Être envoyé ou comment rencontrer l’Autre ?

Thomas Wild, pasteur de l’UEPAL et directeur de l’Action Chrétienne en Orient, intervient dans le cadre de la formation des envoyés du Défap, du 3 au 13 juillet 2017. Il anime un atelier sur le volet interreligieux et notamment la présence chrétienne en terre d’Islam.

En quoi ce volet de la formation est indispensable au futur envoyé ?
Depuis la révolution communiste, on s’est rendu compte que la religion jouait un rôle dans la vie quotidienne et que faire l’impasse sur ce sujet, comme le prétend la laïcité à la française, était impossible. Travailler avec des instances chrétiennes dans un pays musulman implique que l’on soit sensibilisé à la manière dont cette présence est perçue par les habitants du pays.
Cela s’exprime concrètement à plusieurs niveaux, dans la relation au bâtiment religieux par exemple, ou encore dans la relation homme-femme. De même, alors que l’attitude courante en France et en Europe est d’être dans la bienveillance vis-à-vis des religions, une telle attitude de neutralité positive est souvent peu compréhensible dans d’autres contextes. Nous sommes dans une famille religieuse qui par principe accueille la croyance autre car pour nous, si Jésus est la seule voie du Salut, nous ne mettons pas de limite à l’amour de Dieu pour les hommes.
Etre chrétien, être d’une religion, ce n’est pas seulement une opinion. C’est plus que cela : un comportement, une attitude éthique, une manière d’interagir avec le monde.

 

Quelle sera la plus grande difficulté que rencontreront nos envoyés ?
Sans hésitation, c’est la position du donneur de leçon, très tentante, qu’il faut combattre encore et toujours. Il faut éviter à tout pris de tomber dans ce travers facile et mettre tout en œuvre pour trouver un équilibre.
Il leur faudra apprendre à discerner ce qu’on peut faire positivement, cela implique une bonne compréhension de ses propres limites, et ce qui est acceptable par ceux qui les  entourent et les accueillent. Etre envoyé, c’est apporter son identité, ses croyances, sa manière d’être mais c’est aussi et surtout se laisser bousculer et admettre que l’occident n’a pas le monopole du développement.  Nous ne sommes pas propriétaire de la justesse des choses. Les envoyés devront admettre que nous avons aussi des leçons à recevoir : notre conception de la dignité humaine n’est pas partagée partout mais cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas aussi là-bas, sous d’autres formes.

En fin de compte, de quoi sont porteurs ces envoyés ?
Peut-être que ce qui compte, c’est autant ce qu’ils apportent que ce qu’ils reçoivent.
Leurs présences, là-bas, dit notre volonté de vivre en paix, d’être acteur de la réconciliation. C’est un message d’amitié adressé aux peuples chrétiens du monde entier.
Et les envoyés reçoivent là-bas un formidable témoignage de la chaleur de l’accueil chrétien, un message d’espérance.
Lorsque tout semble aller mal et que nous partageons des moments spirituels, je sais alors que ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous désunit.

 

Si nos envoyés ne devaient retenir qu’une chose de votre intervention ?
Toujours se souvenir que ce qui est évident pour moi ne l’est pas pour l’autre. Avant de juger, il faut toujours essayer de comprendre.
Notre histoire, notre lecture de l’histoire, est souvent éloignée de l’histoire telle qu’elle peut être lue par les autres peuples.




Mission Congo : point sur les projets en cours

Du 31 octobre au 9 novembre 2016, le responsable des relations et solidarités internationales, le pasteur Jean-Luc Blanc, s’est rendu au Congo pour une mission de suivi de l’ensemble des projets en cours. Les objectifs de cette mission étaient nombreux : prendre contact avec la nouvelle équipe dirigeante de l’Église Evangélique du Congo, faire le point des divers projets, collaborer avec la Faculté de Théologie et l’Ecole Pastorale de Ngouedi sur des projets futurs… Le 20 novembre, le pasteur rendait un rapport complet de sa mission.

