«Jeûne pour le climat» : le texte de l’appel diffusé avant la COP24

«Sortir de la fascination du désastre, témoigner de la capacité humaine au changement» : c’est ce qu’espère produire une initiative lancée par quatre personnalités protestantes, Alexandra Breukink, Natacha Cros-Ancey, Marion Muller-Colard et Martin Kopp. Tous quatre ont diffusé un appel en faveur d’un nouveau «Jeûne pour le climat», alors que doit s’ouvrir le 3 décembre en Pologne la la 24ème conférence internationale sur le climat, qui doit préciser les termes de l’Accord de Paris sur le climat signé en 2015.

Jeûner, c’est prendre soin de soi, des autres et de notre environnement. Prendre soin de soi en offrant à son corps et son esprit un temps différent. Prendre soin des autres en témoignant de notre capacité à nous limiter pour une meilleure répartition des ressources. Prendre soin de ce que certains appellent nature, d’autres création, en nous montrant capables de résister à l’avidité encouragée par nos sociétés de consommation.

Jeûner pour le climat, c’est répondre à l’alerte lancée par le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et interpeller les citoyens et les gouvernements à l’occasion de la COP24 :

Oui, nous avons entendu qu’il est à la fois urgent et possible d’agir pour limiter le réchauffement climatique en cours. Continuant à évoluer sur sa trajectoire actuelle, il engagerait à court terme des dérèglements dévastateurs et irrémédiables pour l’ensemble du vivant.

Pour aller plus loin :

Oui, nous avons conscience que les conséquences du dérèglement climatique pour l’humanité touchent et toucheront d’abord les populations les plus vulnérables. Chacun et tous devons nous mobiliser pour prévenir les injustices et les violences locales qui sont le résultat d’une irresponsabilité collective.

Oui, nous avons une plus belle ambition que celle de « tirer notre épingle du jeu » : que la crise que nous traversons à une échelle inédite soit l’occasion d’une transformation positive de l’humain, conscient d’appartenir à un monde, à une histoire, à une communauté avec lesquels il interagit pour le meilleur et non plus pour le pire.

Jeûner pour le climat, c’est saisir l’occasion de réfléchir à notre manière d’habiter le monde et de décider de changements concrets dans nos modes de vie (choisir, par exemple, de manger, se déplacer, ou consommer autrement).

Jeûner ensemble, c’est rassembler des femmes et des hommes de tous horizons, d’appartenance confessionnelle ou non, militants ou non, autour d’une pratique ancestrale et d’une identité commune : habitants d’un monde en surchauffe, en résistance devant la fatalité et en espérance pour un changement au bénéfice de tous.

Jeûner pour le climat, c’est sortir de la fascination du désastre, témoigner de la capacité humaine au changement, à la solidarité avec sa propre espèce et l’ensemble du vivant et encourager les gouvernements à faire des enjeux climatiques le point giratoire de leur politique.

Rendez-vous le vendredi 30 novembre, samedi 1er décembre et dimanche 2 décembre, jour d’ouverture de la COP24. Jeûnons un jour ou plusieurs. Jeûnons seul ou en groupe. Jeûnons de nourriture ou d’autre chose (de sa voiture, de son smartphone, etc.). Et pourquoi ne pas rompre son jeûne par un repas joyeux, qui célèbre nos engagements actuels et à venir ? Proposons et rejoignons des événements locaux de jeûne et/ou de repas de rupture partout en France, grâce au site : jeunepourleclimat.net.

 

Cet appel est signé par plus de 90 personnalités venues de tous les horizons, dont l’écrivain Emmanuel Carrère, le philosophe et écrivain Alexandre Jollien, Radia Bakkouch, présidente de Coexister, Véronique Fayet, présidente du Secours catholique, ou encore Olivier de Schutter, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation et membre du comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU.

Les quatre personnalités à l’origine de cet appel : de gauche à droite, Alexandra Breukink, Natacha Cros-Ancey, Marion Muller-Colard et Martin Kopp



Un «jeûne pour le climat» relancé avant l’ouverture de la COP24

À l’approche de la 24ème conférence internationale sur le climat, la COP24, qui doit s’ouvrir le 3 décembre en Pologne, à Katowice, plusieurs personnalités protestantes engagées pour la défense de l’environnement relancent un appel à jeûner pour le climat. Une initiative qui avait déjà vu une mobilisation internationale importante, dans la foulée d’un appel de la Fédération luthérienne mondiale, en amont des COP20 et 21. Les préoccupations environnementales ne sont plus du seul ressort des militants écologistes ou des politiques : les milieux d’Églises manifestent ainsi régulièrement leurs préoccupations pour la sauvegarde de la création.

 

Une Terre bleue, où des bouffées de chaleur apparaissent parfois en jaune ou rouge : une Terre qui, au fil du temps et des années, vire peu à peu à un bleu plus pâle, puis à une couleur dorée presque uniforme… Et bientôt, la couleur dominante vire au cuivre. Ce pourrait être un cauchemar de science-fiction. Ce n’est qu’une des multiples animations disponibles aujourd’hui et qui transcrivent sous forme de graphiques ou de mises en images frappantes les résultats d’études scientifiques sur l’évolution du climat. Celle-ci fait partie d’un ensemble de vidéos mises en ligne par la Nasa sur sa page Youtube, et qui ont toutes pour but de synthétiser les observations réalisées dans de multiples domaines et de multiples régions sur les changements climatiques. Il ne s’agit en rien d’une projection, qui pourrait présenter une vision catastrophiste d’un futur lointain : c’est tout simplement la compilation de données recueillies entre les années 1880 et 2017 sur les anomalies de températures observées dans le monde.

Et les scientifiques ne sont plus les seuls à alerter sur les effets des changements climatiques. Les humanitaires s’y sont mis aussi. «Oui, le changement climatique est un problème humanitaire», affirme un article de l’agence IRIN News, service d’information et d’analyses humanitaires (IRIN étant un acronyme en anglais pour l’expression : «Integrated Regional Information Networks», un réseau créé en 1995 et qui était à l’origine lié au Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU). «Le changement climatique n’est plus perçu comme une menace future: la réalité nous frappe aujourd’hui», poursuit le même article, signé de Maarten van Aalst, Directeur du Centre climat de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. «En août, la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC) a signalé que des millions de personnes étaient menacées par les sécheresses à travers le monde qui affectaient la production alimentaire.»

«Les conséquences ­seront gravissimes»

Pour aller plus loin :

Sur le plan politique, les rencontres internationales piétinent. En témoignent les frustrations exprimées à chaque Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), des réunions plus connues du grand public sous l’abréviation «COP» : la COP21, en 2015, s’était tenue à Paris et s’était achevée par un accord international sur le climat, applicable à tous les pays ; un accord alors validé par tous les pays participants, qui fixait comme objectif une limitation du réchauffement mondial entre 1,5°C et 2°C d’ici 2100. Mais son application a depuis été bloquée, notamment par les États-Unis qui, à la suite de l’élection de Donald Trump, ont décidé de réexaminer leur position dans ce dossier. La COP24, censée préciser les règles d’application de l’accord de Paris, doit se tenir à partir du 3 décembre en Pologne, à Katowice. À quelques jours de son ouverture, Laurent Fabius, qui fut président de la COP21, a lancé un appel «impérieux» dans les colonnes du Journal du Dimanche. «J’ai, avec d’autres, sonné l’alerte rouge, écrit l’actuel président du Conseil constitutionnel. Sans un ensemble de mesures urgentes, puissantes et convergentes, nous courons le risque de perdre la course engagée contre le réchauffement. Les conséquences ­seront gravissimes, comme le laisse présager la multiplication des ­catastrophes auxquelles on assiste et qui n’épargnent aucune région du monde.»

Alors que les conséquences des changements climatiques, de la déforestation, de l’épuisement des ressources naturelles font peser des menaces sur l’avenir de toute l’humanité, et notamment des plus fragiles, les questions environnementales ne sont plus du seul ressort des spécialistes ou des militants écologistes. Les Églises s’en sont également saisies, aux côtés de nombreux mouvements citoyens. Si elles ne militent pas directement en faveur du climat, elles manifestent bien souvent, à travers leurs activités, leurs projets, des préoccupations fortes concernant la sauvegarde de la création. C’est ainsi le cas du Défap, qui a contribué à la création du Secaar, réseau de 18 Églises et organisations chrétiennes d’Afrique et d’Europe, lequel s’est fixé comme vocation «de rétablir l’Homme et la Création dans son intégrité» ; le Défap soutient aussi des projets associant sauvegarde de la création et lutte contre l’exclusion et la pauvreté, comme, en Tunisie, l’association Abel Granier, qui a mis au point des techniques de réhabilitation des sols, ou au Maroc, l’ALCESDAM, qui aide à la sauvegarde de palmeraies, luttant contre l’avancée du désert et permettant aux paysans de mieux vivre sur place au lieu de devoir s’expatrier…

«Rendez-vous le vendredi 30 novembre»

Cette mobilisation des Églises pour le climat avait été particulièrement spectaculaire en amont de la COP20 et de la COP21. Marche pour le climat, mobilisations dans les rues avant le début de la conférence de Lima… L’une des mobilisations les plus importantes, à la fois sur la durée et par la diversité des chrétiens engagés partout dans le monde, s’était traduite à travers le jeûne pour le climat. Il faisait suite à un appel lancé par la Fédération luthérienne mondiale qui avait inauguré, début 2014, un mouvement mondial se traduisant par une journée mensuelle de jeûne. Cet appel s’inscrivait lui-même dans le fil d’une initiative inaugurée lors de la conférence internationale de Varsovie sur le climat.

