Lettres de Jean Beigbeder : un rendez-vous exceptionnel à Tananarive

Claire-Lise Lombard, responsable de la bibliothèque du Défap, et Faranirina Rajaonah, professeure émérite d’histoire à l’Université Paris Diderot et membre du Cessma (Centre d’Études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques), sont intervenues le 26 octobre dans la capitale malgache pour présenter leur ouvrage, Lettres de Tananarive, Jean Beigbeder à son père. La rencontre avait été organisée par le Musée de la Photographie de Madagascar.
Claire-Lise Lombard et Faranirina Rajaonah intervenant au Musée de la Photographie de Madagascar © Défap

 

«Il existe un patrimoine photographique malgache peu connu, essentiellement du fait qu’il est davantage conservé en-dehors de Madagascar» ; quant aux collections de photos qui se trouvent encore sur place aujourd’hui, elles restent tout aussi méconnues, «en raison des difficultés d’accès ou du manque de visibilité des photothèques où elles sont conservées». C’est en partant de ce constat que l’historienne Helihanta Rajaonarison, auteure d’une thèse soutenue à l’Université de Tananarive en 2014 intitulée Sociétés et photographie : les usages sociaux de la photographie à Tananarive (milieu XIXe-milieu XXe siècle), a lancé le projet du Musée de la Photographie de Madagascar. Il a été inauguré en novembre 2015, avec le lancement d’un site internet et l’organisation d’une exposition à l’Alliance française de Tananarive. Depuis lors, le musée est installé à Andohalo, dans l’ancienne résidence des maires de Tananarive, une grande bâtisse des années 1930 située sur les hauteurs de la capitale malgache.

Lettres de Tananarive – Jean Beigbeder à son père, 1924-1927, disponible chez Hémisphères

Outre les expositions (le musée dispose de quatre salles de projection et diffuse aux visiteurs des mini-documentaires vidéos à voir en français et en malagasy), des rendez-vous réguliers sont organisés : c’est le cas du «Café-Histoire», qui a lieu une à deux fois par mois. Il s’adresse aussi bien au grand public qu’aux passionnés d’histoire et de photographie, et donne lieu à des tables rondes sur des sujets comme l’histoire de la diplomatie malgache, les croyances ancestrales malgaches… C’est dans le cadre de ces rencontres que Faranirina Rajaonah et Claire-Lise Lombard sont intervenues le 26 octobre pour présenter leur ouvrage Lettres de Tananarive, Jean Beigbeder à son père. Faranirina Rajaonah est spécialiste en histoire sociale et culturelle de Madagascar au XXe siècle, a été professeure d’Université à Tananarive puis à Paris-Diderot. Elle a dirigé ou codirigé des ouvrages sur Madagascar et le Sud-Ouest de l’océan Indien, et participé à diverses publications. Elle est membre du Comité scientifique de l’Histoire générale de l’Afrique de l’Unesco pour des volumes à paraître en 2019. Claire-Lise Lombard est pour sa part la responsable de la bibliothèque du Défap. À travers cet ouvrage et cette correspondance de 132 lettres envoyées à son père, toutes deux ont fait revivre le témoignage d’un responsable de mouvement de jeunesse, fondateur du scoutisme à Madagascar dans les années 1920 : Jean Beigbeder, Z’oeil de chouette pour les éclaireurs (il y voyait fort mal), ou Rabeigy pour les Malgaches, qui a marqué à la fois plusieurs générations de Malgaches et de Français.

Une pérégrination d’une heure trente sur les traces de Jean Beigbeder

En plus des lettres proprement dites, l’ouvrage a été illustré – ce qui expliquait son intérêt pour le Musée de la Photographie de Madagascar – par des clichés d’époque issus à la fois de fonds publics et privés. D’où un regard en miroir entre toutes ces missives à travers lesquelles ce docteur en droit, convaincu des vertus du scoutisme dans la formation du citoyen, évoquait son travail, sa vie quotidienne ainsi que les nouvelles venues de France… et les photographies montrant les lieux, et la société malgache qui était alors à un tournant, avec la montée de la contestation anticoloniale.

Devant une assistance à la fois détendue et attentive, très mélangée, malgache et française, mêlant public averti et simples curieux, et en présence du conseiller culturel de l’ambassade de France ainsi que de la journaliste et écrivaine Michèle Rakotoson, Claire-Lise Lombard et Faranirina Rajaonah ont retracé en une heure trente le parcours de ce protestant béarnais transplanté en terre malgache entre 1924 et 1927. Une pérégrination par les textes, avec des morceaux choisis de la correspondance de Jean Beigbeder, et en images, avec une projection commentée de photographies illustrant l’ouvrage. Elles ont emmené leurs auditeurs de sa découverte de Tananarive… à ses relations avec le milieu colonial et la «famille missionnaire», mais aussi avec l’élite malgache ; de son travail au sein de la jeunesse tananarivienne, à ses voyages à travers la Grande Île… Sans oublier ses talents de chroniqueur, qui font revivre les grands événements de la vie politique, sociale et culturelle d’alors.

Jean Beigbeder, médiateur culturel, dans ce moment colonial ? Questions et échanges ont permis de croiser les regards pour tenter de répondre à cette question, et peut-être aussi d’ouvrir de nouvelles pistes.

Retrouvez ci-dessous quelques aperçus, à la fois du «Café-Histoire» du 26 octobre consacré aux lettres de Jean Beigbeder, et du Musée de la Photographie de Madagascar ainsi que de ses expositions.

Lettres de Tananarive – Jean Beigbeder à son père

Auteur : LOMBARD, CLAIRE-LISE ; RAJAONAH, FARANIRINA
Éditeur : HEMISPHERES
ISBN : 9782377010417
Date de parution : 16/07/2019




Lettres de Tananarive

À travers cet ouvrage, Lettres de Tananarive – Jean Beigbeder à son père, 1924-1927, Faranirina Rajaonah, professeure émérite d’histoire à l’Université Paris Diderot et membre du Cessma (Centre d’Études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques), et Claire-Lise Lombard, responsable de la bibliothèque du Défap, font revivre le témoignage d’un responsable de mouvement de jeunesse, fondateur du scoutisme à Madagascar dans les années 1920 : Jean Beigbeder, Z’oeil de chouette pour les éclaireurs ou Rabeigy pour des Malgaches, qui a marqué à la fois plusieurs générations de Malgaches et de Français.
Panorama de Tananarive dans les années 1920 à 1950 © Bibliothèque du Défap

 

«Je serais tenté de dire qu’il faudrait que beaucoup de Français se mettent à la disposition des sociétés de missions étrangères pour cette tâche d’enseignement ; c’est ainsi que les prochaines générations malgaches seraient élevées à la française et non plus à l’anglaise ; et alors les mauvaises langues ne pourraient plus clamer partout que : qui dit protestant, dit étranger.» (Jean Beigbeder)

Lettres de Tananarive – Jean Beigbeder à son père, 1924-1927, disponible à partir du 16/07/2019 chez Hémisphères

De Tananarive, où il dirige, de 1924 à 1927, le «Foyer», une section des Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG), Jean Beigbeder écrit à son père en France. Ces 132 lettres constituent l’intégralité de cette correspondance envoyée par celui que l’on surnommait Z’oeil de chouette chez les éclaireurs ou Rabeigy chez les Malgaches, qui a marqué à la fois plusieurs générations de Malgaches et de Français. Ce protestant béarnais, docteur en droit, convaincu des vertus du scoutisme dans la formation du citoyen, évoque son travail, sa vie quotidienne ainsi que les nouvelles venues de France. Tout comme lui, sa femme Odette Meyer a une solide expérience des mouvements de jeunesse. Ses lettres rendent également compte du fonctionnement des réseaux protestants en France et à l’étranger.

