Cameroun : un voyage, des rencontres, et des projets solidaires

Les participants au séjour seniors solidaires © Espérance Nord-Sud

Vous êtes rentré il y a quelques jours du Cameroun, où vous avez passé près de trois semaines dans le cadre d’un séjour «seniors solidaires» : quel bilan en tirez-vous ?

Richard Dahan : C’était vraiment un voyage original, en-dehors des normes : il n’est pas courant que des «seniors» (l’âge des participants allait de 65 à 80 ans) vivent un séjour dans un pays aussi lointain de manière aussi sereine. Je dois tout d’abord signaler qu’il n’y a eu aucun problème ni de transport, ni de santé ; et tous ont pu vivre pleinement la réalité de la vie camerounaise, sans aucune barrière et dans la simplicité de la rencontre, dans l’acceptation de la culture de l’autre. Outre le groupe venu de France, nous avions toujours avec nous plusieurs amis camerounais qui ont contribué à nous faire entrer dans l’intimité du pays. Tous les participants étaient très motivés, et nous avons vécu une belle cohérence, une entente dans la diversité.

Ce voyage, soutenu par le Défap, était originellement destiné à des membres de paroisses des Cévennes, de Nice, de Thonon-les-Bains ou d’Aulnay-sous-Bois qui avaient déjà eu l’occasion de s’engager au Cameroun ; mais sont venues s’y ajouter des personnes rencontrées d’une manière tout à fait différente, par le biais d’une association montée dans mon village du Gard, Mandagout, pour accueillir des familles de migrants. Quand ces personnes ont entendu parler de ce voyage, à travers des rencontres faites dans cette association, elles ont manifesté le désir d’y participer. Nous leur avons bien signalé qu’il s’agissait d’un séjour dans un milieu d’Église ; et bien que n’étant elles-mêmes liées à aucune Église, elles nous ont dit que ça ne leur posait aucun problème. Une fois sur place, ces personnes se sont très bien intégrées au groupe et nous ont dit qu’un tel séjour changeait beaucoup le regard qu’elles portaient sur les autres – et qu’il pouvait même les aider à mieux comprendre les migrants rencontrés à Mandagout…

Quels ont été les moments marquants de votre séjour ?

Pour aller plus loin :
Cameroun : un voyage pour renouer trente ans de liens solidaires : présentation du séjour «seniors solidaires»
Cameroun : fiche pays et actualité du Défap

Nous avions trois objectifs pour ce voyage : la solidarité, l’échange, la connaissance du pays. Nous ne voulions pas être seulement dans le «faire», mais aussi dans la rencontre. En ce qui concerne l’aspect solidaire de notre séjour, à Douala, nous avons tout d’abord participé à l’inauguration des nouveaux locaux du centre médical «La Solidarité – SOS-Santé», dont nous avons soutenu financièrement la reconstruction. C’était un moment fort, avec la présence de personnalités locales de diverses communautés, une chorale, un repas, un culte, des témoignages… La reconstruction de ce dispensaire représentait pour nous tous un gros projet. Ensuite, nous avons travaillé sur notre projet de cuiseurs économiseurs de bois, qui permettent de cuisiner en utilisant beaucoup moins de combustible que les méthodes traditionnelles. Quatre ateliers ont été installés : deux à Douala, un à la faculté de théologie de Ndoungué, un à Matomb, en pays bassa… Tous fonctionnaient selon le même modèle, en deux temps : d’abord une partie théorique, puis une partie pratique. Ces ateliers ont attiré beaucoup de monde, nous y avons vu notamment des groupes de femmes très motivées. Certains des participants sont repartis avec leur cuiseur ; d’autres pourraient bien en faire un commerce, et ce serait une réussite que ce projet permette de générer du travail. Il a de nombreux avantages, dont certains nous ont été révélés par nos partenaires camerounais et que nous ne soupçonnions pas : à l’origine, tout part d’une préoccupation environnementale – économiser le bois pour limiter la déforestation. Ce projet est donc tout à fait adapté aux zones rurales. Mais même dans une grande agglomération comme Douala, nous nous sommes rendus compte que le bois coûte très cher, et que des cuiseurs qui permettent d’utiliser moins de combustible y sont aussi très intéressants. En outre, comme ils limitent les rejets de fumée, ils permettent de protéger les yeux des personnes qui cuisinent…

Les cuiseurs fabriqués sur place © Espérance Nord-Sud

Les échanges ont été forts et nombreux. A la faculté de théologie de Ndoungué, par exemple, nous avons pris part à toute une réflexion sur l’écologie et la sauvegarde de la Création, à partir du livre de Genèse. Nous avons visionné les films Demain et Sur le chemin de l’école, qui ont donné lieu à des discussions très intéressantes. C’était extraordinaire de voir nos amis camerounais aussi passionnés ; et frappant, aussi, de voir non seulement des étudiants en théologie, mais aussi des enfants qui participaient… A l’université de Dschang, nous avons été accueillis par un professeur et nous avons pu rencontrer diverses personnalités, et une journée a été consacrée aux questions liées à l’écologie, aux rencontres internationales type COP23, aux problème de déforestation en Afrique. Nous avons aussi rencontré des responsable de l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) avec lesquels nous avons échangé sur la situation politique camerounaise.

Sur le chapitre de la connaissance du pays, nous avons eu aussi des rencontres dans une chefferie. Il est très intéressant de voir que dans l’Ouest du pays se met en place une «route des chefferies», qu’il existe un musée dans lequel on peut voir un très bel exposé sur la culture et la tradition camerounaises…

Quelles sont les suites à prévoir après ce séjour au Cameroun ?

Ce séjour était important à nos yeux pour assurer la pérennité de notre association, et comme tremplin pour l’avenir. Un avenir qui tournera autour de deux projets (le soutien au dispensaire de Douala et la poursuite des ateliers de cuiseurs économiseurs de bois), avec deux développements possibles en réflexion : un voyage en France de responsables camerounais, et un soutien à une association de Dschang qui accompagne des aveugles. Il faut savoir que les aveugles sont victimes d’un fort rejet au sein de la société camerounaise ; et nous avons été d’autant plus impressionnés, lors de notre séjour, en découvrant le travail de cette association.

Pour conclure, je voudrais dire que, malgré la pauvreté très présente et malgré une certaine impression de fatalité face à toutes les difficultés que connaît le Cameroun (conflit dans les régions anglophones, inquiétudes liées aux prochaines échéances électorales), nous avons été impressionnés par la personnalité de nombreux Camerounais, notamment des jeunes, qui portent des projets pour leur pays. Ils sont habités par une vision et une espérance, portés par une volonté qui nous montre qu’en dépit des obstacles, rien n’est perdu. Ce sont eux qui nous donnent vraiment le désir de poursuivre notre action.




Profession : sauveteurs d’hôpitaux

De gauche à droite : les pasteurs Jean-Luc Blanc (Défap) et Bessala Mbesse (EPC) ; le docteur Perrot © Défap

Comme beaucoup de projets missionnaires, tout a commencé par une aventure individuelle et un rêve : l’aventure et le rêve de Célin Nzambé, réhabilitateur reconnu d’hôpitaux au Cameroun. Ce pays qu’il a découvert comme envoyé de la Cevaa, Célin Nzambé y est resté avec le projet bien arrêté et un peu fou de rendre à la vie des établissements appartenant à l’Église Presbytérienne Camerounaise (EPC), jusqu’alors abandonnés par tous, où plus personne ne voulait ou n’osait se faire soigner. «Il est arrivé sans rien de plus que ses valises, animé d’un véritable esprit missionnaire», témoigne le docteur Jean-Pierre Perrot, cardiologue de la région rochelaise qui vient régulièrement lui prêter main-forte. «Les hôpitaux qu’il a repris en main connaissaient une véritable spirale descendante : des difficultés économiques entraînant une baisse de la qualité des soins, donc une méfiance des patients, donc moins de monde à soigner et encore moins de moyens… Et au bout du compte un défaut général d’entretien, à quoi s’ajoutaient des dettes fiscales…  Célin Nzambé a réussi à inverser la tendance. Grâce à son abnégation, y compris salariale, et grâce à la qualité de ses soins, un peu d’oxygène arrive petit à petit dans ces hôpitaux.» Un projet au long cours qu’il mène avec le soutien du Défap et de plusieurs paroisses françaises, notamment de La Rochelle.

Il faut dire qu’être chirurgien en hôpital, dans de nombreuses régions du Cameroun, c’est déjà plus qu’une aventure, c’est un sacerdoce. Bâtiments vétustes, matériel inexistant, médicaments manquants, personnel mal payé et peu motivé… Comme pour beaucoup de pays de la région, le système de santé camerounais est en piteux état et l’un des premiers problèmes qui se pose au patient au moment d’entrer à l’hôpital, c’est… le paiement des soins. Alors que dans le passé avait été mis en place un système reposant sur la gratuité des soins pour les malades, de nombreux pays ont inversé la logique au cours des années 80 en mettant en place de nouveaux systèmes reposant sur le paiement direct des prestations par le patient. Avec des résultats catastrophiques aussi bien pour la santé publique que pour le financement des hôpitaux.

