« Israël-Palestine, y a-t-il des raisons d’espérer ? »

Florence et Michel Taubmann étaient invités le 17 mars à donner une conférence devant une cinquantaine de personnes au Centre 72 de Bois-Colombes sur le thème : « Israël-Palestine, y a- t- il des raisons d’espérer ? » Tous deux ont vécu deux ans et demi en Israël, où Florence a suivi des cours à l’Institut Chrétien d’Etudes juives alors que Michel était journaliste à I24 News, chaîne internationale d’informations diffusées en français, en anglais et en arabe. Voici des extraits de leur intervention.

Ce sont d’abord les raisons de désespérer qui ont été évoquées :

Le conflit israélo-palestinien a déserté les feux de l’actualité depuis l’échec des énièmes pourparlers de paix sous l’égide de John Kerry et la meurtrière guerre de Gaza à l’été 2014 (environ 2000 Palestiniens tués, dont beaucoup d’enfants, ainsi que 63 soldats israéliens). Le contexte régional – avec plus de 200 000 morts en Syrie en 5 ans – et international, avec le feu qui ravage le monde musulman de la Tunisie au Pakistan en passant par les attentats en Europe, relativise forcément le conflit, d’autant que « l’Intifada des couteaux », qui a causé une trentaine de morts parmi les Israéliens juifs et près de 200 tués parmi les Palestiniens, n’a pas été suivie d’un soulèvement populaire et est vivement critiquée par nombre d’Arabes israéliens mais aussi par des Palestiniens des territoires occupés.

 

Photo pour un futur projet de l’Institut Interreligieux Elijah Jérusalem http://elijah-interfaith.org

Photo pour un futur projet de l’Institut Interreligieux Elijah Jérusalem http://elijah-interfaith.org

(Source : Thérèse Andrevon Gottstein)

 

Sur le plan politique, la situation parait également désespérante, avec ce paradoxe qu’une bonne majorité des Israéliens reste favorable à la solution des deux Etats, tout en se dotant d’un gouvernement, le plus à droite de l’histoire du pays, qui, en encourageant de nouvelles implantations en Cisjordanie, ne fait rien pour la création d’un Etat palestinien. Mais vivant dans un territoire de la taille de la Normandie, beaucoup d’Israéliens ne veulent pas prendre le risque de voir Daesh s’immiscer dans le pouvoir palestinien, alors que le Hezbollah continue de menacer la frontière avec le Liban, et qu’à Gaza le Hamas, qui conteste toujours l’existence d’Israël et mène le peuple d’une main de fer, fait pourtant figure de modéré face à toutes les factions islamistes en jeu pour lui ravir le pouvoir ?

 

C’est du côté de la société civile que des germes d’espoir se font sentir. Car au milieu de discours fatalistes et très sceptiques, où les uns et les autres s’accusent mutuellement d’être les fauteurs de guerre, existe une coopération économique et sécuritaire contre le terrorisme qui maintient ou construit des relations, et ce malgré le mur et les check-points qui pourrissent la vie des Palestiniens. En Cisjordanie, une majorité des habitants se déclare favorable à la paix. Et les Arabes israéliens – 20% de la population – sont en voie d’une meilleure intégration professionnelle et économique et montrent qu’une coexistence est possible entre Juifs et Arabes.

 

Ville de Jérusalem (Source : Pixabay)

Ville de Jérusalem (Source : Pixabay)

 

Aussi des initiatives intercommunautaires se poursuivent, dans le domaine de l’éducation, de la santé, de la médiation interculturelle, du sport, de l’art, afin de lutter contre les tentations de repli communautaire dues à un sentiment de lassitude après toutes ces années de conflit. Et ce qui peut paraître étonnant, des démarches de paix existent également chez des religieux, juifs et musulmans, qui s’appuient sur leur foi pour créer du vivre-ensemble et exprimer leurs désaccords autrement que par la violence. C’est souvent la reconnaissance de la souffrance de l’autre qui initie la reconnaissance de sa légitimité. C’est ainsi que le cercle des parents endeuillés réunit depuis 1995 des familles palestiniennes et israéliennes qui, à partir d’une même souffrance d’avoir perdu des enfants à cause du conflit, tentent de se mettre à la place de l’autre pour reconnaître sa légitimité.

 

Car tout est là : les enjeux ne sont pas seulement territoriaux mais historiques et symboliques. La Bible n’est pas un cadastre, mais en liant le peuple juif à cette terre elle pose forcément des questions d’interprétation, de légitimité, de situation et reconnaissance des uns et des autres. Dans la résolution du conflit se joue en partie le lien entre l’Orient et l’Occident, entre l’islam, le christianisme et le judaïsme. Il est à la fois essentiel qu’Israël reconnaisse aux Palestiniens leurs droits et leur place, sous peine de perdre son âme, mais aussi que l’islam reconnaisse positivement le rôle du judaïsme et du peuple juif dans sa propre genèse et son histoire, comme l’a fait pour une part le christianisme, depuis la seconde guerre mondiale. 

 

Tout en menant ce travail théologique de longue haleine, c’est en aidant les associations et les mouvements qui travaillent au dialogue et à la réconciliation que l’on peut le mieux aider ceux qui souffrent du conflit. Et en allant nombreux visiter cette terre extraordinaire.

 

Pour aller plus loin : statistiques

Sur Israël / Sur la Palestine

Quelques sites

Tourisme : http://travelpalestine.ps / www.otisrael.com
Médiation interculturelle : http://www.theparentscircle.com / www.friendsofroots.net / www.peres-center.org
Dialogue interreligieux : http://elijah-interfaith.org
Coopération sanitaire : www.uncoeurpourlapaix.org




Pâques à Jérusalem

Corinne Mérer, envoyée en Israël/Palestine, raconte ses impressions après avoir vécu les fêtes de Pâques à Jérusalem.

Il est émouvant  et étrange d’être ici pour célébrer le temps de Pâques.

Émouvant de relire dans les Evangiles l’entrée de Jésus à Jérusalem et de suivre le même chemin depuis Bethanie jusqu’ aux portes de la ville en compagnie de 12 000 fidèles agitant des rameaux de palmiers et acclamant son nom par des chants joyeux, en toutes langues.

 

Procession des rameaux, DR

Procession des rameaux, DR

 

Émouvant, le vendredi saint, de regarder ces mêmes pèlerins parcourir le chemin de croix dans les ruelles étroites de la vieille ville, marchant derrière les franciscains en bure brune, les popes tout de noir vêtus, coiffés de hautes toques garnies de voiles qui leur descendent jusqu’à mi-dos, et les patriarches en violine et blanc.

 

Devant l'église, DR

Devant l’église, DR

 

Émouvant, mais pour le moins étrange : il n’est pas question en effet que les processions se mélangent ; l’heure et le temps de passage dans l’église du Saint Sépulcre sont soigneusement et longuement négociés  les semaines précédentes entre les dignitaires des différentes Eglises catholiques : latine, arménienne, ou grecque. Alors, de nombreux soldats et policiers israéliens, fusil d’assaut en bandoulière, assurent l’ordre, déplacent les barrières au fil de l’avancée des processions, bloquant ici, laissant passer là.

Les Eglises protestantes, anglicanes,  luthériennes, écossaises quant à elles sont absentes : ce n’est pas leur culture.

Nos divisions entre chrétiens  crucifient à  nouveau Jésus.

 

La procession, DR

La procession, DR

 

Émouvant, étrange mais aussi révoltant ce vendredi saint.

Le matin, avant le début  des processions, j’étais au check-point de Qalandya comme tous les vendredis. Mais ce 25 mars, en raison des fêtes pascales et de la fête juive de Purim qui cette année tombent en même  temps, les habitants de la Westbank, chrétiens comme musulmans, doivent présenter un permis spécial,  délivré seulement pour raison médicale. Être âgé de plus de 55 ans ne suffit plus pour aller prier sur les lieux saints. Ce 25 mars, le nombre de Palestiniens refoulés  au check point est ainsi bien supérieur à celui des autorisés.

Fête sainte pour les uns, restrictions supplémentaires pour les autres.

 

Émouvant, étrange, révoltant. Pourtant, comme une bouffée d’espérance, j’ai aperçu sur la placette qui jouxte celle de l’église du Saint Sépulcre quatre jeunes israéliens de six à huit ans, kippa sur la tête regardant passer la procession les yeux écarquillés. A côté d’eux un scout palestinien et un militaire suivaient le spectacle avec le même  émerveillement.

 

Des enfants israéliens regardent passer la procession, DR

Des enfants israéliens regardent passer la procession, DR

 

Cette semaine se termine par une grande joie et beaucoup d’émotions : j’assiste au service de Pâques dans l’église luthérienne de Redammeer. En ce jour, communauté orientale de langue arabe et occidentale de langue anglaise de la paroisse se sont réunies pour fêter ensemble, dans un culte bilingue, Christ ressuscité.

Christ  est ressuscité, il est vraiment ressuscité.

 




Un camp de réfugiés en Palestine, la vie quotidienne et les arrestations…

Témoignage de Laurent Mérer, envoyé en Israël/Palestine.


