bien sûr que tout le monde a compris qui il est ? Rien n’est moins sûr.

L’étape suivante va le montrer, tout est plus compliqué qu’il n’y paraît. Jésus arrive chez lui, à Nazareth, là où tout le monde le connaît, et porté par l’Esprit saint, il continue son ministère en entrant dans la synagogue pour enseigner.

Comme on le fait dans nos temples et nos églises, il lit un texte biblique pour le commenter ensuite. Ce jour-là, voici ce qu’il partage avec ceux qui sont venus à la synagogue :

L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le retour à la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour proclamer une année de grâce de la part du Seigneur.

 

La situation de la Galilée à ce moment-là n’est pas brillante : entre les impôts, le joug romain et la précarité du travail quotidien, on comprend que les gens ordinaires nourrissent l’espoir qu’un Messie viendra rendre au peuple d’Israël sa gloire et sa place privilégiée dans le monde, comme le dit ce texte du prophète Esaïe (Es 61,1ss). Ils rêvent de bonnes nouvelles, de liberté, d’un regard neuf sur un monde renouvelé. Ils sont a priori tout à fait d’accord avec la perspective d’une année de jubilée que mentionne Esaïe, cette année où tous les compteurs sont remis à zéro, où la justice s’impose à tous (Lv 25,8-22). Ça dessine un avenir radieux et ça permet de rêver qu’on pourra être, un jour, en paix, heureux, bien nourris et dans la sécurité, sans plus rien devoir à personne.

Les compatriotes de Jésus sont donc un peu surpris quand il leur annonce que ça y est, c’est déjà fait, c’est accompli. Les pauvres ont déjà reçu une bonne nouvelle, les captifs ont déjà appris leur libération, les aveugles savent qu’ils voient déjà et tout est déjà remis à zéro pour qu’il n’y ait plus d’exploités et que les riches lâchent un peu de lest dans leur pouvoir sur les autres. C’est que ça ne se voit pas, que c’est déjà fait. La misère est là, les impôts, les Romains… pourquoi cet homme qu’ils connaissent bien leur dit-il le contraire de ce qu’ils savent être la vérité ? Rien n’est encore accompli… mais c’est bien tentant quand même, cette perspective. Ils sont déroutés. Cette année de justice offerte par Dieu, est-elle là ou pas encore ?

Tous lui rendaient témoignage et admiraient les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils disaient : N’est-il pas le fils de Joseph ? Et il leur dit : C’est sûr, vous allez me citer le dicton : Médecin, guéris-toi toi-même ; nous avons appris tout ce que tu as fait à Capharnaüm, alors fais la même chose ici, dans ta patrie. Et il leur dit : C’est vrai, je vous le dis, aucun prophète n’est accueilli dans sa patrie. Vraiment, je vous le dis : quand Élie était en vie et que le ciel a refusé de s’ouvrir pendant trois ans et six mois, causant une grande famine dans tout le pays, il y avait beaucoup de veuves en Israël, mais c’est pourtant dans le pays de Sidon, à Sarepta, qu’il a été envoyé chez une femme veuve. Et puis il y avait beaucoup de lépreux en Israël du temps d’Élisée, mais aucun n’a été purifié, seulement un Syrien, Naaman. Alors, tous furent remplis de colère dans la synagogue quand ils entendirent ces paroles et ils se levèrent, le chassèrent hors de la ville et le poussèrent jusqu’au sommet du promontoire du bourg pour le jeter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux tous, s’en alla. (Lc 4,22-30)

 

On est passé très vite de la surprise au désir de meurtre. Pourquoi ? À vrai dire ce n’est pas totalement clair.
Ils attendaient une libération économique, sociale et politique, éventuellement accompagnée de signes divins et Jésus leur dit que tout est déjà accompli.

La première hésitation, c’est de savoir ce qui est accompli au juste. Une année de jubilé, c’est le signe concret de la justice de Dieu qui s’accomplit dans le monde et on pourrait dire qu’en la personne de Jésus, la justice de Dieu est accomplie. Mais alors, il faut comprendre jusqu’au bout qui est Jésus et si on ne le considère que comme le fils de Joseph, sans imaginer une seconde que c’est en tant que fils de Dieu qu’il est envoyé, alors on ne comprend rien. Ce qu’on imagine être l’œuvre de Dieu et ce qu’elle est vraiment sont deux choses différentes.

Une autre hésitation concerne le salut : si vous considérez que vous avez automatiquement droit au salut et qu’on vous annonce que le salut est déjà là alors que vous savez très bien que vous-même vous ne l’avez pas reçu, ça veut dire qu’il est allé à quelqu’un d’autre… qui a priori n’y avait pas droit. Jésus semble souligner ce problème en expliquant que cette question était déjà brûlante au temps des prophètes : toutes ces veuves, tous ces lépreux qui attendaient le secours et ne l’ont pas reçu alors que des étrangers ont été secourus, c’est rageant. Au fond, je crois que personne n’aime beaucoup l’idée que nous ne savons pas, nous les humains, à qui va le salut, pas plus aujourd’hui qu’au temps de Jésus. Ça n’appartient qu’à Dieu. Ça nous remet à notre place de créatures, dépendants de Dieu et au milieu d’autres créatures qui elles aussi dépendent de Dieu.