«Célin Nzambé a pu rendre les hôpitaux rentables»

Pour aller plus loin :
Cameroun : fiche pays et actualité du Défap
A l’impossible, nul n’est tenu : entretien avec Célin Nzambé

Même si la tendance a commencé à s’inverser à partir des années 2000 avec l’instauration par divers gouvernements de soins gratuits (le Sénégal a d’abord rendu gratuits les soins aux personnes âgées, avant d’étendre en 2013 la gratuité aux enfants de moins de 5 ans, suivant en cela l’exemple du Niger), le Cameroun reste à la traîne et les dégâts sont colossaux : on compte en moyenne 2 médecins pour 10.000 habitants et les hôpitaux généraux ne sont tout simplement pas accessibles au plus grand nombre. Dans un tel contexte, les hôpitaux privés, notamment ceux fondés par des Églises, ont un rôle nécessaire auprès de la population.

Les missions américaines – et en particulier la mission presbytérienne, présente dans le pays dès 1871 – avaient précisément créé un réseau d’hôpitaux à la qualité reconnue ; mais victimes de mauvaise gestion et de la dégradation générale du système de santé camerounais, nombre de ces établissements ont tout simplement été abandonnés. D’où le projet dans lequel s’est lancé le docteur Célin Nzambé : rendre à leur usage initial ces bâtiments dans lesquels le personnel, faute d’être payé, s’était tout simplement installé pour y vivre avec femmes et enfants ; former ou reformer des équipes médicales, acquérir matériel et médicaments, vaincre les réticences de la population locale (quitte pour cela à faire de la publicité sur les marchés)… Un projet missionnaire autant que médical, porté par un homme qui se définit autant comme pasteur que comme médecin… Son premier projet de réhabilitation d’hôpital, il l’a lancé pour l’Union des Églises Baptistes du Cameroun (UEBC). Désormais, il travaille pour l’EPC. La tâche est immense : une quinzaine d’hôpitaux à réhabiliter. Le travail est en bonne voie pour quatre d’entre eux.

Au-delà des hôpitaux, d’autres projets

Célin Nzambé © DR

Et depuis un peu plus d’un an, Célin Nzambé peut compter sur le soutien du docteur Jean-Pierre Perrot. Il fait des séjours d’un mois au Cameroun, trois fois dans l’année, pour consolider le fonctionnement des premiers hôpitaux réhabilités. Une manière de rendre plus concret le soutien des paroisses françaises. «Célin Nzambé a pu rendre les hôpitaux rentables, ce qui a permis de payer le personnel qui avait accepté de travailler sans salaire ou presque, d’améliorer le matériel, de fidéliser les patients… Pour ma part, je viens en appui de l’équipe médicale : je fais des consultations en cardiologie, de la formation, et j’essaie de développer un partenariat entre ces hôpitaux et la France, via le Défap», témoigne-t-il.

Outre l’engagement de La Rochelle, des fonds ont été collectés pour l’œuvre de santé de l’EPC dans les paroisses de Valence, Villeneuve-Saint-Georges ; une infirmière de Valence pourrait aussi venir appuyer les docteurs Nzambé et Perrot… Et au-delà de ces engagements personnels, le projet permet aussi de renforcer les liens entre les Églises de France et l’EPC. Lors de la dernière visite du docteur Perrot au siège du Défap, à Paris, en novembre 2017, était aussi présent le pasteur Bessala Mbesse, Secrétaire Général AG/EPC depuis janvier 2017. «C’est, pour notre Église, une manière d’officialiser cette démarche», a souligné ce dernier. Les collaborations avec le Défap se développent désormais aussi sur le plan de la formation théologique, avec des échanges de professeurs entre les facultés de Foulassi et d’Aix-en-Provence, ainsi qu’une bourse pour un étudiant en théologie de l’EPC.

Quant à Célin Nzambé, il rêve déjà d’aller plus loin. Par exemple en mettant sur pied une mutuelle de santé, à laquelle pourraient participer tous les hôpitaux de l’EPC. Après avoir amélioré l’offre de soins, il pourrait ainsi en diminuer significativement le coût pour les patients.

Franck Lefebvre-Billiez




Cameroun : un voyage pour renouer trente ans de liens solidaires

Derrière le séjour «seniors solidaires» organisé au Cameroun du 11 janvier au 1er février, avec le soutien du Défap, c’est une aventure commencée avant les années 90 qui se poursuit : celle des camps de jeunes Français et Camerounais organisés par le pasteur Richard Dahan. Ils avaient permis, entre autres, la création d’un centre médical à Douala. Certains des anciens «campeurs» se retrouvent aujourd’hui pour soutenir ce centre, toujours actif et désormais bien reconnu, mais dont les bâtiments doivent être reconstruits et agrandis. Le séjour sera aussi l’occasion de partages et de rencontres, avec également une réflexion sur l’écologie et un aspect pratique à travers la mise en place d’ateliers pour fabriquer des cuiseurs économiseurs de bois.

 

Des « campeurs » lors d’un voyage au Cameroun © Espérance Nord-Sud

Ils sont seize, tous d’une même tranche d’âge comprise entre 65 et 80 ans, à s’engager dans l’aventure : un séjour «seniors solidaires» de trois semaines au Cameroun. Départ prévu le 11 janvier pour ce voyage organisé avec le soutien du Défap ; Jean-Luc Blanc, responsable du service Relations et Solidarités Internationales, s’est chargé de la préparation du groupe auquel il a dispensé un condensé de la formation destinée aux envoyés. Pour tous les participants, il s’agira en fait de reprendre contact avec un pays qu’ils connaissent bien, dans lequel ils ont séjourné ; de renouer, aussi, les fils de relations établies à Douala, Matomb, Mbouda, Foumban ; et à l’occasion de ce voyage, d’apporter une aide financière à des projets auxquels ils ont déjà pris part il y a des années. Il y a là quatre couples des Cévennes, d’anciens membres des paroisses de l’Église protestante unie de France de Nice, de Thonon-les-Bains et d’Aulnay-sous-Bois, un pasteur venu du Chambon-sur-Lignon ; tous réunis par une relation passionnelle avec le Cameroun que résume le parcours de leur accompagnateur, lui-même pasteur à la retraite : Richard Dahan.

Tout au long de sa vie de pasteur, Richard Dahan a vu se transformer les paroisses où il exerçait son ministère, et leur environnement. Il a été un témoin privilégié des effets de la mondialisation sur le protestantisme français ; un protestantisme autrefois sociologiquement plus homogène et qui est désormais plus multicolore, plus marqué par les questions liées à l’interculturel. Avec, également, des relations qui s’établissent par-delà les frontières… Né en 1944, aujourd’hui installé dans le Gard, Richard Dahan se souvient de la manière dont il a peu à peu tissé des relations avec le Cameroun. «J’ai été pasteur à Aulnay-sous-Bois de 1973 à 1983. J’y ai vu les champs de blé devenir des forêts de béton. C’est pendant cette période que la paroisse a vu arriver des étudiants qui venaient d’Afrique. On s’est dit alors qu’ils allaient se retrouver dans un désert spirituel ; et le conseil de la paroisse a décidé de se mobiliser pour les accueillir. Les choses se sont faites petit à petit, on organisait des repas chez les uns et chez les autres ; ils ont pris des responsabilités ; un jeune qui avait un peu plus de vingt ans et son épouse sont devenus diacres, et c’est comme ça que tout a commencé.»

Des camps à l’aventure «La Solidarité – SOS-Santé»

Entrée du centre médical «La Solidarité – SOS-Santé» © Espérance Nord-Sud

A travers ce couple de jeunes diacres, Jérôme et Sara Minlend, se sont nouées les premières relations avec le Cameroun. Et lorsque Richard Dahan est parti exercer son ministère à Marseille, puis à Nice, il a emmené dans ses nouvelles paroisses les liens tissés à Aulnay-sous-Bois, qui se sont enrichis d’autres rencontres : «A Marseille, la paroisse s’est mobilisée pour faire un camp de jeunes français et camerounais.» Il a été organisé en 1987 à Matomb, au Sud du Cameroun, sous l’impulsion de Jérôme et Sara Minlend, avant un séjour-retour deux ans plus tard à Marseille. Dès lors ont suivi une série de camps organisés tantôt en France, tantôt au Cameroun, dans le cadre des Églises protestantes, et avec le soutien du Défap et de la Cevaa.