    Il fait de nouveau froid sur les hautes collines du sud de la Judée et la pluie s’est remise à tomber. Le « service », un de ces innombrables minibus jaunes qui sillonnent la Palestine nous dépose pour quelques shekels à l’entrée du camp de réfugiés d’Al’Arrub, à mi-chemin entre Hébron et Bethléem. L’entrée du camp est sur la droite. Ismail Hajajreh, un solide jeune homme de 24 ans, blouson de cuir, pantalon clair et cheveux noirs lissés nous attend là, sous l’auvent d’une modeste épicerie. Les environs sont animés : les passants se saluent ou s’interpellent et plusieurs véhicules sont stationnés, voitures individuelles, taxis et minibus en attente de clients pour Bethléem. Les présentations sont rapidement faite Laurent, Luisa, Anaïs, Corinne. Ismaïl a la bonne allure du gendre idéal, belle prestance et sourire chaleureux. Il entre dans la boutique et nous offre des cafés en guise de bienvenue. De l’autre côté de la route sur laquelle voitures et camions passent à vive allure dans des vrombissements de moteurs et des éclaboussements d’eaux, se dresse un mirador gris surmonté de caméras et entouré de rouleaux de barbelés. Trois soldats casqués, dont une jeune femme blonde montent la garde derrière des plots de béton au pied de la tour, et leurs fusils d’assaut pointent l’entrée du camp. Je suis dans la ligne de mire, et j’empoigne mon appareil pour saisir l’instant, mais l’un des soldats me fait signe que non. « Nous sommes en Palestine, tu peux photographier qui tu veux, ils sont chez nous » me lance Ismaïl avec un grand éclat de rire.

 

Dans la ligne de mire, à l’entrée du camp d’Al Arrub
Dans la ligne de mire, à l’entrée du camp d’Al Arrub

 

   À quelques centaines de mètres au nord en suivant la route du côté opposé du camp, se dresse Beit Al Baraka, «la maison de la bénédiction », une ancienne mission presbytérienne américaine transformée en 1995 en auberge de jeunesse pour pèlerins, dont la propriété est aujourd’hui contestée, et revendiquée par les israéliens d’une colonie voisine. L’endroit est stratégique, car s’ils occupaient Beit Al Baraka, la route serait vraisemblablement fermée par l’armée pour protéger ces derniers, or c’est la voie principale qui relie Hébron à Bethléem. Les colons organisent fréquemment des marches sur cette route pour manifester leur détermination, lançant au passage des pierres sur l’entrée du camp. Les gamins répondent. Les soldats du mirador ouvrent alors le feu pour protéger les colons et la situation dans les parages est en permanence tendue.


   Le camp de réfugiés, 1km x 1km, c’est la norme habituelle pour les camps de Palestine a été créé en 1948/1949, après la déclaration d’indépendance et la victoire israélienne, pour accueillir des Palestiniens expulsés de la partie israélienne ou fuyant les combats, les massacres ou leurs villages saccagés, « la Nakba » disent les Palestiniens, « la catastrophe », symbole de la perte de leur intégrité et de leur exil. Tous les camps de réfugiés, qu’ils soient en Cisjordanie (Palestine), dans la bande de Gaza, au Liban, en Jordanie ou en Syrie ont été installés à la même époque dans le cadre l’UNRWA, un programme spécial des Nations Unies destiné à leur venir en aide. Les réfugiés Palestiniens ont un statut particulier, différent du régime international garanti par le Haut Comité aux Réfugiés (HCR). Si ce statut leur assure une meilleure visibilité politique et symbolique, il est en revanche défini de façon discrétionnaire par les États d’accueil en fonction de leurs propres intérêts nationaux. Toutefois cette différence de traitement a été soutenue dès l’origine par les États arabes mais aussi par les Palestiniens eux-mêmes qui voient dans la reconnaissance de cette spécificité l’assurance du maintien de leur droit au retour sur leurs terres, ce qu’évidemment les autorités israéliennes contestent.
                                    
 

Dans le camp d’Al Arrub

Dans le camp d’Al’Arrub


   L’enseignement primaire et le service de santé sont assurés par les Nations Unies, et certaines prestations sont fournies (eau, électricité, enlèvement des ordures…), procurant ainsi quelques avantages aux réfugiés qui font grincer les dents les Palestiniens qui ne bénéficient pas du statut… Celui-ci est transmissible aux descendants, mais peut se perdre si l’on cesse de résider dans le camp au-delà d’une certaine durée. On compte aujourd’hui, selon l’UNWRA, 59 camps officiels au Moyen-Orient et plus de 4 millions de réfugiés.
   Ceux d’Al’Arubb proviennent à l’origine de 37 villages du sud de la Palestine rasés par les Israéliens, le grand père d’Ismaïl était l’un d’entre eux, et Ismaïl nous montre sa première maison, une petite construction basse en ciment, avec toit plat et une seule ouverture, à flanc de colline. Une maison plus grande accueille aujourd’hui la famille, accolée à l’ancienne habitation du grand-père.


   Ne serait son statut, le camp d’Al’Arrub où nous pénétrons ressemble à une ville ordinaire, avec ses écoles, ses boutiques, son centre médical, son embrouillamini de maisons à demi-terminées, ou au contraire surélevées d’un ou deux étages : les extensions se font en hauteur, car les limites du camp sont fixées… pour 99 ans, tel est le bail pour lequel le terrain a été loué par les Nations Unies. Personne ne sait ce qui passera en 2047, si à cette échéance la question palestinienne n’a pas été réglée. C’est demain, Ismaïl sera dans la force de l’âge. Aujourd’hui, le camp compte 12 000 habitants.


  « Vous êtes les bienvenus nous avait-il déclaré lorsque nous avons franchi la porte d’accès, votre présence est un acte de résistance ».


  Des enfants jouent dans la rue, poussant un ballon, comme tous les enfants du monde, les petites filles nous font des signes de la main du haut des balcons (ici les fenêtres ne sont pas grillagées, car les colons ne peuvent y lancer des pierres). Les enfants sont partout. Ismaïl est lui-même d’une famille de huit, c’est la norme basse ici ; « mon père, nous dit-il, m’expliquait que c’était notre armée ». Les juifs religieux sont dans la même démarche, on ne manque de le remarquer dans la partie juive de la vieille ville de Jérusalem, ou dans Mea She’Arim. Qui va gagner la guerre des berceaux ? Une question qui préoccupe certainement le gouvernement israélien.


« Je suis sûr que nous pouvons vivre en paix avec les Israéliens, poursuit Ismaïl, beaucoup d’entre-eux sont de la même origine que nous ; nos parents, nos ancêtres avaient l’habitude de vivre ici côte à côte, beaucoup étaient amis. Le problème, ce sont les colons qui viennent de l’étranger, avec d’autres coutumes, d’autres habitudes. Ils ne se sentaient pas bien dans leurs pays d’origine, ils ne sentent pas bien ici. En fait ils se haïssent eux-mêmes. Beaucoup sont à moitié dérangés). On leur dit : venez ici, ce n’est pas cher, vous êtes chez vous. Et en plus on leur donne le permis de tuer, de nous tuer, en étant protégé par l’armée. Ils doivent retourner d’où ils viennent ».


   Nous passons devant le centre médical. « C’est là que tu vas-travailler ? » demandais-je à Ismaïl qui termine ses études d’infirmier à Bethléem. « Oui, certainement au début, mais après j’ai d’autres projets… Mon rêve c’est de faire évoluer les choses, ce sera long… Il faut changer les esprits… quand je dis changer les esprits, c’est ne pas haïr, ne pas tuer… La première chose, c’est de ne pas tuer…  Nous non plus on ne doit pas tuer, cela mène à rien, cela donne des prétextes aux colons et aux Israéliens. Comment pourtant ne pas comprendre la haine quand on a pour seul horizon les barbelés et les check-points, quand on ne peut pas même aller voir nos familles à Jérusalem, notre ville à nous aussi, à 30 km d’ici. Mais ne pas haïr, ne pas tuer. Il faut changer les esprits ».


   Les murs des maisons, des ateliers et des boutiques sont couverts de graffitis : Al’Arrub est réputé pour ses artistes de rue qui dessinent,  portraits des « martyrs » tués par les soldats israéliens après  jets de pierres, attaques réelles ou supposées au couteau,  symboles de la « Nakba » (un petit bonhomme vu de dos, mains croisés sur les reins), jeunes enfants ou adolescents, foulards sur le visage lançant des bouquets de fleurs sur le « mur », et ce touchant dessin d’une enfant palestinienne vêtue de rose, fouillant(« body search ») un soldat israélien courbé face au mur, bras levés en croix comme les soldats le font ici, mais eux écartent à coups de bottes les pieds de leurs victimes, et leurs retournent un bras après l’autre, sans ménagement.