La troisième hésitation tient à l’année de grâce. Remettre les compteurs à zéro, qu’est-ce que ça signifie vraiment ? Des courants théologiques comme le christianisme social ou la théologie de la libération développent l’idée selon laquelle les signes de libération concrète, hors de la misère, hors de la soumission à un ordre social inique, font partie ici et maintenant du Règne de Dieu. Lutter pour les droits humains devient alors une lutte avec Dieu, pour une remise à zéro des compteurs, pour la dignité de chaque humain. C’est aussi une façon de voir le corps du Christ comme ceux qui ont reçu l’énergie de lutter ensemble pour vivre vraiment la promesse en marche d’une année de grâce de la part du Seigneur.

Enfin, si un prophète n’est pas écouté dans sa propre patrie, cela signifie-t-il nécessairement qu’il faut partir de chez soi pour annoncer la Bonne nouvelle au monde ? Il est vrai qu’il est souvent plus difficile de parler de choses nouvelles à ceux que l’on connaît depuis toujours, et que l’épreuve du changement de culture permet aussi, parfois, de parler plus librement. Mais quand c’est Jésus lui-même qui est confronté à la violence de ses contemporains, il se passe tout autre chose. Ici, il passe son chemin ; à la croix, il renverse l’ordre du monde. Quand c’est Jésus qui passe, le salut est en marche.




Une voix qui passe par notre cœur, la confiance et la joie du monde

Méditation du jeudi 1er juillet 2021. Nous prions pour tous les futurs envoyés du Défap qui vont bientôt entamer leur formation au départ. Et nous prions pour que soit donné à tout être humain le cadeau de la prière et de la paix.

De même, l’Esprit Saint aussi nous vient en aide, parce que nous sommes faibles. En effet, nous ne savons pas prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même prie Dieu en notre faveur avec des supplications qu’aucune parole ne peut exprimer. Et Dieu qui voit dans les coeurs comprend ce que l’Esprit Saint veut demander, car l’Esprit prie en faveur des croyants, comme Dieu le désire. Romains 8,26-27

 


Source : Pixabay

Dans ce chapitre de l’épître aux Romains, l’apôtre Paul nous enseigne la liberté que nous donne l’Esprit de Dieu. Cet Esprit nous remplit de confiance et d’espérance, il nous fait ressentir au plus profond de nous-mêmes que nous sommes enfants de Dieu.
Il agit en nous comme un souffle, une respiration qui nous traverse. Il vient enrichir notre humanité et lui donner son sens et sa place devant Dieu.
L’Esprit prie en nous et pour nous. Cela ne veut pas dire qu’il nous nie comme si nous ne valions rien. Cela ne veut pas dire qu’il fait de nous des anges purs et éthérés. Il faut que nous acceptions de rester nous-mêmes pour que l’Esprit accomplisse sa mission, qui est de nous ouvrir à tous les possibles de Dieu, et en particulier à la découverte de Sa Joie en nous pour le monde.
A tous est proposée cette expérience d’une voix qui passe par notre cœur, notre front et parfois nos lèvres… et dont nous ressentons bien qu’elle ne vient pas seulement de nous mais qu’elle nous est offerte comme le cadeau le plus précieux qui soit !  C’est la présence active du Christ en nous, par l’Esprit, pour la gloire du Père et la paix, la confiance et la joie du monde.

A travers ce grand poème du poète grec Yannis Ritsos, (1909-1990)  nous prions pour que la paix puisse être une réalité quotidienne pour tous êtres humains, tous les peuples, tous les pays.

 

 

Paix

Le rêve de l’enfant c’est la paix.
Le rêve de la mère c’est la paix.
Les paroles de l’amour sous les arbres, c’est la paix.

Le père qui s’en revient le soir un large sourire dans les yeux à la main un cabas plein de fruits et les gouttes de sueur sur son front sont comme les gouttes du pichet qui rafraîchit l’eau sur la fenêtre, c’est la paix.

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage du monde,                                                          que dans les fosses que creusèrent les obus poussent des arbres,  qu’aux cœurs calcinés par l’incendie l’espérance noue ses premiers bourgeons, et que les morts peuvent se tourner sur le côté et dormir sans plainte, sachant que leur sang n’a pas été versé pour rien, c’est la paix.

Paix est l’odeur du repas le soir, lorsque l’arrêt de l’auto dans la rue n’est pas la peur, lorsque le heurt à la porte signale l’ami, et que l’ouverture de la fenêtre à tout moment signale le ciel souhaitant leur fête à nos yeux, aux carillons lointains de ses couleurs, c’est la paix.

Paix est un verre de lait chaud et un livre devant un enfant qui se lève.
Lorsque les épis se penchent l’un sur l’autre en disant : lumière, lumière, lumière, et que la couronne de l’horizon déborde de lumière, c’est la paix.

Lorsque les prisons se transforment pour devenir bibliothèques, lorsqu’une chanson monte de seuil en seuil la nuit, lorsque la lune du printemps surgit du nuage comme surgit de chez le coiffeur du faubourg, rasé de frais, le travailleur le samedi soir, c’est la paix.

Lorsqu’un jour de passé n’est pas un jour de perdu mais la racine qui fait grandir les feuilles de cette joie dans le soir : un jour gagné et un juste sommeil, lorsqu’on sent à nouveau le soleil nouer en hâte ses lacets pour chasser le chagrin de tous les coins du temps, c’est la paix.

Paix les meules des rayons sur les plaines de l’été, l’alphabet de la bonté sur les genoux de l’aube.
Quand tu dis : mon frère – quand nous disons : demain nous construirons, quand nous construisons  et chantons, c’est la paix.