Le but premier était de mieux connaître l’Afrique et le Cameroun. Puis, à travers ces rencontres de jeunes, de déconstruire les idées préconçues, les préjugés, et en s’appuyant sur une réflexion basée sur les textes bibliques, d’y puiser les forces de l’amour pour construire une «Terre Nouvelle». L’implication auprès de la population camerounaise est venue naturellement, et les séjours successifs de jeunes Français et Camerounais ont permis de rénover une chapelle à Matomb, d’édifier un hôpital à Mbouda… De riches aventures humaines sont parties de là, comme celle de ce groupe de jeunes Camerounais qui, lors d’un camp organisé en 1996, ont décidé de créer un centre médical dans un quartier pauvre de Douala, «La Solidarité – SOS-Santé». Dans des conditions difficiles, sans salaire pendant un an, l’équipe emmenée par Isaac Mouansie a réussi à assurer la pérennité du projet, qui existe encore aujourd’hui. Il a construit sa légitimité auprès des autorités et de la population, a renforcé au fil des années son offre de soins, a ouvert une annexe hors de Douala, à Foumban, avec l’aide des «campeurs» venus de France et du Cameroun ; et surtout, depuis des années, il a apporté des services inestimables au sein d’un quartier déshérité de la capitale camerounaise.

14 séjours au Cameroun

Cuisine traditionnelle : un gaspillage des ressources en bois © Espérance Nord-Sud

Richard Dahan le reconnaît volontiers aujourd’hui : cette relation particulière avec le Cameroun «a été un des fils conducteurs de mon ministère». Il y a fait déjà 14 séjours, soit à titre personnel, soit en accompagnant un groupe. Ce qui avait commencé sous la forme de relations personnelles au sein d’une paroisse d’Île-de-France a ainsi pris de plus en plus d’ampleur, s’est doté d’un cadre sous la forme d’une association, «Espérance Nord-Sud». C’est cette association qui a contribué à conserver le lien entre tous les participants des camps organisés au Cameroun, dispersés par la vie entre diverses paroisses ; c’est à travers elle que s’est organisé le soutien au centre médical de Douala, à la chapelle et aux divers projets qui accompagnaient les camps, sous la forme d’une aide financière, de l’envoi de conteneurs, de visites. Un soutien qui se poursuit depuis une vingtaine d’années…

Mais à Douala, les locaux du centre de santé ont mal vieilli. Construit sur un terrain autrefois marécageux, le bâtiment voit ses murs se fissurer. Il n’est plus adapté aux activités du centre et pose des problèmes de sécurité. Les membres de l’association «Espérance Nord-Sud» ont décidé de soutenir sa reconstruction. D’où l’idée d’organiser un nouveau camp. Non plus un camp de jeunes comme dans les années 90, mais un séjour «seniors solidaires». Les anciens «campeurs» ont été contactés ; certains ont répondu avec enthousiasme. Le petit groupe s’est ainsi formé. Le but premier étant d’apporter une aide financière, les subventions perçues sont entièrement affectées au projet, les participants finançant eux-mêmes le coût de leur voyage (soit 1500 euros par personne, entre les billets d’avion, les déplacements au Cameroun, l’hébergement…). Au-delà, le voyage permettra aussi des partages et des rencontres (dans une chefferie, dans des familles, à la faculté de théologie de Ndoungue, au monastère de Koutaba), d’initier une réflexion sur l’écologie avec un professeur de l’université de Dschang ; et les participants doivent aussi prendre part à un autre projet porté par le trésorier de l’association, Jérôme Bamberger, visant à améliorer les conditions de vie au quotidien tout en préservant les ressources en bois. Ils aideront ainsi à créer des ateliers pour fabriquer des cuiseurs à bois économes, qui permettent de cuisiner en utilisant de 3 à 5 fois moins de bois que sur un foyer traditionnel.

Désormais, les anciens «campeurs» espèrent que de plus jeunes sauront prendre la relève, entreront dans le conseil d’administration de l’association «Espérance Nord-Sud», et initieront de nouveaux projets. Ce voyage est aussi pour les y encourager…




Portraits d’envoyés : Luc Carlen

Quatrième portrait vidéo : Luc Carlen, ancien envoyé du Défap au Cameroun. Infirmier libéral, il a fait deux séjours dans ce pays avec le Service protestant de mission, de 1991 à 1994 à Maroua, puis en 2010 à Pouss. Une expérience qui l’a incité à s’investir davantage auprès du Défap, dont il a intégré la Commission des projets.




Marie-Alix de Putter : « Un jour nous saurons »

Cette tribune de Marie-Alix de Putter, veuve d’Éric de Putter, a été publiée dans l’hebdomadaire Réforme pour le cinquième anniversaire de sa mort, le 5 juillet 2017.

Éric de Putter © Défap

Il y a cinq ans, le théologien Éric de Putter était poignardé à mort sur le campus de l’UPAC, à Yaoundé (Cameroun). La vérité n’a pas été faite et les meurtriers courent toujours.

Heureux toi qui ne peux te contenter de la justice des hommes ; tu découvriras ce que tu ne peux pas même soupçonner », écrivait Éric de Putter en 2010 dans une relecture assumée des Béatitudes. Cinq ans après son assassinat, le 8 juillet 2012 sur le campus de l’UPAC à Yaoundé (Cameroun), alors que meurtriers et commanditaires courent toujours, et que la justice des hommes au Cameroun comme en France est au point mort, ses mots ont en moi une résonance particulière.

Chaque jour depuis cinq ans, je revois cet homme profondément bon, passionnément non-violent et d’une intégrité absolue. Les adjectifs sont d’ailleurs toujours insuffisants lorsqu’il s’agit pour moi de le définir. Alors pourquoi une mort aussi violente ? L’avenir nous le dira. Dans un futur proche ou lointain, nous saurons. C’est une promesse, un engagement.

Justice pour Éric

D’ici là, ma certitude, c’est qu’en l’assassinant lâchement, les meurtriers et les commanditaires ont voulu tuer la personne extraordinaire qu’il était. Ils ont voulu tuer l’amoureux de liberté et l’épris de justice. Ils espéraient semer la peur, le chaos et le désarroi. Et pourtant, Éric est bien vivant dans les cœurs de tous ceux qui l’aiment. L’amour est immortel. Avec ses mille visages, il ne meurt jamais. Il se transforme, se transmet et se démultiplie.

Ainsi, plus de deux mille personnes se sont engagées pour réclamer justice pour lui, pour tous. En signant et en partageant une pétition appelant à faire la lumière sur les circonstances de la mort d’Éric et que justice soit rendue, il s’agissait non seulement de demander justice pour Éric, pour sa fille, pour sa veuve que je suis, pour sa famille mais aussi ses étudiants, ses amis, ses collaborateurs et bien au-delà. En effet, là où la justice fait défaut à un, elle fait défaut à tous. Ces milliers de signatures m’ont émue et encouragée dans la persévérance. Nous ne sommes pas seuls.

Cet encouragement se traduit aussi dans le soutien à l’association Semeurs de Liberté, créée en sa mémoire, et qui remet chaque année le Prix Éric de Putter au sein de la faculté de théologie de Strasbourg. D’une valeur de 2 000 euros, il est destiné à récompenser, en participant aux frais de publication, une thèse de doctorat spécialité « théologie protestante » ou « sciences religieuses », mais également un master mention « théologie protestante » de grande qualité et à caractère interdisciplinaire ou pluridisciplinaire.

À notre demande, une plaque a également été inaugurée dans les jardins du Défap, cette maison porteuse d’histoire et de mémoire.

Exigence et détermination

Si les institutions ecclésiales n’ont toujours pas su se montrer à la hauteur d’attentes légitimes, des hommes et des femmes, qui n’étaient pas préparés à un tel malheur, ont fait preuve, dans le secret de leur cœur, d’accueil, de simplicité, d’humilité et de compassion. D’une commune détermination, nous avons pu cheminer ensemble sur le long chemin de la justice. Ils se (re)connaissent et savent compter sur ma gratitude et mon respect.

Les hommes passent. Les institutions restent. Aussi, j’appelle les changements de gouvernance à ne pas être synonymes d’oubli, de détachement ou de lassitude. En tant que protestants, nous pouvons faire mieux. Nous le devons aux idéaux portés par la révélation de nos convictions et de notre foi commune. L’exigence et la détermination, c’est aussi cela l’Amour.

Depuis cinq ans, les personnes que je rencontre me demandent d’où me vient cette force, cette détermination qui m’accompagne et me porte. Outre l’évidente puissance de l’amour maternel, ma réponse, véritable profession de foi, reste invariable.

Plus fort que la mort

Lorsque la mort rôde, lorsque la colère aveugle, lorsque la tristesse enferme, lorsque les inégalités s’aggravent, lorsque la corruption et les injustices font loi, lorsque le racisme, le tribalisme, les préjugés, la violence, les conformismes et les hypocrisies semblent l’emporter, je persiste à affirmer que l’amour est plus fort que la haine, plus fort que la mort. L’amour nous permet d’accéder à ce que nous ne soupçonnons pas, ce que nous n’osons espérer. L’amour rend l’impossible possible.

Je crois en la puissance de la vie. C’est dans sa fragile beauté que je perçois sa profondeur et son authenticité. J’espère en la justice dont je connais les limites. Je sais devoir aller plus loin que ce qu’elle a à offrir.

