L’Institut de Théologie Œcuménique Al Mowafaqa, créé en 2012 au Maroc par une initiative conjointe des Églises catholique et protestante du pays, intéresse désormais largement au sein du milieu protestant en Europe. Rencontre avec la pasteure Yasna Cruesmann, de l’Église évangélique luthérienne en Wurtemberg, qui évoque comment elle a vécu et ce que lui a apporté son séjour à Rabat dans le cadre de la préparation du «certificat Al Mowafaqa pour le dialogue des cultures et des religions». À noter qu’en France, le Défap propose une bourse pour participer à la prochaine session de ce certificat, qui débute en janvier prochain.


Yasna Cruesmann vient du Sud de l’Allemagne ; elle est pasteure de l’Église évangélique luthérienne en Wurtemberg (Evangelische Landeskirche in Württemberg), au sein de laquelle elle a œuvré pendant huit ans au service de l’œcuménisme et du développement. Elle y était chargée des relations avec l’Amérique latine, ce qui lui a donné une sensibilité particulière à la théologie de la libération, et travaillait notamment à des projets d’éducation, au sein d’une équipe qu’elle décrit comme «multiculturelle». À l’issue de ces huit ans, elle a décidé de faire un semestre d’études : «une opportunité que donne notre Église, explique-t-elle, aux personnes qui ont plusieurs années de pratique pastorale, pour leur permettre d’avoir un temps de ressourcement et de réflexion théologique». Elle a opté pour le «certificat Al Mowafaqa pour le dialogue des cultures et des religions».

 

Pourquoi avoir choisi le Maroc, et plus particulièrement l’Institut de Théologie Œcuménique Al Mowafaqa ?

Yasna Cruesmann : L’Institut de Théologie Œcuménique Al Mowafaqa est un lieu unique non seulement par sa localisation au Maroc, au carrefour de plusieurs cultures et de plusieurs religions, mais aussi parce qu’il donne l’occasion d’y suivre un cursus au sein d’une communauté d’étudiants venant de plus de vingt pays, notamment d’Afrique subsaharienne ; c’est un lieu d’apprentissage sans équivalent. On voit s’y bousculer tous les thèmes actuels qui nous interpellent le plus : dialogue interreligieux, dialogue interculturel, questions autour du vivre-ensemble avec des cultures différentes, migration… Tous ces sujets cruciaux, on peut les expérimenter concrètement là-bas.

Qu’avez-vous découvert à travers ce cursus ?

Yasna Cruesmann : Il faut savoir en premier lieu que le programme est chargé : on a toutes les semaines un professeur différent, qui assure un cours sur des sujets comme la pédagogie interculturelle, l’histoire des fêtes religieuses en Afrique, l’histoire du dialogue interreligieux, l’histoire de l’islam, l’anthropologie de l’islam – à quoi viennent s’ajouter des cours d’arabe… Et il y a aussi un mémoire à rédiger. Le temps est bien employé… C’est comme un feu d’artifice intellectuel, avec quantité de domaines et de matières à explorer, dans une perspective très large, très ouverte… Mais au-delà de cet apprentissage qui est véritablement intense, le plus important pour moi à l’Institut, c’est ce qui se vit entre des gens aux expériences de vie très différentes. J’ai pu rencontrer à Al Mowafaqa des prêtres et des sœurs catholiques travaillant au Maroc ou ayant eu des expériences dans d’autres régions d’Afrique, des pasteurs protestants issus de divers pays et de différents arrières-plans ecclésiaux. Apprendre ensemble, échanger avec tous ces gens, former une communauté avec tous ces étudiants si différents, c’est peut-être le plus important, ce qui permet véritablement d’expérimenter le vivre ensemble dans la diversité culturelle. Vivre cette diversité est un enrichissement. Je me suis fait là-bas de vrais amis, alors qu’avant mon séjour, j’aurais à peine pu situer leur pays sur une carte. J’ai toujours des contacts avec eux : quand on étudie à Al Mowafaqa, on noue ainsi des liens, on constitue un réseau à travers le continent africain.

Et en tant que chrétienne et pasteure ?

Yasna Cruesmann : En tant que chrétienne et pasteure aussi, c’est une expérience, que de vivre cette unité dans l’esprit qui transcende les frontières des cultures. L’esprit peut s’exprimer de bien des manières, à travers bien des langues et bien des cultures ; et on arrive à s’entendre malgré ces différences. On apprend même à dépasser les frontières entre les religions, notamment à travers les échanges avec des enseignants musulmans : j’ai gagné lors de mon séjour au Maroc une ouverture nouvelle au monde musulman, que je connaissais fort peu. C’est l’un de ces enseignants, par exemple, qui a orienté mes recherches sur une femme qui fait une relecture contextuelle du Coran, inspirée par la théologie de la libération latino-américaine : Asma Lamrabet. Et je trouve formidable que ce soit justement lui qui m’ait permis de connecter les préoccupations qui étaient les miennes au cours de mon poste précédent, en lien avec l’Amérique latine, avec tout ce que je découvrais du dialogue interculturel et interreligieux à Al Mowafaqa. Lors d’un tel séjour, on peut vraiment se rendre compte à quel point le monde musulman est divers, chose que l’on perçoit fort peu en Europe ; et j’ai beaucoup apprécié la liberté qui m’a été donnée de poser des questions, même très critiques. J’ai apprécié cet esprit d’ouverture et de réflexion personnelle, associé à l’expérience de vie que je faisais au même moment et qui était marquante pour moi : car pour la première fois, c’était moi l’étrangère, aux prises avec des difficultés de langue et de compréhension de mon environnement, une Européenne chrétienne et germanophone plongée dans un milieu musulman, africain et francophone. Ça m’a sensibilisée à ce que vivent les étrangers chez nous.

Et quelles ont été vos relations, au-delà de l’institut proprement dit, avec la société marocaine ?

Yasna Cruesmann : Le programme du certificat comprend une excursion à travers le Maroc, qui permet par exemple de découvrir la diversité de l’islam (on visite ainsi une zaouïa, qui est un lieu où se retrouve une communauté soufie). Nous avons eu l’occasion de visiter le monastère Notre-Dame de l’Atlas à Midelt, qu’avaient rejoint les deux moines survivants de Tibhirine ; nous avons été invités dans une famille du Moyen-Atlas, nous avons découvert la culture berbère… Le séjour à Al Mowafaqa permet ainsi d’avoir des contacts avec la population locale et de découvrir un peu du pays, sans rester tout le temps plongé dans des livres pour préparer des examens. C’est une partie très importante pour tous les étudiants, ceux qui viennent d’Europe comme ceux qui viennent d’Afrique subsaharienne, et qui bien que vivant sur place, n’ont pas la possibilité de voyager à travers le pays. Il serait même intéressant que cette partie soit plus développée encore, de manière à mieux toucher du doigt les divers projets de l’Église Évangélique au Maroc, très impliquée auprès des migrants à travers le Comité d’Entraide Internationale (CEI).

Une bourse à pourvoir pour janvier

Le Défap propose régulièrement des bourses pour des étudiants désireux d’expérimenter le dialogue interculturel et interreligieux à l’Institut de Théologie Œcuménique Al Mowafaqa. Une bourse est ainsi encore disponible pour participer à la prochaine session du certificat Al Mowafaqa pour le dialogue des cultures et des religions, qui débute en janvier 2020.