Lorsque la mort a moins de prise sur le cœur et que les cheminées montrent de leurs doigts sûrs le bonheur, lorsque le merveilleux œillet du crépuscule peut être humé de même par poète et prolétaire, c’est la paix.

La paix, c’est les mains que se serrent les hommes, c’est le pain chaud sur la table du monde, c’est le sourire de la mère.
Seulement cela.

Ce n’est rien d’autre, la paix.
Et les charrues qui gravent de profonds sillons sur toute la terre, elles tracent un nom seulement :

Paix. Rien d’autre. Paix.

Sur les rails de mes vers, le train qui avance vers l’avenir chargé d’épis et de roses,
c’est la paix.

Mes frères, dans la paix respire pleinement le monde entier avec tous ses rêves.
Donnez vos mains, mes frères, cela est la paix.
Yannis Ritsos, Αγρύπνια, 1953

 


Source : Pixabay




Quelle merveilleuse part, pour chacun et chacune ?

Méditation du jeudi 24 juin 2021. Nous prions pour tous les témoins de l’amour de Dieu, en tout lieu de ce monde qu’Il a créé, qu’Il garde et bénit chaque jour.

L’Ange au sourire, portail de la cathédrale de Reims, XIIIème siècle © Vassili – Wikimedia Commons

« Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra dans un village, et une femme du nom de Marthe l’accueillit dans sa maison.

Elle avait une sœur appelée Marie, qui s’assit aux pieds de Jésus et écoutait ce qu’il disait.

Marthe était affairée aux nombreuses tâches du service. Elle survint et dit : « Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de venir m’aider. »

Jésus lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses, mais une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, elle ne lui sera pas enlevée. » Luc 10,38-42

 

« La sagesse consiste pour Toi à jouer le rôle d’un bassin et non pas d’un canal. Un canal rend presque immédiatement ce qu’il reçoit. Un bassin au contraire, attend d’être rempli pour communiquer sans dommages ce dont il surabonde… Laisse-toi combler par Dieu avant de pouvoir partager avec les autres. Ainsi soit-il. » Ces paroles de Bernard de Clairvaux, moine du 12ème siècle, peuvent nous éclairer sur la différence d’attitude entre Marthe et Marie. À première vue, la réactivité hospitalière et généreuse de Marthe témoigne en sa faveur, et nous pourrions la prendre pour modèle. Et le retrait de Marie auprès de l’hôte de la maison éveille en nous le même soupir et la même protestation que ceux de Marthe. Combien de fois n’avons-nous vécu cette scène ? Mais pourquoi ce mécontentement ? Est-ce d’avoir été canal plutôt que bassin ?

Et n’est-ce pas ce que Jésus signifie quand il parle de la part de Marie à Marthe ? On ne peut l’imaginer jouant de la rivalité entre les deux sœurs. La bonne part ne l’est ni par préférence ni par comparaison, mais en tant qu’elle est reçue comme cadeau de l’amour de Dieu. Si celle de Marie est la contemplation et celle de Marthe l’action, l’une et l’autre relèvent du service et sont sources de joie dès lors qu’elles sont reçues et vécues dans la reconnaissance.

Chacun de nous peut découvrir et apprendre à tout âge quelle est sa part en ce monde ? Avec le consentement viendront joie et bénéfice pour tous !

 

Prière :

Seigneur, fais de nous des semeurs de sourires.

Qu’ils soient rieurs et jamais ironiques,
Radieux et jamais dédaigneux,
Accueillants et jamais fermés.

Donne à nos sourires le miracle d’apporter
Un peu de force aux affaiblis
Un peu de confiance aux désespérés,
Un peu de bonheur aux isolés.

Enrichis-nous de la joie de faire naître des sourires.
Seigneur, nous te prions,
habite nos visages et nos cœurs. Amen !




Que votre oui soit oui

Méditation du jeudi 17 juin 2021. Cette semaine, nous prions avec notre envoyé au Brésil.

Francisco del Cossa, Annonciation et nativité (1470), Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde © Wikimedia Commons

Lorsque Jésus envoie ses disciples en mission auprès des gens de tous les peuples à la toute fin de l’évangile selon Matthieu, il leur demande d’en faire des disciples, de les baptiser et de leur enseigner à observer tout ce qu’il leur a commandé. Il ajoutait : «Car, voyez-vous, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps» (Mt 28,20). C’est sur la foi de ces paroles que les disciples sont partis. C’est sur la foi de ces paroles que nous aujourd’hui, à notre tour, partageons l’Évangile.

Mais comment être sûrs que cette parole tient ? Qu’est-ce qui fait qu’une parole peut tenir ?

Jésus, à la toute fin du sermon sur la montagne (tel que rapporté par Matthieu), envisage cette question.

«Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de tes serments. Et moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel car c’est le trône de Dieu, ni par la terre car c’est l’escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c’est la Ville du grand Roi. Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir. Quand vous parlez, dites “Oui” ou “Non” : tout le reste vient du mal.»  Matthieu 5, 33-37

 

Oui – ou non. C’est tout. Pas de place ici pour les blancs de notre volonté, pour les zones de flou, d’incertitude : oui, ou non. Ce passage biblique, comme beaucoup d’autres, éveille d’abord notre désarroi. Le monde convoque notre parole, mais ce monde est si complexe que nous ne savons pas quoi dire. Au fond de nous, nous voudrions être clairs, être sincères et sûrs de nous. Mais notre «oui» n’est jamais qu’un peut-être et notre «non», un «je ne sais pas».