Alors qu’en cette année 2018, la Pologne accueille de nouveau la prochaine réunion, en France, diverses personnalités protestantes ont décidé de relancer le «jeûne pour le climat», avec le soutien actif de l’Église protestante unie de France (EPUdF) et de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (UEPAL), toutes deux membres du Défap. Le site international «fastfortheclimate» n’existe plus et les mobilisations communes se sont faites plus discrètes, mais dans le monde religieux, les initiatives en faveur du climat sont toujours présentes. Chrétiens unis pour la Terre appelle ainsi, à partir de samedi 1er décembre, à 24h de prière pour le climat.

Le nouvel appel français à un «jeûne pour le climat» à l’occasion de l’ouverture de la COP24 est dû à deux pasteures de l’UEPAL, Alexandra Breukink et Natacha Cros-Ancey, à Marion Muller-Colard, théologienne, docteure en théologie protestante de l’Université de Strasbourg, et à Martin Kopp, qui préside la commission écologie / justice climatique de la Fédération protestante de France. Il participa notamment aux COP19, COP20 et COP21. «Rendez-vous le vendredi 30 novembre, samedi 1er décembre et dimanche 2 décembre, jour d’ouverture de la COP24», exhortent ces quatre personnalités dans un appel commun, relayé par l’hebdomadaire protestant Réforme et signé par plus de 90 personnalités de tous horizons. «Jeûner pour le climat, c’est sortir de la fascination du désastre, témoigner de la capacité humaine au changement, à la solidarité avec sa propre espèce et l’ensemble du vivant et encourager les gouvernements à faire des enjeux climatiques le point giratoire de leur politique.»

Franck Lefebvre-Billiez




Madagascar : les incertitudes de l’entre-deux-tours

À Madagascar, le second tour de la présidentielle devrait voir s’affronter, le 19 décembre, Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana. Un duel au goût de déjà-vu entre les deux irréconciliables rivaux de la politique malgache, dont l’affrontement était déjà à l’origine de la crise dans laquelle s’était enfoncé le pays à partir de 2009, et qui avait vu le retrait des bailleurs de fonds internationaux. Déjà, les deux prétendants mobilisent leurs troupes et pointent les irrégularités dont ils s’estiment l’un et l’autre victimes. Mais pour la majorité des Malgaches, ce duel ne change guère un quotidien difficile.

Un village sur la route de Mananjary, sur la côte sud-est de Madagascar © Franck Lefebvre-Billiez, Défap

 

S’il est une chose, à Madagascar, qui fait consensus parmi les candidats à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle… c’est leur unanime dénonciation du système électoral. Les chiffres sortis des urnes le 7 novembre, et qui doivent encore être proclamés officiellement par la Haute Cour constitutionnelle après leur annonce samedi par la Commission électorale nationale indépendante (Céni), promettent pour le second tour un duel aux airs de déjà-vu : en tête, Andry Rajoelina a obtenu 39,19% des suffrages. Juste derrière, Marc Ravalomanana est crédité de 35,29% des voix. Rajoelina a obtenu ses meilleures scores dans les régions côtières, Ravalomanana étant majoritaire au centre de l’île : le second tour s’annonce âprement disputé entre les deux rivaux. Deux anciens présidents qui poursuivent leur duel dans les urnes, après avoir été tous deux écartés de la présidentielle précédente sous le poids de la communauté internationale, afin de sortir d’une crise politique interminable qui avait provoqué la fuite des bailleurs de fonds internationaux, avec des conséquences catastrophiques pour l’économie malgache.

Mais dans un pays accoutumé aux soubresauts politiques, où les élections présidentielles s’achèvent parfois par des prises de pouvoir dans la rue, les deux rivaux ne se contentent pas de mobiliser leurs troupes dans l’optique du 19 décembre, date prévue pour le second tour. Ils ne se contentent pas de courtiser les principaux des 34 autres candidats éliminés à l’issue du premier tour. Ils dénoncent tous deux anomalies et fraudes électorales à leur détriment. Andry Rajoelina a trouvé son angle d’attaque : le système informatique de la Céni. «On a tout fait pour empêcher le score du candidat numéro 13 (à savoir Andry Rajoelina) d’atteindre et dépasser les 40%», a-t-il dénoncé dès lundi, réclamant un «audit» du logiciel de la Commission électorale nationale indépendante. «La seule idée avec laquelle je suis d’accord est que je suis en tête. Mais je ne suis pas d’accord avec les chiffres». Marc Ravalomanana n’est pas en reste : dès mardi, l’un de ses avocats transmettait à la Haute Cour constitutionnelle (la HCC) plus d’une cinquantaine de requêtes pour «corriger certaines irrégularités» dans les résultats provisoires du premier tour.

Ce que cache la «bataille des ex»

Pour aller plus loin :

La HCC croule ainsi sous les recours. Certains candidats vont jusqu’à réclamer l’annulation pure et simple du scrutin. C’est notamment le cas de la coalition des 25 candidats qui, avant même le premier tour, dénonçaient le travail de la Céni. Mais c’est aussi le cas du chef de l’État sortant, Hery Rajaonarimampianina, qui n’a obtenu que 8,8% des voix et se dit victime d’une «fraude massive». La commission électorale, pour sa part, défend son travail. «Nous n’avons accepté aucun ordre de quiconque dans cette élection. On n’a accordé aucun traitement de faveur à qui que ce soit», a affirmé Hery Rakotomanana, son président, dès l’annonce des résultats provisoires du premier tour.

Une contestation généralisée qui laisse craindre de possibles troubles : aussi l’armée est-elle sortie de sa réserve, le 16 novembre, pour appeler les candidats à respecter le bon déroulement du processus électoral. «Madagascar est un État de droit, a déclaré Njatoarisoa Andriajanaka, commandant de la gendarmerie nationale. Les forces de l’ordre avertissent tout individu qui serait tenté de faire une provocation ou de semer le trouble». L’armée n’a pas toujours eu cette neutralité : en 2009, elle avait obligé Ravalomanana à céder le pouvoir à Rajoelina. Mais Ravalomanana lui-même, en 2001, s’était déjà proclamé président avant le second tour, précipitant le pays dans une violente crise qui s’était achevée par la fuite de son prédécesseur, Didier Ratsiraka… Et voilà qu’à cette présidentielle de 2018 se retrouvaient une nouvelle fois les vieux adversaires de la politique malgache, y compris Didier Ratsiraka lui-même, qui était déjà à la tête du pays en 1975 et aujourd’hui âgé de 85 ans – même si «l’Amiral rouge», comme on le surnomme, n’a, il faut bien le dire, obtenu qu’un score purement symbolique de 0,45% des voix. L’année 2013, qui avait donné une impression de renouvellement avec l’affrontement entre Hery Rajaonarimampianina et Jean-Louis Robinson, n’aura été qu’une parenthèse ; encore ces deux candidats bénéficiaient-ils chacun du soutien d’un «ancien» : Andry Rajoelina pour le premier, Marc Ravalomanana pour le second.

Les présidents changent, les défis du quotidien demeurent

Une ruelle dans la banlieue de Tananarive © Franck Lefebvre-Billiez, Défap

Derrière cette «bataille des ex» se profilent en réalité tous les maux de la politique malgache : si les formes démocratiques sont globalement respectées, la compétition pour le pouvoir se joue en fait au sein d’un tout petit groupe qui concentre l’essentiel des ressources de l’île, et reste déconnecté des besoins réels de l’immense majorité de la population. Une population pour laquelle la nourriture représente encore trop souvent la préoccupation principale, et dont la très grande majorité vit sous le seuil de pauvreté absolue de deux dollars par jour. Pendant que les candidats à la présidentielle s’affrontent à travers leurs chaînes télévisées (Rajoelina et Ravalomanana ont chacun la leur), se déplacent en hélicoptère, multiplient les meetings avec invitation d’artistes et feux d’artifices, déplacent les foules, la population malgache s’intéresse peu au vote. D’élection en élection, le taux de participation baisse. Et au-delà du taux de participation proprement dit, le rapport du nombre de votants par rapport à la population n’a cessé de diminuer depuis 1992, partant de 37,7% pour atteindre 17,03% en 2013.