 

 

La Nakba


   Nous arrivons à la maison d’Ismaïl, construite sur plusieurs niveaux. Béton brut. Sa mère, sans voile, est occupée à des tâches ménagères, une de ses sœurs vient nous saluer. Thé à la menthe, assis par terre sur des coussins, autour de la pièce, selon la tradition d’ici. Ismaïl nous raconte son arrestation, le 17 mars 2013 :
   « Il était juste après minuit, mon père s’était levé pour se faire du café, moi j’étais dans ma chambre, déjà couché, je surfais sur internet. J’ai entendu du bruit, et j’ai vu de la lumière sous la porte. Je suis descendu avec mon casque sur la tête. Mon père était là avec trois soldats, je savais qu’ils allaient m’arrêter. Avec un de mes amis, nous avions peint des inscriptions sur les murs d’une maison du camp, à proximité de la sortie. J’avais vu les caméras du mirador nous filmer, je les avais vues s’orienter. J’ai gardé le sourire. Mon père m’a dit : « enlève tes écouteurs ». Le capitaine m’a dit : « donne-moi ta carte d’identité et ton téléphone », j’ai continué à sourire. Il m’a dit : « je suis capitaine, tu dois répondre, tu es recherché ». Je lui ai dit : « mon petit frère dort, ne le réveille pas ». Quinze soldats sont entrés. J’ai dit au capitaine : « j’ai le droit d’emporter mes affaires et d’embrasser mes parents ». Un autre de mes frères est entré. Un soldat l’a poussé du pied ; je l’ai attrapé par le cou et je l’ai poussé par terre. Mon frère a fait la même chose. Il y avait deux soldats sur le sol, les autres ont armé leurs fusils d’assaut et les ont pointés sur nous. Le capitaine m’a dit : « j’ai le droit de te tirer dessus ». Je lui ai répondu : « fais-le ». Il a dit aux autres : « dans deux minutes on l’emmène ». Mon père m’a descendu des vêtements. J’ai dit au capitaine : « laisse-moi embrasser mes parents, sinon je porterai plainte ». Ils ont allumé un fumigène devant la porte pour que mes parents ne me voient pas partir ; la dernière chose que j’ai aperçu en me retournant, ce sont les larmes de ma mère.  Sur le chemin de la sortie du camp, ils m’ont poussé avec leurs fusils. Je continuais à sourire. L’un des soldats m’a dit : « tu joues les héros »; je lui ai répondu : « détache – moi les mains, tu verras si je suis un héros, tu t’en souviendras ». Ils m’ont amené en voiture vers la prison pour l’interrogatoire. Là-bas, un autre capitaine m’a dit « bienvenue au centre d’interrogatoire », je lui ai répondu « merci ». Les trois jours suivants, je n’ai rien répondu. Ils étaient en colère de me voir sourire. L’un m’a dit « je vais t’enlever ton putain de sourire », je lui ai répondu « le seul qui peut me l’enlever, c’est celui qui me l’a donné, c’est Dieu… ».


   Ismaïl continue de nous raconter son interrogatoire, puis sa condamnation à cinq mois de prison, puis sa détention dans une prison du désert. Il faisait la vaisselle des gardiens en échange de cigarettes. Il n’en garde pas un mauvais souvenir.


« Après les cinq mois un capitaine est venu avec trois soldats et il m’a dit « tu es libre, ne vas pas faire le jihad ! ».


   Nous le questionnons : « Et l’intifada de Jérusalem ? » « Je ne suis pas pour cela, nous devons nous défendre autrement. Cela donne des prétextes aux Israéliens. Ne pas haïr, ne pas tuer ».

 

La jeune fille et le soldat
La jeune fille et le soldat


   Nous avons déjà avalé trois thés à la menthe. Ismaïl doit regagner son école de Bethléem. Il plie soigneusement sa blouse blanche que sa mère vient de repasser, et la fourre dans son sac. Nous saluons sa mère. Nous retraversons le camp avec lui, heureusement la pluie a cessé. Des chats roux fouillent dans les bennes à ordure, et les gamins poussent un ballon. Tout le monde se salue au passage. Derniers regards aux graffitis.


   Même agitation à la sortie du camp que lors de notre arrivée. On prend date pour venir visiter deux familles dont les enfants sont en prison. Ismaïl s’engouffre dans un « service » pour Bethléem. Nous traversons prudemment la route, car les voitures et les camionnettes filent à toute allure. Juste en face du mirador. Les soldats israéliens nous suivent du bout de leurs armes. La blonde n’est plus là, c’est maintenant un falasha, visage anguleux des Ethiopiens, qui nous pointe. Nous hélons un « service » qui nous dépose quinze minutes plus tard à Hébron.


   A l’heure où j’écris (vendredi 18 mars à 20h30) j’apprends par un message d’alerte – nous les recevons régulièrement par téléphone –  qu’un nouvel « incident » vient de se produire au carrefour de Gosh Etzion à un km au nord du camp d’Al Arrub. Un palestinien tué par un soldat.


                                                      Laurent Mérer, à Hébron, le 18 mars 1016

          

L’équipe EAPPI au camp de réfugiés d’Al’Arrub avec Ismaïl

L’équipe EAPPI au camp de réfugiés d’Al’Arrub avec Ismaïl

 




Petit matin au check point de Qalandya

Comment on entre à Jérusalem quand on est un travailleur palestinien.

Corinne, Accompagnatrice Oecuménique en Israël/Palestine pour le programme EAPPI, raconte une de ses expériences.

 

4h30 du matin. 

À cette heure les bus n’ont pas commencé leur service. Un taxi nous dépose, Anna et moi, à un immense rond-point encore désert que des lampadaires antiques éclairent d’une lueur blafarde. Anna est l’une de mes compagnes de Jérusalem, finlandaise filiforme et toujours souriante. Au centre de l’esplanade se dresse une tour en béton, genre mirador blindé, hérissée de haut-parleurs et de caméras. Sur le quart du pourtour, le fameux mur : une succession de panneaux de béton de huit mètres de hauteur solidement réunis les uns aux autres. Nous sommes à Qalandya, le plus important check-point de Cisjordanie.

Mais nous sommes pour le moment du « bon côté », c’est-à-dire du côté de Jérusalem, des lieux saints, des grands hôpitaux, et surtout du travail.

 

Le checkpoint

Checkpoint de Qalandya, DR

 

C’est le côté que souhaitent rejoindre ce matin, comme tous les matins de la semaine, des centaines de travailleurs Palestiniens, chrétiens et musulmans, qui vivent dans les Territoires Occupés.

Je passe de l’autre côté. Cette opération, qui permet de rejoindre la Cisjordanie, dénommée aussi Palestine, Territoires Occupés ou Westbank selon les interlocuteurs, ne présente aucune difficulté : il suffit de franchir deux tourniquets métalliques.

J’arrive ainsi à l’intérieur du vaste centre de contrôle pour piétons qu’est Qalandya, côté Palestine : un immense hangar de tôles tordues ou cassées, au sol défoncé, équipé de rares bancs métalliques autrefois rouges. Un mince filet d’eau qui coule sur une antique vasque de pierre permet de se rafraîchir ou de faire ses ablutions avant la prière. Dans un coin, des toilettes délabrées. Les relents d’urine et de tabac froid me prennent à la gorge.

 

Une centaine de Palestiniens, des hommes pour la plupart, attendent déjà. L’air hagard, mal réveillés, les mains enfoncées dans les poches de leur hoody ou de leur blouson, bonnet, casquette ou capuche enfoncé sur la tête, je les vois frissonner dans le vent glacial qui s’engouffre entre les tôles disjointes.

Ils piétinent, en file indienne devant l’un des étroits couloirs – tout juste la largeur d’un homme – constitués de hautes barrières métalliques et surmontés d’un épais grillage, débouchant sur des tourniquets qui permettent l’accès à l’espace du contrôle proprement dit. Me vient à l’esprit l’image des bestiaux qui défilent vers les abattoirs. Au plafond, au milieu d’un entrelacs de barbelés, des oiseaux virevoltent ; à Qalandya ce sont les hommes qui vivent en cage… 

 

Dans une large guérite vitrée certainement bien chauffée, une jeune soldate israélienne manipule sans se presser l’ouverture des tourniquets ; j’aperçois son thermos de café, mais aussi la console de jeux vidéo qui semble davantage l’intéresser que la manœuvre d’ouverture. Pendant qu’elle joue, les hommes attendent, battant la semelle, recroquevillés dans leurs nippes.

 

5h30.

La foule déborde maintenant largement à l’extérieur du hangar. L’aube pointe et une fine pluie s’invite à la cérémonie. Quatre jeunes gens tentent de grappiller quelques mètres de queue pour se mettre à l’abri, mais leurs compagnons d’infortune défendent leurs places, et nos resquilleurs filent sous les invectives, retrouvant la pluie et le froid.

La soldate, une jeune femme à peine sortie de l’adolescence, a les yeux rivés sur son écran et en oublie d’actionner les tourniquets. Je tente d’attirer son attention, mais les vitres sont épaisses. Quand je parviens enfin à capter son regard, elle détourne rapidement les yeux et retourne à son écran ; le jeu, ou le film, sont certainement plus excitant que le poussoir du tourniquet.