Nous sommes humains et comme humains, nous avons la tentation d’avoir recours à un autre que nous-mêmes pour dire ce que nous ne savons pas dire, pour prendre notre responsabilité à notre place. Trop souvent, nous nous réfugions derrière la fatalité, les événements, le monde tel qu’il est. Trop souvent aussi, nous nous réfugions derrière Dieu, ou ce que nous comprenons de Dieu, pour nous protéger de la vie, pour ne pas vivre vraiment, pour ne pas dire vraiment, pour ne pas agir vraiment, pour rester dans le «peut-être» et le «je ne sais pas». C’est une histoire de confiance : de confiance en Dieu, et de confiance en nous.

Où se trouve la parole qui tiendra vraiment ?

Dans ce monde qui souffre, nous voudrions oublier notre part de responsabilité. Nous sommes parfois dans la révolte, dans la désespérance. Parfois aussi, totalement inconscients du mal que nous avons pu infliger. Pourtant, il suffirait de presque rien : un mot sincère, un accueil de l’autre, un peu plus de confiance.

Où se trouve la confiance qui tiendra vraiment ?

Nous avons besoin d’une parole qui tienne, d’un «oui» sur notre vie, qui nous ouvre une autre confiance.

Notre oui et notre non est toujours humain, pétri de notre ambivalente humanité. Mais il y a un «oui» premier, un «oui» qui nous précède. L’auteur de la deuxième épître aux Corinthiens le dit ainsi : «En Jésus-Christ, il n’y a pas oui et non : en lui, il n’y a que oui. Ainsi, en lui, toutes les promesses de Dieu se disent comme un oui.» (2 Co 1,19-20)

Ce grand «oui» de Dieu précède le nôtre, toujours. Il s’adresse à nous, même quand nous doutons sur notre chemin, quand nous nous sentons paralysés par la peur au point de ne plus savoir quoi dire, quoi faire. Il prononce le «oui» nécessaire et ainsi il nous donne une identité que rien ne peut nous ravir. Cette promesse nouvelle n’est pas due à nos efforts, ni à nos repentirs, elle vient, parce qu’elle est le Christ qui chemine avec nous, envers et contre tout, tous les jours jusqu’à la fin des temps, elle est le Christ qui, toujours, vient.

Cette promesse sur notre vie soutient chacun de nos pas et nous permet d’habiter cette vie sans en craindre l’ambivalence : en prenant le risque de ce qui survient. Il s’agit, comme le disait le réformateur Martin Luther, de «pêcher courageusement», autrement dit, de prendre le risque ! Dire «oui» ou «non», selon la situation, sans craindre d’y jouer notre salut, parce que ça c’est déjà fait, ni notre être même, parce que ça, c’est bien ailleurs que dans nos actes que ça se joue. Extraordinaire liberté qui s’ouvre ainsi devant nous ! Le «oui» premier de Dieu nous donne d’habiter tranquillement notre propre parole.

Autre chose s’ouvre devant nous. Notre parole est seconde, mais elle n’est pas sans valeur. Elle est incertaine certes, fragile, face aux orages du monde, mais elle est notre présence à ce monde, elle porte le courage de l’action, de l’engagement, de la parole responsable, de l’espérance active. Le «oui» premier de Dieu nous précède toujours et être disciple c’est, tranquillement, courageusement, répondre «oui» à notre tour. Un vrai «oui», tranquille et assuré, parce qu’il découle d’un «oui» qui ne vient pas de nous.

Que votre «oui» soit «oui», que votre «non» soit «non». Car il y a des «non» à poser aussi. Il y a des choses à refuser, des compromis à refuser. Mais là encore, ces «non» sont précédés par le grand «non» de Dieu sur ce qui avilit l’humain, sur ce qui nie la singularité de l’être humain. C’est alors une ligne de crête qui s’ouvre devant nous ; un équilibre à trouver à chaque pas. Faire un pas, c’est toujours prendre un risque.

Que votre «oui» soit «oui», que votre «non» soit «non». C’est possible, parce qu’une autre confiance est possible, dans une parole qui nous précède et nous dit que nous sommes les enfants de Dieu, pour lesquels un chemin s’ouvre, pas à pas. Oui, c’est vrai.

Que cette assurance du «oui» de Dieu sur nous, nous donne de dire «oui» à notre tour, qu’elle nous donne le réconfort aux jours difficiles, qu’elle nous libère de la peur et nous donne le courage, la force et la joie de vivre avec nos frères et nos sœurs sur cette terre !

 

Nous prions :

Toi qui nous as aimés le premier, ô Dieu,
nous parlons de toi
comme si tu ne nous avais aimés le premier
qu’une seule fois, dans le passé.

En réalité, c’est tout au long des jours
et tout au long de la vie,
que tu nous aimes le premier.

Quand nous nous éveillons le matin
et que nous tournons notre âme vers toi,
tu nous devances, tu nous as aimés le premier.

Si je me lève avant l’aube
et tourne, vers toi, à la même seconde, mon âme et ma prière,
tu me devances, tu m’as aimé le premier.

Quand je m’écarte des distractions,
et recueille mon âme pour penser à toi,
tu es encore le premier.

Pardonne-nous, ô Dieu, notre ingratitude :
ce n’est pas une fois
que tu nous as aimés le premier
c’est à chaque instant de notre vie.

Sören Kierkegaard




Le geste auguste du semeur

Méditation du jeudi 10 juin 2021. Cette semaine, nous prions avec nos partenaires de République Démocratique du Congo, tout particulièrement avec l’Université libre des pays des grands Lacs et la région de Goma et Bukavu.