On découvre à travers cette correspondance la convivialité des envoyés de la Mission protestante française ainsi que la vigueur du protestantisme dans une ville qui s’est approprié le christianisme. Le récit de ses voyages en Imerina, et dans des contrées plus lointaines, contribue à la richesse de cette correspondance, à la croisée de l’individuel et du social.

L’intérêt des lettres vient également de ce qu’elles disent du moment colonial dans une capitale où les Vazaha, les Européens, doivent prendre leurs marques, alors même que les Malgaches subissent la discrimination. Les années 1924-1926 d’embellie économique sont aussi celles de la montée de la contestation anticoloniale, s’exprimant d’abord dans la revendication de l’égalité. Dans ce contexte, l’expérience du Foyer paraît exceptionnelle. De fait, Jean Beigbeder est un médiateur culturel. Il cherche à faire du Foyer un «espace franco-malgache», avec la possibilité pour des «jeunes» de différents âges, bridés dans leurs aspirations, d’accéder à la culture européenne, tout en participant à la valorisation de la leur propre. Sans remettre en cause la colonisation, il se découvre un réel attachement pour Madagascar et sa culture – il évoque ainsi dans ses lettres son apprentissage du malgache et les pratiques qui fondent le fihavanana (liens de parenté) ; son épouse et lui-même se lient d’amitié avec de jeunes Malgaches.

Lettres de Tananarive – Jean Beigbeder à son père

Auteur : LOMBARD, CLAIRE-LISE ; RAJAONAH, FARANIRINA
Éditeur : HEMISPHERES
ISBN : 9782377010417
Date de parution : 16/07/2019




Voyageurs et missionnaires

Des ouvrages pour se replonger dans l’histoire des missionnaires à Madagascar, pour comprendre les phénomènes de radicalité religieuse à l’oeuvre sur le continent africain, ou pour explorer les racines de l’histoire africaine : c’est ce que vous propose de découvrir ce mois-ci la bibliothèque du Défap à travers cette sélection…

 

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« Voyage et séjour à Madagascar vers 1900 : une correspondance de femmes de missionnaires » par Jean-Michel Vasquez

In : Les voyageuses dans l’océan Indien : XIXe – première moitié du XXe siècle – identités et altérités / Combeau-Mari, Evelyne. – Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2019. – (276 p.) (Cote 230.1 (69) COM)

Un aperçu sur la vie quotidienne et le ressenti de femmes en situation d’expatriation : à partir d’une étude des correspondances reçues entre 1902 et 1907 par Lucy Bianquis (1859-1939), épouse de Jean Bianquis – futur directeur de la SMEP –, et émanant d’Européennes installées à Madagascar dans un cadre missionnaire.

 

« Vous n’êtes pas là par hasard : la fabrication d’une théologie de la migration au Maroc »

Par Sophie Bava, In : Afrique(s) en mouvement (Presses de l’Université internationale de Rabat), n°1, janvier 2019, p. 30-39 Téléchargeable ici. Une étude de terrain, par une socio-anthropologue, qui vise à éclairer ce qui se joue dans l’existence, en contexte marocain et musulman, du Centre oecuménique Al Mowafaqa et de l’Église Évangélique Au Maroc (EEAM).

 

Afrique(s) et radicalités religieuses

Actes du colloque international tenu à Rabat les 25 et 26 novembre 2016] / Institut oecuménique de théologie Al Mowafaqa (Rabat) ; Institut de recherche pour le développement (France) ; Université internationale de Rabat ; Université catholique d’Afrique centrale (Yaoundé) ; Bava, S., éd. ; Coyault, B., éd. ; Asri, F., éd. ; et al. – Konrad Adenauer Stiftung, 2018. (301 p.). (Cote : 300.465 (6) BAV)

Un effort de décryptage des évolutions récentes du religieux, omniprésent en Afrique, et de ses tendances à une radicalisation génératrice de violence. Une approche plurielle et interdisciplinaire (sciences humaines et sociales, théologie) avec des contributions de spécialistes de l’islam et du christianisme.

 

L’Afrique ancienne. De l’Acacus au Zimbabwe

Sous la dir. de Fr.-X. Fauvelle.
Éd. Belin, coll. Mondes anciens, 680 p. (49 €) ISBN 978-2-7011-9836-1 Cote : 230.21 (6) FAU

L’Afrique ancienne a une histoire. Mais comment la raconter lorsque les témoignages écrits font, la plupart du temps, défaut ? C’est le défi relevé par des spécialistes du monde entier sous la direction de François-Xavier Fauvelle. A partir d’une diversité de sources, historiques et archéologiques (Tombouctou, Lalibela, Le Grand Zimbabwe), de vestiges d’objets usuels ou cérémoniels, de peintures rupestres, de récits transmis oralement, de fragments écrits. On plonge à la découverte de puissants royaumes (Aksum, Méroé, Ghana, Kongo…), ou encore d’empires médiévaux, islamiques et chrétiens. On marche sur les traces de marchands grecs, arabes ou persans à la rencontre de villes prospères, du Sahel au Nil et de l’Ethiopie à Madagascar. Une histoire qui change notre regard sur l’Afrique. Magnifiquement illustrée !




Madagascar : à la découverte d’un pays, d’une culture, et de soi-même

Comment décide-t-on de partir en mission avec le Défap ? Les motivations peuvent être nombreuses, les facteurs déclencheurs multiples… Une chose est sûre : c’est une aventure dont les envoyés du Défap sortent transformés. Et qui aura des implications à long terme dans leur vie personnelle, professionnelle, ou spirituelle. Rencontre avec Mahieu Ramanitra, envoyé en tant que VSI durant l’année 2017-2018. Il a travaillé au sein du département Éducation de la direction nationale des écoles de la FJKM ; et il est parti à la recherche des racines de la famille de son grand-père à Madagascar.

Mahieu Ramanitra dans le jardin du Défap, à Paris, après son retour de mission © Défap

 

Quelles étaient vos motivations pour partir en mission à Madagascar ?

Mahieu Ramanitra : Les motivations pour partir, ce n’est jamais simple ; c’est un ensemble… Je faisais une pause dans mes études. J’ai fait trois ans de prépa littéraire avant d’intégrer l’École Normale Supérieure (ENS) de Lyon en Master Lettres Modernes. J’étais en année de césure entre M1 et M2. Pendant mon année de Master 1, j’avais été sensibilisé à la situation de réfugiés arrivés en France : j’avais donné des cours de FLE (Français Langue Étrangère) via une association étudiante, Itinerens, qui s’était montée suite à l’arrivée de migrants, pratiquement au moment où j’intégrais l’ENS. Je m’étais aussi rapproché d’une autre association, Terre d’ancrages, qui apporte un soutien matériel et scolaire à des migrants.

Outre cette ouverture, j’avais ce vieux rêve d’aller à Madagascar. Mes parents m’avaient toujours promis de m’y emmener. Finalement, j’ai pris les devants… J’ai toute une partie de ma famille, du côté d’un de mes grands-pères, qui vit encore là-bas. C’est de lui que je tiens mon nom, «Ramanitra», typiquement malgache. Ce grand-père avait une dizaine de sœurs qui ont eu des enfants : j’ai donc aujourd’hui une nombreuse famille à Madagascar. Ça représente dans les 70 personnes auxquelles je suis directement apparenté. Ce voyage a été pour moi l’occasion de renouer des liens, de participer à tout un rassemblement familial… Mon séjour s’est articulé entre ma mission pour le Défap, la découverte de ma famille malgache que je ne connaissais pas, et la découverte de l’île.