La foule se met à gronder et à taper sur les grilles; les hommes se pressent, se bousculent et la clameur enfle ; je les sens exaspérés. Il ne faut pas longtemps avant qu’une dizaine de soldats lourdement armés n’apparaissent, fusils d’assaut approvisionnés. En quelques secondes le calme revient, les queues se reforment en bon ordre, mais les visages sont tristes et résignés ; on allume des cigarettes.

  
Soudain, des éclats de rire. Ce n’est pas fréquent dans ce lieu de misère. Dans l’un des couloirs-cages j’aperçois trois jeunes hommes, l’âge des soldats du camp d’en face, s’esclaffer, probablement de la bonne histoire de l’un d’entre eux. En un instant la vie reprend ses droits, elle continue…

 

Check point Qalandya, source : Wikimedia Commons

Check point de Qalandya (source : Wikimedia commons)

 

5h30, c’est aussi l’heure de la prière pour les musulmans pratiquants. Plusieurs se mettent à l’écart et déploient entre les bancs, sur le sol jonché de gobelets de cartons et de mégots, un improbable sac de plastique ou leur veste pour y poser le front. Ils sont en rang, tournés vers la sortie des tourniquets qui, hasard ou ironie des constructions, est en direction de la Mecque. La queue n’avance guère pendant leur prière, ils reprennent place dans les couloirs-cages.

À nouveau une clameur. Les tourniquets ouvrent pourtant maintenant assez régulièrement. Je regarde les couloirs ; dans le dernier un homme corpulent tente de remonter en sens inverse car il a été refoulé au contrôle. Les autres s’écrasent contre les barrières pour lui permettre le retour. Il progresse à grand peine. Cette longue attente pour rien !

Les rires ont cessé. Mon jeune conteur d’histoire vient de franchir le tourniquet. Je le suis des yeux et le vois disparaître dans la deuxième partie du check- point où il fera à nouveau la queue pour le moment décisif, celui de l’inspection de son maigre baluchon et de ses papiers, à l’issue de quoi il pourra prendre un bus pour Jérusalem, s’il dispose du sésame, un permis de travail, un certificat de scolarité ou une « invitation » à un rendez-vous médical.

 

7h30.

Je rejoins Anna « du bon côté », il m’aura fallu une bonne heure pour passer. À son poste, elle a compté 2300 hommes. Ils s’engouffrent dans les bus blancs et bleus garés sur l’esplanade. Leur journée de travail va pouvoir commencer. Demain est un autre jour, mais ils seront là encore pour tenter le passage. Un nouveau matin à Qalandya…

 




Dans les entrelacs d’une arrestation : le quotidien d’un militant des droits de l’homme en Cisjordanie

Veronika Tober est Accompagnatrice œcuménique en Israël/Palestine. Membre de la paroisse du Pays de Gex (01) de l’Église protestante unie de France, elle travaille pour l’Internationale des Services Publics, une fédération syndicale globale représentant des syndicats des services publics. Elle a été Accompagnatrice œcuménique, dans le cadre du programme EAPPI du Conseil œcuménique des Églises, de décembre 2015 à février 2016, et basée à Yatta, au sud de Hébron, en Cisjordanie. Voici un de ses témoignages sur son expérience en tant qu’envoyée.

« Nasser Nawajah, activiste des droits de l’Homme de l’organisation israélienne B’Tselem et un des leaders de la communauté villageoise de Susiya, nous a rendu visite le 26 janvier 2016. Il nous a raconté les événements des derniers jours, en commençant avec ce qui ressemble à un « happy end » : sa libération de prison par le tribunal militaire d’Ofer !

 

Nasser Nawaja raconte son odyssée à travers le système judiciaire israélien, DR

Nasser Nawaja raconte son odyssée à travers le système judiciaire israélien, DR

 

Son histoire se lit comme une « étude sur le système judiciaire israélien, ou plutôt sur l’occupation militaire ».

Dans la nuit du 19 au 20 janvier 2016, entre 1h et 2h du matin, le campement bédouin de Susiya est brutalement arraché au sommeil : environ vingt jeeps militaires et nombre de soldats israéliens lourdement armés et masqués envahissent le campement, éclairant les tentes de puissants projecteurs. Un frère de Nasser est réveillé le premier et harcelé par les soldats qui le prennent pour Nasser. Dès que l’erreur est manifeste, les soldats abordent Nasser, qui aurait préféré une convocation plus formelle pour se présenter à la police. Au lieu de cela, il est menotté devant sa femme et ses enfants terrorisés, pour être emmené on ne sait où.

 

Le lendemain de l'arrestation de Nasser, l'IDF a démoli deux tentes à Susiya; voici ce qui reste après le passage des bulldozers, DR

Le lendemain de l’arrestation de Nasser, l’IDF a démoli deux tentes à Susiya; voici ce qui reste après le passage des bulldozers, DR


La suite des événements peut être résumée ainsi.

Une audience devant la cour magistrale israélienne de Jérusalem, le 20 janvier, débouche sur un ordre de relaxe “inconditionnelle et immédiate” de Nasser Nawajah, car la cour estime qu’elle n’est pas compétente en la matière. Toutefois, l’exécution de cette décision est reportée de vingt-quatre heures afin de permettre à la police de faire appel, ce qu’elle fait.

Le jour suivant, 21 janvier, la cour civile israélienne du district de Jérusalem rejette l’appel et, de nouveau, ordonne la relaxe immédiate de Nasser. L’exécution est encore reportée, et la police a un délai de quelques heures pour notifier à l’avocat de Nasser si elle va faire appel (auprès de la Cour Suprême) ou le relâcher. Étrangement, cet ordre n’est pas suivi ; au lieu de cela, Nasser est transféré clandestinement en Cisjordanie où les Palestiniens ne sont pas soumis à la loi civile mais à la loi militaire. Là, au tribunal militaire d’Ofer, en l’absence de l’avocat de Nasser, le juge donne quatre jours à la police afin de mieux documenter ses allégations avant la prochaine audience prévue pour dimanche, 24 janvier.

 

La vie continue : les enfants de l'école de Susiya jouent pendant la récréation, DR

La vie continue : les enfants de l’école de Susiya jouent pendant la récréation, DR

 

Comme la police ne parvient pas à présenter suffisamment de preuves lors de l’audience du dimanche, cette cour ordonne également la relaxe de Nasser, également avec un délai de vingt-quatre heures pour permettre à la police de faire appel – ce qu’elle ne fait pas cette fois-là.

Ainsi, Nasser a été effectivement relâché en fin de journée le 25 janvier.
Mais de quoi s’agit-il en fait? Quel est le fond de cette histoire à suspense?
Il semblerait que tout ait commencé avec une émission à la télévision israélienne, « Uvda ». L’émission en question suggérait qu’une plainte déposée par Nasser auprès de l’Autorité Palestinienne il y a plus d’un an, concernant une vente de terrain illégale, aurait mis en danger la vie du vendeur. Ce dernier vit actuellement en Israël et n’a pas porté plainte à l’époque.

Mais le véritable fond de cette histoire est le durcissement de la campagne du gouvernement israélien et d’ONG israéliennes nationalistes contre les ONG de défense des droits de l’Homme israéliennes, qui luttent contre l’occupation des territoires palestiniens. Les cibles principales de cette campagne incluent Breaking the Silence, Machsom Watch, B’Tselem et d’autres. »

 




Envois en mission

Corinne et Laurent Mérer, de Brest, sont nos deux prochains Accompagnateurs œcuméniques pour une mission de paix en Israël/Palestine, du 15 février au 15 mai 2016.

Jeunes retraités depuis peu, de l’enseignement et de l’armée, ils ont proposé leur service au Défap qui les a conviés à servir dans le cadre du programme Ecumenical Accompaniement Programme in Palestine and Israël (EAPPI), mis en place par le Conseil œcuménique des Eglises.

 

Logo EAPPI

 

Corinne Mérer est placée à Bethléem et Laurent sera à Hébron. Avec les membres de leurs équipes, ils accompagneront les enfants qui doivent aller à l’école en passant par le check point 56, ils assureront une présence protective au tristement célèbre check point 300 entre Bethléem et Jérusalem qui chaque matin voit 4 à 5000 personnes le franchir, ils visiteront les villages en butte à l’agressivité des colons, ils accompagneront des familles palestiniennes confrontées à l’occupation de leur terre…


Les Eglises protestante et catholique dont ils sont membres, les accompagnent dans cette mission : une moment liturgique d’envoi a été célébré dimanche dernier dans le cadre de la paroisse protestante de Brest. Leur mission, présentée dans la presse régionale, a touché la population brestoise qui a ouvert une plateforme participative pour les soutenir.

 

Checkpoint 300 entre Bethléem et Jérusalem, DR

Checkpoint 300 entre Bethléem et Jérusalem, DR

 

 

* * *

 

 

« L’Eternel veillera sur votre départ, comme sur votre arrivée. C’est par ces paroles qui concluent le Psaume 121 – prière du pèlerin à son départ pour Jérusalem  – que la paroisse de Brest de l’EPUdF, par la voix de son pasteur Michel Block, nous a manifesté son soutien, ses encouragements et nous a assuré de ses prières, à l’occasion de notre départ en Palestine prévu le 15 février 2016 pour la session 60 du programme EAPPI. 