Depuis le mois d’août 2016, des changements importants ont eu lieu dans l’Église Evangélique du Congo. Une nouvelle équipe dirigeante a été élue et de nombreux responsables de départements ont changé. Cela ne peut pas ne pas impacter les orientations de nos relations avec l’Église.  Le pasteur Jean-Luc Blanc qui s’occupe des relations du Défap avec l’Église Evangélique du Congo, est allé y rencontrer l’ensemble des personnes concernées par nos partenariats.  Outre la prise de contact avec la nouvelle équipe dirigeante, il importait de visiter nos envoyées, au nombre de trois, et de faire le point sur les divers projets en cours que ce soit avec la Cevaa, la Plateforme Ensemble pour le Congo ou encore directement le Défap.

A son arrivée, le pasteur Jean Luc Blanc a été reçu par le  nouveau Bureau de l’EEC. Ce fut, bien sûr, l’occasion de faire le point sur l’ensemble de nos partenariats, mais aussi de parler des nombreux défis que la nouvelle équipe doit relever dont le premier est financier. Un second défi important est l’équilibrage des postes pastoraux entre la campagne et la ville. En effet, des postes de brousse sont vacants alors que des paroisses de ville sont asphyxiées par le nombre de pasteurs qui leur ont été affectés. Dans l’EEC c’est le Bureau Synodal qui affecte les pasteurs dans les paroisses, mais celui-ci souffre de toutes les pressions qu’il reçoit pour nommer les pasteurs en ville. Ainsi, certaines paroisses ont beaucoup trop de pasteurs, ce qui leur pose de grosses difficultés financières alors que d’autres, à la campagne, n’en ont aucun.

 

L’EEC : une Église dans une société en proie à la violence

La situation politique du pays est particulièrement inquiétante. La région du Pool est toujours la proie de violences et d’exactions diverses (l’ambassade de France a demandé à tous les français présents dans cette province de la quitter).  Les protagonistes sont difficiles à identifier au point qu’on ne sait jamais si les exactions commises sont le fait du pouvoir ou de groupes rebelles. Ce qui est certain c’est que cette situation exacerbe les tensions ethniques déjà présentes dans le pays et dans l’Église dont la nouvelle équipe dirigeante  aura fort à faire pour éviter que cela ne dégénère.  C’est par l’Action Evangélique pour la Paix que l’Église Evangélique du Congo (EEC) a choisi d’intervenir dans ce domaine. Il s’agit d’une association, partenaire du Défap depuis le début de son existence qui forme des enfants, des jeunes, des paroisses, des associations à la coexistence pacifique en utilisant un matériel mis au point avec l’Ecole de la Paix de Grenoble. Cette année, par exemple, l’Uepal a choisi de soutenir un projet de l’AEP dans l’un des quartiers les plus difficiles de Brazzaville. Ainsi, c’est tout un programme de formation dans les écoles protestantes et laïques et les paroisses qui va avoir lieu afin de favoriser un coexistence pacifique des divers groupes en présence.  Dans les jours qui suivaient le passage de Jean Luc Blanc, l’AEP devait initier une action autour de la question du Pool.

 

Une Église présente sur la scène de l’engagement social

 

Les hôpitaux

Parce que l’EEC est très présente dans le domaine social, ceux qui l’accompagnent soutiennent aussi des projets dans ce domaine : dans le domaine médical, par exemple, l’EEC possède 16 Centres de Santé ou hôpitaux, au service desquels, nous avons actuellement trois envoyées. Grâce à l’implication de la Cevaa, l’EEC a pu mettre en place une centrale pharmaceutique pour les 16 établissements, et est en train de créer un centre d’imagerie médicale. Deux de nos trois envoyées au Congo travaillent au service de ces projets.