Pour aller plus loin :

Comment s’est déroulée votre mission ?

Mahieu Ramanitra : Avant de prendre contact avec le Défap, j’avais envisagé de débarquer directement à Madagascar ; et une fois là-bas, de travailler comme bénévole dans une association. J’avais déjà à cœur d’aider mon prochain… Puis, un cousin m’a parlé des missions que proposait le Défap à Madagascar. J’ai pu partir en ayant le statut de VSI (Volontaire de Solidarité Internationale) au cours de l’année 2017-2018. J’ai travaillé au sein du département «Éducation» de la direction nationale des écoles de la FJKM (l’Église de Jésus-Christ à Madagascar).

Ma fiche de poste me laissait une grande latitude ; j’ai vraiment défini les contours de ma mission une fois sur place. C’est une liberté qui peut parfois désarçonner, mais qui me convenait très bien. Dans un premier temps, j’ai travaillé surtout en renforcement de l’équipe de la direction des écoles de la FJKM. Je m’occupais principalement de la coordination de projets, de réunions ; j’assistais souvent la directrice, par exemple lors de formations ponctuelles ; j’ai aussi participé au lancement d’une revue et d’un site internet… J’ai même eu l’occasion de travailler sur un discours pour le président de la FJKM.

Dans un deuxième temps, j’ai travaillé davantage sur la formation des enseignants. Ce qui m’a donné l’occasion de sillonner tous les pourtours de l’île à l’occasion de diverses sessions… J’ai travaillé notamment avec le pôle «Formation continue», qui est financé par DM-échange et mission, l’équivalent suisse du Défap. Ces sessions étaient préparées à chaque fois par les directeurs régionaux, qui rassemblaient tous les enseignants disponibles sur deux journées, l’une consacrée aux écoles primaires, l’autre au secondaire.

Que retirez-vous de votre séjour à Madagascar ?

Mahieu Ramanitra : J’en ai retiré beaucoup de choses pour mes études : en matière de pédagogie, dans mon travail sur la langue, l’interculturel ; et aussi sur la communication non-violente. Sur le plan personnel : je sais comment prononcer mon nom à la manière malgache ; je me suis découvert une nouvelle famille, que je ne connaissais pas… J’ai découvert toute la richesse de ce socle culturel que partagent tous les Malgaches, notamment dans le domaine de la musique et des chants. Ma vision du monde et mes réflexions personnelles aussi ont évolué : sur la question de la pauvreté, par exemple… Je me suis souvent fait la réflexion que le contraire de la pauvreté n’est pas la richesse, mais la dignité. Même chose sur les questions de non-violence, de démocratie, ou encore d’écologie.

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez

Retrouvez dans la vidéo ci-dessous une présentation de Madagascar, des liens existant aujourd’hui avec les Églises protestantes de France, et des actions du Défap.




Rencontre avec un boursier du Défap : Eloi Tahina Rakotomahefa

Eloi Tahina Rakotomahefa, venu de Fianarantsoa, à Madagascar, est boursier du Défap depuis 2014. Il fait partie de la FLM (Fiangonana Loterana Malagasy), l’Église luthérienne malgache. Il travaille à une thèse sur la première épître de Paul aux Corinthiens, avec le soutien du Défap. Rencontre et entretien.

 




Madagascar : les incertitudes de l’entre-deux-tours

À Madagascar, le second tour de la présidentielle devrait voir s’affronter, le 19 décembre, Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana. Un duel au goût de déjà-vu entre les deux irréconciliables rivaux de la politique malgache, dont l’affrontement était déjà à l’origine de la crise dans laquelle s’était enfoncé le pays à partir de 2009, et qui avait vu le retrait des bailleurs de fonds internationaux. Déjà, les deux prétendants mobilisent leurs troupes et pointent les irrégularités dont ils s’estiment l’un et l’autre victimes. Mais pour la majorité des Malgaches, ce duel ne change guère un quotidien difficile.

Un village sur la route de Mananjary, sur la côte sud-est de Madagascar © Franck Lefebvre-Billiez, Défap

 

S’il est une chose, à Madagascar, qui fait consensus parmi les candidats à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle… c’est leur unanime dénonciation du système électoral. Les chiffres sortis des urnes le 7 novembre, et qui doivent encore être proclamés officiellement par la Haute Cour constitutionnelle après leur annonce samedi par la Commission électorale nationale indépendante (Céni), promettent pour le second tour un duel aux airs de déjà-vu : en tête, Andry Rajoelina a obtenu 39,19% des suffrages. Juste derrière, Marc Ravalomanana est crédité de 35,29% des voix. Rajoelina a obtenu ses meilleures scores dans les régions côtières, Ravalomanana étant majoritaire au centre de l’île : le second tour s’annonce âprement disputé entre les deux rivaux. Deux anciens présidents qui poursuivent leur duel dans les urnes, après avoir été tous deux écartés de la présidentielle précédente sous le poids de la communauté internationale, afin de sortir d’une crise politique interminable qui avait provoqué la fuite des bailleurs de fonds internationaux, avec des conséquences catastrophiques pour l’économie malgache.

Mais dans un pays accoutumé aux soubresauts politiques, où les élections présidentielles s’achèvent parfois par des prises de pouvoir dans la rue, les deux rivaux ne se contentent pas de mobiliser leurs troupes dans l’optique du 19 décembre, date prévue pour le second tour. Ils ne se contentent pas de courtiser les principaux des 34 autres candidats éliminés à l’issue du premier tour. Ils dénoncent tous deux anomalies et fraudes électorales à leur détriment. Andry Rajoelina a trouvé son angle d’attaque : le système informatique de la Céni. «On a tout fait pour empêcher le score du candidat numéro 13 (à savoir Andry Rajoelina) d’atteindre et dépasser les 40%», a-t-il dénoncé dès lundi, réclamant un «audit» du logiciel de la Commission électorale nationale indépendante. «La seule idée avec laquelle je suis d’accord est que je suis en tête. Mais je ne suis pas d’accord avec les chiffres». Marc Ravalomanana n’est pas en reste : dès mardi, l’un de ses avocats transmettait à la Haute Cour constitutionnelle (la HCC) plus d’une cinquantaine de requêtes pour «corriger certaines irrégularités» dans les résultats provisoires du premier tour.

Ce que cache la «bataille des ex»

Pour aller plus loin :

La HCC croule ainsi sous les recours. Certains candidats vont jusqu’à réclamer l’annulation pure et simple du scrutin. C’est notamment le cas de la coalition des 25 candidats qui, avant même le premier tour, dénonçaient le travail de la Céni. Mais c’est aussi le cas du chef de l’État sortant, Hery Rajaonarimampianina, qui n’a obtenu que 8,8% des voix et se dit victime d’une «fraude massive». La commission électorale, pour sa part, défend son travail. «Nous n’avons accepté aucun ordre de quiconque dans cette élection. On n’a accordé aucun traitement de faveur à qui que ce soit», a affirmé Hery Rakotomanana, son président, dès l’annonce des résultats provisoires du premier tour.