Je crois que la fraternité fait vivre, fait revivre ; elle est vie. Les liens du sang ne sont ni plus forts ni plus sincères que les liens du cœur. Un Frère, une Sœur, c’est cette personne qui se tient à nos côtés, tantôt silencieuse, tantôt loquace, et toujours bienveillante, et nous dis : je suis là. Un présent infini qui ne se conjugue qu’à l’indicatif.

Foi sans conscience

Je redoute la foi sans conscience. Cette foi qui ne doute pas, qui rejette les questions et abandonne la raison. L’humilité de reconnaître que je doute laisse deviner en creux la réalité d’un authentique je crois.

Mes doutes sont autant d’ouvertures sur un chemin de liberté. Je crois qu’en dépit de ce que nous sommes et malgré ce que nous tardons à devenir, il y a en chacune, en chacun, une capacité d’émerveillement qui relie à la vie, à l’ultime. Je lui donne le nom d’espérance.

Cette espérance est vivifiée chaque jour par tous les signes d’affection reçus de tant de personnes !

Je n’aurais jamais assez de mots pour remercier toutes les mains tendues, tous les silences partagés, toutes les prières silencieuses et les messages fraternels reçus après le drame, ou après chaque article de Réforme. Certains paroissiens ont ainsi été les bras qui accueillent et qui réconfortent, les sourires vivants, les mots chaleureux, le regard bienveillant qui sauve. Ma gratitude pour eux, pour vous, n’a pas de limites.

Dans une conversation avec mon ami Marc-Frédéric Muller, alors que nous évoquions ensemble le pardon, je repensais à cette citation de Paul Ricœur, philosophe cher à Éric de Putter, qui dit qu’« entrer dans l’aire du pardon, c’est accepter de se mesurer à la possibilité toujours ouverte de l’impardonnable ».

L’impardonnable serait d’oublier. L’impardonnable serait de cesser d’aimer.

Marie-Alix de Putter, veuve d’Éric de Putter




A l’impossible, nul n’est tenu

Il est probable que Célin Nzambé, ancien envoyé de la Cevaa et toujours collaborateur du Défap, ignore cette formule. Le projet monumental auquel il s’est attelé ne semble pas l’effrayer une seconde. Médecin et pasteur, il nous a accueillis lors de son passage en France fin mai pour un entretien passionnant.

C’est le fruit de la collaboration de plusieurs paroisses de France (La Rochelle, Villeneuve Saint Georges et Valence). Son but : réhabiliter au Cameroun une quinzaine d’hôpitaux abandonnés depuis plus de 10 ans pour certains. Personnel individualiste, patients méfiants, hiérarchie corrompue…tout est à reconstruire. C’est avec l’œil brillant et le sourire facile qu’il raconte simplement cette épopée, celle d’un témoin de Jésus Christ.

« Mon premier projet de réhabilitation d’hôpital a été pour l’Union des Eglises Baptistes du Cameroun (UEBC). Le cas est fréquent. Les hôpitaux laissés par les missionnaires ont souvent été considérés comme un tiroir-caisse où il était légitime que chacun se serve. Je suis désormais en poste dans l’EPC où m’a été confié la réhabilitation d’hôpitaux appartenant à l’Eglise.

Nous partons d’un constat : nous héritons de très beaux bâtiments construit entre 1920 et 1935, des quartiers entiers qui peuvent accueillir jusqu’à 100 personnes, avec parfois 10 places en blocs opératoires. Mais il n’y a plus de patient et le personnel, impayé depuis des années, s’est approprié les lieux en famille.

A la base, il y a toujours un problème de gestion. Mais j’ai développé une méthode qui a fait ses preuves : je m’installe avec les gens. En habitant avec eux et en partageant leur quotidien, je me fais petit à petit une place.  Je soigne gratuitement tous ceux qui ont en besoin et communique auprès des vendeuses de poissons, des motos taxi et des coiffeuses qui, en contact avec le reste de la population, diffusent facilement l’information : à l’hôpital, on peut à nouveau se faire soigner.

Dès le 3ème mois, les malades reviennent. On peut ainsi payer 30 à 40% des salaires du personnel. Certains n’ont pas été payés depuis 10 ans ! Il faut environ un an pour que tous les villages aux alentours aient l’information. Mon but, c’est de redonner confiance. Redonner confiance aux patients mais surtout aux personnels hospitaliers. Et leur donner envie à nouveau de faire de la médecine.
Dès la deuxième année, on rééquipe l’hôpital et restaure le matériel. »

 

La difficulté des premiers mois

« C’est vrai que le premier trimestre est très dur : pas de salaire, des conditions de travail épouvantables, une grande amplitude de tâches…Il faut être à la fois urgentiste, radiologue, chirurgien, gynécologue, laborantin, directeur, trésorier, RH… et tout apprendre pour ne pas se faire avoir par la hiérarchie qui considère toujours l’hôpital comme une manne inépuisable.

Bien-sûr, j’adapte mes méthodes à chaque établissement. Et je réalise avec le personnel des livrets de formations pour atteindre les objectifs que nous formulons ensemble, 12 au total : améliorer l’accueil, la motivation, la gestion et les soins… Ce sont eux qui décident comment le faire. Chaque semaine, nous choisissons un axe de travail.

Toutes les décisions sont collectives et doivent être approuvées par le comité de gestion. Cela évite les demandes illégitimes car personne n’a envie d’être associé à haute voix et devant témoins à ces pratiques. Le comité est constitué du conseil, de deux délégués du personnel, d’un représentant du village et du pasteur. »

La moyenne d’âge du personnel actuel est de 50 ans. Certaines compétences seront difficiles à remplacer après les départs en retraite.

 

Panser aujourd’hui et penser demain

« L’objectif, c’est aussi de repérer rapidement ceux et celles qui prendront ma suite. Pour cela, l’épreuve des premiers mois est fort utile : ceux et celles qui acceptent de s’investir dans le projet sans attente financière prouvent ainsi la force de leur implication. Ils sont le plus souvent jeunes, dotés d’une petite expérience médicale et habités d’une forte volonté d’apporter aux autres un peu de ce qu’ils sont. Le sacrifice du début, à mes côtés, est une sorte d’épreuve du feu. Ils vivent cette expérience comme une aventure. Je pense tout particulièrement à Angela Boumsong qui opère désormais seule les patients, avec une belle réussite.

Le recrutement se fait petit à petit. Il y a actuellement 6 jeunes infirmières et 1 kinésithérapeute en stage dans les établissements. Des jeunes volontaires en service international (VSCI) permettent aussi de faire changer les comportements professionnels. Encore une fois, c’est le comité de gestion qui approuve le recrutement, évitant ainsi tout parachutage « amical » mais souvent incompétent. Aujourd’hui, 3 médecins sont à l’œuvre dans les 4 premiers hôpitaux du programme de réhabilitation et leurs salaires sont assurés, garantissant ainsi la pérennité des établissements.

Bien gérées, ces structures nous permettent d’augmenter petit à petit le niveau de vie du personnel, de donner des primes et de rendre le vol auparavant monnaie courante plus rare.
Nous participons aussi à la vie de la cité, en finançant des projets pour les groupes de femmes ou les écoles environnantes. »

 


Poste d’échographie à l’hôpital de Sarbayeme, DR


Madame Sara Moutassi, infirmière chef, DR

 

De la mort à la vie

« Réparer les corps, réconcilier les familles, donner la vie sans la perdre…voilà ce qui m’anime. Je me sens plus pasteur que médecin, c’est vrai. Mais j’ai d’autres projets encore. Le rêve de fonder une mutuelle de santé qui servirait de modèle pour tous les autres hôpitaux de l’EPC.  Avec un objectif : soigner avec un coût à hauteur de 20 % les malades, le reste étant à la charge de la mutuelle, et permettre ainsi aux plus pauvres un accès aux soins. Les calculs sont faits, deux consistoires sont intéressés et plus de 44 églises soutiennent déjà le projet.

Je ne cherche pas à changer le Monde, je suis simplement un témoin, une petite lumière dans les ténèbres qui entourent parfois l’action humaine. Grâce à Dieu, je peux être ici, là où l’on a besoin de moi. Je peux agir, à ma mesure certes, et même si je n’avais pu sauver qu’une seule vie, ne former qu’un seul médecin, cela me suffirait déjà. Je ne cherche pas à gagner la guerre mais à placer quelques lumières qui peut être, donneront naissance à leur tour à d’autres lumières. »


Madame Bien Suzanne, laborantine, DR


Ordre de passage des médecins et infirmiers chefs, DR




Au service de la jeunesse camerounaise

 

Jonathan, vous êtes actuellement au Cameroun et vous avez « conçu » votre mission qui est issue d’un projet personnel, monté en collaboration avec le Défap. Ce n’est pas une démarche habituelle.

C’est vrai, j’étais parti en 2011 dans un échange interculturel au Cameroun avec le Défap. Début 2016, l’envie m’a repris de retourner dans ce pays, pour revoir les amis rencontrés lors de ce premier projet. Par chance, la possibilité de partir en mission s’est présentée. C’était pour moi l’occasion de vivre une immersion complète dans la culture camerounaise avec l’organisme de formation Intercordia.