Jean-François Millet, Des glaneuses, 1857 – RF 592 (Musée d’Orsay) © Google Art Project – Source/Photographe : CgHjAgexUzNOOw at Google Cultural Institute

Pour cette semaine, laissons-nous accompagner par une très courte parabole de l’évangile selon Marc.

« Voilà encore ce que disait Jésus.
Voilà à quoi ressemble le Royaume de Dieu. Imaginez un homme, qui lance à la volée des graines sur la terre. Ensuite, il peut bien dormir, il peut bien être réveillé, peu importe : nuit et jour, les graines germent et poussent, mais lui ne sait pas du tout comment. C’est par elle-même que la terre porte du fruit. D’abord il y a de l’herbe, ensuite il y a des épis et enfin il y a du blé, de beaux grains dodus dans leur épi. Ensuite, dès que le blé est mûr, on y lance l’outil, et c’est la moisson. » 
Marc 4,26-29

 

Tout le problème, dans une parabole, consiste à savoir depuis quel point de vue la considérer pour en découvrir les mécanismes. Il s’agit de savoir à qui, en tant que lecteurs, nous pouvons nous identifier.

Par exemple, le lecteur de cette parabole peut très bien s’identifier au semeur. Après tout, c’est le premier personnage de la parabole, il est logique d’ancrer l’identification au premier personnage rencontré. Que se passe-t-il, donc, si on s’identifie au semeur ? Ce n’est pas très problématique pour ceux qui peuvent se faire une image de cette fonction dans le monde agricole traditionnel : le semeur est pourvu d’un sac noué autour de la taille et il s’avance méthodiquement dans le champ, souvent les pieds nus, pour y prendre des poignées de grain, une par une, et les laisser s’écouler de façon très précise entre ses doigts en lançant sa main à la volée. Il faut que le geste soit parfaitement maîtrisé pour que les graines s’étalent de façon régulière sur la terre et qu’il n’y ait pas de paquets ici ni de places vides là. On parcourt le champ en faisant des allers et retours, en décalant son trajet à chaque passage, et quand on a fini, on refait la même chose en adoptant un parcours perpendiculaire au premier. S’identifier au semeur, c’est imaginer les étapes nécessaires pour faire le meilleur travail possible, parce que semer un champ correctement et méthodiquement, c’est permettre une bonne récolte et de quoi manger pour au moins survivre jusqu’à l’année suivante, mais aussi pour avoir le grain nécessaire à la prochaine récolte. Se comporter en bon semeur, c’est prendre place dans le cycle des saisons, connaître le rôle qu’il faut y tenir et prendre la responsabilité du beau et bon geste dont tout dépendra ensuite.

Il serait tentant, dans le contexte d’une réflexion sur la mission, d’en rester à des considérations qui feraient de nous des semeurs, chargés d’un grain abondant, héritiers de secrets transmis de génération en génération pour ensemencer la terre le plus efficacement possible. Confrontés au doute face à nos églises qui se vident, nous pourrions nous dire confiants malgré tout en notre grain (la Parole), en notre geste (la prédication, l’évangélisation, la rencontre, le partage).

Cette identification pose un certain nombre de problèmes : d’abord, dans les paraboles qui précèdent, il est clair que c’est Jésus lui-même qui se désigne, ou qui désigne Dieu, comme le semeur. Il lance la Parole à la volée et elle connaît des vicissitudes dans le monde. Ensuite, la parabole qui nous occupe nous précise justement que pour ce qui concerne le Royaume de Dieu, il ne s’agit pas tant de se préoccuper du geste juste que de la reconnaissance envers un processus qui nous échappe : ici, ce qui compte c’est que la terre porte du fruit, d’elle-même, sans intervention extérieure. Que le semeur dorme ou s’éveille, que ce soit la nuit ou le jour, de toute façon la terre va porter du fruit. Cela relève d’un mystère caché, souterrain, auquel il ne nous est pas donné accès. Le Royaume de Dieu est une force de vie à l’œuvre au cœur du monde, qui va faire de nos gestes quelque chose d’entièrement nouveau.

Voir le Royaume de Dieu comme quelque chose de souterrain, qui agit comme une force de vie, c’est déjà surprenant : le Royaume ici n’est donc pas des cieux, il n’est pas éthéré et immatériel, il est glébeux et en train de travailler à grandir, soumis aux aléas des intempéries, de la sécheresse et des becs d’oiseaux affamés.

Une autre identification possible, encouragée par la parabole des terrains et son explication (Mc 4,1-20), nous donnerait le rôle de la terre. Dans ce cas, c’est à chacun de nous, individuellement, qu’il reviendrait de s’interroger sur notre capacité à porter du fruit à partir de la Parole de Dieu. Alors, la réflexion sur la mission va insister sur l’importance d’une prise de conscience individuelle et de la responsabilité à laquelle il faut éveiller les individus quant à ce qu’ils font de la Parole reçue.

Une troisième identification possible concerne l’outil qui est « envoyé » (apostello, le verbe qui désigne l’envoi des disciples et, par extension, la mission) pour la récolte, une faucille ou une faux, un terme très rare dans le Nouveau Testament : à part dans cette parabole, on ne le trouve qu’au chapitre 14 de l’Apocalypse, dans un langage imagé où il désigne l’instrument qui sert à récolter les moissons de la terre, une image du jugement où les disciples sont les prémices de la récolte. Dans ce cas, notre concept pour la mission sera d’ordre apocalyptique et cherchera à avertir le monde qu’il court à sa perte s’il ne reconnaît pas la souveraineté du Christ et à encourager les disciples à se garder du monde perverti. Nous serons alors conscients d’être impliqués dans un temps très long qui est le temps de Dieu, tendus vers la révélation ultime de sa justice, qui ne dépend pas de nous.

