L’engagement de l’EEAM en faveur des migrants à Oujda (Maroc) © Jean-Luc Blanc pour Défap

Esther avait 11 ans en arrivant au Maroc. Elle avait mis deux ans pour parvenir de Brazzaville, au Congo, jusqu’à Casablanca. Elle avait voyagé en compagnie d’une famille qui venait du Kivu, c’est-à-dire de la République démocratique du Congo, à qui sa mère, malade, l’avait confiée. Celle-ci fuyait la misère et les violences de cette région du monde particulièrement exposée. Arrivée en Algérie, puis au Maroc après des aventures incroyables, Esther était de plus en plus maltraitée par ceux qui auraient dû la protéger. Alors, elle s’était enfuie et – après avoir erré quelques jours dans les rues de Casablanca – une dame l’avait prise en pitié et amenée chez le pasteur.

C’était il y a une dizaine d’années. À l’époque, elle était une exception. Peu d’enfants arrivaient «de l’autre côté» seuls, sans leurs parents. Depuis, les choses ont changé et ces «mineurs non accompagnés» affluent, venant de différents pays d’Afrique au point que l’Église Évangélique Au Maroc (EEAM) a jugé utile d’ouvrir un centre d’accueil qui leur soit dédié. Avec un financement d’Églises allemandes, ce centre a récemment ouvert à Oujda, près de la frontière algérienne, l’un des passages les plus fréquentés par les migrants. Une quinzaine d’enfants y sont hébergés, d’autres y viennent durant la journée pour chercher nourriture et réconfort. Ces enfants n’ont aucun statut, aucun papier, aucune attache au Maroc et souvent peu dans leur pays d’origine.

«Étrangers et voyageurs sur la terre»

Bien entendu, ils ne sont qu’un aspect du problème. Ils ne représentent qu’une petite partie de ce peuple de déracinés, à nouveau en forte croissance au Maroc. La vente de migrants pour l’esclavage en Libye ayant été fortement médiatisée en Afrique, la route qui passait par l’Est séduit de moins en moins, et les voyageurs reprennent le chemin de l’Ouest passant par le Maroc, réputé moins dangereux. Selon les responsables de l’Église du Maroc, l’effet est déjà sensible : le nombre d’arrivées a considérablement augmenté ces derniers temps. Histoire de vases communicants…

L’Église du Maroc répond aussi bien qu’elle le peut à cette situation qui s’impose à elle depuis une vingtaine d’années. Les ONG, comme Médecins Sans Frontières par exemple, spécialistes des situations de crise, ont quitté le terrain, estimant qu’il ne s’agit plus d’une urgence mais d’une situation structurelle alimentée par des politiques volontaires. L’Église, elle, est toujours là pour accueillir, accompagner, assister, soigner. Elle s’adapte aux évolutions de la situation de manière à être toujours à l’endroit où les migrants sont regroupés. Aujourd’hui, par exemple, la politique marocaine est de mettre des dizaines de personnes en attente de passer le détroit de Gibraltar dans des bus et de les renvoyer plus au sud vers Casablanca, Agadir et même Dakhla, à la frontière avec la Mauritanie. Pour l’EEAM, il faut donc être là où les bus arrivent et déversent leurs flots de misère, pour accueillir et assister par les programmes d’aide d’urgence, c’est-à-dire des soins, des médicaments, de la nourriture, des couvertures, des vêtements…

L’EEAM ne peut pas assumer seule l’accompagnement de ces dizaines de milliers de malheureux. C‘est pour cette raison que divers organismes allemands, américains et l’UEPAL en partenariat avec le Défap lui apportent leur soutien. L’UEPAL soutient financièrement un programme de scolarisation des enfants de migrants, un programme d’aide d’urgence et un autre d’aide au retour pour ceux qui, désespérés, abandonnent leur projet de migration en cours de route. De cette manière, les Églises de France sont un peu aux côtés de celles et ceux à qui l’Europe ferme les portes de son territoire. C’est aussi une manière de se souvenir, que le peuple de Dieu est appelé à être un peuple de nomades dans la Bible, un peuple «d’étrangers et de voyageurs», traversant des territoires qui ne lui appartiennent pas.

Jean-Luc Blanc