Une année avec les Actes des apôtres : méditation du jeudi 4 mars 2021. Cette semaine, nous prions avec nos envoyés au Laos.

Jacques François Courtin, Saint Paul ressuscitant Eutyque, cathédrale Saint-Étienne de Toulouse © Wikimedia Commons

Le chapitre 20 nous présente pour la première fois une liste des noms de ceux qui accompagnent Paul et qui viennent de toutes les régions où l’apôtre a fondé des Églises. Le petit groupe se retrouve à Troas (l’ancienne ville de Troie) et se rassemble pour célébrer une « veillée eucharistique », un type de rassemblement fréquent chez les premiers chrétiens qui, selon Pline le Jeune, se réunissaient «avant l’aube» pour chanter des hymnes au Christ. Ce temps cultuel va être plein de péripéties…

« Le premier jour de la semaine, alors que nous étions réunis pour rompre le pain, Paul, qui devait partir le lendemain, adressait la parole aux frères et il avait prolongé l’entretien jusque vers minuit. Les lampes ne manquaient pas dans la chambre haute où nous étions réunis. Un jeune homme, nommé Eutyque, qui s’était assis sur le rebord de la fenêtre, a été pris d’un sommeil profond, tandis que Paul n’en finissait pas de parler. Sous l’emprise du sommeil, il est tombé du troisième étage et, quand on a voulu le relever, il était mort. Paul est alors descendu, s’est précipité vers lui et l’a pris dans ses bras : « Ne vous agitez pas ! Il est vivant ! » Une fois remonté, Paul a rompu le pain et mangé ; puis il a prolongé l’entretien jusqu’à l’aube et alors il s’en est allé. Quant au garçon, on l’a emmené vivant et ç’a été un immense réconfort. » Actes 20,7-12

 

 

Pauvre Eutyque, passé de la mort à la vie ! En fait, c’est très précisément ce que l’auteur du texte entend souligner : c’est bien de passer de la mort à la vie qu’il s’agit.

Cette histoire de résurrection, pour les premiers lecteurs des Actes, rappelle le geste du prophète Élie qui prend dans ses bras un jeune garçon pour le ramener à sa mère en descendant d’une chambre haute où il l’a ramené à la vie (1 R 17) : cet écho met Paul dans les pas des plus grands prophètes et surtout d’Élie, l’homme de Dieu. Mais il y a plus que cet écho, bien sûr.

Les disciples se trouvent dans une chambre haute, enfumée par des lampes à huile, pour rompre le pain ensemble et Paul n’en finit plus de parler, pressé qu’il est de dire tout ce qu’il a à dire avant de repartir en direction de Jérusalem. Le drame qui se noue ce soir-là est l’écho d’un autre drame, qui a eu lieu justement à Jérusalem : d’autres disciples, réunis autour de Jésus, apprenaient à faire face à sa mort prochaine dans le partage d’un repas et de la parole. Jésus annonçait qu’il allait être englouti dans le sommeil de la mort, moment de bascule pour ses disciples, moment où tout semble fini, irrémédiable, parce que la résurrection n’était encore que des mots, qu’une promesse. Il y a bien eu un moment terrible où Jésus est mort.

Que célèbrent donc les compagnons de Paul, sinon la commémoration de cette fameuse nuit ? Réunis le premier jour de la semaine dans la chambre haute pour écouter la prédication de Paul, leur culte est proche du nôtre : nous, comme eux, nous réunissons pour partager le pain, pour écouter la prédication, pour faire mémoire d’une mort annoncée. Oui, on peut s’endormir au culte… et de façon figurée, c’est aussi vivre ce que nous prêchons : les chrétiens sont passés par la mort, tombés dans le sommeil de la mort, et en ont été relevés, comme le Christ. Paul le dit ailleurs avec ces mots : « C’est avec le Christ que vous avez été réveillés de la mort » (Col 3,1). Et ici, « Ne vous agitez pas ! Il est vivant ! » (en grec, littéralement, « son esprit est en lui ») : nous aussi, nous sommes vivants, chaque culte nous le rappelle, ce qui reste pour nous tous « un immense réconfort ».