Pour beaucoup de Malgaches, la période électorale est d’abord une période d’incertitudes et de possibles troubles ; mais au-delà, ils n’envisagent guère de changements dans leur quotidien, quel que soit le futur président. Se nourrir, se loger, voilà les vraies préoccupations quotidiennes ; l’éducation elle-même vient loin derrière. Madagascar reste le cinquième pays au monde avec le plus grand nombre d’enfants non scolarisés. Or sans accès au savoir, pas d’évolution sociale possible – dans un système éducatif qui reste très largement inégalitaire, et où le français, pourtant non enseigné en école primaire, reste le sésame indispensable pour accéder à des études secondaires, voire supérieures. Voilà pourquoi les engagements du Défap à Madagascar tournent essentiellement autour de l’éducation : notamment autour de l’enseignement du français. D’une présidentielle à l’autre, les mêmes enjeux demeurent.

Franck Lefebvre-Billiez




Madagascar : d’une élection à l’autre

Cette semaine, gros plan sur Madagascar, en pleine élection présidentielle. Le Défap y soutient, notamment à travers ses envoyés, des projets qui tournent essentiellement autour de l’éducation. Quels sont les enjeux du scrutin en cours ? Que peuvent en attendre les Malgaches ?

Vue de Tananarive © Franck Lefebvre-Billiez, Défap

 

D’une présidentielle à l’autre, on retrouve la même pléthore de candidats à Madagascar : au premier tour en 2013, ils étaient 34. Pour cette année 2018, 36. Une diversité qui reste surtout de façade : la campagne est dominée de manière écrasante par quelques favoris, tous d’anciens présidents, tous disposant de moyens financiers colossaux, capables de déplacer des foules et de remplir des stades… sous le regard largement indifférent de la très grande majorité des Malgaches, qui n’envisagent le scrutin qu’à l’aune des troubles possibles, mais n’en espèrent rien. En 2018 comme en 2013, Madagascar reste l’un des États les plus pauvres du monde : il occupe le quatrième rang du classement des pays qui produisent le moins de richesses par rapport à sa population, avec un PIB par habitant de 424 dollars. Un enfant de moins de 5 ans sur deux souffre d’un retard de croissance et Madagascar reste le cinquième pays au monde avec le plus grand nombre d’enfants non scolarisés. L’écrasante majorité de la population vit sous le seuil de pauvreté absolue de 2 dollars par jour.

Si la situation de l’île a évolué depuis 2013, c’est un changement qui est beaucoup plus visible au niveau des grands indicateurs économiques que dans le quotidien des Malgaches. Le scrutin de 2013 avait représenté une forme de normalisation après plusieurs années d’une crise politique qui s’était traduite par un retrait des bailleurs de fonds internationaux, plongeant l’économie du pays dans un profond marasme. Depuis le retour à l’ordre constitutionnel, le taux de croissance a rebondi, dépassant les 4% contre une moyenne de 2,7% durant la crise de 2009 à 2013. Mais la Grande Île reste très exposée aux aléas climatiques : en 2017, le secteur agricole, principale source de revenus pour une population qui reste à plus de 80% rurale, a subi les effets des catastrophes naturelles. Conséquence : une pénurie de riz, avec une inflation qui a atteint les 9% en décembre 2017, soit la hausse des prix la plus élevée en sept ans. Si les candidats à la présidentielle promettent monts et merveilles, pour les Malgaches, se nourrir reste trop souvent la première préoccupation. L’éducation vient loin derrière, et le système éducatif malgache est en outre terriblement inégalitaire ; or sans accès au savoir, pas d’évolution sociale possible. Voilà pourquoi les engagements du Défap à Madagascar tournent essentiellement autour de l’éducation, et notamment de l’enseignement du français, sésame indispensable pour accéder à des études secondaires, voire supérieures.

«Épargnez-nous une nouvelle crise»

Pour aller plus loin :

L’élection présidentielle actuelle est organisée quelques mois après une crise politique qui a fait deux morts. L’opposition dénonçait la volonté du président de la museler. Un gouvernement d’union nationale a été mis en place en juin et permis d’apaiser la situation politique. Depuis, le président Hery Rajaonarimampianina a démissionné, comme le prévoit la Constitution du pays, afin de se consacrer à sa campagne électorale ; il l’a largement axée sur son bilan, évoquant des constructions de routes et d’écoles, tentant de se démarquer des autres candidats en revendiquant son respect de l’ordre constitutionnel. Il est vrai que les deux autres favoris, Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana, semblent poursuivre par meetings interposés leur guérilla qui s’était traduite par la démission forcée de Ravalomanana en 2009, lors d’un coup de force de l’armée après de violentes manifestations de rue inspirées par le maire d’alors de la capitale, Andry Rajoelina. Mais plus que ces arguments de campagne, ce qui semble devoir départager les candidats, c’est l’argent investi en émissions, meetings, affiches… Andry Rajoelina dispose ainsi d’une force de frappe importante avec sa propre chaîne de télévision, la chaîne Viva, qui diffuse 24h sur 24 et emploie plus d’une centaine de salariés. Marc Ravalomanana dispose aussi de moyens télévisés, quoique plus modestes, avec MBS : la chaîne, qui emploie une trentaine de salariés, a repris sa diffusion il y a quelques mois après avoir été fermée lors de la crise de 2009. Loin derrière, un autre grand ancien de la politique malgache, Didier Ratsiraka, tente aussi de se faire entendre. Au cours de ses deux périodes à la tête de l’île (1975-1993 et 1997-2002), il a alterné socialisme à la malgache et libéralisation, avant d’être contraint à céder le pouvoir par Marc Ravalomanana lors d’élections présidentielles dont le second tour n’a jamais eu lieu…

Un pays qui reste à plus de 80% rural : maisons traditionnelles malgaches © Défap

À Madagascar, il n’existe pas de règle d’équité dans la communication politique lors des campagnes électorales. Celui qui a le plus de moyens pour se faire entendre a donc de bonnes chances d’être élu. En témoigne une étude de la fondation allemande Friedrich Ebert, financée par l’Union européenne, qui a ressurgi en pleine campagne : bien que datée de 2016, elle a eu un fort retentissement il y a quelques mois sur les réseaux sociaux. Elle chiffrait le coût de la campagne de Hery Rajaonarimampianina en 2013 à 43 millions de dollars, ce qui faisait de lui le candidat ayant dépensé le plus d’argent par vote obtenu, soit 21,5 dollars par voix. À titre de comparaison, Donald Trump n’avait dépensé «que» 12,6 dollars par voix obtenue lors de la présidentielle américaine, et François Hollande 1,21 dollar lors de la présidentielle française… Aujourd’hui encore, la disproportion des moyens est telle que dans les parties les plus enclavées de l’île, une bonne partie de la population ignore tout simplement l’existence de la majorité des candidats, croyant que le scrutin se jouera entre deux prétendants.

Le point commun entre les quatre favoris est ainsi qu’ils ont tous constitué de véritables trésors de guerre à l’époque où ils étaient au pouvoir. Derrière, les autres se battent pour exister, entre sous-représentation médiatique et aléas d’un système électoral gangréné par la corruption. Jusqu’à la veille de l’échéance électorale, 27 candidats ont fait le siège de la Haute Cour constitutionnelle (HCC), pour contester la validité des listes électorales et demander un report du vote. Avec tous les risques d’une nouvelle crise, dénoncés à quelques jours du scrutin par Ketakandriana Rafitoson, directrice de Transparency International à Madagascar : «Si l’on veut éviter les malversations, il ne reste plus qu’un moyen : couvrir l’ensemble des bureaux de vote par des observateurs citoyens bénévoles. S’ils n’ont pas informatisé à 100% le système, c’est pour mieux manipuler les choses. C’est un appel qu’on lance : par pitié, épargnez-nous une nouvelle crise.»

Franck Lefebvre-Billiez


Retrouvez dans la vidéo ci-dessous une présentation de Madagascar, des liens existant aujourd’hui avec les Églises protestantes de France, et des actions du Défap.




«Radicalisation : quel défi pour l’interreligieux ?»

Le mot «radicalisation» renvoie aujourd’hui presqu’automatiquement à un islamisme violent. Pourtant, la Bible autant que le Coran contient des «versets douloureux». Quant au processus de révélation, il porte en lui-même l’idée de radicalité en s’emparant de tout l’être, corps, esprit et cœur. En faisant irruption dans l’histoire humaine, il génère adhésion ou refus et luttes de toute sorte, croisant aussi le fer avec le politique. Le n°76 de Perspectives missionnaires, questionne la radicalisation, quelques paroles scandaleuses de Jésus et les défis que relève aujourd’hui le dialogue interreligieux.

Détail de fresque du Mausolée Haft Tanan de Shiraz en Iran (XVIIIe siècle), représentant Ibrahim prêt à sacrifier son fils, qui n’est pas nommé dans le Coran, mais que la tradition islamique désigne comme étant Ismaël.