J’ai donc pris la décision de partir, non pas à la rencontre de mes amis, mais en mission. Educateur de profession, j’ai voulu confronter mon savoir à une autre réalité et une autre culture. Mais je ne pouvais pas partir sans dimension spirituelle et religieuse. C’est pour cela que j’ai choisi une structure d’obédience protestante et surtout que j’ai demandé au Défap de me soutenir dans cette mission, dans l’élaboration et la réalisation.

 

Après toutes les démarches nécessaires, vous êtes installé au Cameroun depuis quelques mois. Comment s’est passée l’intégration ?

Aujourd’hui, cela fait 4 mois que j’ai commencé à travailler comme éducateur dans l’association AHP²V à Baham (Association Humanitaire pour la Promotion des Personnes Vulnérables). Cette structure accueille 25 jeunes (de 6 à 25 ans) socialement vulnérables. Leur vulnérabilité vient d’un handicap physique, d’un retard mental, ou d’une situation difficile à la maison, voire de leur statut d’enfant abandonné. Pour ceux qui connaissent un peu le secteur médico-social en France, cela englobe l’ensemble du panel des structures françaises (IME, IMPro, MECS, …).

Les jeunes ici sont accompagnés individuellement pour leur permettre de s’autonomiser et de prendre en main leur destin. Le centre propose de l’alphabétisation, des formations professionnelles (bijoux, couture, bougies, meubles en bambou, …), un soutien scolaire mais aussi le centre permet aux jeunes accueillis d’être opérés et rééduqués.

Quand je suis arrivé, étant éducateur sportif, on m’a dit : « tu animeras le sport et tu participeras aux différentes activités en fonction de tes envies et disponibilités ».
Je me suis rapidement rendu compte que le sport était vraiment minoritaire dans le programme (une demi-heure par semaine) et que ma place était principalement dans l’alphabétisation et les travaux du champ. Les encadrants quittent tous le centre à 16h pour permettre aux jeunes de s’entraider, de développer leurs compétences de vivre ensemble et de travaux quotidiens (nettoyage, cuisine, vaisselle…) mais ce n’est pas toujours aisé.

J’ai dû ainsi dépasser mes fonctions, prenant plus de place dans l’organisation et dans la gestion du temps, afin de permettre à chacun le meilleur développement possible.

 

Et au-delà de l’aspect professionnel ?

Dans ma mission, je cherchais aussi le côté spirituel, et j’ai été très surpris de la façon de voir la religion dans le centre. Ici, nous prions et méditions le lundi matin avec tous les jeunes, quelle que soit leur confession et le message qui est régulièrement passé est celui du travail. Il est demandé à chacun de travailler ce qu’il peut pour le bon fonctionnement du centre, que Dieu pourvoit aux gens qui travaillent. Le mot d’ordre pourrait être « aide-toi, le ciel t’aidera »  et « pardonnons-nous les uns les autres pour qu’un monde de paix soit possible ».

J’étais venu en mission pour découvrir une autre façon d’accompagner le handicap, mais je me suis rendu compte qu’ici, comme ailleurs, l’accompagnement commence par la mise au centre du facteur humain. Ici, comme en France, les encadrants essaient de prendre en considération la personne accueillie dans toutes ces dimensions, sa volonté, ses désirs…

 

Le travail social au Cameroun est-il si différent de celui que l’on connaît en France ?

Là où je vois la différence avec la France, c’est dans le soutien des institutions. Ici il n’y a pas de financement de la part de l’Etat et c’est un combat quotidien pour assurer la ration des enfants et financer les opérations des jeunes.

Je remercie toutes les personnes qui me soutiennent dans cette mission, qui me portent dans la prière, et ceux qui aideraient à la vie du centre ou pour les opérations des cinq jeunes qui sont toujours en attente.


( de gauche à droite ) Jonathan Lafont, le directeur du centre et Jean-Luc Blanc du Défap, DR




Cameroun : une énergie à la hauteur des ambitions

Le pasteur Jean-Luc Blanc s’est rendu au Cameroun du 6 au 15 janvier 2017. Une visite qui fut l’occasion de revoir les partenaires et les facultés de théologie, de participer à l’Assemblée Générale de l’EPC (Eglise Protestante du Cameroun), de rencontrer les responsables de l’Oeuvre Médicale de l’EPC, du CEPCA, et de nombreux autres acteurs en lien avec le Défap. Un programme chargé et ambitieux.

 

L’Institut de théologie de Kaélé : un travail remarquable


Dans le passé, l’Institut de Théologie de Kaélé a bénéficié de plusieurs projets de la Colureom (Commission luthérienne des relations avec les Églises d’outre-mer). Depuis la fusion de celle-ci avec le Défap, l’Institut a bénéficié de deux bourses – un congés recherches pour le professeur S. Dawaï et une bourse pour le Maroc, d’un soutien à l’édition d’un ouvrage de S. Dawaï, d’un soutien financier pour la participation de leur bibliothécaire à la formation organisée par la CLCF au Bénin et d’une opération NBS. En outre, le Défap a soumis un projet d’électrification photovoltaïque pour l’Institut auprès de l’Uepal qui l’a accepté.
La bibliothèque a également bénéficié d’un apport conséquent d’ouvrages de la part de la CLCF.

Jean-Luc témoigne : « Comme beaucoup d’autres en Afrique, la faculté de Kaélé vit dans une situation de précarité financière qui ne lui permettrait pas d’exister si elle n’avait le soutien d’organismes missionnaires étrangers. Sur un budget de 30 millions de FCFA, 16 millions proviennent de l’aide extérieure. Pourtant, la faculté fonctionne avec un personnel très réduit : 6 enseignants dont seulement 2 déchargés de paroisse et une secrétaire qui est aussi comptable, pour 70 étudiants. »

Au niveau académique, la faculté a conclu un accord avec l’UPAC afin d’être considérée comme une « antenne » de celle-ci, harmonisant les cursus et les diplômes en vue de leur reconnaissance.
Plusieurs projets ont été évoqués : le soutien à l’édition d’ouvrages de professeur, les bourses pour Al Mowafaqa – il est essentiel que les professeurs soient formés en islamologie dans cette partie du pays -, et les échanges de professeurs. L’envoi de professeurs français est actuellement impossible tant que la région n’est pas officiellement reconnue comme sécurisée.

 


Kaélé, janvier 2017, DR

 

Faculté de Ndoungué : une réussite prometteuse

Le pasteur Jean-Luc Blanc s’est également rendu à Ndoungué afin de visiter la faculté de théologie. Ces dernières années, le partenariat avec les facultés de France était réduit à son minimum : un envoi de professeur et une opération NBS. Aujourd’hui, la faculté compte 159 étudiants et 23 professeurs dont 10 à plein temps, habitant sur place. Elle est dirigée par une doyenne, Madeleine Mboute et une gestionnaire.
« Ces deux femmes à la tête de cette institution font un travail remarquable qui mériterait d’être plus connu ! », appuie Jean-Luc.

Parmi les événements à souligner, la faculté a organisé un colloque de grande qualité pour le lancement de l’année des « 500 ans de la Réforme » et s’apprête à fêter ses 70 ans cette année. Bien entendu, le Défap est attendu à cette grande fête qui aura lieu fin mars.

De nombreuses pistes de travail ont été lancées. Tout d’abord, la faculté souhaiterait renouer sa collaboration avec la CLCF, au point mort depuis de nombreuses années. Conséquence : contrairement à Kaélé, il y a un grand manque en ouvrages récents.
Des congés recherches pour les professeurs pourraient être mis en route car plusieurs portent de bons projets.
Enfin, la mise en place d’un partenariat avec une faculté de France et d’éventuels échanges de professeurs seraient à envisager afin d’accompagner l’évolution et la croissance de la faculté.

 

Retour sur les projets du CEPCA

Plusieurs rencontres ont également eu lieu dans le cadre du CEPCA (Conseil des Églises protestantes du Cameroun) pour préciser les contours des projets en cours : un colloque sur les extrémismes religieux, la mise en place d’un soutien à l’enseignement confessionnel dans le nord du pays ainsi qu’auprès des aumôneries.

Pour ce qui est du projet de colloque, le CEPCA confirme son organisation au Cameroun en octobre 2018. A sa suite, un second sera organisé en France dès 2019.
Le public attendu se situe aux alentours d’une soixantaine de personnes, acteurs susceptibles par la suite de transmettre ces réflexions.
Le projet « enseignement » a trouvé son responsable, qui, avec l’Église Fraternelle Luthérienne, va élaborer un projet chiffré. Celui-ci concerne des écoles protestantes mais également musulmanes.
Le projet de soutien aux aumôneries (militaires, hôpitaux et prisons) est sur la bonne voie.
Des relations ont enfin été établies avec l’aumônerie militaire. Il reste néanmoins encore beaucoup à faire avec les hôpitaux et les prisons.

