Apprends-nous, Seigneur, à bien user du temps que tu nous donnes pour œuvrer & à bien l’employer sans rien en perdre.
Apprends-nous à tirer profit des erreurs passées sans tomber dans le scrupule qui ronge.
Apprends-nous à prévoir le plan sans nous tourmenter, à imaginer l’œuvre sans nous désoler si elle jaillit autrement.
Apprends-nous à unir la hâte & la lenteur, la sérénité & la ferveur, le zèle & la paix. Aide –nous au départ de l’ouvrage, là où nous sommes le plus faible.
Aide-nous au cœur du labeur à tenir serré le fil de l’attention. Et surtout comble Toi-même les vides de notre œuvre :: Seigneur, dans tout labeur de nos mains laisse une grâce de Toi pour parler aux autres & un défaut de nous pour nous parler à nous-même.
Purifie notre regard : quand nous faisons mal, il n’est pas sûr que ce soit mal & quand nous faisons bien, il n’est pas sûr que ce soit bien ::
Seigneur, ne nous laisse jamais oublier que tout savoir est vain. Et que tout travail est vide sauf là où il y a amour.
Et que tout amour est creux qui ne nous lie pas à nous-même & aux autres & à Toi :: Seigneur , enseigne-nous à prier avec nos mains, nos bras & toutes nos forces. Rappelle-nous que l’ouvrage de nos mains t’appartient & qu’il nous appartient de te le rendre en le donnant. Que si nous faisons par goût du profit, nous pourrirons à l’automne comme un fruit oublié. Que si nous faisons pour plaire aux autres, comme la fleur de l’herbe nous fanerons au soir. Mais si nous faisons pour l’amour du bien, nous demeurerons dans le bien. Et le temps de faire bien & à ta gloire, c’est maintenant ::Amen ::


Lecture : 2 Corinthiens 4, 16 à 5,20 (extraits) :
Nous ne perdons pas courage. […] Nous regardons non pas à ce qui est visible, mais à ce qui est invisible, car les réalités visibles sont passagères et les invisibles sont éternelles. Nous savons, en effet, que si cette tente où nous habitons sur la terre est détruite, nous avons dans le ciel un édifice qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle qui n’a pas été faite de main d’homme. Aussi nous gémissons dans cette tente, désirant vivement revêtir notre domicile céleste par-dessus l’autre.
[…] Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ, et qui nous a donné le ministère de la réconciliation. Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n’imputant point aux hommes leurs offenses, et il a mis en nous la parole de la réconciliation. Nous faisons donc les fonctions d’ambassadeurs pour Christ, comme si Dieu exhortait par nous; nous vous en supplions au nom de Christ: Soyez réconciliés avec Dieu!
Prédication
Face au triomphe de l’empire Romain, la tentation de rejoindre le Ciel aurait pu être grande pour la minorité des Chrétiens persécutés. Malgré les apparences, l’apôtre Paul ne s’y résout pas. Il ne cherche pas à changer de monde, mais à changer le monde. Il ne parle pas seulement de la maison céleste qui viendrait remplacer la tente précaire « dans laquelle nous gémissons » : il parle de « réconciliation avec le monde », au présent… une parole à contre-courant qui ne cherche pas à fuir le monde mais à trouver un moyen de l’habiter autrement ! C’est tout un art, sans doute à l’image de notre mission.
Le réputé Elon Musk quant à lui, succombe à une mission contraire : l’homme le plus riche du monde a déclaré il y a quelques mois « penser à l’Empire Romain au moins une fois par jour »… entendons par là : « à son déclin ». Il incarne cette fascination pour la décadence, cette conviction que nous serions engagés dans une marche inexorable vers notre propre perte ; de quoi instaurer un climat de peur auquel il répond par un fanatisme technologique prônant une vie sans limite, une intelligence sans limite, une colonisation sans limite jusque dans l’espace. N’est-ce pas à l’image du Moyen-Orient dont les cartes sont redessinées faisant des populations de simples variables d’ajustement, dans le projet d’un grand Israël et de la vision américaine d’une suprématie mondiale ?
Monseigneur César Essayan évêque, vicaire apostolique de Beyrouth pour les catholiques de rite latin au Liban, rappelait la semaine dernière le drame de la population libanaise avec ses 1,2M de déplacés qui vit « dans une oppression et une peur continuelles ». Combien de gens gémissent dans leur tente ? Il déclarait alors : « Nos regards se tournent surtout aux villages du Sud du Liban ; les Chrétiens du Sud disent : nous voulons rester chez nous, en résistance aux Israéliens. Nous ne voulons plus être des personnes qui sont d’éternels déplacés, et qui vont et qui reviennent. C’est fini. On reste, et s’il faut mourir, on meurt ici. »… une voix de résistance face à l’Empire.