Le dimanche 22 avril 2018 paraissait dans Le Parisien un manifeste contre l’antisémitisme en France qui, en s’appuyant sur les faits et les statistiques, mettait en cause la radicalisation islamiste. En fin de manifeste, les signataires demandaient «que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime».

Deux jours plus tard, une trentaine d’imams ont exprimé leur indignation dans le journal Le Monde, tout en dénonçant à leur tour l’antisémitisme et le terrorisme en France, n’hésitant pas à mettre en cause des idéologues qui exploitent le désarroi de la jeunesse : «Depuis plus de deux décennies, des lectures et des pratiques subversives de l’islam sévissent dans la communauté musulmane, générant une anarchie religieuse, gangrenant toute la société. Une situation cancéreuse à laquelle certains imams malheureusement ont contribué, souvent inconsciemment».

Pour aller plus loin :
Retrouvez les archives de « Perspectives missionnaires » sur le site de l’AFOM (Association francophone oecuménique de missiologie) en cliquant sur l’image ci-dessus. Et retrouvez ci-dessous les anciens numéros :
N° 75 – Protestantisme global, fondements et évolutions
N° 74 – Missionnaires en musique
N° 73 – Témoignage et diaconie
N° 72 – Famille, conjugalité, témoignage
N° 71 – Églises et culture émergente
N° 70 – Ensemble vers la vie, Nouvelles pistes pour la mission
N° 69 – Héritiers et témoins d’une terre promise
N° 68 – Se former à la mission ?
N° 67 – Œcuménisme et mission en Europe
N° 66 – Relire David Bosh
N° 65 – Afrique en mission
N° 64 – Bible et traduction en mission
N° 63 – Prier dans un contexte interreligieux ?
N° 62 – La planète évangélique
N° 61 – Divers articles
N° 60 – Dossier Édimbourg – Cape Town 2010
N° 59 – Dossier Afrique du sud
N° 58 – La Mission : entre altérité et identité
N° 57 – Dossier Mission et communication
N° 56 – Dossier Madagascar
N° 55 – Mission en Europe
N° 54 – Christianisme en zones interdites
N° 53 – Économie et foi

De fait, le mot radicalisation renvoie aujourd’hui presqu’automatiquement à un islamisme violent, revendiquant le nom de Dieu et l’utilisation de certains versets coraniques. Pourtant, c’est dans un cadre de dialogue entre les trois monothéismes qu’avait paru en 2008 le livre intitulé Les versets douloureux. Bible, Évangile et Coran entre conflit et dialogue, écrit par le Rabbin David Meyer, l’Imam Soheib Bencheikh et le jésuite Yves Simoens. En utilisant une approche historique et contextuelle pour expliquer la présence de ces versets dans leurs Écritures saintes, et tout en les déclarant en contradiction avec le message d’ensemble qui est de paix et d’amour, les auteurs se refusaient à les ignorer et affirmaient plutôt la nécessité absolue d’une autocritique des religions.

Mais l’heure est-elle à l’autocritique des religions ? Deux tendances semblent aujourd’hui s’affronter : l’une développe un retour à l’identité, au communautarisme, en allant parfois jusqu’à un certain intégrisme, qui n’est pas forcément violent, tandis que l’autre se déploie dans le dialogue interreligieux et la prise en compte du multiculturalisme. Si l’adjectif radical semble s’appliquer presqu’automatiquement à la première tendance, doit-on oublier pour autant que la deuxième relève d’un choix aussi radical que la première, bien que ne se situant pas au même niveau ? Car l’Évangile nous entraîne sans cesse et de manière très radicale, à la suite de Jésus de Nazareth, à l’ouverture et à la rencontre avec les autres humains et les autres peuples, quelle que soit leur appartenance.

Cependant l’utilisation actuellement dominante des mots liés à la radicalité nous oblige à aller explorer l’origine, la racine du religieux, dans le cadre des religions révélées en particulier, d’autant que le terme radical se rattache étymologiquement au mot latin qui signifie racine.

D’abord le processus de révélation contient en lui-même l’idée de radicalité. L’expérience de la révélation est saisissante. D’Abraham à Paul, on peut se référer à tous les textes bibliques qui font récit de l’irruption du divin dans la vie humaine ! La révélation s’empare de tout l’être : le cœur, le corps, l’esprit. Une coupure dans le temps s’établit entre un avant et un après. Le sens de la vie va s’en trouver transformé. C’est une aventure éminemment intime mais en même temps relationnelle car elle correspond au surgissement d’une force extérieure à soi-même. Alors se pose la question de la décision humaine. Décision de foi, décision de changement de vie, décision de témoignage, décision de fonder une communauté de croyants ou d’entrer dans une communauté déjà constituée… Nous connaissons cette radicalité, dont la prédication dans nos églises s’est souvent faite l’écho.

Cependant existe un autre niveau de radicalité lié au fait que la révélation intervient dans l’histoire humaine, c’est-à-dire en contexte. Venant déchirer le tissu du temps, elle n’apporte pas la paix mais l’épée, pour reprendre les paroles de Jésus. Elle génère des inimitiés, des adhésions et des refus, des conflits et des combats. Elle croise le politique, lui sert parfois de caution, à moins que ce ne soit l’inverse. Et c’est là que nous retrouvons nos versets dangereux et douloureux !

En «perspectives missionnaires», nous devons nous interroger sur l’herméneutique de ces radicalités. Il en va de notre présence et de notre témoignage au cœur de la société et de l’histoire.

Dans un monde complexe comme le nôtre, où beaucoup de gens se vivent comme déracinés, la radicalité religieuse peut apparaître comme une promesse de salut, comme ce fut le cas dans le passé pour des radicalités idéologiques et politiques. Nous prendrons l’exemple de la tentation islamiste, qui génère une grande violence meurtrière à travers le monde, et fait des ravages dans notre jeunesse. Un entretien avec le docteur Guillaume Monod, psychiatre, nous conduira à la rencontre de jeunes radicalisés incarcérés à la maison d’arrêt de Villepinte, pour découvrir leurs parcours et les motivations psychologiques et théologiques qui les ont conduits à s’engager dans un islamisme radical.

Qu’en est-il du christianisme ? Avec Elian Cuvillier, nous interrogerons le Jésus des évangiles, dont la radicalité s’exprime parfois dans des propos très violents. Qu’en faire ? Les passer sous silence ? Utiliser l’analyse historique et contextuelle pour en relativiser la portée ? Comment en faisons-nous l’herméneutique ? Avec Samuel Dawaï, c’est le discours apocalyptique qui sera questionné. Il nous montrera comment aujourd’hui en Afrique ce type de discours est instrumentalisé et produit des extrémismes religieux.

Puis, avec Olivier Abel, nous nous poserons la question : est-ce la montée des sentiments religieux qui produit la violence, ou bien est-ce la montée de la violence qui produit des sentiments religieux ? À la suite du colloque des Cèdres Parole de Dieu, violence des hommes qui s’est tenu à Beyrouth du 17 au 19 mai 2017, et s’est penché sur les relations entre violence et discours religieux dans le cadre du christianisme et de l’islam, il nous invite à saluer tous les lieux qui permettent le croisement des interprétations, car le pluralisme est le meilleur outil contre l’appropriation violente de la vérité.

Alors le dialogue interreligieux est-il une arme efficiente contre la « radicalisation » religieuse ? Pour développer cette problématique, Philippe Gaudin analysera les termes et présentera les acteurs de la radicalisation. Évoquant les différents types de dialogue interreligieux, et le rôle que celui-ci peut jouer, il nous invitera finalement à ne jamais oublier de « prendre en compte la soif de repères métaphysiques et religieux » qui se cache derrière la radicalisation.

Enfin, Samuel Dawaï nous présentera l’histoire religieuse du Nord-Cameroun, où musulmans et chrétiens, après avoir longtemps été en conflit, coopèrent aujourd’hui dans la lutte contre Boko Aram.

Florence Taubmann

Retrouvez ci-dessous le sommaire de ce numéro 76 de Perspectives missionnaires :

 




Nouvelle-Calédonie : «établir des ponts entre les communautés»

Quel «destin commun» inventer après le référendum d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie ? Le professeur Frédéric Rognon, membre du groupe informel Nouvelle-Calédonie qui se réunit ce mardi au Défap, a été invité par le Service radio de la Fédération Protestante de France pour évoquer la situation de l’archipel à l’approche d’un vote qui cristallise les inquiétudes. Selon lui, ce que peut faire l’Église protestante face aux risques de radicalisation à l’issue du scrutin, c’est «multiplier les occasions pour se parler et essayer de se comprendre.» L’EPKNC encourage ainsi ses fidèles, et plus largement la population du pays, à vivre la période référendaire dans la responsabilité, le respect mutuel et la paix. Les Églises de France accompagnent le processus, à travers la présence du Défap.