 

Le sida

Toujours dans le domaine de la santé, la Plateforme Congo continue à suivre avec attention le programme de lutte contre le Sida dans lequel elle a toujours été impliquée. Aujourd’hui, son engagement est moindre mais, avec l’Église Libre et l’association « Chrétiens et Sida », elle soutient le programme de formation des bénévoles qui parcourent le pays pour faire de la prévention. Le programme actuel avait dû être interrompu à cause des événements politiques mais celui-ci est en train de reprendre normalement.  Un formateur français, C. Forma, devrait y retourner sous peu.

 

Scolarisation des enfants sourds

Le projet de scolarisation des enfants sourds se poursuit et se consolide, même si nous avons toujours des difficultés à motiver les bénévoles français nécessaires pour les formations prévues. Pour compenser, une formation va être réalisée sous peu avec les compétences locales.  Ce projet est actuellement financé par l’Uepal et la Cevaa.

Le petit projet de formation professionnelle pour des jeunes filles sourdes financé en partie par des paroisses de l’Epudf, est en bonne voie de réalisation. Le bâtiment construit dans la parcelle de l’école de Ouenzé va être achevé sous peu et le responsable est en train de rassembler le matériel nécessaire (machines à coudre…). Il sera ainsi situé sur le même site que l’une des deux écoles inclusives.

A Owendo, dans le nord du pays, il a fallu construire un bâtiment pour abriter les 2 classes supplémentaires nécessaires. Même si la construction d’un bâtiment pour accueillir les classes inclusives est un détail du projet, l’EEC a décidé de donner une place importante à l’inauguration de ce bâtiment de manière à rendre visible le projet (les enfants sont pour l’instant scolarisés dans des locaux de la paroisse). L’inauguration a donc eu lieu en grandes pompes avec chorales, discours, présence des autorités locales et régionales etc.  L’EEC y était représentée par son vice-président, le Coordinateur Régional, l’Aumônier des sourds, les divers représentants de l’Enseignement Protestant, les pasteurs locaux…etc.  A cette occasion, le vice-président a donné une grande place à la dimension missionnaire de ce projet en parlant du rôle qu’y ont joué la Cevaa et le Défap.  Il reste un détail qui est que le bâtiment a été inauguré avant d’être totalement terminé car il a manqué quelques fonds… Mais cela devrait pouvoir se régler rapidement.

L’enseignement primaire et secondaire

L’EEC possède environ 80 écoles primaires et secondaires gérées par son Département Enseignement. Outre le projet de scolarisation des enfants sourds, les Eglises de France via la Plateforme, soutiennent la réfection d’une école dans le Pool dont, pour l’instant, les travaux sont interrompus à cause de l’instabilité politique dans la région. Dès que la situation le permettra ce projet devrait reprendre.  Par ailleurs, avec le RIEP (Réseau International de l’Enseignement Protestant), le Defap est en train de considérer un projet de scolarisation des populations autochtones qui vivent dans les forêts du Nord. Ce projet ambitieux (création de 3 écoles) ne verra le jour que s’il est possible de trouver un financement public.

 

Quelques photos de la cérémonie d’inauguration.

 


Le vice-président de l’Église devant le bâtiment presque terminé, DR, 2016

 

Le bâtiment consacré aux classes pour les sourds, nov 2016, DR

 

Les premiers enfants bénéficiaires du projet avec leurs enseignants, nov 2016, DR

 

L’enseignement supérieur

L’Université Protestante de Brazzaville a un nouveau Recteur qui vient d’être nommé. Il s’agit de Serge Loko qui jusque là était professeur de théologie. Nous n’avons que peu de relations de travail avec l’Université en tant que telles sinon au travers du RUPA (Réseau des Universités Protestantes d’Afrique), mais la rencontre fut l’occasion de faire le point sur le RUPA et nos rôles respectifs dans le Réseau. Par contre, nous travaillons régulièrement avec la Faculté de Théologie qui fait partie de l’Université.