L’impérialisme aujourd’hui n’est pas romain et il est hybride : avec d’un côté le visage d’un empire qui cherche des territoires, des ressources, de la puissance ; et de l’autre, le visage d’un mouvement révolutionnaire qui cherche à renverser des régimes, en balayant d’un revers de main les institutions et la diplomatie traditionnelles… Un dégagisme accompagné de violence qui devient une addiction exigeant des doses toujours plus fortes : c’est la culture de la surenchère.
« Cette escalade de violence rend toute réconciliation de plus en plus impossible », déclarait un diplomate récemment. L’apôtre Paul lui-même aurait pu entrer dans cette fascination du déclin, de la décadence. Ou son corollaire : l’obsession de la surenchère sans limite pour en appeler à la toute puissance de Dieu. Or, il en est tout autrement.
Les versets que nous venons de lire, attribués à l’apôtre Paul, sont probablement écrits depuis Éphèse et adressés à la communauté qui habite à Corinthe. De Corinthe à Éphèse, le commerce circule par les voies de navigation. Corinthe : un carrefour international qui à l’époque occupait une place stratégique pour les échanges Nord-Sud et le commerce maritime Est-Ouest (de l’Asie Mineure à l’Espagne). Un lieu de passage donc, très fréquenté, composé autant de gens locaux, installés, que d’expatriés de passage, navigateurs ou routiers. Une sorte de détroit D’Ormuz. Un lieu stratégique et incertain. Paul ne s’y s’installe pas mais il n’oublie pas l’autre bord ; il sait que le monde ne fait qu’un. Sur les quais instables de sa mission, il rejoint l’activité portuaire, ne sachant ce qui l’attend vraiment, quels retours de vagues, de courants contraires, de vents impétueux, faudra-t-il combattre encore… Pour nous 2027 n’est pas si loin : dans quel contexte notre mission prendra place ?
Nous pouvons entendre l’apôtre Paul gémir de ce travail quotidien. Or voici un mot qui revient constamment dans l’épître aux Corinthiens : le mot courage. « Donnons-nous du courage » ; « Nous ne perdons pas courage » !
Depuis son enfance, à Tarse, Paul a vécu à l’articulation entre deux mondes, deux cultures. Entre l’hébreu, l’araméen ; et le grec, l’homme navigue d’un monde à l’autre. Une sorte de Défap ambulant à lui tout seul qui parcourt les routes de l’Empire, dans un aller-retour permanent, constituant sa bibliothèque de missionnaire.
Pour l’heure, le voici donc à Éphèse, une ville portuaire où les tisseurs de tentes y étaient souvent les bienvenus jusqu’à la fin de l’hiver et le début du printemps, période au cours de laquelle la mer était impraticable. Cette période de l’année limitait les échanges et ne permettait pas de rejoindre les rivages si facilement. C’est alors que ce temps était consacré à réparer, à retisser les voiles de bateau désarmés. Dans la distance, tisser et réparer, n’est pas anodin ! L’apôtre des nations, n’en finit pas de rafistoler la matière, de coudre face à ceux qui veulent en découdre.
A en croire les récits bibliques, Paul faisait partie de ceux qui avaient ces compétences, probablement initié dès son plus jeune âge à travailler les toiles de lin, comme c’était courant à Tarse.
- Faut-il alors s’étonner que l’apôtre compare notre vie terrestre à une tente composée de cette toile qu’il fabrique, travaille, répare tous les jours pour y être vendu et réparé sur les quais d’Éphèse ?
La métaphore de la tente pour parler du corps dans lequel nous gémissons était courante. Mais avec Paul, la métaphore va plus loin : de la toile de tente à celle d’un bateau, il n’y a qu’un pas !… les mêmes gestes prennent tout à coup un sens différent : de la tente, habitation précaire « dans laquelle nous gémissons », nous pouvons en faire une voile comme support du souffle… de quoi nous réconcilier avec la matière qui nous a été donnée. Pour l’orienter autrement. N’est-ce pas d’ailleurs toute l’histoire de Paul, une conversion personnelle dont il est témoin ?J’y vois là une belle métaphore du ministère de la « réconciliation » dont parle Paul, lui l’apôtre des nations qui recycle la toile usée par les hommes et qui avec la force du vent cherche à déplacer un équipage, une communauté pour la faire cheminer en direction de la réconciliation avec Dieu, et avec l’autre, une espérance ouverte aux païens, aux non circoncis, à ceux pour qui le Royaume, a priori, n’était pas destiné. « Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même »… A l’image de ce musicien palestinien à Gaza, guitare à la main, qui pendant que nous parlons, circule et apprend aux enfants à chanter sur la tonalité des drones qui tournent au-dessus de leurs tentes et de leurs têtes ! Ce musicien transforme la nuisance sonore sensée être une torture, en instrument pour s’accorder au chant à tue tête. Il apprend aux enfants à surmonter le cri par le chant avec le même matériau : la voix !