 

Rencontre avec un de nos envoyés

« Nous avons deux envoyés au Cameroun : Nathan Minard à Garoua et Jonathan Lafont à Bafang. Nathan était en vacances en France et pour ce qui est de Jonathan, comme il m’était difficile de me rendre à Bafang, c’est lui qui a fait le déplacement jusqu’à Ndoungué avec son directeur pour me rencontrer. Jonathan est un de ces quelques « projets personnels » que nous aidons. Après avoir fait un camp au Cameroun avec son pasteur, il a gardé des liens avec la structure partenaire (EEC) qui accueille des jeunes en grandes difficultés et aujourd’hui, il a choisi d’y faire son stage de fin d’études. »

 


(à gauche) Jonathan Lafont et Jean-Luc Blanc (à droite) à Ndoungué, 2017, DR

 

Jonathan souhaite continuer cette relation quand il sera de retour en France et intéresser sa paroisse ou d’autres associations en vue d’obtenir un soutien pour certains de leurs projets. Son souhait est de le faire en lien avec le Défap. Pour l’instant, tout se passe bien. Les surprises et les difficultés n’entament pas son enthousiasme. Son directeur est aussi très content de cette formule et dans l’avenir serait preneur de jeunes en Service Civique.

 

UPAC : bourses, infrastructure et francophonie

Le pasteur Jean-Luc Blanc a rencontré à l’UPAC plusieurs candidats à l’élection d’une bourse. Deux ont particulièrement retenu son attention : les projets de thèse sont déjà bien aboutis et mériteraient largement d’être poursuivis en France.

Plusieurs points ont été également évoqués avec le recteur, les deux doyens et le secrétaire académique.
Comme par exemple les soucis liés au bâti. En effet, l’UPAC est à l’étroit dans ses locaux et a besoin de développer ses infrastructures. Il devient urgent de construire un nouveau bâtiment et d’équiper un laboratoire pour la Faculté des Technologies de l’Informatique et de la Communication. Les pistes que Jacques Fleck avait commencé à explorer sont maintenant à creuser : contacter l’AFD pour un prêt et du C2D (contrat de désendettement et de développement).
Conscient de son inscription dans la francophonie, l’UPAC souhaiterait rééquilibrer ses relations par rapport aux autres pays qui la soutiennent.

Jean-Luc a également eu la chance d’assister au début de la Semaine Interdisciplinaire sur le thème de « Foi et réseaux Sociaux » animée par une journaliste envoyée de BFDW (association allemande Brot für die Welt).


Un voyage au Cameroun, riche de rencontres et de nombreuses perspectives à venir.

 

 




Le container est bien arrivé

Après quelques semaines d’attente, le container chargé de matériel médical à destination du nord du Cameroun est enfin sorti du port de Douala et il a pu prendre la route vers sa destination finale.

Une arrivée attendue

Le container est sorti de la zone sous douane le 24 juin 2016. Dès le lendemain, un camion l’a pris en charge et s’est mis en route pour différentes localités de l’extrême nord du pays auxquels son contenu est destiné.  Plusieurs escales sont prévues : M’Balang N’Djalingo pour le secteur de Ngaoundéré – un projet dans lequel l’association alsacienne « Triangle d’Afrique » est partenaire – puis la ville de Yagoua, pour l’hôpital protestant géré par l’Église Fraternelle Luthérienne du Cameroun et ensuite le dispensaire de Pouss.

 

 Arrivée du container à Douala, DR

 
Un projet de longue date

L’opération a été lancée il y a quatre ans. Son principal initiateur, Luc Carlen, était parti en 2010 dans le cadre d’un Volontariat de la solidarité internationale (VSI) au Cameroun, avec le Défap.
À son retour, en 2012, il a décidé de rassembler du matériel médical pour l’envoyer au dispensaire de Pouss, où il avait lui-même travaillé. Ces efforts vont efficacement pallier au manque de moyens pour soigner la population rurale.

 

Sensible au projet de son ancien envoyé, le Défap s’est associé à cette initiative en ajoutant au container des ouvrages bibliques à destination de l’institut supérieur de théologie de Kaélé et de l’Institut protestant de Ndoungue.

 

Matériel prêt au départ, DR

 

 




De retour de Yaoundé

Le 28 juin dernier, le Défap et l’UPAC (Université Protestante d’Afrique Centrale) ont souhaité rendre hommage à Eric de Putter lors d’une cérémonie à l’Institut français de Yaoundé. De nombreuses personnes avaient fait le déplacement : proches, enseignants, étudiants, représentants de l’Eglise mais aussi Madame l’ambassadrice de France au Cameroun Christine Robichon, le professeur Jean-François Zorn, le vice-président du CEPCA le pasteur Richard Ondji’i Toung, le recteur de l’UPAC Timothée Bouba et la représentante locale de  »Semeurs de Liberté’ Nadeige Laure Ngo Nlend. Jean-Arnold de Clermont, président du Défap, et Laurent Schlumberger, président du Conseil national de l’Eglise protestante unie de France, ont pris part à la cérémonie. De retour en France, ils ont répondu à nos questions.
Que retenez-vous de cette cérémonie ?

Jean-Arnold de Clermont : « Je retiens deux aspects majeurs, tout d’abord la manière dont nous étions les uns avec les autres. Il s’agissait d’une réflexion des Eglises sur le sens de cet assassinat. En retournant là-bas, nous souhaitions dire qu’il faut retrouver la force de reconstruire.

L’autre chose qui m’a marqué c’est que tous les gens que nous avons rencontré déplorent que la justice se soit enlisée à ce point. »

Laurent Schlumberger : « Tous les proches d’Éric et tous les partenaires étaient représentés. La présence de ces derniers est très encourageante, même si bien-sûr tout reste à faire. Car quatre ans après nous avons encore beaucoup d’interrogations : qui est le commanditaire de l’assassinat ? Qui est l’assassin ? Que s’est-il passé ? Des questions qui attendent encore des réponses.

Il est nécessaire que cette situation se débloque. J’attends ardemment cette évolution même si je sais que ça ne viendra pas seul. Nous continuerons à nous adresser aux différents services et autorités. »

 

Selon vous, cet hommage aura t-il un impact au Cameroun ?

Jean-Arnold de Clermont : « A la veille du quatrième anniversaire de l’assassinat d’Éric de Putter, il était important de lui rendre hommage, pour montrer que nous ne l’oublions pas et que le combat pour la justice continue. Il s’agissait aussi de faire pression sur les gouvernements français et camerounais pour faire bouger les lignes sur les plans de la justice.

Il faut que les gouvernements français et camerounais trouvent un terrain d’accord. Nous avons rencontré le directeur de l’université et l’ambassadrice de France. Nous demandons également aux Eglises du Cameroun de faire pression sur le gouvernement camerounais ».

Laurent Schlumberger : « Je veux être confiant, je pense que la volonté de trouver la vérité viendra mais rien n’est acquis. Le combat pour la vérité continue. Cette cérémonie avait aussi pour but d’encourager des déblocages. Il y a un vrai travail à faire pour délier les langues et pour que l’on sache ce qui s’est réellement passé. Il reste encore des zones d’ombre et nous espérons que les autorités relanceront la coopération judiciaire franco-camerounaise. Ce silence ne doit plus durer. »




Une cérémonie en hommage à Eric de Putter à Yaoundé

Éric de Putter, professeur d’Ancien Testament à l’Université protestante d’Afrique centrale (UPAC) à Yaoundé (Cameroun) et envoyé du Défap, a été assassiné le 8 juillet 2012 sur le campus. En ce 28 juin 2016, le Défap et l’UPAC lui ont rendu hommage. Lors de la cérémonie, organisée à l’Institut français de Yaoundé, Laurent Schlumberger, président du Conseil national de l’Eglise protestante unie de France, a pris la parole. Retrouvez ci-dessous l’intégralité de son discours.

Le campus de l’UPAC à Yaoundé © UPAC

Quatre ans après la mort du professeur Eric de Putter

« Jusqu’à quand, SEIGNEUR, m’oublieras-tu sans cesse ? Jusqu’à quand te détourneras-tu de moi ? Jusqu’à quand aurai-je des soucis et chaque jour le chagrin au cœur ? Jusqu’à quand mon ennemi s’élèvera-t-il contre moi ?

Regarde, réponds-moi, SEIGNEUR, mon Dieu ! Fais briller mes yeux, afin que je ne m’endorme pas dans la mort, afin que mon ennemi ne dise pas : ‘je l’ai emporté sur lui !’, et que mes adversaires ne soient pas dans l’allégresse, si je vacille.
Moi, j’ai mis ma confiance en ta fidélité ; mon cœur trouve de l’allégresse en ton salut. Je chanterai pour le SEIGNEUR, car il m’a fait du bien. »

Ce sont les mots du Psaume 13. Les Ecritures bibliques tenaient Eric de Putter debout, vivant. Elles étaient la source de son courage d’être, l’horizon de sa joie, le quotidien de son travail, le souffle de son inspiration – et c’est pourquoi j’ai ouvert mon propos non pas avec mes propres mots, mais avec ceux que la Bible nous offre, à lui et à nous tous.