L’EEC est une Eglise qui investit beaucoup dans la formation de ses pasteurs

L’EEC qui a pris la décision de supprimer le statut « d’Evangéliste » a, très logiquement, décidé de modifier ses cursus de formation et de rehausser le niveau de l’institut de Ngouedi. Celui-ci reste un institut pour celles et ceux qui n’ont pas le bac, mais des passages seront possibles vers le cycle de licence de la faculté.   L’Institut est dirigé par le pasteur Jean Serge Kinouani qui était boursier du Defap il y a 3 ans. Dans l’avenir, nous essaierons de faire profiter l’Institut des divers échanges avec nos facultés, en particulier en ce qui concerne les échanges de professeurs. Une opération de distribution de Bibles NBS aux étudiants pourrait être menée assez rapidement à Ngouedi.

Avec le Doyen de la Faculté et le Directeur de l’Institut de Ngouedi,  Jean Luc Blanc a abordé la question du partenariat avec la Faculté de Strasbourg, avec la CLCF ainsi que les futurs échanges de professeurs et les éventuels futurs boursiers. Il faut souligner ici qu’une Association des Amis de la Faculté de Théologie de Brazzaville est née en France et veut soutenir un certain nombre de projets de la Faculté.

Une Eglise impliquée dans les questions de genre

Le Département Femmes et Familles avec lequel nous avons collaboré à plusieurs reprises dans le passé est maintenant dirigé par Eléonore Kissadi, elle aussi ancienne boursière du Défap.  Le projet « Genre » que le Défap a financé à ses débuts et qui est une sensibilisation à la question du genre et aux rapports hommes-femmes dans la société et dans l’Église se poursuit.

Le projet de formation des « conseillers conjugaux » dans lequel une association proche de l’Église Libre MVF) est impliquée via la Plateforme, est toujours d’actualité même si les financements se sont taris. Les formateurs sont prêts à y retourner mais avant, il reste à s’assurer du financement des séminaires…

Une Eglise qui développe les aumôneries

Depuis 2011, toutes les aumôneries sont regroupées au sein du Département « Aumônerie Générale ». Or, jusqu’ici le Défap et la Plateforme Ensemble pour le Congo ont travaillé avec la plupart des aumôneries, mais jamais avec l’Aumônerie Générale qui souhaiterait que la plateforme se saisisse de deux de ses demandes :
– l’aider à développer des formations pour les aumôniers.
– l’aider à la création de maisons de retraites.  C’est un sujet sur lequel il nous faut réfléchir plus largement au Défap car l’idée de créer des maisons de retraite en Afrique est en train de germer dans plusieurs pays à mesure que l’urbanisation les confronte à des problèmes similaires à ceux que nous avons connu quand nous nous sommes engagés dans cette voie en France.

Ouvertures

Comme chaque fois qu’un représentant du protestantisme français va au Congo, Jean Luc Blanc a rencontré de nombreux autres acteurs de l’Église et du pays. Nos relations dans ce coin de l’Afrique sont d’une grande richesse. Certaines paroisses en profitent déjà depuis longtemps, mais il y a de la place pour les autres !

 

 

 




Nouvelle Calédonie : des nouvelles du lycée Do Neva

Suite aux pluies diluviennes qui ont eu lieu en Nouvelle Calédonie, le lycée protestant Do Neva a dû fermer ses portes. Mobilier détruit, archives perdues, perte des moyens de communication avec l’extérieur, le lycée agricole de la commune de Houaïlou a dû s’organiser dans l’urgence pour pouvoir accueillir au plus vite sa centaine d’élèves inscrits. Dans une interview accordée au Défap, le directeur de l’établissement, Thomas Carlen, dressait un bilan alarmiste. « Nous n’avons jamais vécu une telle crise », déplorait-il. Dix jours après le drame, le directeur reprend contact avec nous.

Alors que les moyens de télécommunication restent difficiles d’accès sur la côte est, Thomas Carlen parvient à nous envoyer de ses nouvelles. « Voilà enfin une connexion qui fonctionne », se réjouit-il. « Avant tout merci de votre soutien et de vos pensées ».