En soi, aucune de ces identifications n’est fautive : une parabole fonctionne comme une expérience de pensée qui nous pousse à réfléchir un peu autrement, en employant des images qui bousculent nos habitudes.

En s’arrêtant là, cependant, on risque de passer à côté d’une idée beaucoup plus simple : le Royaume se révèle comme un processus. Notre rôle pourrait être, simplement, d’être attentifs au processus qui transforme une simple parole en récolte abondante. Que ce soit en nous-mêmes, dans nos communautés, dans notre monde, nous pouvons nous mettre en quête des indices d’une force de vie à l’œuvre, et à en témoigner. Notre concept de mission, alors, nous poussera à chercher, même au cœur des réalités les plus sombres, les traces d’une vie opiniâtre, là où la lutte pour la dignité de tout humain résiste à la violence et au mépris, là où le désir de se mettre à l’écoute ensemble résiste à l’épuisement de nos communautés, là encore où la confiance en l’avenir se révèle comme un cadeau venu de Dieu. Nous serons, alors, les glaneurs qui savent qu’ils ne vivent que de cette Parole, et qui peuvent témoigner du cadeau reçu.

Questions pour nous :

  • Comment parler de la foi comme du dépôt en nous d’une Parole qui porte du fruit ?
  • Quelles seraient les conséquences pratiques de cette posture ?
  • Quelles conséquences en tirer pour notre compréhension de la mission, pour notre vie d’Église ?

 

Prions :

Je crois en Dieu, le Père qui a créé, et qui continue à créer,
dont la main jette inlassablement dans nos vies et ses sillons que sont nos douleurs et nos inquiétudes, le bon grain de sa Parole.

Je crois en Jésus-Christ, le Semeur portant les beaux grains authentiques de Dieu, donné au monde pour lui donner la vie.

Il a souffert sur nos sillons, nos broussailles ; nos épines l’ont ensanglanté ; les amis l’ont abandonné, les ennemis l’ont saisi.

Il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli, comme le grain de blé qui meurt pour porter du fruit ; inséré dans un champ, le Semeur est devenu semence. Le troisième jour, il est ressuscité, il est monté au ciel ; il est monté premier épi mûr, moissonné, multiplié, glorifié, pain vivant.

Je crois au Saint-Esprit, puissance divine qui ensemence la terre.

Je crois la sainte Église universelle, la bonne terre, sans autre étiquette confessionnelle, la bonne terre qui porte du fruit.

Je ne crois pas à la mort. Je crois au mystère du sillon où Dieu prépare les moissons d’éternité. Je crois à la vie éternelle, à la résurrection. Je crois à la moisson.
Amen

Credo du semeur, d’après le Pasteur GUIRAUD




Jésus transfiguré

Méditation du jeudi 3 juin 2021 : Jésus est transfiguré ! Qu’est-ce que cet épisode apporte à une Église en mission ?

Giovanni Bellini : La Transfiguration – Museo di Capodimonte, Naples © Wikimedia Commons

« Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduit seuls à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux : ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle qu’il n’est pas de teinturier sur terre qui puisse blanchir ainsi. Élie avec Moïse leur apparurent ; ils s’entretenaient avec Jésus. Pierre dit à Jésus : Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. Il ne savait que dire, car la peur les avait saisis. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée survint une voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le ! Aussitôt ils regardèrent autour d’eux, mais ils ne virent plus personne que Jésus, seul avec eux.

Comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu jusqu’à ce que le Fils de l’homme se soit relevé d’entre les morts. Ils retinrent cette parole, tout en débattant entre eux : que signifie « se relever d’entre les morts » ? »  Marc 9, 2-10

 

Certains reçoivent difficilement ce texte. Il heurte leur rationalité et ne cadre pas avec leur manière habituelle de recevoir l’Évangile.

D’autres, sensibles au mystère qui enveloppe cet épisode, cherchent à le recevoir avec un esprit d’ouverture. Pour eux Jésus est révélé dans sa vraie transcendance. Toutefois ce mystère reste bien… mystérieux !

D’autres encore remarquent les nombreuses évocations bibliques : la mention de la montagne avec Moïse recevant la Loi, celle de la tente qui évoque la tente de la rencontre d’exode, la nuée qui rappelle la présence de Dieu pendant l’exode, etc.

Texte mystérieux, rebutant mais attirant. Comment recevoir ce texte aujourd’hui ? Et pourquoi figure-t-il à cet endroit de l’évangile selon Marc ?

Une réponse possible à cette question peut se trouver avec ce qui précède.

Au chapitre 8/27-33, l’évangéliste Marc rapporte la question que Jésus pose à ses disciples : aux dires des gens, qui suis-je ? Et ils répondent Jean-Baptiste, Élie, l’un des prophètes. Jésus ajoute : pour vous qui suis-je ? Le Christ dit Pierre. Et Jésus les « rabroue » pour qu’ils ne disent rien à personne. La discussion se prolonge. Jésus leur dit qu’il faut que le Fils de l’Homme souffre, puis meurt avant de se relever trois jours plus tard. L’évangéliste écrit : Pierre le prit à part et se mit à le rabrouer. Mais lui se retourna, regarda ses disciples et rabroua Pierre : va-t’en derrière moi, Satan, lui dit-il ! Tu ne penses pas comme Dieu mais comme les humains !