Les mots du Psaume 13, sont des mots de plainte, de lutte, de refus, de vie et d’espérance. Et c’est très exactement là que je me situe, devant vous et avec vous.

« Jusqu’à quand ? » Depuis bientôt quatre ans, nous pouvons reprendre cette question, qui martèle le début de ce psaume à quatre reprises. « Jusqu’à quand ? » Et ce psaume, nous pouvons le dire et le redire avec bien des voix. Nous pouvons le dire avec les voix de Marie-Alix, Ellie et Jean, Loïc et Yann : « Jusqu’à quand aurai-je chaque jour le chagrin au cœur ? » Avec la voix de Rachel, la fille de Marie-Alix et Eric : « Fais briller mes yeux ! » Avec la voix des collègues d’Eric : « Que mon ennemi ne dise pas ‘je l’ai emporté sur lui’. » Avec la voix de tant de fidèles, de pasteurs, de responsables des Eglises protestantes de France : « Que l’adversaire ne soit pas dans l’allégresse si je vacille. »

Ce psaume, nous pouvons le dire et le redire, non pas seulement avec les voix des personnes liées à Eric de Putter d’une manière ou d’une autre. Nous pouvons aussi le dire avec la voix de l’amitié franco-camerounaise, fragilisée par cette tragédie. Et le redire avec la voix de la fraternité d’Eglises-sœurs, Eglises en France, Eglises au Cameroun, Eglises en France et au Cameroun, une fraternité mise à l’épreuve par ce drame. Car ce qui a été atteint, le 8 juillet 2012 mais aussi dans l’enlisement judiciaire qui dure – qui dure « Jusqu’à quand ? » –, c’est non seulement la vie d’un homme, mais aussi plus que cela.

Le professeur de Putter incarnait cette amitié et cette fraternité. Il les personnifiait. Eric de Putter a grandi dans le Nord de la France, dans une petite région qu’on appelle la Thiérache. Un paysage vallonné et vert, plutôt à l’écart des grandes voies de communication, mais qui fut traversé de part en part et à plusieurs reprises par les grandes vagues de l’histoire européenne. Il a été éduqué dans la foi protestante de cette région, un protestantisme vivant et à la volonté farouche, qui a traversé les siècles en ne comptant souvent que sur ses propres forces enracinées dans la fidélité de Dieu. Il a mené ses études jusqu’au doctorat à la Faculté de théologie de l’Université de Strasbourg, un doctorat remarqué pour son excellence et récompensé par un prix. Il a approfondi sa formation par un séjour à l’Ecole biblique de Jérusalem. Et tout ce parcours, dont je ne fais que rappeler quelques traits connus de tous, s’est comme concentré dans cet envoi en 2010, ici à Yaoundé. Un envoi inscrit dans ce statut, si justement et magnifiquement intitulé : « Volontaire de la solidarité internationale » – et chaque mot compte. Un envoi inscrit dans les relations si anciennes et profondes qui lient le Cameroun et la France, les Eglises de France et celles du Cameroun.

Que cet homme, issu de ce Nord de la France si européen, formé dans une université enracinée dans une région à la double culture française et germanique, passé par le Proche-Orient, devienne professeur d’hébreu, d’Ancien testament et d’histoire des religions au sein de l’Université protestante d’Afrique centrale, représente en quelque sorte la quintessence de cette amitié franco-camerounaise, de cette fraternité entre Eglises du Cameroun et de France.

Bon nombre d’entre vous savent ce que représente ce que nous appelons un envoyé. En l’occurrence, il s’agissait d’un envoyé par le biais du Défap, Service protestant de mission, des Eglises de France vers des Eglises d’Afrique et l’un de leurs fleurons universitaires. Etre envoyé, c’est être ambassadeur. C’est être, comme le dit l’apôtre Paul, une lettre vivante écrite avec l’esprit de Dieu sur une tablette de chair et dans des cœurs. C’est venir à la rencontre de frères et de sœurs, que l’on ne connaît pas encore et qu’on identifie pourtant déjà comme tels, en personnifiant celles et ceux qui vous envoient. Etre envoyé, c’est emporter avec soi tant d’histoire assumée, tant de convictions rassemblées, tant de reconnaissance reçue, tant de moyens patiemment collectés. Et c’est être porté par tout cela, par tout ce qu’il faut bien appeler par son nom, c’est-à-dire un amour reçu et partagé. Non pas un amour vaporeux ou idéalisé, mais un amour qui a la puissance de franchir les distances, de chasser les fantômes du passé, de traverser les fatalités, de construire un avenir commun. Un envoyé, c’est un homme porté par un élan personnel et intime, accompagné dans cette aventure par des proches et des institutions, mais qui entraîne avec lui le cortège d’un peuple qui l’envoie vers un autre peuple, de deux peuples rassemblés en un seul par le Dieu de tous les peuples, père de tous ses enfants.

Cette amitié franco-camerounaise, cette fraternité des Eglises du Cameroun et de France, que le professeur de Putter incarnait si pleinement, déborde donc largement la situation individuelle d’un envoyé. Elle est profondément imprimée dans la conscience de nos Eglises de France.

Laissez-moi évoquer quelques instants un témoignage personnel. C’est aujourd’hui la première fois que je pose mes pieds sur le sol du Cameroun. Et pourtant, j’ai le sentiment de l’avoir souvent foulé depuis bientôt 60 ans. Chaque année de mon enfance, je me rendais pour un séjour chez une vieille tante, très affectueuse et un peu rude, une petite femme un peu impressionnante. Elle vivait dans cette région maritime de l’Ouest de la France qu’est la Bretagne. Pour un enfant, ce petit coin avait quelque chose du paradis sans doute : la famille rassemblée, la mer au bout du petit jardin, le parfum des algues, le caquètement des poules et la régularité du ressac, le goût des crabes pêchés le matin même, la vielle maison humide et ensoleillée. Dans cette maison, il y avait une sorte de pièce au trésor, quelque chose comme un sanctuaire. Quand on était admis à y pénétrer, on baissait un peu la voix, on était attentif à ne rien abîmer, on écarquillait les yeux. Cette pièce, c’était le bureau de ma vieille tante. A l’instant même où on y entrait, on se trouvait en Afrique. Le tissu posé sur le petit canapé, les fauteuils, le bois sombre du bureau et des bibliothèques, une peau de bête et des objets d’ivoire – à l’époque c’était possible –, les photos au mur et quelques objets – deux ou trois masques, une lance – tout, absolument tout venait du Cameroun. La couleur même de la peinture sur les murs, les odeurs et les parfums de cette pièce, tout semblait camerounais. C’était magique. Depuis, une bonne partie de ma famille s’est installée dans ce village, où je vis moi-même une partie de l’année, et cette pièce existe toujours.

Cette petite femme qui travaillait si ardemment à son grand bureau, cette vieille tante, c’était Idelette Dugast, née Allier – un nom qui résonne familièrement aux oreilles de plusieurs ce matin, ici. Envoyée au Cameroun dans les années 1930 par la Société des missions évangéliques de Paris, elle avait immédiatement renoncé à se faire la porte-parole d’institutions françaises, trop passionnée par tout ce qu’elle découvrait et emportée par son désir de rencontrer et de comprendre. Elle est devenue ethnologue, enchaînant pendant 25 ans les séjours parmi les Ndiki, du peuple Banen. Au fil de ces séjours et de son travail de suite, elle a composé une œuvre qui leur est entièrement consacrée, rédigeant à ce bureau sur lequel je la voyais penchée, une monographie, un dictionnaire, une grammaire, un recueil de contes, proverbes et devinettes …

Ces ouvrages, comme tout ouvrage d’ethnologie, furent et sont sans doute lus par un petit nombre de spécialistes et de passionnés. Mais ils ont irradié autour d’elle et à travers les générations. Car ils sont porteurs de quelque chose d’essentiel : une rencontre entre des hommes, des femmes ; une rencontre entre des langues, des cultures, des peuples ; une rencontre féconde et qui porte des fruits d’avenir insoupçonnés. Le professeur Eric de Putter, de même, personnifiait en quelque sorte cette rencontre entre langues, peuples, Eglises, dans l’unité de l’humanité et de l’Evangile.

C’est pourquoi, oui, ce qui a été atteint avec l’assassinat du 8 juillet 2012, ce n’est pas seulement, même si c’est d’abord, un homme. C’est aussi la possibilité même de cette rencontre, puisque c’est l’un de ceux qui l’incarnait par excellence qui a été agressé, sans autre objectif que de l’éliminer. Pas de motif crapuleux, pas d’enchaînement de circonstances malheureux, pas de dérapage qui tourne mal, mais un meurtre réfléchi et calculé. C’est la possibilité même de la rencontre qui se trouve d’un coup contestée, minée, ébranlée. La possibilité de la rencontre et tout ce qui la tisse, c’est-à-dire la mémoire, la reconnaissance, la confiance, l’avenir.

Ma très ferme conviction, c’est que nous faisons face à cette tragédie ensemble. Et donc que nous ne pourrons la surmonter qu’ensemble.