Emouvante cérémonie, au milieu du culte de dimanche dernier, symbole d’une communauté qui nous « envoie » : debout devant l’autel, entourés par les membres du conseil presbytéral bras ouverts, nous nous tenions face à l’assemblée et à Michel. Nous lui avions fait part notre projet quelques semaines auparavant, et nous l’avions présenté à sa demande au conseil presbytéral, lequel avait décidé unanimement d’y associer la paroisse.

 

Hébron, départ à l’école, DR

Hébron, départ à l’école, DR

 

Manifestation moins formelle, mais tout autant chaleureuse du diocèse de Quimper qui nous a largement ouvert ses médias, bulletin diocésain et radio ; nous avons pu y expliquer en détail notre démarche et le projet EAPPI, tandis qu’à l’occasion de la cérémonie des vœux de la Paroisse catholique de Brest-Centre, le curé doyen Claude Caill, saluait notre prochain départ devant l’ensemble des responsables de la communauté paroissiale.

« Mission de paix pour deux Brestois » annonçait enfin Le Télégramme du 15 janvier dans un bel article en deux colonnes, élargissant l’information à un plus vaste public, expliquant ainsi aux lecteurs la teneur du programme EAPPI peu connu dans l’Ouest et le sens de notre démarche. La rédaction du journal nous soutien et nous sommes convenus d’envoyer régulièrement des nouvelles.

Et bien sûr les amis sont là : s’il y a eu quelques incompréhensions, car le sujet reste délicat, les messages d’encouragements affluent désormais sur le net alors que la date approche. Nous enverrons aussi des nouvelles…

Il ne reste plus qu’à partir…S’il demeure beaucoup d’inconnues et un soupçon d’appréhension, nous allons en confiance, car L’Eternel nous gardera de tout mal ; Il gardera notre âme, assure encore le Psaume 121. »

 

Corinne et Laurent

 

Retrouvez la plateforme participative 

 




[Exclusivité Défap] Les épisodes du chemin

 

« Que dit le visage quand je l’aborde ? Le visage exposé à mon regard est désarmé » (Emmanuel Lévinas)

 

Ce matin-là, nous avions rendez-vous au ministère de l’Education de Dura, dans la banlieue-sud d’Hébron. Un projet d’école dans un petit hameau près de la « ligne verte ». Pas d’école depuis des années dans ce hameau, car l’école précédente avait été détruite par l’armée après la guerre de 1967. Conséquence perverse : seuls les garçons peuvent aller à l’école de la petite ville voisine d’Adh Dhahiriyah. Les filles restent à la maison.

 

Le check point 56, DR

 

Bien qu’EAPPI n’ait pas de rôle direct dans la construction d’écoles ou dans des projets d’infrastructures ou de développement économique, notre intervention peut être utile en tant qu’intermédiaire, car les situations les plus simples buttent parfois sur des obstacles futiles, que quelques réunions autour d’un verre de thé à la menthe peuvent aider à résoudre. Et c’était bien le cas de cette école, pour laquelle il s’agissait de trouver un terrain. De vieilles querelles de voisinage bloquaient les initiatives successives.

 

En tout état de cause, nous étions en route vers ce rendez-vous. La route que nous avions prise nous faisait passer par le camp de réfugiés d’Al Fawwar, l’un des points chauds de la sous- région. La population d’Al Fawwar vient de villages évacués lors des conflits successifs, et vit dans l’espoir incertain du retour ; les frustrations et tensions montent à mesure que cet espoir s’éloigne.

 

Au check-point, la première chose que l’on aperçoit, ce sont en général d’énormes blocs de béton grisâtre, desquels dépassent des rangées de fusils mitrailleurs et de casques métalliques. Les visages des soldats sont protégés par des passe-montagnes dans le froid vif du matin, rendant ces apparitions plus inhumaines encore. Le passage d’un check-point est toujours un moment désagréable car, après avoir attendu un long moment que la file de voitures et camions se résorbe, il faut répondre aux mêmes questions stéréotypées : où allez-vous ? Que faîtes-vous en Israël (sic) ? Où habitez-vous ? « A Yatta ? Mais c’est très dangereux ! Avez-vous des armes ? »

Cette fois-ci, l’interrogatoire a tourné court car lorsque j’ai présenté mon passeport, le soldat de service, un jeune homme d’une vingtaine d’années au visage poupin, s’est soudain détendu, et c’est dans un français parfait – je pense qu’il avait dû grandir en France – que nous avons eu une conversation brève et sympathique, étonnés l’un et l’autre que nous puissions dans de telles circonstances échanger calmement quelques mots sur les problèmes de la population locale.

 

Peut-être pensait-il encore à notre conversation quand, quelques minutes plus tard, il a été blessé grièvement de plusieurs coups de couteau portés par un jeune Palestinien.

Il a pu être transporté à temps dans un hôpital voisin, et ses jours ne sont plus en danger. Son assaillant, jeune étudiant de 19 ans venu du camp voisin, a eu moins de chance. Il a été blessé mortellement par les compagnons du soldat israélien.

 

Depuis, j’ai eu d’autres conversations avec des soldats israéliens, toujours trop rapides et superficielles, mais c’est le visage de ce jeune soldat, soudain si confiant et détendu, qui ne me quitte pas. Je n’ai pas vu son assaillant, mais sa photo était dans les medias le soir même, et lui aussi portait sur le visage l’espoir et la détermination qui sont ceux d’un jeune homme de 20 ans. Ce visage aussi est pour longtemps gravé dans ma mémoire.

 

Alors, face ce gâchis, quelle doit-être notre réaction ? Sûrement pas la haine, ni la peur de l’autre. Mais plutôt – et nous devons nous le demander sérieusement – n’est-il pas grand temps que nos dirigeants et que nous-mêmes prenions la mesure de nos incompétences ou, au moins, de nos indifférences. Nous devons nous sentir collectivement responsables de la société dans laquelle nous vivons, qui est celle que nous avons créée par nos actes et par nos absences. Est-ce cette société là que nous voulons laisser à nos enfants ?

 

Jacques Toureille
30 novembre 2015




L’instant suspendu

 

« C’est jour de fête à Umm al-Kheir, un campement bédouin accroché à la colline, quelques mauvaises tentes déchirées par le vent, toilettes portatives et abris en tôle ondulée. Une clôture grillagée le sépare de la colonie israélienne de Karmel, villas attrayantes bénéficiant de tout le confort moderne, électricité, eau courante, système de traitement des eaux usées, jardins verdoyants, et une immense exploitation industrielle de volailles à quelques centaines de mètres. La convention de Genève prévoit bien que l’occupant israélien doit garantir l’égalité des moyens à tous les citoyens, mais ici clairement, certains sont plus égaux que les autres.

 

Les petits colons assistent à la partie, DR

 

Pourtant, la joie et les vivats, c’est du côté des Palestiniens qu’on les trouve aujourd’hui. Une équipe anglaise amateur, les cowboys de Bristol, est venue jouer au football avec les gamins du village. Le niveau technique est limité, et le terrain parsemé de rochers et broussailles n’est pas vraiment réglementaire, mais qu’importe, l‘enthousiasme est au rendez-vous et les joueurs se dépensent sans compter.

Catastrophe, un coup de pied plus fort que les autres expédie la balle de l’autre côté du grillage, dans la colonie. En principe, un bataillon de soldats israéliens aurait dû venir s’interposer, car ces jets de ballon intempestifs pourraient blesser malencontreusement un colon passant par là. Mais non, pas de soldats pour une fois, mais plutôt trois ou quatre jeunes colons qui, entendant les cris poussés par les petits palestiniens, se sont dit qu’eux aussi participeraient bien à la fête et sont venus à quelque distance pour regarder le jeu.

 

En fait, ils viendraient bien jouer ! / DR

 

Alors, pour quelques minutes hors du temps, nous avons assisté de loin à un rapprochement magique entre ces enfants. Les petits colons ont rendu le ballon par-dessus le grillage, puis sont venus au contact des petits Palestiniens, à travers le grillage. Ils ont échangé sourires, paroles, et jeux d’enfants. Mais bien vite, malheureusement, un colon athlétique en bermuda, lunettes noires, et doberman aux ordres, est venu mettre fin à cet « instant suspendu », et les petits colons ont dû regagner bien à regret leurs bunkers cossus.

 

Bref échange, avant qu’un colon adulte n’intervienne / DR

 

Espérons que ces enfants se souviendront de cet instant de grâce, lorsqu’ils se retrouveront peut-être face à face, plus tard, les uns dans la force d’intervention israélienne, les autres cagoulés et armés de lance-pierres. Alors, s’ils se souviennent… »

 

Jacques Toureille
22 novembre 2015

 




La petite fenêtre rouge

 

« A cinq heures, ils ont fait violemment irruption dans la petite maison blottie contre la falaise blanche. Une trentaine de soldats israéliens puissamment armés, gilets pare-balles, fusils mitrailleurs pointés, lance-grenades, casques lourds, tout l’attirail nécessaire pour mener une attaque en règle contre un adversaire redoutable.