Une contestation généralisée qui laisse craindre de possibles troubles : aussi l’armée est-elle sortie de sa réserve, le 16 novembre, pour appeler les candidats à respecter le bon déroulement du processus électoral. «Madagascar est un État de droit, a déclaré Njatoarisoa Andriajanaka, commandant de la gendarmerie nationale. Les forces de l’ordre avertissent tout individu qui serait tenté de faire une provocation ou de semer le trouble». L’armée n’a pas toujours eu cette neutralité : en 2009, elle avait obligé Ravalomanana à céder le pouvoir à Rajoelina. Mais Ravalomanana lui-même, en 2001, s’était déjà proclamé président avant le second tour, précipitant le pays dans une violente crise qui s’était achevée par la fuite de son prédécesseur, Didier Ratsiraka… Et voilà qu’à cette présidentielle de 2018 se retrouvaient une nouvelle fois les vieux adversaires de la politique malgache, y compris Didier Ratsiraka lui-même, qui était déjà à la tête du pays en 1975 et aujourd’hui âgé de 85 ans – même si «l’Amiral rouge», comme on le surnomme, n’a, il faut bien le dire, obtenu qu’un score purement symbolique de 0,45% des voix. L’année 2013, qui avait donné une impression de renouvellement avec l’affrontement entre Hery Rajaonarimampianina et Jean-Louis Robinson, n’aura été qu’une parenthèse ; encore ces deux candidats bénéficiaient-ils chacun du soutien d’un «ancien» : Andry Rajoelina pour le premier, Marc Ravalomanana pour le second.

Les présidents changent, les défis du quotidien demeurent

Une ruelle dans la banlieue de Tananarive © Franck Lefebvre-Billiez, Défap

Derrière cette «bataille des ex» se profilent en réalité tous les maux de la politique malgache : si les formes démocratiques sont globalement respectées, la compétition pour le pouvoir se joue en fait au sein d’un tout petit groupe qui concentre l’essentiel des ressources de l’île, et reste déconnecté des besoins réels de l’immense majorité de la population. Une population pour laquelle la nourriture représente encore trop souvent la préoccupation principale, et dont la très grande majorité vit sous le seuil de pauvreté absolue de deux dollars par jour. Pendant que les candidats à la présidentielle s’affrontent à travers leurs chaînes télévisées (Rajoelina et Ravalomanana ont chacun la leur), se déplacent en hélicoptère, multiplient les meetings avec invitation d’artistes et feux d’artifices, déplacent les foules, la population malgache s’intéresse peu au vote. D’élection en élection, le taux de participation baisse. Et au-delà du taux de participation proprement dit, le rapport du nombre de votants par rapport à la population n’a cessé de diminuer depuis 1992, partant de 37,7% pour atteindre 17,03% en 2013.

Pour beaucoup de Malgaches, la période électorale est d’abord une période d’incertitudes et de possibles troubles ; mais au-delà, ils n’envisagent guère de changements dans leur quotidien, quel que soit le futur président. Se nourrir, se loger, voilà les vraies préoccupations quotidiennes ; l’éducation elle-même vient loin derrière. Madagascar reste le cinquième pays au monde avec le plus grand nombre d’enfants non scolarisés. Or sans accès au savoir, pas d’évolution sociale possible – dans un système éducatif qui reste très largement inégalitaire, et où le français, pourtant non enseigné en école primaire, reste le sésame indispensable pour accéder à des études secondaires, voire supérieures. Voilà pourquoi les engagements du Défap à Madagascar tournent essentiellement autour de l’éducation : notamment autour de l’enseignement du français. D’une présidentielle à l’autre, les mêmes enjeux demeurent.

Franck Lefebvre-Billiez




Madagascar : nourrir, accueillir, accompagner

Après un tour d’horizon des enjeux et des conditions de la présidentielle malgache, présentation d’un des projets soutenus par le Défap : l’accueil périscolaire des sœurs de Mamré, à Tananarive. Il fait partie des projets tournant autour de l’éducation où travaillent des envoyés du Service protestant de mission. Le point à travers cet article du pasteur Enno Strobel, responsable du service mission de l’UEPAL (Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine), publié dans le dernier numéro de L’Église missionnaire.

Envoyée du Défap à l’accueil périscolaire des sœurs de Mamré, à Tananarive © Enno Strobel pour L’Église missionnaire

 

Ambavahadimitafo, quartier sur une des 12 collines de Tananarive, capitale de Madagascar. Situé à proximité du palais de la reine, célèbre emblème de la ville, il y a de l’ombre et de la lumière : une population plutôt «bourgeoise» vivant à côté de personnes extrêmement pauvres.

Il y a une vingtaine d’années, une institutrice de l’école primaire publique du quartier vient voir ses voisines, les sœurs de Mamré, communauté de diaconesses proches de la FJKM (Église réformée de Madagascar). Depuis un certain temps déjà, elle avait remarqué que les enfants avaient l’air de plus en plus fatigués, comme éteints, et ceci pendant les cours et à la récréation. Suite à cela, elle va visiter les familles des enfants, qu’elle trouve dans des situations désastreuses. Elle découvre que bon nombre d’enfants n’a pas un repas par jour, que 7 ou 8 personnes vivent dans des espèces de baraques de 3m². Que faire ?

La première nécessité : nourrir les enfants, pour qu’ils aient la force d’être réceptifs à l’école. L’amorce d’une cantine scolaire est vite donnée. Les sœurs s’engagent à organiser les repas. La paroisse FJKM les soutient, entre autres, en leur mettant à disposition une maison. Aujourd’hui, une centaine d’enfants reçoivent un repas chaud par jour. Ils sont bien plus à en avoir besoin. Pourtant, c’est bien plus qu’une goutte d’eau dans l’océan !

Investir dans l’éducation pour un avenir meilleur

Pour aller plus loin :

Or, la nourriture seule ne suffit pas pour sortir de l’impasse d’une couche sociale vivant aux limites existentielles en permanence. L’appartenance à cette couche est quasiment bétonnée par le système d’éducation nationale : l’enseignement primaire se fait en malgache, le secondaire en français, sans parler des études supérieures. Mais qui maîtrise suffisamment la langue française pour réussir les examens exigeants donnant accès au secondaire ? Les familles aisées, lettrées. Celles qui se promènent en 4×4. Pas les enfants du chauffeur de taxi qui conduit une 4L des années 70, qui tombe régulièrement en panne d’essence, parce qu’il ne peut acheter que 2-3 litres de carburant à la fois avec ce qu’il a dans sa caisse (1).

Pour cela, la cantine scolaire devient accueil périscolaire. Deux jeunes services civiques français envoyés par le Défap y sont engagés, à côté d’un animateur malgache (ancien bénéficiaire de la structure) et du cuisinier : aide aux devoirs, améliorer le niveau de français de manière ludique, un peu de loisirs et de distractions, avant de rentrer «à la maison».

Madagascar est un des pays les plus pauvres du monde. La détresse est criante, où que vous alliez. Comme dans beaucoup d’autres pays de l’hémisphère sud, ce ne sont pas les moyens qui manquent (terres précieuses, pétrole etc.), mais ils sont dévorés par la corruption et l’enrichissement des dirigeants politiques et économiques du Nord et du Sud. Il ne reste plus grand-chose pour le peuple. Son avenir lui est confisqué. Pourquoi il ne se lève pas pour réclamer ses droits et ses biens ? Parce que la base de toute capacité de résistance à ce niveau est l’éducation, la formation, le savoir nécessaire qui donne l’estime de soi nécessaire pour montrer du doigt l’injustice, pour se défendre. Investir dans l’éducation et le bien-être de ces enfants est investir dans un avenir meilleur. Goutte à goutte on remplit la cuve !

L’UEPAL soutient la structure aussi via La Cause (projet n° 2018.17 du «carnet de solidarité»).

Enno Strobel pour L’Église missionnaire

1) Le revenu moyen à Madagascar est de 39 euros, le SMIC s’élève à 20 euros. Un litre de carburant coûte 1 euro.