Le 4 novembre 2018, la population de la Nouvelle-Calédonie est appelée à se prononcer par référendum sur l’indépendance et la pleine souveraineté du territoire. Un scrutin qui marquera l’aboutissement d’un processus d’une trentaine d’années. Entre 1988, l’année des «événements», et aujourd’hui, les accords de Matignon ont permis de préserver la paix civile. Ils ont été complétés par l’accord de Nouméa du 5 mai 1998, qui poursuivait la revalorisation de la culture kanak, créait de nouvelles institutions et prévoyait un processus de transfert progressif de compétences à la Nouvelle-Calédonie. Quant au référendum d’autodétermination, prévu initialement en 1998, son organisation avait été, d’un commun accord entre l’État, les indépendantistes et les non-indépendantistes, repoussée au plus tard à l’année 2018. Voilà pourquoi, le 4 novembre prochain, les votants seront invités à répondre à la question suivante : «Voulez vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?»

Or depuis 1988, la société néo-calédonienne s’est transformée. Elle est devenue de plus en plus multiculturelle. Dans des lieux comme Nouméa, les jeunes des diverses communautés se sont habitués à vivre côte à côte – sinon ensemble. Mais l’approche de ce référendum d’autodétermination longtemps annoncé menace de raviver les tensions. Alors même que, quel qu’en soit le résultat, les 260.000 Calédoniens, dont 110.000 Kanak, devront réussir après le vote à construire ensemble l’avenir de l’archipel…

Craintes de radicalisation

Pour aller plus loin :

La Nouvelle Calédonie : «Un destin commun», partie 1

La Nouvelle Calédonie : «Un destin commun», partie 2

Les relations entre protestants de France et protestants de Nouvelle-Calédonie sont inscrites dans l’Histoire, et c’est précisément pour accompagner les Calédoniens à l’heure du choix qu’a été créé un groupe informel qui se réunit régulièrement au Défap. Parmi les membres de ce groupe, qui se retrouve justement ce mardi au 102 boulevard Arago, figure entre autres le pasteur Frédéric Rognon, qui a été récemment l’invité du Service radio de la FPF, où il a répondu aux questions d’Olivier Betti. Professeur de philosophie des religions à la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg, Frédéric Rognon est surtout bon connaisseur de la Nouvelle-Calédonie, où il a vécu trois ans dans les années 80. Vous pouvez écouter dans les encadrés ci-contre l’intégralité de ces entretiens, diffusés en deux parties.

Concernant l’ambiance qui prévaut en Nouvelle-Calédonie à l’approche du vote, Frédéric Rognon souligne notamment : «J’y étais encore en juillet-août ; j’ai entendu souvent des craintes sur l’après-référendum, concernant une radicalisation possible. Comment rester dans le destin commun après ce scrutin ? Sachant qu’il y aura un deuxième et un troisième référendum en cas de non à l’indépendance, en 2020 et 2022, ce qui a été prévu dans l’accord de Nouméa…» Quelles sont donc les inquiétudes soulevées par ce vote ? «On craint qu’au lendemain du 4 novembre, il y ait des vainqueurs et des vaincus. L’Église protestante est très soucieuse de cela et cherche à canaliser ces ardeurs, pour éviter à la fois la volonté de revanche et le sentiment d’avoir vaincu.»

Comme le note Frédéric Rognon, «l’indépendance a peu de chances d’être votée directement en novembre. L’enjeu porte plutôt sur le niveau du vote indépendantiste. S’il est vraiment très faible, on a un risque de radicalisation des deux bords : de la part des indépendantistes les plus durs, qui perdraient confiance dans la démocratie et seraient tentés de revenir à la situation des événements des années 80 ; mais aussi de la part des loyalistes les moins modérés, qui voyant que l’indépendance ne fait plus recette, pourraient vouloir remettre en question tout le processus, le deuxième et le troisième référendum, le gel du corps électoral obtenu par les indépendantistes… Ce qui durcirait la situation et créerait de nouveaux clivages.»

La question du corps électoral

Août 2017 : lors du synode de l’EPKNC en Nouvelle-Calédonie © Défap

Cette question du «gel du corps électoral», et au-delà, la question de savoir qui vote ou non lors de tels scrutins engageant tout l’avenir de l’île, est cruciale. La démographie est en effet très défavorable au vote en faveur de l’indépendance. Cette évolution démographique s’explique par l’immigration encouragée par la métropole, qui s’est encore accélérée avec le «boom du nickel» de la fin des années 1960. Résultat : alors que la population kanak représentait 51,1% de la population totale en 1956, cette part était descendue à 46% en 1969 ; elle est de 39% aujourd’hui. D’où l’idée d’une restriction du corps électoral pour obtenir une sorte de rééquilibrage en faveur des Kanak – un principe qui a désormais valeur constitutionnelle et qui a été inscrit dans l’accord de Nouméa. Selon les termes de l’accord, il s’agissait de poser «les bases d’une citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie, permettant au peuple d’origine de constituer avec les hommes et les femmes qui y vivent une communauté humaine affirmant son destin commun».

Il existe ainsi en Nouvelle-Calédonie plusieurs corps électoraux, avec des listes électorales de droit commun et d’autres spéciales. Les listes de droit commun sont destinées aux élections à dimension nationale (présidentielle, législatives, européennes…) ; les listes spéciales ont prévu une restriction du corps électoral dans l’optique, précisément, de l’organisation du référendum d’autodétermination, et le principe en a été étendu aux scrutins locaux. Cette question de la composition du corps électoral pour le référendum est longtemps restée une pierre d’achoppement entre les forces politiques en présence.

Accompagner et favoriser les occasions de dialogue

Délégation de la Nouvelle-Calédonie Clôture du 4ème festival des arts mélanésiens, Mwâ kâ Nouméa, Nouvelle-Calédonie 2010 © Sekundo

Que peuvent faire les protestants face à ces risques de tensions – volonté de revanche, radicalisation, voire remise en cause de tout le processus et notamment du gel du corps électoral ? Accompagner et favoriser les occasions de dialogue. Historiquement, les Églises de France ont des liens privilégiés avec l’Église Protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (EPKNC), elle-même très majoritairement Kanak et qui s’est longtemps déterminée nettement en faveur de l’indépendance, mais qui plaide aujourd’hui pour l’invention d’une citoyenneté calédonienne. En témoigne le mot de l’Église publié à l’occasion de son synode de l’été 2018 : l’EPKNC y invite «chaque responsable d’Église à vivre pleinement sa mission là où il est. Il invite également les différents acteurs de ce pays à œuvrer pour la paix, la fraternité et la solidarité. À travers la parole d’espérance d’Éphésiens 2 au verset 19, le Synode Général encourage chacun à devenir « citoyen de sa terre et concitoyen d’un pays nouveau ».»

Comme le souligne Frédéric Rognon, la Nouvelle-Calédonie, «c’est un petit territoire, où presque tout le monde se connaît». Ce que peut faire l’Église, c’est «multiplier les occasions pour se parler et essayer de se comprendre ; établir des ponts, des passerelles entre les communautés.» L’EPKNC a ainsi encouragé ses fidèles, et plus largement la population du pays, à vivre la période référendaire dans la responsabilité, le respect mutuel et la paix. Les Églises de France accompagnent le processus d’autodétermination du peuple calédonien, à travers la présence et les actions du Défap, dans un esprit de fraternité, manifestant ainsi leur soutien à cette quête «de paix, de fraternité et de solidarité».




Cameroun : retour en images sur la dixième AG de la Cevaa

Ce grand rendez-vous réunissant les délégués des 35 Églises membres de la Cevaa, dont font partie les Églises constitutives du Défap (EPUdF, UEPAL et Unepref), s’est tenu du 15 au 24 octobre 2018 à Douala, capitale économique du Cameroun. Avec notamment des réflexions sur la vie financière et sur les célébrations des cinquante ans de la Cevaa en 2021. L’ensemble de cette Assemblée Générale était placé sous le thème «Le chrétien et l’intolérance religieuse», qui a donné lieu à divers ateliers, séances d’animation et tables rondes. Résumé en images.




Solidarité avec Haïti après le séisme du 6 octobre

Un bilan toujours provisoire de 17 morts et près de 350 blessés, des milliers de bâtiments endommagés dont des écoles, des hôpitaux, des églises… Depuis le séisme du 6 octobre qui a frappé le Nord-Ouest d’Haïti, le Défap se tient en contact étroit avec la Fédération des Écoles Protestantes d’Haïti (la FEPH) et avec ses divers partenaires de la Plateforme Haïti pour tenter d’évaluer les besoins sur place. Une réunion d’urgence du comité Solidarité protestante est prévue vendredi : elle sera consacrée à Haïti et à l’Indonésie, deux régions frappées par des tremblements de terre.