A l’intérieur, le père, la mère, la grand-mère, et cinq enfants dormaient paisiblement sur des matelas jetés à même le sol. Ils leur ont donné cinq minutes pour s’habiller et évacuer leurs maigres effets.

Ensuite, le bulldozer est entré en œuvre, et en quelques instants, la modeste construction, murs de parpaing, toit de tôle, réservoir d’eau, tout ce qui n’a pu être sauvé à temps, ont été réduits en un amas informe de gravats et ferrailles tordues.

 

Ce qu’il reste de la maison, DR

 

Lorsque nous sommes arrivés quelques heures plus tard, les femmes, le regard vide, étaient assises sur les quelques meubles et coussins qu’elles avaient pu sortir à la hâte. Un petit meuble vernis, soigneusement mis de côté par la grand-mère, contenait tout ce que la maisonnée détenait de précieux : quelques verres à thé, une bouilloire en métal embouti, et une douzaine d’assiettes de faïence.

Sami, le père, effondré, contemplait ce qui restait de son rêve détruit en un instant, une maison bien à eux, construite depuis à peine trois mois, et fruit de tant d’efforts et de privations. A l’écart, la petite Leïla, cinq ans, pleurait silencieusement, appuyée sur un chambranle de porte resté debout par quelque miracle.

 

Le désarroi des femmes, DR

 

En France, c’était le 1er novembre, et la trêve hivernale venait juste de commencer. Mais ici, pas de trêve, bien au contraire. L’arrivée de l’hiver, c’est le moment idéal pour entreprendre les sinistres besognes de destruction. Le froid est déjà bien présent dans cette banlieue de Jérusalem, le Jebel Mukkader, où l’altitude avoisine les 800 mètres, et il n’est pas question de s’attarder dehors bien longtemps, avec femme et enfants en bas âge. Avant le soir, il faut avoir trouvé un abri temporaire, auprès d’un cousin ou d’un ami.

Alors, pour la famille de Sami, comme pour tous ces familles délogées sans ménagement, il a fallu partir, et partir encore. Combien de fois la famille de Sami a-t-elle déjà dû déguerpir à la hâte ? Combien de fois ont-ils vu leurs maigres biens dévastés. A ce jour, plus de 5000 habitations ont été détruites par l’armée israélienne, sur un territoire de la taille de la moitié d’un département français.

 

Le visage ravagé de Sami, le père, DR

 

Sami, comme plus d’un million de palestiniens, est un réfugié. Mais qu’entend-on donc par réfugié en Palestine ? Au sens de la Convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés, dite Convention de Genève, un réfugié est « une personne qui se trouve hors du pays dont elle a la nationalité ou dans lequel elle a sa résidence habituelle ». Mais ici, en Palestine, le réfugié est un réfugié dans son propre pays. Sa résidence, il l’a perdue au gré des guerres et des expulsions. Pour la plupart, ces familles ont été déplacées dès 1948, et jamais, en près de 70 ans de conflits, elles n’ont pu retrouver une habitation sûre et un emploi stable. Les demandes de permis de construire des palestiniens sont pratiquement toujours refusées par l’administration israélienne, et la sécurité de l’emploi n’existe pas.

 

Dans la chambre que Leïla partageait avec ses sœurs et sa grand-mère, la fenêtre était rouge.  En terre musulmane, le rouge est la couleur des gardiens de la Mecque. Par la fenêtre, on pouvait apercevoir les fils de fer barbelés et l’horrible mur de béton grisâtre édifié à partir de 2002 pour ceinturer Jérusalem, et séparer Israël de la Cisjordanie.

Mais pour la petite Leïla, cette fenêtre rouge, c’était la chose la plus importante dans sa maison nouvelle, et elle appelait de ces sanglots celui qui pourrait l’aider à retrouver la petite fenêtre sous les débris. Un cousin s’efforçait donc de soulever les poutrelles enchevêtrées pour essayer de dégager les restes de la fenêtre, comme s’il n’y avait rien de plus urgent à faire, au milieu de tant d’infortune.

Leïla devant sa maison effondrée, DR

 

Peu de temps après notre arrivée, un ami est arrivé à bord d’une petite camionnette blanche, et a pu y charger sans difficulté tout ce que la famille possédait. Un vieux taxi poussif est venu ensuite, et, après nous avoir remerciés bien chaleureusement pour notre présence, la famille est partie pour une destination qui nous était inconnue.

Mais ce dont nous sommes certains, pour avoir rencontré un grand nombre de palestiniens dont les maisons ont été détruites, c’est que dès le lendemain, Sami s’efforcera de trouver un emplacement pour une nouvelle maison, qu’il mettra toute son énergie à la construire, avec l’espoir qu’enfin, cette maison-là, personne ne viendra la détruire, et qu’il pourra y vivre en paix avec sa famille. »

 

Jacques Toureille
18 novembre 2015




Situation des bédouins, démolitions & récoltes

Situation des bédouins, démolitions & récoltes
Village bédouin de Ja’ba

 

« Le chef de ce village est propriétaire de la terre que son père a achetée avant 1967, ce qui n’est pas courant ; avant 1948, ils vivaient dans le désert du Néguev d’où ils ont été chassés. Son père a construit une belle maison en pierres qui est toujours là. Ils sont considérés comme réfugiés mais peuvent rester sur leur terre.

Mais, depuis, la colonie d’« Adam » s’est construite au bord de leur village, et sur une partie de leurs terres et de l’autre côté, on a construit une autoroute qui les sépare du reste du village.

Il y a maintenant trente-cing familles ici, isolées et coincées entre cette colonie et une autoroute. (…) Et les enfants devaient traverser l’autoroute à pied pour aller à l’école !

 

Claude Smith, DR

A droite, Claude Smith, à Jérusalem DR

 

Les bédouins ont demandé un permis de construire une école sur leur propre terrain, ce qui leur a été refusé. (…) ils n’ont pas le droit de construire « en dur » (…) : tout leur est interdit même de planter, tout est réglementé par des lois militaires. (…)

[Le chef du village] a décidé de construire une école (primaire) pour les cinquante-cinq enfants du village, illégalement évidemment. Avec quelques subventions européennes ils ont acheté quelques « baraques » en tôle qu’ils sont en train d’installer…avec un toit pour la cour.

 

Dans un autre village de bédouins Khan Al Amar, (…) le chef de village a également décidé de construire une école illégalement : elle est entièrement faite de pneus, et recouverte de torchis. Quatre-vingt-dix enfants de 6 à 14 ans la fréquentent.

Mais les colons ont demandé la destruction de l’école et le chef de village qui travaillait comme maçon dans la colonie a perdu son travail, en représailles, ainsi que tous les autres hommes du village. (…)

 

Il y a beaucoup d’écoles illégales en Palestine, presque dans chaque village ; grâce à des fonds internationaux, ils peuvent parfois confectionner une école de fortune, avec quelques jeux et toboggan…

Elles ont toutes reçues des ordres de démolition, mais, en attendant, la vie continue…

Les Palestiniens ont le taux le plus élevé de gens éduqués dans le monde arabe. »

 

Démolitions

 

« Alors que nous étions en visite dans le village bédouin de Ja’ba dans la banlieue de Jérusalem, nous avons reçu une alerte nous informant qu’une maison était en cours de démolition dans la ville de Beit Hanina.

(…) quelle ne fut pas notre surprise d’apprendre qu’il s’agissait d’une démolition programmée par le propriétaire lui-même avec un bulldozer qu’il avait loué !

Il avait en effet une date butoir pour démolir sa maison sinon l’armée viendrait le faire elle-même et ça coûterait deux à trois fois plus cher. Car le propriétaire doit payer cette opération ainsi que le ramassage des débris… Sans compter que ça permet de récupérer les panneaux solaires parfois, des portes et des fenêtres pour une éventuelle reconstruction…

 

(…) le permis de construire ne lui ayant pas été attribué, il n’avait eu d’autre choix que de construire illégalement pour abriter sa fille veuve avec huit enfants ; et après quinze ans, malgré trois procès en justice, et trois amendes à payer, il a dû finalement détruire lui-même cette maison (…)

 

Une demande de permis de construire coûte une fortune pour les Palestiniens et la réponse peut se faire attendre plusieurs années ; rien n’est construit pour eux depuis des années… (…)

 

Les bédouins payent très cher leur attachement à la terre et leur résistance à l’occupation ; ils manquent d’eau, d’écoles, d’infrastructures, et ils sont constamment menacés d’être déplacés. »

La récolte des olives

 

« C’est l’époque de la récolte des olives ; donc nous donnons un coup de main dans les villages où notre présence offre une sorte de protection pour les paysans palestiniens, qui sont souvent la cible des colons pendant ce travail.