Retrouvez dans la vidéo ci-dessous une présentation de Madagascar, des liens existant aujourd’hui avec les Églises protestantes de France, et des actions du Défap.




Madagascar : d’une élection à l’autre

Cette semaine, gros plan sur Madagascar, en pleine élection présidentielle. Le Défap y soutient, notamment à travers ses envoyés, des projets qui tournent essentiellement autour de l’éducation. Quels sont les enjeux du scrutin en cours ? Que peuvent en attendre les Malgaches ?

Vue de Tananarive © Franck Lefebvre-Billiez, Défap

 

D’une présidentielle à l’autre, on retrouve la même pléthore de candidats à Madagascar : au premier tour en 2013, ils étaient 34. Pour cette année 2018, 36. Une diversité qui reste surtout de façade : la campagne est dominée de manière écrasante par quelques favoris, tous d’anciens présidents, tous disposant de moyens financiers colossaux, capables de déplacer des foules et de remplir des stades… sous le regard largement indifférent de la très grande majorité des Malgaches, qui n’envisagent le scrutin qu’à l’aune des troubles possibles, mais n’en espèrent rien. En 2018 comme en 2013, Madagascar reste l’un des États les plus pauvres du monde : il occupe le quatrième rang du classement des pays qui produisent le moins de richesses par rapport à sa population, avec un PIB par habitant de 424 dollars. Un enfant de moins de 5 ans sur deux souffre d’un retard de croissance et Madagascar reste le cinquième pays au monde avec le plus grand nombre d’enfants non scolarisés. L’écrasante majorité de la population vit sous le seuil de pauvreté absolue de 2 dollars par jour.

Si la situation de l’île a évolué depuis 2013, c’est un changement qui est beaucoup plus visible au niveau des grands indicateurs économiques que dans le quotidien des Malgaches. Le scrutin de 2013 avait représenté une forme de normalisation après plusieurs années d’une crise politique qui s’était traduite par un retrait des bailleurs de fonds internationaux, plongeant l’économie du pays dans un profond marasme. Depuis le retour à l’ordre constitutionnel, le taux de croissance a rebondi, dépassant les 4% contre une moyenne de 2,7% durant la crise de 2009 à 2013. Mais la Grande Île reste très exposée aux aléas climatiques : en 2017, le secteur agricole, principale source de revenus pour une population qui reste à plus de 80% rurale, a subi les effets des catastrophes naturelles. Conséquence : une pénurie de riz, avec une inflation qui a atteint les 9% en décembre 2017, soit la hausse des prix la plus élevée en sept ans. Si les candidats à la présidentielle promettent monts et merveilles, pour les Malgaches, se nourrir reste trop souvent la première préoccupation. L’éducation vient loin derrière, et le système éducatif malgache est en outre terriblement inégalitaire ; or sans accès au savoir, pas d’évolution sociale possible. Voilà pourquoi les engagements du Défap à Madagascar tournent essentiellement autour de l’éducation, et notamment de l’enseignement du français, sésame indispensable pour accéder à des études secondaires, voire supérieures.

«Épargnez-nous une nouvelle crise»

Pour aller plus loin :

L’élection présidentielle actuelle est organisée quelques mois après une crise politique qui a fait deux morts. L’opposition dénonçait la volonté du président de la museler. Un gouvernement d’union nationale a été mis en place en juin et permis d’apaiser la situation politique. Depuis, le président Hery Rajaonarimampianina a démissionné, comme le prévoit la Constitution du pays, afin de se consacrer à sa campagne électorale ; il l’a largement axée sur son bilan, évoquant des constructions de routes et d’écoles, tentant de se démarquer des autres candidats en revendiquant son respect de l’ordre constitutionnel. Il est vrai que les deux autres favoris, Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana, semblent poursuivre par meetings interposés leur guérilla qui s’était traduite par la démission forcée de Ravalomanana en 2009, lors d’un coup de force de l’armée après de violentes manifestations de rue inspirées par le maire d’alors de la capitale, Andry Rajoelina. Mais plus que ces arguments de campagne, ce qui semble devoir départager les candidats, c’est l’argent investi en émissions, meetings, affiches… Andry Rajoelina dispose ainsi d’une force de frappe importante avec sa propre chaîne de télévision, la chaîne Viva, qui diffuse 24h sur 24 et emploie plus d’une centaine de salariés. Marc Ravalomanana dispose aussi de moyens télévisés, quoique plus modestes, avec MBS : la chaîne, qui emploie une trentaine de salariés, a repris sa diffusion il y a quelques mois après avoir été fermée lors de la crise de 2009. Loin derrière, un autre grand ancien de la politique malgache, Didier Ratsiraka, tente aussi de se faire entendre. Au cours de ses deux périodes à la tête de l’île (1975-1993 et 1997-2002), il a alterné socialisme à la malgache et libéralisation, avant d’être contraint à céder le pouvoir par Marc Ravalomanana lors d’élections présidentielles dont le second tour n’a jamais eu lieu…

Un pays qui reste à plus de 80% rural : maisons traditionnelles malgaches © Défap

À Madagascar, il n’existe pas de règle d’équité dans la communication politique lors des campagnes électorales. Celui qui a le plus de moyens pour se faire entendre a donc de bonnes chances d’être élu. En témoigne une étude de la fondation allemande Friedrich Ebert, financée par l’Union européenne, qui a ressurgi en pleine campagne : bien que datée de 2016, elle a eu un fort retentissement il y a quelques mois sur les réseaux sociaux. Elle chiffrait le coût de la campagne de Hery Rajaonarimampianina en 2013 à 43 millions de dollars, ce qui faisait de lui le candidat ayant dépensé le plus d’argent par vote obtenu, soit 21,5 dollars par voix. À titre de comparaison, Donald Trump n’avait dépensé «que» 12,6 dollars par voix obtenue lors de la présidentielle américaine, et François Hollande 1,21 dollar lors de la présidentielle française… Aujourd’hui encore, la disproportion des moyens est telle que dans les parties les plus enclavées de l’île, une bonne partie de la population ignore tout simplement l’existence de la majorité des candidats, croyant que le scrutin se jouera entre deux prétendants.

Le point commun entre les quatre favoris est ainsi qu’ils ont tous constitué de véritables trésors de guerre à l’époque où ils étaient au pouvoir. Derrière, les autres se battent pour exister, entre sous-représentation médiatique et aléas d’un système électoral gangréné par la corruption. Jusqu’à la veille de l’échéance électorale, 27 candidats ont fait le siège de la Haute Cour constitutionnelle (HCC), pour contester la validité des listes électorales et demander un report du vote. Avec tous les risques d’une nouvelle crise, dénoncés à quelques jours du scrutin par Ketakandriana Rafitoson, directrice de Transparency International à Madagascar : «Si l’on veut éviter les malversations, il ne reste plus qu’un moyen : couvrir l’ensemble des bureaux de vote par des observateurs citoyens bénévoles. S’ils n’ont pas informatisé à 100% le système, c’est pour mieux manipuler les choses. C’est un appel qu’on lance : par pitié, épargnez-nous une nouvelle crise.»

Franck Lefebvre-Billiez


Retrouvez dans la vidéo ci-dessous une présentation de Madagascar, des liens existant aujourd’hui avec les Églises protestantes de France, et des actions du Défap.




Madagascar : «Un projet de couple, mûri à deux»

Yoann Deguilhaume avec les enfants accueillis par les Sœurs de Mamré © Défap

 

 

 

 

 

 

 

Dans quel contexte êtes-vous partis à Madagascar ?