Il ne faut pas passer sous silence pour autant l’aspect un peu outré de cet épisode qui enchaîne des images très évocatrices et pleines d’émotion. On pourrait l’imaginer dans un vieux film en noir et blanc avec des intertitres : la chambre haute pleine de fumée et de gens qui écoutent Paul, intensément d’abord avant de se mettre à bailler tant il est long ; le jeune homme sur le bord de la fenêtre qui essaie de garder les yeux ouverts puis qui dodeline de la tête et s’endort ; la chute du troisième étage, vue du dehors ; l’attroupement devant la maison et la tentative maladroite pour le relever ; Paul qui dévale les trois étages et surgit pour le prendre dans ses bras. Sur le concret physique de la mort du jeune homme, rien ; sur le mystère de ce qui se passe pour le faire passer de la mort à la vie, rien : le mystère de la mort n’est pas percé ici, nous ne sommes que spectateurs d’une scène très symbolique qui convoque nos émotions, y compris l’amusement – quel prédicateur n’a pas vu, en cauchemar, son audience s’endormir ?

Ce qui importe à la fin de cette scène, c’est qu’une parole vienne trancher pour dire que cet enchaînement d’événements présentés de façon un peu mécanique vient révéler ce qui se jouait dans le culte célébré par les disciples, le sens profond qui s’y déploie. Dans le partage du pain, dans l’écoute de la parole, dans la communauté rassemblée, une seule chose, finalement, importe vraiment. « Il est vivant », c’est le cri que nous poussons à Pâques et c’est le cœur de notre vie d’Église, le cœur de l’Évangile, le cœur de notre foi. Ce cri désigne à la fois le Christ, Eutyque, et chacun de nous. Même lassés par des paroles connues, même entraînés dans un rite peut-être trop familier, même poussés au sommeil quand nous n’avons plus la force de rester attentifs, c’est déjà joué pour nous : nous sommes passés de la mort à la vie. À la suite du Christ, nous sommes tombés, et relevés, et les mots pour le dire sont toujours là. Ce sont des mots de toujours, des mots transmis, des mots qui nous sont offerts à nous aussi.

Le plus beau dans ce passage est sans doute le nom attribué à ce jeune homme : Eutyque c’est en grec « le chanceux »… N’oublions pas cette chance : le passage de la mort à la vie, c’est notre chance aussi.

Les versets suivants s’appuient sur cette chance et sur cette certitude pour évoquer une réalité très sombre car il s’agit du discours d’adieu de Paul aux chrétiens. Il y fait le bilan de sa vie au service de l’annonce de l’Évangile de grâce dans l’humilité et la persécution et il annonce que son avenir est tragique. Son exhortation finale s’adresse aux anciens, c’est-à-dire aux responsables d’Églises qui auront à la défendre et que Paul confie « à Dieu et à sa parole de grâce, qui a la puissance de bâtir l’édifice et d’assurer l’héritage à tous les sanctifiés ».

Simple parole… qui n’est pas la nôtre, mais qui passe par nous.

 

 

Questions pour nous :

  • Pouvons-nous repérer dans nos parcours, individuels et collectifs, des moments où le sens de ce que nous prêchons s’affiche brutalement et comme malgré nous ?
  • Si nous n’avions que ces simples mots, « Il est vivant », pour dire l’évangile, serait-ce suffisant ?
  • Comment nous mettre au service de la parole de grâce qui construit ?

 

 

Prions :

Nous t’adorons, Jésus notre Sauveur, toi qui as vaincu la mort par ta croix :
– Fils du Dieu vivant, béni sois-tu !

Tu es la pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, tu es devenu la pierre d’angle : fais de nous tous, les pierres vivantes de ton Église.
– Fils du Dieu vivant, béni sois-tu !

Nous te prions pour les chrétiens, afin qu’ils vivent dans la joie de ta résurrection, et que par leur amour fraternel ils soient le signe visible de ta présence.
– Fils du Dieu vivant, béni sois-tu !

Nous te prions pour les responsables de ton Église, afin qu’en célébrant ta résurrection avec tous les croyants, ils soient fortifiés pour ton service.
– Fils du Dieu vivant, béni sois-tu !

Nous te prions pour les responsables des peuples, afin qu’ils exercent leur charge comme serviteurs de la justice et de la paix.
– Fils du Dieu vivant, béni sois-tu !

Nous te prions pour ceux qui souffrent dans la maladie, le deuil, la vieillesse, l’exil, afin que ta résurrection soit pour eux le réconfort et le secours.
– Fils du Dieu vivant, béni sois-tu !

(Prière de Taizé pour Pâques)