Marion Muller-Colard écrivait dans Réforme, qu’après une parole si violente, Jésus a peut-être cherché à avoir une meilleure pédagogie à l’endroit de ses disciples pour leur permettre de comprendre le sens de son message et de sa personne et donc de
garder espérance et confiance une fois qu’il sera physiquement absent.

C’est peut-être ce type de réflexions qui explique la place de ce récit de Jésus transfiguré.

Il s’agit maintenant de creuser davantage les multiples sens de ce texte.

Une piste intéressante se rapporte à la parole qui vient du ciel et évoque celle qui a été prononcée lors du baptême de Jésus avec toutefois une différence. Lors du baptême de Jésus la voix du ciel s’adresse à Jésus : Tu es mon fils bien-aimé. Ici elle s’adresse aux apôtres : « Celui-ci est mon Fils bien aimé. Écoutez-le ! » Jésus n’est pas seulement un formidable guérisseur ou un prophète avec grande autorité. Il est le fils bien-aimé du Père. Il s’agit de l’écouter en tant que tel.

Un autre élément ajoute de la force à cette voix qui vient du ciel. Voilà que Moïse et Élie apparaissent et discutent avec Jésus. Dans la tradition biblique Élie a été enlevé au ciel. Il n’est donc pas mort et il reviendra avant le jour du Seigneur d’après le prophète Malachie. Les Juifs continuent d’attendre Élie et à chaque sabbat, ils laissent une place libre pour lui. Moïse est mort, mais comme on ne sait pas où se trouve sa tombe, une tradition s’est installée selon laquelle Moïse a également été enlevé au ciel. Moïse = La loi, Élie = les prophètes. La Loi et les prophètes = le cœur du judaïsme, sont ainsi réunis avec Jésus sur cette montagne devant Pierre, Jacques et Jean.

Ces trois-là découvrent une part nouvelle de l’identité de Jésus, de ce qu’il est en vérité, et en quoi sa personne est transcendante. Jésus n’est pas seulement un homme dont la parole a beaucoup d’autorité, dont les capacités de guérison sont hors norme, dont le rayonnement est très populaire. Il n’est pas le Messie au sens où bien des juifs l’entendent, c’est-à-dire un chef de résistance capable de mettre les occupants romains hors d’Israël. Il est le Messie annoncé par les prophètes, le Christ. Et ce bien-aimé assumera sa mission jusqu’au bout, jusqu’à accepter de passer par la croix, scandale pour les uns, folie pour les autres, salut pour les chrétiens.

Voilà qu’après le détour biblique et théologique nous sommes renvoyés à une autre question : quelle valeur a ce texte pour nous aujourd’hui ? Qu’apporte-t-il au membre d’Église engagé dans la dynamique missionnaire ?

Personne d’autres que Pierre, Jacques et Jean n’ont assisté à cette réunion au sommet de la montagne, et pourtant 2000 ans après, nous écoutons ce texte étonnant, beau et fort.

Étonnant, car les manifestations de Dieu, les apparitions d’Élie et de Moïse avec Jésus, sont rares dans les évangiles. Beau car le texte se présente comme un évènement hors du temps, hors de la rationalité habituelle. Fort car, comme le signalait le pasteur Bettina Bettin, il modifie notre tendance à la baisse de dynamisme. Il stoppe notre inclination à la résignation. Il ranime notre espérance et notre confiance en Dieu.

Aujourd’hui, le Christ, absent, est présent par son Esprit dans son Église. Telle est la conviction du chrétien engagé dans une Église en mission. Cette présence est salutaire, fondamentale pour lui aujourd’hui alors que nous vivons dans un monde inquiétant, instable et ouvert à beaucoup de possibles aussi bien négatifs que positifs. C’est le temps de l’épreuve de la foi. À la suite de Pierre, Jacques et Jean, le chrétien est convaincu que Jésus humain, transfiguré, mis à mort par un supplice infernal et ressuscité l’accompagne aujourd’hui. Par sa croix qui crucifie toute illusion religieuse, politique et humaniste, par sa transfiguration qui redit qu’il est le fils aimé de Dieu, par la victoire sur la mort, Jésus ouvre un chemin salutaire pour chacun et pour le monde. Le chrétien croit qu’il est toujours à ses côtés. Il le rejoint sans cesse dans ses épreuves et dans ses joies. À lui d’être témoin en paroles et en actes de cette présence confiante de Dieu en Jésus-Christ dans ce monde. Amen !

 

Pour aller plus loin :

Si on se situe dans le dialogue interreligieux, on peut découvrir dans ce texte (et les traditions d’Ancien Testament sous-jacentes) l’affirmation d’un Dieu transcendant, souverain et maître de la création ; il est donc « à la hauteur » de l’attente religieuse mais il veut justement réaliser le salut autrement, par la spécificité de Jésus-Christ, par la croix, par la descente de la Montagne.

D’où cet extrait de la confession de foi de Shafique Keshavjee qu’on retrouve dans les textes liturgiques édités par le Défap en 1997 :

Avec nos frères et sœurs en humanité juifs, nous confessons que Dieu est le Créateur de l’univers et qu’il est le Saint.
Mais différemment d’eux, nous confessons que le Créateur s’est fait créature et que le Saint s’est incarné.