Une vue des dégâts dans une école de Gros Morne © FEPH

La première secousse, de magnitude 5,9, s’est produite au soir du samedi 6 octobre ; et depuis les répliques se succèdent au Nord-Ouest d’Haïti, aggravant les premiers dégâts et ravivant tous les traumatismes du tremblement de terre de 2010. Le ministère de l’Intérieur haïtien a fait état mardi de 17 morts et près de 350 blessés, dont 9 morts dans la ville côtière de Port-de-Paix, la plus proche de l’épicentre, et 7 dans la commune de Gros Morne, plus au sud, du côté de l’Artibonite. Les dégâts sur les constructions et les infrastructures sont très importants : des centaines de maisons détruites, des milliers plus ou moins gravement endommagées ; mais aussi des écoles, des hôpitaux, des églises… Au cours des heures qui ont suivi la première secousse, nombreux ont été ceux qui ont préféré dormir à l’extérieur, dans des campements de fortune, par crainte de voir les bâtiments s’effondrer.

La «peur du béton»

Pour aller plus loin :

Le Défap se tient en contact étroit avec la Fédération des Écoles Protestantes d’Haïti (la FEPH) et avec ses divers partenaires de la Plateforme Haïti pour tenter de recenser les besoins sur place. Dès le dimanche matin, une équipe du bureau central de la FEPH a quitté Port-au-Prince pour procéder à une première évaluation. Elle était composée de Christon Saint-Fort, directeur exécutif, de Joël Hilaire, officier de projets et d’Ingrid Hardouin, chargée d’appui aux partenariats. Elle s’est rendue en compagnie des équipes régionales dans les communes de Gros Morne, de Port-de-Paix et de Saint-Louis du Nord, les trois villes les plus affectées par le tremblement de terre. La FEPH, grâce à son réseau de 3000 écoles protestantes, revendique la scolarisation 300.000 enfants. Elle est soutenue directement par le Défap à travers des financements directs et à travers ses envoyés ; elle fait aussi partie des partenaires privilégiés de la Plateforme Haïti, mise en place sous l’égide de la Fédération protestante de France et où le Défap se retrouve aux côtés de divers acteurs du protestantisme français impliqués dans ce pays, comme La Cause ou la Mission Biblique.

Bâtiment endommagé par le séisme © FEPH

Au niveau des seuls établissements scolaires, la FEPH fait état de 34 écoles endommagées à Gros Morne, huit à Port-de-Paix et une école à Saint-Louis du Nord, et évoque le besoin d’un appui psycho-social dans les communautés scolaires. Surtout, son rapport décrit une population traumatisée. «Si l’on ne peut pas parler de crise humanitaire majeure, de nombreux besoins sont existants et justifiés suite à cette catastrophe. Les zones visitées étaient déjà dans une situation vulnérable avant le tremblement de terre, ce dernier ne fait qu’aggraver la situation. Sur le chemin, nous avons croisé de nombreuses familles avec des enfants qui quittaient la région. Dans les rues, on observe aussi de nombreuses familles avec enfants, en sacs à dos, cherchant à quitter la ville. Les familles qui restent, quant à elle, sont rassemblées à l’extérieur dans la rue. Elles se sentent plus en sécurité devant leurs maisons, il y a une réelle «peur du béton». Donc, aucun camp de sinistrés ni d’abri provisoire n’a été remarqué. (…) N’oublions pas que nous sommes en pleine saison des pluies et que l’infiltration peut aggraver les dommages. (…) À ce jour, toutes les écoles des zones sinistrées sont fermées même si aucune décision ministérielle n’a été prise dans ce sens.»

Une réunion d’urgence du comité Solidarité protestante

L’équipe de la FEPH partant évaluer les besoins © FEPH

Les infrastructures hospitalières se sont révélées insuffisantes pour faire face à l’afflux des victimes à soigner. «L’hôpital Béraca à Port-de-Paix», n’ayant «subi aucun dégât majeur (…) est le seul hôpital de la région à pouvoir recevoir les nombreux blessés», indiquait dimanche soir Jean-Claude Raynaud, de la Mission Biblique. Et les secousses ayant été ressenties jusqu’à Port-au-Prince, c’est toute la population haïtienne qui vit désormais dans l’angoisse et le souvenir du tremblement de terre de 2010, qui avait fait alors plus de 230.000 morts. «La panique est générale, nationale, même si les dégâts sont enregistrés surtout dans les départements du Nord-Ouest et du Nord», commentait, également dimanche soir, Fritz Bissereth, directeur d’ADRA-Haïti.

Outre la mobilisation des partenaires de la Plateforme Haïti, une réunion d’urgence du comité Solidarité protestante est prévue vendredi à Paris : elle sera consacrée à Haïti et à l’Indonésie, deux régions frappées par des tremblements de terre.

Le Défap et la Plateforme Haïti
Des liens privilégiés existent de longue date entre la Fédération protestante de France (FPF) et la Fédération protestante d’Haïti (FPH). Le passage de quatre tempêtes dévastatrices sur le territoire haïtien en 2008 (Fay, Gustav, Hanna et Ike) s’était traduit par la création de la Plateforme Haïti, regroupant divers acteurs du monde protestant sous l’égide de la FPF. En 2010, au moment du tremblement de terre qui devait faire plus de 230.000 morts, les réseaux protestants étaient donc bien en place, et la solidarité avait trouvé rapidement des canaux pour s’exprimer. Le président actuel de la Plateforme Haïti est le pasteur Rodrigue Valentin, de l’Église du Nazaréen, et sa coordination administrative est assurée par le Défap. La Plateforme rassemble les acteurs suivants :

 




Rencontres avec l’Église Protestante Africaine : «la mission se construit à trois»

Si l’Église Protestante Africaine ne fait pas partie des partenaires historiques du Défap, des rapprochements ont lieu depuis quelques mois. Ils ont été initiés à travers la composante française de l’EPA, qui, en nouant des liens avec les Églises de France, a permis d’entrer en relation avec l’Église mère au Cameroun. Souvent aujourd’hui, la mission implique ainsi un triptyque : une Église issue de l’immigration, son «Église mère», et les Églises de France.

Exemple d’action de l’EPA : un groupe de pygmées musiciens © Défap

 

L’EPA (Église Protestante Africaine) est une Église presbytérienne (réformée) camerounaise qui a pour spécificité de faire ses cultes en langues locales. C’est une composante forte de son histoire : issue, à l’origine, des travaux de la mission presbytérienne américaine, elle a commencé à s’organiser comme une Église autonome en 1934 précisément par souci de la défense de la langue kwasio, un dialecte employé principalement en Guinée équatoriale, mais également au Cameroun dans la région du Sud. Initialement concentrée dans la région de Lolodorf, l’Église s’est étendue depuis à d’autres régions du pays.

L’EPA n’est pas un partenaire historique du Défap. Pourtant, ses orientations théologiques auraient pu nous rapprocher, mais les aléas de l’histoire en ont décidé autrement et l’avaient conduite à développer des liens plutôt avec le Département Missionnaire Suisse : DM-échange et mission, l’équivalent du Défap pour les Églises protestantes de Suisse francophone.

Être ensemble missionnaires ici et là bas

Un temple de l’Église Protestante Africaine © Défap

Mais, depuis quelques mois, de nouvelles relations naissent et se développent. Elles sont le fruit de rencontres entre des paroisses de l’Epudf (Église protestante unie de France), de l’Uepal (Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine), les communautés de l’EPA en France et le Défap. C’est parce que la composante française de l’EPA est en train de se rapprocher des Églises de France que nous sommes entrés en relation avec l’Église mère au Cameroun de manière à mieux la connaître et la comprendre. Nous pourrons ainsi mieux accueillir ces frères et sœurs camerounais et être ensemble missionnaires ici et là bas !

Comme souvent aujourd’hui, la mission se construit à trois : une Église issue de l’immigration, l’Église «mère» et nos Églises de France. C’est dans cet esprit que le Secrétaire Général de l’EPA, le pasteur Massaga, est venu en France visiter leurs communautés et rencontrer le président de la Fédération protestante de France (FPF), le pasteur François Clavairoly, ainsi que le Défap. Ces diverses rencontres qui ont eu lieu début octobre permettent d’envisager de beaux rapprochements dans un avenir proche.




Missionnaires en musique

Quelle relation entre Ennio Morricone, Robert De Niro et… la mission ? Bien sûr, il s’agit du film « Mission » de Roland Joffé, une œuvre cinématographique qui met notamment en scène les relations entre culture missionnaire et musique. Ces relations sont au cœur du n°74 de « Perspectives Missionnaires« . Présentation avec cet article introductif de Gilles Vidal.