Coralie Deguilhaume : Nous sommes partis à Tananarive, la capitale, comme envoyés du Défap, avec le statut de VSI (Volontaires de Solidarité Internationale). Nous avons été accueillis par la communauté protestante des Sœurs de Mamré, qui sont engagées auprès des enfants les plus démunis. J’avais une mission d’enseignement du français dans trois écoles. Il s’agit d’établissements de la FJKM (Fiangonan’i Jesoa Kristy Eto Madagasikara, ou Église de Jésus-Christ à Madagascar, de tradition réformée).

Yoann Deguilhaume : Pour ma part, je travaillais dans la cantine solidaire des Sœurs de Mamré. Elles y distribuent des repas pour les enfants les plus défavorisés de l’école primaire publique du quartier – un projet financé par la fondation La Cause. J’intervenais en soutien éducatif à l’animateur qui se trouvait déjà sur place. La cantine accueillait à peu près 80 enfants lors du repas de midi les jours d’école, avec des temps d’activité prévus avant ou après – sachant que les enfants n’arrivent pas tous à la même heure, vu que les enseignants, qui ont des classes surchargées, ne peuvent pas accueillir tout le monde en même temps…

Qu’est-ce qui vous a poussés à partir avec le Défap ?

Coralie : Nous étions déjà engagés au niveau local, et régional, à plusieurs niveaux : au sein des Éclaireurs et Éclaireuses Unionistes de France, au sein de l’Équipe Jeunesse Régionale Centre-Rhône-Alpes… J’étais aussi partie en Inde avec les Éclaireurs… J’avais envie de repartir, mais sur un temps plus long ; et nous avions tous les deux envie de nous engager dans quelque chose de plus universel. Le Défap ne nous était pas étranger, puisque diverses personnes dans notre entourage étaient déjà parties avec cet organisme.

Yoann : C’était vraiment un projet de couple, que nous avons mûri à deux. C’était un moment de notre vie – à la fin de nos études – où nous pouvions choisir de mettre un temps à part pour vivre autre chose. Nous avions tous les deux envie de nous confronter à d’autres manières de vivre, et de faire de nouvelles rencontres. Élargir notre horizon… et peut-être aussi nous prouver qu’il est possible de vivre ensemble malgré les différences culturelles. C’est un défi dont on parle souvent en France ; nous voulions le relever en partant au loin, en étant nous-mêmes les étrangers, pour réussir à vivre ensemble dans un autre contexte et malgré les différences.

Comment s’est passée votre installation ?

Coralie : Nous sommes arrivés en octobre 2017 et nous avons été accueillis dès l’aéroport par une délégation de la FJKM. On nous a fait visiter la capitale, on nous a aidés dans nos démarches administratives… Nous avons ensuite été reçus par les Sœurs de Mamré. Nous logions tout près, dans le même quartier. Les Malgaches sont réputés accueillants et chaleureux : tout au long de l’année, nous avons pu le vérifier.

Yoann : Comme je travaillais avec les enfants du quartier où nous étions logés, je les croisais régulièrement dans la rue, je rencontrais leurs parents… Si la vie à Tananarive est très dense, notamment le long des principaux axes, nous avions la chance d’être dans un endroit qui n’était pas accessible aux voitures, plutôt calme, ce qui facilitait les rencontres. Nous y avons pris nos marques, petit à petit. Nous avons appris quelques mots de malgache pour pouvoir nous débrouiller dans la vie quotidienne, sur les marchés, négocier avec les marchands…

Florence Taubmann (au fond, à gauche) avec les envoyés du Défap à Madagascar, en novembre 2017 © Défap

Quel bilan tirez-vous de votre séjour et de votre mission ?

Coralie : Sur le plan du travail, j’ai l’impression d’avoir réussi quelque chose. L’apprentissage du français est difficile pour les élèves à Madagascar ; j’avais une mission de soutien à l’expression orale, et mon but était surtout de leur donner confiance. Leur permettre de dépasser la peur de s’exprimer, pour qu’ils puissent vraiment progresser. Sur ce plan-là, c’était réussi. J’ai pu monter divers projets qui les ont motivés, tournant autour de l’expression théâtrale, du chant, et même d’un journal : c’était, pour moi comme pour eux, une année riche de réalisations, qui leur a permis d’expérimenter des choses différentes. À la fin de l’année, ils s’exprimaient en français avec beaucoup plus d’aisance qu’au début. J’ai bien conscience que rester seulement une année sur place, c’est un peu court ; et que sur un délai plus long, nous aurions pu nouer davantage de liens avec les familles… Mais les retours que nous avons pu avoir sont déjà très positifs.

Et sur le plan personnel, cette année a été très riche. Au-delà du travail proprement dit, nous avons vite noué des liens avec la paroisse locale de la FJKM, nous avons assisté aux cultes en malgache ; et nous avons proposé nos services. Nous sommes musiciens tous deux, et la musique est une part importante de la vie communautaire à Madagascar : nous nous sommes beaucoup investis, notamment dans la chorale, et nous avons pu nous faire de vrais amis. Les cultes sont très vivants Madagascar, si bien que la différence de langue n’est pas vraiment un obstacle pour y vivre des moments forts. Nous avons pu nouer là-bas de vraies amitiés, et nous avons pu le mesurer pleinement la dernière semaine, juste avant notre départ : il y avait toujours du monde à la maison, qui passait pour nous dire au-revoir. Ces amitiés, cette chaleur dans les échanges et les partages, c’est aussi ce que nous allions chercher à Madagascar ; c’est ce dont nous voudrions témoigner autour de nous, maintenant que nous sommes rentrés en France.

Yoann : Le plus important à dire, c’est que nous avons été heureux à Madagascar, en dépit de toutes les difficultés, qui sont réelles. Nous avons fait beaucoup de rencontres ; nous avons pu trouver tous deux notre place dans notre mission, dans le contexte de notre travail… Nous avons pu nous investir beaucoup auprès des enfants, ce que nous avons fait a été apprécié, et cet accomplissement dans notre travail a représenté pour nous un véritable épanouissement. Sur le plan personnel, nous gardons des souvenirs inoubliables, nous avons découvert les chants malgaches, la musique malgache, nous nous sommes fait des amis… Et nous nous sommes découvert là-bas une famille. Il y a quelque chose qui transcende les frontières, qui nous rassemble, même si on n’exprime pas les choses de la même manière. C’est aussi ça, ce que nous espérions trouver.

 

Retrouvez dans la vidéo ci-dessous une présentation de Madagascar, des liens existant aujourd’hui avec les Églises protestantes de France, et des actions du Défap.

 




L’enjeu du français à Madagascar

Étudiants de l’IFRP © Dominique Ranaivoson pour Défap

Madagascar a deux langues officielles : le malgache (ou malagasy) et le français. Le malgache est la langue du quotidien ; le français, celle des procédures, des lettrés, de l’enseignement supérieur… Maîtriser le français est déjà un signe de réussite sociale, ou une grande aide pour y parvenir. Mais dans un pays qui figure parmi les plus pauvres du monde, dont l’indice de développement humain le classait en 2016 à la 154ème place sur 188 pays étudés par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement), et où les trois-quarts de la population vivent sous le seuil de pauvreté, l’enseignement est souvent sacrifié face aux nécessités du quotidien. Madagascar est le cinquième pays au monde avec le plus grand nombre d’enfants non scolarisés. Voilà pourquoi les actions du Défap dans ce pays tournent essentiellement autour de l’enseignement ; et notamment celui du français. Avec des envoyés dont certains sont présents auprès des plus jeunes (par exemple auprès de la communauté des sœurs de Mamré, à Tananarive, qui fait de l’accueil périscolaire) et jusqu’au niveau des études supérieures.