 

Les paysans palestiniens ont des jours précis pour aller  travailler dans leurs champs confisqués ; récemment nous devions aller aider un village, mais quand les Palestiniens sont arrivés, les colons étaient déjà passés et s’étaient servis… (…)

 

Nous voulions aider une institutrice (…), mais elle pense que cette année, elle n’aura pas le permis d’aller sur sa terre, à cause des « événements » ; de toutes façons, elle expliquait qu’en général on la prévient deux jours avant, et avec des horaires très précis (…). Et dès que les paysans sont entrés, la grille est fermée derrière eux : s’ils ont un problème ils ne peuvent pas sortir (…) « On passe plus de temps à [attendre l’ouverture de] la grille que dans nos champs. » Ils n’ont droit qu’à quarante-cinq jours par an, s’ils les obtiennent… certains nous ont dit : « demander un permis pour aller sur nos terres ? Jamais de la vie », mais du coup, ils la perdent complètement après trois années sans y aller… »

 




Le conte de trois cités

 

Semez encore les mêmes graines de licence et d’oppression rapaces, et elles produiront aussi sûrement les mêmes fruits, chacune selon son espèce” (in Dickens, Le conte de deux cités)

Ma maison sera appelée une maison de prière, mais vous, vous en faites une caverne de voleurs” (in La Bible, Matthieu 11 :13)

 

Susiya, DR

Jacques Toureille, troisième personne en partant de la gauche, DR

 

On a beaucoup parlé de Susiya l’été dernier, et les médias occidentaux ont largement couvert l’histoire de ce petit campement palestinien de 350 âmes, installé à une dizaine de kilomètres au sud d’Hébron, dans les collines qui dominent le désert du Néguev. Le campement abrite une cinquantaine de familles déplacées à de nombreuses reprises depuis 1948. Les recours juridiques lancés au cours des années n’ont pas empêché ces déplacements brutaux, et la destruction par l’armée israélienne des habitations, abris pour le bétail, et citernes de stockage de l’eau. Au printemps, les derniers recours juridiques ont été rejetés par la commission chargée des dossiers (présidée par un colon israélien !) et de nouvelles destructions ont semblé imminentes. Alertée par les ONG et par les habitants du campement, la communauté internationale s’est émue de cette situation alarmante, et une vingtaine d’ambassadeurs de divers pays sont venus sur place pour témoigner de leur soutien à la petite communauté. Tout l’été, les accompagnateurs du programme EAPPI se sont succédés 24h sur 24h, et 7 jours sur 7. Pour l’instant donc, pas de destructions…jusqu’à nouvel ordre.

 

La situation du village de Susiya illustre parfaitement la lutte que mènent depuis des années les populations de ces petits villages palestiniens isolés dans la Zone C pour conserver les terres qu’ils occupent depuis des générations, et où de nombreux bédouins venus du Néguev en 1948 ont trouvé refuge. La Zone C, telle qu’elle est définie par les accords d’Oslo en 1995, c’est en grande partie cette bande jouxtant la frontière avec la Jordanie à l’Est, représentant 60% de la Cisjordanie, et qui est placée sous contrôle total d’Israël. Beaucoup des habitants palestiniens historiques ont quitté la zone sous la pression des occupants israéliens, mais y vivent encore près de quatre cent mille paysans et bédouins, dans une multitude de petits villages.   C’est dans cette zone également, qu’au mépris du droit international, Israël a soutenu la création de cent cinquante colonies et d’une centaine d’avant-postes, où sont venus s’installer environ sept cent mille colons au cours des trente dernières années (données du Bureau des Nations Unies pour les Affaires Humanitaires).

 

Alors, il peut être intéressant de revenir sur la situation de Susiya, dans cette note intitulée, en plagiant Charles Dickens, “le conte de trois cités”. La première cité, c’est Susiya la ville antique. Le week-end, il n’est pas rare que des touristes israéliens y viennent en visite, sous la protection des soldats du camp militaire voisin. Les ruines témoignent des vagues de peuplement qui se sont succédées au cours des siècles, synagogue, mosquée, basilique, traces d’habitats divers sur un vaste périmètre. Au 19ème siècle, des visiteurs de passage remarquent l’importance des ruines et la présence de bergers s’abritant dans des cavernes et utilisant des citernes anciennes pour abreuver leurs troupeaux. Plus récemment, l’organisation “Rabbis for Human Rights” observe que le site est habité par des familles installées là depuis des générations, ou, pour certaines, d’installation plus récente après avoir été chassées en 1948 de la région d’Arad au nord du Néguev. En 1986, le site est déclaré zone archéologique par les autorités israéliennes, les familles palestiniennes qui y vivaient sont expulsées, et leurs habitations et citernes détruites par l’armée.

 

Site archéologique de Susiya, DR

Site archéologique de Susiya, DR

 

La deuxième cité, c’est la colonie israélienne de Susiya, construite en parfaite violation du droit international, puisqu’une puissance occupante n’a ni le droit d’exproprier ou de déplacer par la force les populations locales, ni d’y encourager l’installation de sa propre population. Chargé de planifier l’implantation de nouvelles colonies, le planificateur israélien Plia Albeck avait pourtant estimé au début des années 80 qu’il était difficile d’envisager la création d’une colonie à Susiya, car les les documents à sa disposition  montraient que “la plupart des terrains [étaient] entre les mains de familles arabes”.

Et cependant, la création de la colonie de Susiya est décidée dès 1983. Depuis, la colonie est en expansion constante et compte en juin 2015 un peu plus de mille colons ; elle occupe une surface de 150 ha prises sur les terres des familles palestiniennes.

De plus, l’accès à 200 ha supplémentaires de terres agricoles est interdit ou limité car ces terres sont situées à proximité immédiate de la colonie. La colonie dispose d’une vaste piscine, et est branchée sur les réseaux d’eau et d électricité installés par Israël. Une ferme modèle aux dimensions impressionnantes a été installée pour l’élevage de vaches laitières et de chèvres.

Tout cela dans la plus parfaite illégalité, alors qu’à deux kilomètres, un petit fermier palestinien possédant une dizaine de vaches et une petite installation de traite automatique s’est vu notifier un avis de démolition dès que sa ferme a été installée. Montés sur des quads ou perchés sur des miradors, colons et soldats surveillent les moindres mouvements de leurs voisins palestiniens.

 

Colonie israélienne de Susiya, DR

Colonie israélienne de Susiya, DR

 

La troisième cité, c’est Susiya la palestinienne, un assemblage invraisemblable de tentes dépareillées, structures métalliques rouillées, carcasses de voitures transformées en poulaillers, abris pour les moutons recouverts de tôle ondulée. Pas de rattachement aux réseaux d’eau et d’électricité, mais des panneaux solaires et réservoirs d’eau installés par une NGO israélo-palestinienne, Comet ME, et des toilettes par la Communauté Européenne. Pas non plus de route d’accès, contrairement au site archéologique et à la colonie, mais une méchante piste pierreuse que les autorités israéliennes interdisent d’améliorer. Là vivent une cinquantaine de familles, environ 350 personnes. Une école et un bâtiment médical ont été construits un peu plus loin. Peint sur les rochers, l’improbable “Susiya for ever (Susiya pour toujours) ”.

Les autorités israéliennes semblent pourtant bien déterminées à se débarrasser une fois pour toutes de ces voisins encombrants. Les ordres de démolitions se sont succédés, et des destructions et expulsions ont eu lieu à plusieurs reprises, en particulier en 2001 et en 2011. Mais les habitants ont résisté, et reconstruit à chaque fois leurs abris de fortune. Il est étonnant de voir qu’Abu Jihad, le chef d’une des principales familles de Susiya, les Nawaja, reste serein devant une telle adversité. Comme nous l’a dit Nasser, l’un de ses fils, très actif dans la défense de la communauté, “mon père et son père avant lui habitaient déjà ici alors que l’état d’Israël n’existait pas encore ; alors, comment peut on nous dire maintenant que nous ne sommes pas chez nous? ”.

 

Abu Jihad Nawaja, DR

Abu Jihad Nawaja, DR

Et pourtant, les tracasseries des colons ou de l’armée sont incessantes. Il y a quelques jours, nous participions à la cueillette des olives en compagnie d’une joyeuse bande de paysans et paysannes, et leur ribambelle d’enfants. Soudain, des soldats ont surgi du haut de la colline, armés jusqu’aux dents et pointant leurs armes sur notre petit groupe. Ils n’ont pas su trop que faire tant que nous étions présents, mais ont demandé aux paysans de partir immédiatement dès que nous avons eu le dos tourné. Les enfants, quant à eux, n’ont guère prêté attention à ces gaillards menaçants, habitués qu’ils sont à voir quotidiennement à la télévision des scènes de violence inouïe, passées en boucle.