Toute personne ayant vu le film Mission de Roland Joffé a forcément gardé en mémoire à la fois les images magnifiques des chutes d’Iguazu et la bande-son sublime composée par Ennio Morricone. Parmi les passages marquants de ce long-métrage, on retiendra celui où le Père Gabriel (Jeremy Irons), père jésuite perdu dans la jungle du Paraguay, sent mystérieusement autour de lui et de son acolyte, le repenti Mendoza (Robert De Niro), la présence menaçante des indiens Guarani. Au cœur de cette atmosphère oppressante, il tire un hautbois de sa besace, l’assemble tranquillement et commence à en jouer. La mélodie délicate s’élevant vers le ciel agit alors comme un enchantement puisque les Indiens se laissent approcher et conduisent les missionnaires vers leur village. Un peu plus loin dans le film, un autre passage musical joue également un rôle clé : lors d’une visite de la mission effectuée par le nonce du pape venu en apprécier l’utilité, celui-ci est impressionné par la chorale d’enfants entonnant avec ferveur un « Ave Maria » digne de Palestrina…

Ainsi comme l’on peut le constater, la musique et le chant ont été et continuent d’être un corollaire efficace à la mission et l’évangélisation, engendrant la créativité avec des effets tant sur la foi chrétienne que sur l’art. Le dossier qui suit tente de donner un modeste aperçu de ce compagnonnage à différentes époques et dans des contextes très variés.

Gilles Vidal esquisse un historique de la musique et du chant d’Église ainsi que de sa traduction, au XIXe siècle, en contexte missionnaire protestant. Après avoir rappelé l’importance de la musique et du chant communautaire pour les réformateurs, il aborde la contribution du Réveil britannique à l’hymnologie protestante. Confrontée à des contextes culturels si variés, la musique et le chant européens s’hybrident : les mélodies deviennent moins strictement « tonales » et les paroles des cantiques s’interprètent à la lumière des situations locales ou régionales.

Pour aller plus loin :
Retrouvez les archives de « Perspectives missionnaires » sur le site de l’AFOM (Association francophone oecuménique de missiologie) en cliquant sur l’image ci-dessus. Et retrouvez ci-dessous les anciens numéros :
N° 72 – Famille, conjugalité, témoignage
N° 71 – Églises et culture émergente
N° 70 – Ensemble vers la vie, Nouvelles pistes pour la mission
N° 69 – Héritiers et témoins d’une terre promise
N° 68 – Se former à la mission ?
N° 67 – Œcuménisme et mission en Europe
N° 66 – Relire David Bosh
N° 65 – Afrique en mission
N° 64 – Bible et traduction en mission
N° 63 – Prier dans un contexte interreligieux ?
N° 62 – La planète évangélique
N° 61 – Divers articles
N° 60 – Dossier Édimbourg – Cape Town 2010
N° 59 – Dossier Afrique du sud
N° 58 – La Mission : entre altérité et identité
N° 57 – Dossier Mission et communication
N° 56 – Dossier Madagascar
N° 55 – Mission en Europe
N° 54 – Christianisme en zones interdites
N° 53 – Économie et foi

Cette diversité des cultures et leur richesse artistique dans laquelle la foi s’exprime au moyen de la musique et du chant sont étudiées, théorisées et pratiquées dans le cadre de l’ethnodoxologie. Ruth Labeth introduit magistralement le lecteur dans cette discipline missiologique à part entière dont le but est d’analyser et – le cas échéant – d’infléchir les stratégies liturgiques à l’œuvre dans un milieu donné, tant sur le plan personnel que communautaire. Qu’elle soit ici remerciée pour son apport et sa réflexion dans un domaine sans doute encore trop méconnu en milieu francophone.

Peut-on « décemment » jouer du jazz dans un culte ? C’est à partir de ce cas concret vécu en Indonésie que William Edgar propose une réflexion globale sur le triptyque « musique, mondialisation et mission ». Il décrit en particulier la difficulté des cantiques indonésiens, pourtant bien adaptés culturellement, à s’imposer face au flux du gospel mondial. Cependant, prenant également le contre-exemple de la Guadeloupe, il montre comment la période contemporaine est marquée par une « conscientisation » de l’identité antillaise qui semble rendre justice à une foi plus authentiquement vécue. Inutile de dire combien cette comparaison insulaire entre l’Indonésie et la Guadeloupe est précieuse pour ouvrir les horizons des lecteurs de Perspectives Missionnaires qui lui en sont profondément reconnaissants.

Pasteur, compositeur et musicien, Joël Dahan partage sa passion et son expérience dans un article décrivant comment la création artistique auprès des jeunes relève de l’évangélisation. Les ateliers « musique et écriture » produisent des chants d’assemblée auquel l’auteur reconnaît six dimensions dont la parenté avec la pensée des réformateurs du XVIe siècle est patente. Il conclut – et nous lui en savons gré – en ouvrant la réflexion non seulement sur les enjeux interculturels de la musique et du chant en milieu ecclésial et missionnaire, mais également sur leurs implications inter- générationnelles.

Clôturant et enrichissant ce dossier, Fred. O. Biyela présente un aperçu historique du chant liturgique catholique à partir du Congo-Brazzaville. Il montre comment, avant la réforme de Vatican II, les cantiques traduits par les missionnaires pouvaient donner lieu à de terribles – et diaboliques – contresens ! La période postconciliaire fut plus heureuse en la matière, notamment grâce à une meilleure prise en compte de l’inculturation du christianisme. C’est au nom de cette notion en effet, que le chant liturgique a gagné en profondeur, notamment grâce à l’introduction d’instruments « traditionnels ». Mais le processus n’est pas clos et l’auteur souligne les collaborations œcuméniques fructueuses qui sont nées de la pratique du chant et de la célébration. Qu’il reçoive ici toute notre gratitude pour sa contribution.

Parmi la diversité des époques, des pays et des contextes évoqués dans ce dossier, une question fondamentale et transversale apparaît. Elle se manifeste sous la problématique récurrente de l’introduction d’instruments profanes – ou de mélodies, ce qui est une variante – dans l’espace « sacré » que constitue le culte ou l’annonce missionnaire. Ce n’est pas le moindre mérite des auteurs de nous amener sans cesse à nous interroger sur nos héritages et la place que nous leur accordons dans la foi et sa proclamation. Finalement, le trio musique, chant et mission pourrait bien être l’écho d’un autre trio : héritage, tradition et innovation.

Gilles Vidal

Retrouvez ci-dessous le sommaire de ce numéro 74 de « Perspectives missionnaires » :

 

 




Nouvelle-Calédonie : faire du référendum un choix d’espérance

A un an presque jour pour jour du référendum d’autodétermination prévu en Nouvelle-Calédonie en novembre 2018, la réunion du Comité des signataires qui s’est tenue à Matignon a permis de trouver un accord sur les listes électorales, un point de vives divergences entre les parties prenantes qui risquait de miner la légitimité même du scrutin. Interrogé par la radio RCF, le secrétaire général du Défap a souligné cette «très belle avancée» et la confiance qui a pu être établie par le Premier ministre avec les interlocuteurs. Mais les tensions restent fortes dans l’archipel et pour les désamorcer, «le rôle des Églises est essentiel» ; dans ce contexte, Bertrand Vergniol s’est félicité de la position adoptée par l’EPKNC vis-à-vis du scrutin qui devra, quel que soit le résultat du vote, être «un choix d’espérance pour le destin commun.»

 

Août 2017 : lors du synode de l’EPKNC en Nouvelle-Calédonie © Défap

S’il est une question révélatrice des tensions qu’éveille en Nouvelle-Calédonie l’approche du référendum d’autodétermination, c’est celle des listes électorales. Elle figurait en tête des sujets abordés lors de la seizième réunion du Comité des signataires qui s’est tenu jeudi et vendredi à Matignon. L’accord obtenu sur ce point au bout de plus de 9 heures de discussions marque une avancée cruciale. Non seulement parce qu’il a permis de lever les divergences portant sur l’inscription automatique de 11.000 personnes supplémentaires sur ces listes – 7000 de statut civil coutumier (kanak) et 4000 de statut civil de droit commun – mais aussi et surtout parce que le Premier ministre Édouard Philippe a su prendre le temps d’établir un dialogue dans la confiance.

Créé par l’accord de Nouméa signé le 5 mai 1998, le Comité des signataires se réunit sur convocation du gouvernement, à la demande des différents partenaires engagés dans l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, pour faire le point sur l’application de l’accord. Que ce soit à l’occasion des élections locales ou, comme c’est le cas aujourd’hui, pour préparer le référendum prévu d’ici novembre 2018, la question des listes électorales y était devenue récurrente. L’enjeu étant la représentation des Kanak lors des scrutins. Il existe ainsi en Nouvelle-Calédonie plusieurs corps électoraux, avec des listes électorales de droit commun et d’autres spéciales. Les listes de droit commun sont destinées aux élections à dimension nationale (présidentielle, législatives, européennes…) ; les listes spéciales permettent une restriction du corps électoral dans l’optique de l’organisation du référendum d’autodétermination prévu d’ici novembre 2018, et le principe en a été étendu aux scrutins locaux. Cette restriction a pour but de permettre une sorte de rééquilibrage en faveur des Kanak – principe à valeur constitutionnelle inscrit dans l’accord de Nouméa signé en 1988 – sachant que la population kanak est aujourd’hui minoritaire en Nouvelle-Calédonie. Cette évolution démographique s’explique par l’immigration encouragée par la métropole, qui s’est encore accélérée avec le «boom du nickel» de la fin des années 1960. Résultat : alors que la population kanak représentait 51,1% de la population totale en 1956, cette part était descendue à 46% en 1969 ; elle est de 39% aujourd’hui. Mais si le rééquilibrage électoral était clairement inscrit dans l’accord de Nouméa, ses modalités ont été depuis lors l’enjeu de farouches oppositions entre indépendantistes et non-indépendantistes.