Dominique Ranaivoson fait ainsi régulièrement des séjours courts (de une à quatre semaines) pour assurer des sessions intensives de soutien en français auprès des étudiants de l’Institut de Formation et de Recherche Pédagogique. L’IFRP a été créé peu avant les années 2000 pour y former les futurs enseignants des écoles de la FJKM (Fiangonan’i Jesoa Kristy Eto Madagasikara, ou Église de Jésus-Christ à Madagascar), l’une des deux Églises partenaires du Défap dans l’île avec la FLM (luthérienne). Ces écoles représentent un réseau de 530 établissements protestants répartis surtout sur les Hauts-Plateaux, sur la côte Est, et dans quelques villes du Nord (Diego, Sambava) et de l’Ouest (Majunga, Marovoay). D’où l’enjeu crucial représenté par la formation de ces enseignants.

Un anniversaire… et un toit à réparer

Un enjeu qui s’est d’ailleurs accru, comme l’a constaté Dominique Ranaivoson lors de sa dernière mission d’enseignement en avril-mai 2018 : «les conditions d’entrée à l’IFRP ayant notablement changé (le diplôme étant reconnu par le ministère, les étudiants ont désormais l’équivalence de la licence et seront autorisés à postuler dans le public), le nombre d’étudiants a beaucoup augmenté, souligne-t-elle. L’ensemble des 1ère année s’élève à 109.» Pour ce séjour, note-t-elle, «contrairement aux autres années, j’ai donné cours à tous les niveaux, soit les trois années divisées en deux sections, les primaires et les secondaires.» Avec un constat qui reste le même pour les étudiants : si les instructions ministérielles obligent ces futurs enseignants à faire leurs cours partiellement en français, en dépit de leurs diplômes et leurs connaissances théoriques, peu arrivent à maîtriser correctement à la fois l’oral et l’écrit. Et avec des difficultés nouvelles dues à cet accroissement du nombre d’étudiants : Dominique Ranaivoson se retrouve ainsi, au cours de sa mission, «à faire parler 98 étudiants, dans une salle qui résonne et avec des étudiants au niveau très hétérogène (certains parlent très bien, d’autres pas du tout)».

Mais l’IFRP aussi a ses propres difficultés, notamment matérielles. En cette année 2018, l’établissement a fêté son vingtième anniversaire. L’occasion de tirer un bilan et de souligner la croissance de l’Institut – sur la période 2000-2017, 435 étudiants y ont été formés, et pour cette seule année 2018, il en compte 260, encadrés par une soixantaine d’enseignants – mais aussi de faire avancer des projets plus pratiques. «Le samedi 21 avril, raconte Dominique Ranaivoson, une grande cérémonie a marqué l’anniversaire des 20 ans de l’établissement. À cette occasion, 1300 enveloppes contenant une plaquette de présentation et un appel à dons ont été distribuées. L’objectif est de financer la réfection du toit et l’achat d’une voiture pour les besoins communs.»

Une quête effrénée de supports en français

Spectacle à l’IFRP © Dominique Ranaivoson pour Défap

Pour les formations courtes et intensives qu’elle anime à raison de deux fois par an, et qui viennent s’ajouter aux cours de langue classiques fournis à l’IFRP, Dominique Ranaivoson utilise des supports très divers. Chants, sketchs, sorties culturelles… L’un des outils les plus prisés : la Petite Bibliothèque portative, un ensemble de textes divers en français dont l’édition est soutenue par le Défap, rassemblés dans une valise qui est généralement offerte aux étudiants en début de cycle. «D’anciens étudiants, actuellement en poste et rencontrés le 21 avril, et les 3ème année qui ont effectué des stages m’ont répété combien la Petite Bibliothèque leur est utile», souligne Dominique Ranaivoson. Encore faut-il pouvoir en disposer sur place ; et sinon, savoir improviser. Dominique Ranaivoson décrit ainsi les conditions dans lesquelles a commencé sa mission d’avril-mai : «Les « Petite Bibliothèque », envoyées par le Défap par container, ne sont pas arrivées et mes outils d’animation (albums, jeux, documents) sont en séries de 30. Il faut donc que je trouve d’autres supports. Je dois confectionner des polycopiés à partir du manuscrit du futur manuel. J’effectue 1500 copies, distribuées au fil des cours, achète des petits livres de contes pour travailler en groupes. Je ne peux exploiter ni la foire du livre (reportée en juin pour cause de grèves en ville), ni le festival du film court qui s’est déroulé mi-avril. Toute visite est de toute façon impossible avec 90 personnes.»

Une quête effrénée de supports qui souligne d’autant plus l’utilité de la Petite Bibliothèque portative, qui connaît aujourd’hui une nouvelle édition. Avant même leur arrivée, les exemplaires dont l’acheminement a été retardé ont ainsi été attribués. «Il est donc établi que les exemplaires qui arriveront par le container seront distribués aux 100 étudiants de 1ère année rentrés en 2017 et aux 100 de la rentrée 2018 (novembre). Le volume « nouvelle version » sera destiné aux promotions suivantes (100 / an) et, selon des modalités qui restent à établir, aux enseignants déjà en activité qui ont besoin d’outils et de recyclage, et à la vente éventuelle à des associations œuvrant dans les écoles publiques ou autres.»

Retrouvez dans la vidéo ci-dessous une présentation de Madagascar, des liens existant aujourd’hui avec les Églises protestantes de France, et des actions du Défap.




Carnets de route à Madagascar

Tananarive : les bâtiments de la communauté des sœurs de Mamré © Enno Strobel, UEPAL

À Madagascar, maîtriser correctement le français, être capable de le parler dans la vie de tous les jours, c’est un défi. Conséquence des aléas et revirements de la politique linguistique, d’une vingtaine d’années de «malgachisation» de l’enseignement à marche forcée, de la préférence pour l’anglais du temps de l’ancien président Marc Ravalomanana, le français est trop souvent enseigné dans les écoles comme une langue morte et les élèves n’en ont, au mieux, qu’une connaissance livresque. On estime que 5% seulement de la population est réellement francophone, c’est-à-dire capable de parler aussi bien français que malgache, alors même que le français est la langue officielle de l’écrit, des procédures… et le sésame indispensable pour obtenir un emploi. Il y a dès lors un rapport direct entre la maîtrise de la langue et le niveau social. Voilà pourquoi les missions des envoyés du Défap à Madagascar (cliquez ici pour trouver la liste des envoyés dans l’Océan Indien) tournent en grande partie autour de l’enseignement, et notamment du français. C’est le cas de Mathieu Ramanitra, envoyé en tant que VSI (Volontaire de Solidarité Internationale) au sein du département éducation de la direction nationale des écoles de la FJKM (la plus grande fédération protestante de l’île, avec environ 5 millions de membres) pour coordonner la formation des enseignants.

Nouvelles en images des envoyés au centre d’accueil des sœurs de Mamré

Mirjam Strobel et Yoann Deguilhaume, pour leur part, travaillent au centre d’accueil pour enfants de la communauté des sœurs de Mamré, qu’ils encadrent et dont ils assurent l’accompagnement scolaire… avec là encore quelques défis liés à la maîtrise du français. «Me voilà Zoki-Yoann pour les enfants, zoki veut dire éducateur ou aîné, écrivait Yoann dans sa dernière lettre de nouvelles. Je travaille avec Zoki-Michel qui est l’éducateur employé par les sœurs pour l’accueil des enfants et Zoki-Mirjam, service civique qui travaille aussi à la cantine. J’ai très vite compris que la présence de Zoki-Michel nous sera très précieuse. En effet, le niveau de français des enfants est très bas. Ils ne parlent pas du tout et comprennent les consignes simples mais la communication avec eux reste difficile. Zoki-Michel est donc très présent pour traduire ce que nous souhaitons dire aux enfants.»