 

Campement palestinien de Susiya, DR

Campement palestinien de Susiya, DR

 

La résistance de Susiya, c’est tout un symbole et il n’est guère de jour sans qu’un groupe international ou une organisation d’activistes ne visite le campement. Alors, on peut se demander si on n’en fait pas trop, quand bien d’autres villages palestiniens doivent se débrouiller seuls. Mais il est certain que si Susiya n’avait pas mobilisé l’aide internationale, elle aurait été rasée à ce jour, comme deux villages voisins détruits récemment dans la zone voisine de Masafer Yatta. Et la menace est permanente. Les engins de l’armée se présentent toujours à l’aube, sans préavis, souvent au début de l’hiver, car alors les personnes délogées n’ont d’autres ressources que de partir rapidement avec leur bétail pour s’abriter du froid et trouver refuge auprès d’une communauté voisine. Ne doit-on donc pas élargir la “plateforme” de Susiya et ce qu’elle représente pour les petits villages de la zone C, tous menacés de disparition s’ils ne reçoivent le soutien immédiat de la communauté internationale ?

 

Dans un monde “normal”, la cohabitation, et même l’intégration de ces trois « cités » aurait semblé naturelle. Une petite ville aurait pu voir le jour, regroupant les communautés palestinienne et israélienne, avec ses commerces, ses services publics, ses écoles, et ses lieux de récréation pour les enfants. Aux alentours, fermes et plantations d’oliviers ; et le site archéologique, correctement mis en valeur et accessible à tous, constituant une source significative de revenus et d’emplois pour la ville. A Susiya, malheureusement, comme partout ailleurs dans ce beau pays, rien n’est encore normal…

 

Mais ne faut-il pas continuer de vivre et d’espérer, toujours ? Alors, avec les habitants de Susiya, tous les habitants de Susiya, faisons nôtres ces paroles gravées par un auteur anonyme sur un mur incertain pendant la seconde guerre mondiale : “Je crois dans le soleil même quand il ne brille pas, je crois dans l’amour même quand je ne le sens pas, je crois en Dieu même quand il est silencieux.”

 

Jacques Toureille
1er novembre 2015




La vie quotidienne dans la zone de tir 918

 

« Il est 7 heures du matin, et le jour se lève à peine sur la plaine de Jinba. Au loin, les premiers contreforts du Néguev émergent de la brume. Tout est calme et paisible dans le petit campement de Ziad, où nous venons de passer la nuit. Seul le hurlement des chacals et l’aboiement d’un chien isolé sont venus troubler le silence nocturne. Ziad s’est levé bien avant l’aube ce matin, et après avoir prié par deux fois comme le lui commande sa religion, il s’est activé sans relâche pour apporter fourrage et maïs à ses cent vingt brebis, réparties dans deux enclos de fortune.

Ziad vit seul ici dans une petite maison très simple. Le confort bien rudimentaire semble le satisfaire. L’électricité est fournie par des panneaux solaires, et l’eau collectée dans des citernes. Une ONG locale a installé récemment des toilettes dans une construction séparée. Quelques oliviers et un figuier agrémentent la petite plateforme où il se tient quand il a un instant de repos. Un petit paradis sur terre donc. Et pourtant !

 

Le jour se lève sur la plaine de Jinba et le Néguev DR

Le jour se lève sur la plaine de Jinba et le Néguev DR

 

En fait, cela fait six ans que Ziad a pu revenir dans ce hameau constitué de quelques masures de pierre accrochées à flanc de montagne et de cavernes creusées dans les falaises calcaires. Deux autres familles ont vécu ici jusqu’en 2011, mais sont reparties depuis, à cause des difficultés quotidiennes et de l’insécurité. La femme de Ziad et son dernier fils sont eux aussi partis pour habiter la petite ville voisine. Auparavant, en 1999, la zone avait été déclarée zone militaire, et les populations expulsées. Et ce retour n’est cependant que très aléatoire, car depuis les accords d’Oslo en 1995, la zone a été classée en zone C, c’est à dire sous contrôle de l’armée israélienne, et Ziad peut être chassé de nouveau à tout moment et sans préavis.

 

Ziad apportant le thé du matin DR

Ziad apportant le thé du matin DR

 

Dans cette zone, toute l’infrastructure et les services publics sont mis en place par Israël. Selon le droit international, tous les habitants de la zone, israéliens ou palestiniens, ont les mêmes droits et devraient recevoir les mêmes services publics. Force est de constater, cependant, que les populations palestiniennes sont totalement négligées. Le système de routes, l’alimentation en eau, le rattachement au réseau électrique, et les autres services publics, sont organisés uniquement en fonction des besoins de l’état d’Israël et des colonies et avant-postes israéliens.

Quant aux populations palestiniennes qui vivent dans cette zone (300.000h), habitants historiques et réfugiés, elles doivent se débrouiller avec des moyens rudimentaires et l’aide bien faible de l’autorité palestinienne et des organismes internationaux pour couvrir leurs besoins essentiels. Et les initiatives, quelles qu’elles soient, semblent systématiquement contrecarrées par les services administratifs de la zone, dans les faits une émanation de l’armée israélienne.

 

 

 

A titre d’exemple, et bien que la zone ait été habitée depuis des temps ancestraux par les populations locales, comme en témoignent de nombreux vestiges, toute construction nouvelle ou réparation de construction existante doit faire l’objet d’un permis. Cette autorisation concerne les maisons individuelles, les écoles, les pistes d’accès, les citernes, les panneaux solaires, les bergeries et poulaillers : tout ce qui constitue le minimum nécessaire le plus élémentaire pour ces populations rurales ou nomades, est soumis a un permis préalable.

Et les permis ne sont pratiquement jamais attribués : dans l’ensemble de la zone C, sur 13 000 demandes de permis déposées, moins d’une centaine ont été acceptées au cours de l’année passée. Par voie de conséquence, beaucoup de constructions ont été érigées sans permis, et la plupart font donc l’objet d’arrêtés de démolition. L’armée peut intervenir à tout moment pour démolir les constructions frappées par ces arrêtés. De plus, beaucoup de petits propriétaires terriens, pourtant en possession de titres dûment établis, se voient spoliés de leurs terrains par les colons ou l’état israélien, et les recours vers les autorités judiciaires aboutissent très rarement.

 

Mais revenons à la raison qui nous a amenés à passer la nuit avec Ziad le 13 octobre dernier.  La veille à la tombée du jour, sept colons habitant un avant-poste voisin (qu’ils ont surnommé «la Ferme de Lucifer» !), étaient venus couper le tuyau d’alimentation en eau de sa citerne, et sa maisonnette et sa bergerie étaient privées d’eau. L’infortuné Ziad n’avait eu d’autre ressource que d’appeler les fermiers d’un campement voisin, Susiya, situé à quelques kilomètres de là. Il avait peur, en effet, que ces mêmes colons reviennent pendant la nuit et ne commettent d’autres exactions.

 

La ferme de Lucifer DR

La ferme de Lucifer DR

 

Ces colons, et ceux d’une colonie voisine, n’en étaient d’ailleurs pas à leurs premiers méfaits. Ils viennent très régulièrement troubler la vie de Ziad et celle des habitants de la plaine de Jinba, en contrebas de la bergerie de Ziad. Le dimanche précédent, ils avaient bloqué la piste d’accès avec de gros blocs de pierre, et les instituteurs, arrivant au matin de la ville voisine de Yatta, avaient dû déplacer ces blocs afin de poursuivre leur chemin.

Cette piste est pourtant cruciale pour les habitants de la zone car elle est utilisée pour acheminer les denrées et matériaux essentiels, et également sert de passage aux travailleurs palestiniens qui vont travailler quotidiennement dans la ville israélienne voisine de Arad (de fondation très ancienne, et dont il est fait référence à plusieurs reprises dans la Bible. Des fouilles ont d’ailleurs montré que Jinba était une halte fréquentée, aux temps bibliques, sur la route de Beer-Schéba à Jéricho).

 

Ziad réamorce le système DR

Ziad réamorce le système DR

 

Dans cette plaine vivent 350 à 400 personnes réparties dans quatre ou cinq hameaux, principalement des bédouins réfugiés en Cisjordanie depuis 1948, et qui nomadisaient auparavant dans la région de Beer-Schéba (bédouins déplacés, donc, en violation du droit international). Une école y a été construite en 2015, qui reçoit quotidiennement 35 élèves, garçons et filles, pour les sept premières années d’enseignement. L’école et la plupart des constructions sont frappées d’arrêtés de démolition par l’administration militaire.

 

L’armée israélienne a quitté depuis quelques années la base qu’elle occupait dans cette plaine, mais continue à y revenir régulièrement, pour y conduire des séances de tir et et des manœuvres, sans guère se préoccuper des troubles causés aux habitants du lieu. Toute la journée d’ailleurs, l’air est rempli du vacarme des chasseurs de l’armée qui patrouillent à haute altitude, et il n’est pas rare qu’un hélicoptère militaire survole les hameaux ou que des véhicules militaires les traversent, pour une inspection plus rapprochée.

 

Ce soir, Ziad sera de nouveau seul dans sa maisonnette de pierre. Son repas sera constitué d’un peu de potage, de pain trempé dans de l’huile d’olive, et d’un verre de thé. Il se couchera ensuite vers 20h00, après la dernière prière sur soir, en espérant que la nuit sera calme, et qu’il retrouvera ses brebis lorsque l’aube poindra, comme tous les matins. »

Jacques Toureille
14 octobre 2015