Avec nos frères et sœurs en humanité musulmans, nous confessons que Dieu est le Tout-Puissant, le Parfait et l’Immortel.
Mais différemment d’eux, nous confessons que le Tout-Puissant a accepté d’être fragile, que le Parfait a porté nos imperfections et que l’Immortel, par la mort et la résurrection de Jésus, a transfiguré notre mortalité.

 

Envoyés dans le monde

Ne craignons pas d’affirmer,
Paisiblement,
L’Évangile dont nous vivons,
Non comme un bouclier contre ceux
Qui ne partagent pas nos convictions
Ou comme une arme pour condamner ou pour exclure,
Mais comme l’annonce d’une délivrance
De toutes les formes d’injustice,
De souffrance et de mort,
Déjà acquise pour tous.

Jean-Pierre Monsarrat




Merci Jésus de nous avoir mis du pain sur la planche !

Méditation du jeudi 27 mai 2021 : l’appel de Jésus à aller vers « toutes les nations » est toujours valable pour nous. Mais la mission n’est pas une négation des cultures actuelles.

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« Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne que Jésus leur avait désignée. Quand ils le virent, ils se prosternèrent ; mais certains eurent des doutes. Jésus s’approcha et leur parla en ces termes : « Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples, en les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit, en leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé. Moi, voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. »  Matthieu 28,16-20

 

Aujourd’hui nous vous invitons à partager cette méditation proposée par Alain Faucher, prêtre et professeur d’exégèse biblique à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval au Québec (site interbible.org du diocèse de Montréal).

Ce que nous comprenons entre nous de l’amour de Dieu ne peut rester entre les quatre murs de la communauté.

« Toutes les nations ». Ceci rappelle la promesse divine faite à Abraham au profit de toutes les familles de la terre (Genèse 12,1-3). « Les nations » rappelle aussi la stratégie précise de Dieu. Les croyantes et les croyants ne peuvent rester neutres devant ces appels de Jésus lancés à ses premiers disciples. Croyantes et croyants d’aujourd’hui sont à leur tour invités à intervenir au nom de la famille divine. L’enjeu est immense : Jésus invite à transformer les nations en disciples. Il s’agit de baptiser, donc de faire plonger dans la mort-résurrection. Ce que nous comprenons entre nous de l’amour de Dieu ne peut rester entre les quatre murs de la communauté. Ce que nous comprenons ici et maintenant de l’amour de Dieu est destiné à transformer partout et pour le mieux la vie des gens que nous côtoyons dans les périphéries de nos communautés. Ces Galilée d’aujourd’hui incluent le joyeux monde des affaires, des centres commerciaux, des arénas, des loisirs, des études, des familles. La dernière coquetterie, depuis le cinquième centenaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique (en 1992 !), consiste à mettre en doute la pertinence de la mission. On prétend que le travail missionnaire est systématiquement un manque de respect des autres cultures. Cette approche contestataire néglige deux aspects de la mission.

La mission n’est pas une négation des cultures actuelles.

Notre foi a été implantée en acheminant le message de Jésus dans les différentes cultures qui ont émergé au fil des siècles. Notre culture actuelle est un fruit de ce processus de rencontre. Notre culture n’a plus grand chose à voir avec la culture méditerranéenne d’origine où résonnait si positivement le message des disciples de Jésus. Notre mode de vie nord-américain, surgi du christianisme, est finalement tout à fait différent du mode de vie des Européens qui nous ont transmis la foi chrétienne. Et pourtant, nous restons en communion profonde avec la mission des origines. De plus, les valeurs de communion universelle du message des disciples de Jésus n’ont aucune prétention à abolir les originalités ethniques et nationales. Jésus envoie ses disciples vers toutes les nations pour en faire des disciples. Il ne leur demande pas d’abolir les nations, contrairement aux prétentions de certaines sectes qui prétendent niveler toutes les frontières politiques au nom d’une foi intense ! La mission n’est pas une négation des cultures actuelles… Elle transcende les différences parce qu’elle parle de l’essentiel de la nature humaine.

L’évangélisation est toujours et partout à refaire, dans chaque pays, pour chaque génération.

Notre société ressemble davantage à la Galilée qu’à la capitale de foi qu’était Jérusalem. Les périphéries sont partout, et surtout sur nos écrans ! L’information instantanée crée un village global, un lieu de rencontre (et de confusion !) virtuel aussi facile à mépriser que l’était la Galilée pour les Juifs pieux de Jérusalem. Jésus propose aujourd’hui la mission dans ce carrefour actuel des routes commerciales, ce point naturel de rencontre des nations et des croyances. L’évangélisation est toujours et partout à refaire, dans chaque pays, pour chaque génération. Nous n’y échappons pas, et nos descendants croyants devront tout reprendre, à leur tour. Cette limite annoncée ne nous dispense pas d’investir le meilleur de nous-mêmes dans des groupes adaptés, des mouvements remaniés, des services innovateurs et originaux, des manières de faire dont nous ne rêvions même pas hier ou avant-hier.

 

Nous prions :

Le désir de notre cœur, Seigneur,
C’est de redire ton nom,
De le redire comme un murmure,
Comme la présence d’un amour ;
De le redire au long du jour,
Et au rythme de notre prière commune
Pour qu’il sanctifie notre temps, nos heures,
De le redire sur le monde
Pour que mystérieusement il l’imprègne,
Le guérisse, l’illumine, le bénisse.
Le désir de notre cœur, Seigneur,
C’est de redire ton nom.

Sœur Évangéline de la communauté des diaconesses de Reuilly