Mirjam Strobel et Yoann Deguilhaume ont été tous deux rencontrés récemment par Enno Strobel, responsable du service mission de l’UEPAL, qui se trouve à Madagascar jusqu’au 11 avril. Sur la page Facebook «UEPAL Service Mission», il poste au fil de ses rencontres photos, commentaires et vidéos ; l’occasion d’avoir quelques nouvelles des envoyés en images :

Les enfants, premières victimes de la misère

La communauté des sœurs de Mamré, où travaillent Mirjam Strobel et Yoann Deguilhaume, s’occupe chaque jour d’une cantine qui accueille plusieurs dizaines d’enfants de familles particulièrement défavorisées de ce quartier de Tananarive. Pour beaucoup, c’est leur seul vrai repas de la journée. D’après l’Unicef, dans certains quartiers de la capitale malgache, neuf mineurs sur dix vivent sous le seuil de pauvreté. Avec leur cantine, les sœurs de Mamré combattent la pauvreté… mais également avec leur ferme, qui se situe près d’Andasibe, et qui est un lieu de vie et d’espoir pour les paysans voisins qui y travaillent. Présentation ci-dessous avec ce post d’Enno Strobel :

Action sociale et éducative se conjuguent ainsi souvent dans les projets où les Églises de France sont impliquées à Madagascar. À Antsirabé, l’orphelinat d’Akanisoa fait office d’école, non seulement pour les pensionnaires, mais également pour les enfants du quartier, qui se sont inscrits en plus grand nombre cette année. Il accueille deux envoyés du Défap, Samy Chenuelle (déjà en poste l’an passé) et Fenitra Roetman ; Samy y travaille comme instituteur en remplacement d’une enseignante en congé de maternité, et Fenitra comme animatrice auprès des petits.

Ceux qui relèvent les défis de la société malgache

À travers ces missions d’accompagnement scolaire ou d’enseignement, les Églises de France sont ainsi en lien avec des institutions qui combattent la pauvreté. Mais elles entretiennent aussi des relations avec des acteurs engagés contre d’autres défis de la société malgache. La lutte contre la misère est aussi directement liée à celle contre la corruption. C’est l’objectif de la campagne «La chaîne de l’honnêteté». En mai 2017 le pasteur Solofo Ramaholimihaso était venu au Défap présenter cette action, et expliquer comment la corruption gangrénait toutes les relations sociales et économiques à Madagascar, y compris dans l’Église. Il a également été rencontré au cours de son voyage par Enno Strobel :

Citons aussi parmi les courageux le pasteur Vololona Randriamanantena, responsable de l’association Save, qui lutte contre le Sida. Engagée dans l’accueil et l’écoute de malades et de personnes séropositives, mais aussi dans la prévention et l’éducation à une sexualité responsable, Vololona déplore que la sexualité reste un sujet tabou, ce qui empêche souvent la diffusion et la communication des informations.




Madagascar : la SALT frappée par une tornade

Fianarantsoa, décembre 2017 : des membres de la SALT récupèrent les tôles emportées par la tornade © Mino Randria pour Défap

La communauté de la SALT, où j’ai été envoyé pour donner des cours intensifs de Sciences des religions durant deux semaines, en février 2018, m’a beaucoup parlé d’une tornade qui les a frappés (traumatisés) le jeudi 21 décembre 2017 (lire ici). Elle est apparue sous un énorme cumulonimbus, a traversé la ville de Fianarantsoa du Sud vers le Nord, réduisant fortement la luminosité pendant 15 minutes et donnant de la grêle et de très puissantes rafales de vent.

La tornade a emporté la toiture en tôle et fait s’effondrer les murs du bâtiment des services techniques de la Municipalité de la ville, blessant grièvement 3 personnes qui se sont abritées sous le hangar (lire ici).

Poursuivant son chemin vers le nord, la tornade (« queue du ciel », en malgache) a causé d’importants dégâts au lycée luthérien d’Ivory Atsimo où Emmanuelle Mouyon a été envoyée par le Défap de 2011 à 2015 comme professeur de français. M. Solofo, proviseur du lycée, raconte que plusieurs logements d’enseignants et bâtiments scolaires ont été touchés et ont pu être réparés à la va-vite, sauf 4 salles de 4 classes de Terminale dont la toiture a été emportée, laissant les murs à la merci des intempéries, le lycée n’ayant pas prévu d’argent pour ce genre d’imprévus.

La tornade a traversé en se renforçant la vallée située au nord du lycée luthérien avant de s’abattre de toute sa puissance sur la SALT (Faculté de théologie luthérienne où Emmanuelle Mouyon et Mino Randria ont été envoyés pour enseigner de 2011 à 2015), arrachant des arbres centenaires, emportant les toitures de plusieurs maisons d’étudiants, de cadres et d’enseignants, ainsi qu’une partie du clocher de la chapelle.

Une maison irréparable doit être démontée

Pour aller plus loin :
Le point sur Madagascar et sur les actions du Défap

Les membres de la communauté de la SALT, élèves, personnels, enseignants et cadres, se sont mobilisés tout de suite pour récupérer les tôles, éparpillées un peu partout dans un rayon d’un kilomètre environ à la ronde, pour recouvrir à la va-vite les maisons touchées.

Une maison de plusieurs familles d’étudiants dont toute la toiture s’est envolée, déchiquetée par le vent, n’a pas pu être réparée, et a finalement été démontée complètement en février 2018 pour essayer de récupérer la boiserie et les briques non abîmées par les intempéries.

Les autres maisons touchées ont récupéré leurs toits juste posés dessus et maintenus par des objets lourds (moellons, sacs de terre, etc.), faute de budget pour une meilleure réparation. Comme le budget ne permet (et donc ne prévoit) pas de ligne pour l’entretien, les imprévus dus aux catastrophes naturelles ne peuvent que faire très mal et laisser des séquelles qui se dégradent de plus en plus avec le temps.

La crèche épargnée par la tornade

Vue de la crèche © Mino Randria pour Défap

La tornade a épargné en revanche la crèche, fraichement rénovée grâce entre autres à une aide conséquente de 4000€ de la part du COS (Comité Œcuménique de Solidarité de Valentigney). Heureusement car la toiture a été complètement refaite. Les murs ont été construits directement sur les fondations, presque de plain-pied, sans la surélévation caractéristique des maisons missionnaires, et réduits d’au moins trois mètres en hauteur par rapport à la crèche d’avant. La varangue a été refaite et sert de clôture pour les tout-petits. Tout a été crépi et repeint à neuf. La petite crèche de secours, utilisée avant la rénovation de la grande, est devenue un logement loué à une famille d’étudiants.

Complètement laissée à l’abandon jusqu’en 2017, la grande crèche accueillait en février 2018 jusqu’à une cinquantaine d’enfants d’étudiants de la SALT. Elle permet aux enfants de la communauté de vivre celle-ci à leur manière. Elle permet aux parents, soit d’assister tous les deux aux cours et faire des recherches à la bibliothèque s’ils sont étudiants tous les deux, soit de travailler pour nourrir la famille pour l’un des deux parents qui n’est pas inscrit.

Tatie Crèche et son associée, une épouse d’étudiant, remercient de tout cœur au nom de la SALT tous ceux du COS qui ont participé à cette collecte !

Mino Randriamanantena
mars 2018


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