Pour cela, nous avons, ensemble, besoin de deux choses : la justice par la vérité et une confiance renouvelée.

Nous avons besoin de la justice par la vérité. Quelques semaines avant sa mort, Eric de Putter avait publié avec son épouse un article dans la revue du Défap, dans lequel il écrivait : « la justice ne peut se fonder que sur la vérité ». C’est cette vérité que nous attendons. C’est cette vérité, qui porte dans ses flancs la justice, que nous espérons. C’est cette vérité qui nous est nécessaire, et pour laquelle nous devons tous nous engager : pouvoirs publics du Cameroun et de France, autorités judiciaires des deux pays, Université protestante d’Afrique centrale et Défap, Eglises d’ici et de là-bas. Ensemble. Et non pas seulement les institutions, dont l’effort doit bien sûr être soutenu, patient et je dirais même implacable, mais aussi les individus. Ce ne sont pas d’autres, « les autres » impersonnels, qui sont concernés ; vous, moi, nous qui sommes ensemble, nous sommes redevables à cette vérité et nous devons personnellement y concourir, car son établissement conditionne la justice.

Dans cet article, le professeur de Putter ajoutait : « les plus grands amis sont ceux qui se disent l’un à l’autre les pires vérités. Les amitiés les plus fidèles sont celles qui perdurent malgré tout, malgré la laideur d’un certain passé. » Or, chers amis, nous sommes ici ensemble ce matin. C’est bien le signe que cette amitié franco-camerounaise est possible. C’est bien la marque que cette fraternité a vocation à être pleinement reconstruite. C’est bien la preuve que ce désir de rencontre entre nos peuples, nos cultures, nos Eglises nous habite et nous conduit toujours. C’est bien l’assurance que nous pouvons ensemble faire face à cette vérité.

Oui, c’est la justice par la vérité dont nous avons besoin, ensemble, et dont nous avons l’ardente obligation d’être les serviteurs, ensemble.

Mais cela ne suffit pas. Il nous faut aussi une confiance renouvelée.

« Moi, j’ai mis ma confiance en ta fidélité ; mon cœur trouve de l’allégresse en ton salut. Je chanterai pour le SEIGNEUR, car il m’a fait du bien. » Ce sont les derniers mots du Psaume 13. Ce Psaume, qui s’ouvre sur la question quatre fois répétée : « Jusqu’à quand ? », « Jusqu’à quand ? », « Jusqu’à quand ? », « Jusqu’à quand ? », s’achève par cette affirmation du psalmiste au Dieu vivant : « Moi, j’ai mis ma confiance en ta fidélité. »

« J’ai mis ma confiance en ta fidélité » : je ne connais pas de plus lumineuse définition de la foi. Elle dit de la façon la plus ramassée que la confiance ne se décrète pas, mais qu’elle coule de cette intarissable source qu’est la fidélité de Dieu. Au-delà même de cette vérité et de cette justice, pour lesquelles nous devons lutter de toutes nos forces, nous sommes appelés à nous abandonner à cette fidélité de Dieu qui nous précède, nous enveloppe et nous suit. C’est elle qui permet de trouver l’allégresse dont parle le Psaume et qui permettra de chanter pour le bien que Dieu nous fait. C’est cette confiance qui ouvre un avenir possible et neuf.

Contre toutes les évidences et toutes les logiques de ce monde, je crois que c’est la vie qui a le dernier mot sur la mort, et non l’inverse. Je crois que nous sommes bien plus que nos actes, bien plus que nos réussites et nos échecs, car nous sommes d’abord les enfants d’un même Père, dont rien ne peut briser l’amour. Je crois que l’avenir n’est pas enfermé dans un passé aussi tragique soit-il, mais au contraire que c’est l’avenir rendu possible qui vient transformer notre aujourd’hui.

C’est pourquoi je crois que la rencontre, assassinée, germe déjà et à nouveau dans le cœur de Dieu. Il la relève. Il nous la confie.

 

Mardi 28 Juin 2016,

Laurent SCHLUMBERGER,
pasteur, président de l’Eglise protestante unie de France




Cameroun : voyage « retour »

Après la visite de Robert Goyek, président du CEPCA (Conseil des Eglises protestantes du Cameroun), en France en janvier 2016, c’était au tour du secrétaire général du Défap, Bertrand Vergniol, de se rendre au Cameroun.

A l’origine de ce voyage, il y a d’abord une invitation du CEPCA, l‘équivalent au Cameroun de la Fédération protestante en France, à participer à leur assemblée générale. Celle-ci se tenait à Garoua du 2 au 8 mai. Le pasteur Bertrand Vergniol a assuré la prédication du culte de clôture et a pu intervenir devant l’AG sur les questions de gouvernance dans les Eglises.

 

Environs de Garoua, Nord Cameroun (DR)

Environs de Garoua, Nord Cameroun (DR)

 

Cette visite fut également l’occasion de rendre visite à Nathan Minard, envoyé du Défap sur place. Il travaille comme « enseignant technique » dans deux établissements scolaires de Garoua. Accompagner et former des équipes techniques est sa spécialité.

Un partenariat renouvelé

 

Lors de l’AG du CEPCA, la volonté d’un partenariat renouvelé avec les Eglises protestantes de France, via le Défap, a été soulignée : échange de personnes, développement du réseau d’envoyés, organisation d’événements en commun tels des colloques, mise en place d’aumôneries.

Le Défap et le CEPCA envisagent d’ailleurs l’organisation d’un double colloque – un en Europe, un en Afrique – d’ici 2018, sur le thème « intégrisme et sécularisation ».

Education

 

Le pasteur Goyek souhaite développer des actions d’éducation populaire en direction de la jeunesse du Nord et Extrême Nord du Cameroun pour qu’elle ne succombe pas à l’attrait de l’islamisme radical. Il souhaite, en tant que président du CEPCA, associer les différentes Eglises implantées au Nord Cameroun et les communautés musulmanes traditionnelles dans le cadre d’un projet global aux dimensions multiples (inter religieux, sécurité alimentaire, médical, etc.), projet soutenu par divers organismes européens.

 

Ecole primaire dans l'enceinte de l'Eglise fraternelle luthérienne du Cameroun, Garoua (DR)

Ecole primaire dans l’enceinte de l’Eglise fraternelle luthérienne du Cameroun, Garoua (DR)

 

Le secrétaire général du Défap a profité de son séjour pour visiter le campus de l’UPAC à Yaoundé, avec son recteur, le professeur Bouba Mbima. Il a ainsi pu saluer ses étudiants et professeurs, et visiter les différents services du CEPCA avec son secrétaire général, le pasteur Jonas Kemogne.

Rencontre avec les officiels

 

Ce fut aussi l’occasion pour Bertrand Vergniol de rencontrer le Consul de France à Garoua et l’Ambassadrice de France à Yaoundé. Cette dernière prévoit d’organiser fin juin 2016, à l’Institut français du Cameroun à Yaoundé, une journée à la mémoire d’Eric de Putter, rassemblant les personnes ayant travaillé avec lui au Cameroun.

 

Ambassade de France à Yaoundé, DR

Ambassade de France à Yaoundé : au milieu, Madame Christine Robichon, ambassadrice ; à droite, Pasteurs Robert Goyek et Jonas Kemogme, du CEPCA ; à gauche, Claude Nwafo, consultant, et Bertrand Vergniol, Secrétaire Général du Défap (DR)

 

« Nous ne relâcherons pas nos efforts pour connaître la vérité et faire que la justice passe. J’ai demandé aux responsables d’Eglises concernés de tout faire pour que ce dossier soit poursuivi au Cameroun », indique le secrétaire général du Défap.

L’espoir, toujours là

Comme à chaque visite, Bertrand Vergniol a profité de son séjour pour visiter les Eglises et aller à la rencontre de la population.

 

Il a découvert avec joie l’Eglise située à Lagdo, à 50 kilomètres de Garoua. Une énergie formidable anime cette communauté. Nous le savons, le manque d’eau est une problématique constante dans cette partie du pays. Le forage d’un puit à côté du presbytère a permis une nette amélioration des conditions de vie des habitants. Des familles se sont même rapprochées du nouveau point d’eau, preuve que la vie se fortifie au milieu de ce désert aride.

 

Lagdo, à 50km de Garoua, DR

Forage réalisé par la paroisse protestante pour le quartier environnant (les maisons et cases de la ville sont sans eau courante), à Lagdo, à 50km de Garoua.

Sur la photo : à gauche, les reponsables d’Eglises ; à droite, Nathan Minard, envoyé du Défap.

 

« Yaoundé a beaucoup changé depuis ma dernière visite en 1984.  Bien sûr, les travaux de voirie et les transports en commun se font toujours attendre mais on perçoit une belle vitalité dans cette ville, en plein boom économique et immobilier » témoigne le pasteur Bertrand Vergnol.

 

Il note avec plaisir cette volonté forte des Camerounais de nouer des contacts avec les Eglises de France. L’accueil chaleureux que le CEPCA a réservé au Défap illustre cette détermination à faire fructifier ces relations multilatérales.