- Faut-il alors s’étonner que dans le même élan de pensée l’image de la « nouvelle créature », devienne tout à coup une évidence sous la plume de Paul :
« Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ». Vous aurez noté au passage que la « nouvelle créature » désigne l’existence présente du croyant (« si quelqu’un est en Christ »… la formule est au présent).Ce qui fait de nous une créature nouvelle, ce n’est pas que nous changeons de personne, de matière, ou de monde (une toile reste une toile), mais selon Paul, c’est que nous vivons réconciliés avec notre personne, avec le monde, avec ce que nous sommes et qui nous permet alors d’orienter nos voiles dans le sens du souffle créateur de Dieu.Une femme Juive israélienne qui a survécu à l’attaque du Hamas le 7 octobre dans un kibboutz à la périphérie de la bande de Gaza, raconte qu’elle y a perdu son mari. Voici ses mots, citant Emmanuel Levinas : « On ne choisit pas ses semblables. Il faut accepter ceux qui nous sont donnés. La véritable épreuve est la responsabilité que j’assume envers eux. De même que je ne peux pas modeler les autres à ma guise, je ne peux pas les changer. Mais peut-être qu’en changeant de perspective, je peux faire ressortir le bien en eux – ce bien qui réside en eux parce qu’ils sont des êtres humains comme moi. » Voir en l’autre une créature nouvelle…Vivre en réconciliés, ça change tout du regard sur nous-mêmes. C’est ce qui nous permet aussi de se libérer des changements dont on n’est pas capables, pour nos paroisses, nos institutions et pour nous-mêmes ! Il s’agit alors de se laisser recycler en Dieu, de se réconcilier avec la matière avec laquelle nous avons été créés ! Dieu saura quoi en faire ! D’une toile de tente dans laquelle nous gémissons, Dieu saura en faire une voile de bateau, un support du souffle. « Dieu a tellement aimé le monde », nous dit l’Évangile.
Comme l’écrivait Inès Fischer, pasteure luthérienne à Jérusalem : « Il m’apparaît parfois presque miraculeux que, compte tenu de la situation actuelle, les gens sur le terrain parviennent à s’opposer aux discours dominants […] Certes les quelques voix dissidentes ne peuvent, pour l’instant, inverser la tendance mais il est important que ces petits îlots ne disparaissent pas complètement. Surtout lorsque la question d’un avenir commun se pose, leur existence sera le fondement d’un nouveau départ. C’est pourquoi il est si important et crucial de raconter leurs histoires et de les soutenir […] car si nous cessons de raconter ces histoires et acceptons le silence comme une fatalité, nous privons ceux qui n’ont pas baissé les bras, et nous-mêmes, du dernier espoir d’un « ciel nouveau et d’une terre nouvelle ».
L’apôtre Paul fait partie de cet îlot de résistance pour une terre nouvelle. Il devra redoubler d’efforts, effectuer au moins trois voyages missionnaires pour revisiter sa parole ; il revient dans les communautés qu’il a fondées sur les routes de l’Empire ; à chaque retour de vague il revient sur ses formulations, doit retravailler la toile, avec patience et persévérance.
Mais il sait que même dans la mort de tous nos projets, Dieu est capable de recycler notre souffle. C’est du déjà vu (!) : au moment où le Christ « rendit le souffle », « livra, délivra son esprit », – verbe qui décrit à la fois la mort physique et dans le même mouvement le souffle qui est donné (c’est aussi une affaire de recyclage !)-, voici que le voile du temple « se déchire », nous dit l’Évangile… désormais, il n’y a pas d’un côté l’aventure humaine et de l’autre un Dieu céleste qui resterait dans son ciel éternel : avec Jésus-Christ, nous sommes tous dans le même bateau, un seul voilier qui ne font qu’un. Et dans nos tempêtes, même aux confins de la terre, entendons celles et ceux qui, même ailleurs sur la planète, savent réveiller Celui qui sommeille au fond de la cale du bateau, pour calmer nos tempêtes… Cette parole a été vraie pour Paul. Elle fait de nous les ambassadeurs de la « réconciliation avec le monde », Amen