L’EPKNC dans la société : un rôle stabilisateur

Pour aller plus loin :
– Écoutez ci-dessous l’interview de Bertrand Vergniol sur RCF :

Nouvelle-Calédonie : aider au dialogue (conférence du Défap)
Nouvelle-Calédonie et protestantisme français : tisser des relations proches
ABS : Un programme de soutien aux étudiants de Nouvelle-Calédonie

C’est dire l’enjeu, à la fois politique et symbolique, de ces listes électorales, et l’avancée représentée par l’accord obtenu à Matignon. Interrogé vendredi matin à l’antenne de la radio RCF, le secrétaire général du Défap, Bertrand Vergniol, a souligné cette «très belle avancée» en pointant l’importance de la relation que le Premier ministre a su établir avec ses interlocuteurs : «dans nos milieux d’Églises, on sait que la confiance est essentielle». Essentielle aussi «pour que le référendum soit le reflet de la volonté des Néo-Calédoniens». Il a rappelé que jusqu’alors, la situation avait tendance à patiner depuis les accords de Matignon en 1988, puis ceux de Nouméa dix ans plus tard : «Un des risques de la Nouvelle-Calédonie est de tourner sur elle-même», a-t-il souligné. «Le fait qu’une confiance ait pu être établie pour préparer ce référendum que tout le monde attend depuis trente ans, c’est essentiel». Mais il reste beaucoup à faire avant le référendum et les tensions sont fortes : «La violence est à fleur de peau, nous sommes dans une situation très fragile.» Il y a aujourd’hui «huit communautés différentes qui composent la Nouvelle-Calédonie, qui est donc toujours en quête d’un équilibre. Il faut se parler, il faut s’écouter ; c’est simple, c’est presque évangélique.» C’est pourtant le plus difficile «quand les armes ont parlé, que tout le monde se regarde en chien de faïence.»

Dans un tel contexte, «le rôle des Églises est essentiel», a souligné le secrétaire général du Défap. «D’abord parce que les Églises ont une place structurante dans la société. Ensuite, quand on entend des mots comme ceux de destin commun, pardonner… ce sont des thèmes chrétiens.» Et de rappeler ce propos d’Alain Christnacht, qui fut l’un des artisans du dialogue entre partisans et opposants à l’indépendance avant de devenir Haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, de 1991 à 1994 : «selon lui, les valeurs calédoniennes sont un tissu des valeurs de la République, des valeurs chrétiennes et des valeurs kanak.»

Bertrand Vergniol a notamment souligné la position de l’Église Protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (EPKNC) : «Elle vient de se prononcer, j’ai reçu le texte hier, je suis heureux de vous le dire : quel que soit le résultat du référendum, il faudra que ça aille dans le sens de l’émancipation des hommes. Elle ne prend donc pas parti dans le référendum de manière binaire pour ou contre l’indépendance, mais elle dit que ce choix démocratique doit être un choix d’espérance pour le destin commun. Cette perspective de l’EPKNC, avec les autres Églises protestantes, va jouer un rôle stabilisateur, et non pas jeter de l’huile sur le feu ; ça me semble de très bon augure pour toute la Nouvelle-Calédonie. L’EPKNC, c’est à peu près la moitié du peuple kanak ; ce qu’elle dit est écouté, il y a des mouvements de jeunes, et elle a un rôle d’éducation populaire, d’attention à l’autre qui est essentiel.»

Les rendez-vous du Défap de 2017 – 2018 :
  • Août 2017: participation des Secrétaires généraux du Défap et de la Cevaa au Synode général de l’Église protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (EPKNC) à Lifou, îles Loyauté ; visite du lycée protestant Do Neva et du chantier de réhabilitation après les inondations catastrophiques de novembre 2016.
  • 18 septembre 2017 : soirée publique de conférence au siège de la Fédération protestante de France à Paris sur le thème « la Nouvelle-Calédonie à la croisée des chemins ».
  • Septembre 2017 – juillet 2018 : animations dans les paroisses protestantes de métropole, autour des défis que vit la Nouvelle-Calédonie à la veille du référendum et de la place du protestantisme calédonien.
  • Juin 2018 : visite en France d’une délégation de Nouvelle-Calédonie et de l’EPKNC pour participer à des conférences dans toute la France et rencontrer les nouvelles autorités politiques françaises.
  • Automne 2018 : visite en Nouvelle-Calédonie, avant le référendum de novembre 2018, d’une délégation du protestantisme français.
 

 




Aider les âmes et prendre soin des corps

Les relations entre la mission et l’action sociale sont au coeur du numéro 73 de « Perspectives missionnaires », titré : « Témoignage et diaconie ». Cette revue de missiologie protestante, créée en 1981, présente et analyse ainsi chaque semestre les défis du témoignage chrétien à travers le monde, ainsi que les réponses apportées par les Eglises dans le contexte de la mondialisation et des mutations culturelles.

Il ne suffit pas de vouloir témoigner ; encore faut-il savoir comment s’y prendre. C’est l’un des grands défis de la Mission aujourd’hui, dans un monde changeant, travaillé par une mondialisation qui érige souvent plus de murs qu’elle n’abat de frontières. Voilà pourquoi la Mission a besoin de lieux de débats et d’espaces de réflexion.

Pour aller plus loin :
Retrouvez les archives de « Perspectives missionnaires » sur le site de l’AFOM (Association francophone oecuménique de missiologie) en cliquant sur l’image ci-dessus. Et retrouvez ci-dessous les anciens numéros :
N° 71 – Églises et culture émergente
N° 70 – Ensemble vers la vie, Nouvelles pistes pour la mission
N° 69 – Héritiers et témoins d’une terre promise
N° 68 – Se former à la mission ?
N° 67 – Œcuménisme et mission en Europe
N° 66 – Relire David Bosh
N° 65 – Afrique en mission
N° 64 – Bible et traduction en mission
N° 63 – Prier dans un contexte interreligieux ?
N° 62 – La planète évangélique
N° 61 – Divers articles
N° 60 – Dossier Édimbourg – Cape Town 2010
N° 59 – Dossier Afrique du sud
N° 58 – La Mission : entre altérité et identité
N° 57 – Dossier Mission et communication
N° 56 – Dossier Madagascar
N° 55 – Mission en Europe
N° 54 – Christianisme en zones interdites
N° 53 – Économie et foi

C’est le rôle que joue depuis 1981 « Perspectives missionnaires », unique revue protestante de missiologie de langue française, éditée par l’association de même nom. Comment se former à la mission ? Quelles relations avec les autres chrétiens, avec les autres religions ? Comment parler de la mission en Europe aujourd’hui, comment répondre aux défis du monde actuel comme, par exemple, celui de l’écologie ? Tous ces grands thèmes ont été abordés par « Perspectives missionnaires ». Le numéro 73, sous le titre : « Témoignage et diaconie », aborde la question de l’entraide, de l’action sociale, de la solidarité sous toutes ses formes.

« De façon récurrente », souligne en introduction Marc Frédéric Muller, qui a coordonné le dossier, « on a pu considérer la mission comme une entreprise de conquête des âmes et d’appel à la conversion, sans l’associer nécessairement à un mouvement de sollicitude envers les personnes en situation de fragilité, malades, nécessiteuses ou persécutées. Cette conception réductrice de l’évangélisation semble pourtant bien souvent démentie par l’histoire des sociétés missionnaires qui, avant de construire un édifice pour le culte, avaient à coeur de bâtir une école ou un dispensaire, et se sont engagées pour l’émancipation ».

La diaconie aujourd’hui peut recouvrir des compréhensions et des pratiques très différentes. Elle fait même l’objet d’enseignements universitaires, comme le souligne l’un des contributeurs de ce numéro de « Perspectives missionnaires », Kjell Nordstokke, pasteur luthérien et professeur en diaconie à Oslo. Mais elle n’échappe pas à la problématique des déséquilibres de pouvoir, d’où une nécessaire réflexion sur la responsabilisation et l’autonomie… A découvrir dans ce numéro, outre des études théologiques sur la diaconie dans les lettres de Paul, historiques ou sociologiques sur la diaconie aujourd’hui, des témoignages de diacres protestants ou catholiques ; signalons notamment celui de Pierre Adama Faye, vice-président de l’Eglise Luthérienne du Sénégal (et responsable de l’action sociale de l’Eglise) et d’Anna Tikum, engagée au service de l’action diaconale de l’ELS.

Retrouvez ci-dessous le sommaire de ce numéro 73 de « Perspectives missionnaires » :