« Le LEPA panse ses plaies avec de nombreux bénévoles qui nous ont aidés au nettoyage et à la désinfection de l’ensemble des bâtiments », nous explique Thomas Carlen.

« Nous sommes en train de sauver l’ensemble de nos archives et essayons de remettre en état l’ensemble de notre parc informatique et administratif comme les scans et les imprimantes.

Do Neva sous les eaux, DR, 2016

Nos élèves finissent leurs examens aujourd’hui. Nous avons 100% de réussite en CAPA ARC. Les résultats bacs pro arrivent aujourd’hui.

Avec le directeur de l’ASEE nous nous sommes mis d’accord pour demander la reconstruction de l’ensemble de notre établissement (collège, lycée primaire) et d’un centre unique administratif avec salle informatique dans une zone non-inondable.

Nous prions le seigneur que ce projet puisse se concrétiser ».

 




Rencontre au Défap avec Hadi Ghantous, pasteur syrien au Liban

Originaire de Damas, Hadi Ghantous est pasteur de la paroisse presbytérienne de Miniara au nord du Liban, à quelques kilomètres de la frontière syrienne. Il est également en charge des questions spirituelles et ecclésiales du Synode Arabe (National Evangelical Synod of Syria and Lebanon). Cette Eglise est présente en Syrie et au Liban. Témoin et acteur de premier plan, il est venu en France à l’invitation de l’Action Chrétienne en Orient (ACO), pour parler de la crise en Syrie. Nous l’avons interviewé à l’occasion de cette visite.

D : Pouvez-vous nous parler de votre engagement ?
Je suis né à Damas puis j’ai fait mes études au Liban et mon doctorat de théologie, à Berne. Je suis ensuite reparti au Liban où je suis en charge d’une paroisse située au Nord-Est du pays, à 15 km de la frontière avec la Syrie.
Aujourd’hui, je suis également responsable des questions spirituelles et ecclésiales du Synode Arabe ce qui m’amène à visiter les églises syriennes et libanaises une fois par mois, parfois dans des conditions difficiles. Il m’est notamment arrivé de me rendre dans une paroisse située à 1km du check point avec Daesh.

Le président du Défap Joël Dautheville, le directeur de l’ACO Thomas Wild et Hadi Ghantous

D : quelles sont les nouvelles de l’Eglise en Syrie ?
Les pasteurs syriens sont confrontés à des difficultés nouvelles : lever des fonds, trouver des lieux d’habitation, gérer des problèmes psychologiques, faire face aux pressions politiques, s’occuper d’églises dont les pasteurs sont partis mais aussi aider leur propre famille.
Le rôle de pasteur au Liban est difficile lui aussi.
Ma paroisse est située dans la partie la plus pauvre du Liban. Ici vivaient 300 000 personnes. Aujourd’hui, il y a, en plus, 300 000 réfugiés. Cela pose des problèmes économiques, de réconciliation (89 % des réfugiés sont des musulmans sunnites), des problèmes pour faire unité entre les Eglises…

D : quelle est votre mission en tant que responsable des questions spirituelles et ecclésiales du Synode Arabe ?
Le Comité des questions ecclésiales pour le synode arabe prend en charge aujourd’hui des questions liées à la santé (des enfants, des femmes), au financement… L’Eglise, si elle ne fait pas partie du conflit, en subit les conséquences.
Elle fait face à de nombreuses questions :
• Pourquoi on reste ?
• Quel rôle doit-on jouer ?
• Quelle identité a-t-on ?
C’est un nouveau challenge de construire un pont entre les gens !

D : pouvez-vous nous raconter ce que vous vivez au quotidien dans votre paroisse ?
Avec le conflit, la province qui était la plus pauvre s’est encore appauvrie. Principalement peuplée de Sunnites, elle accueille en priorité des réfugiés sunnites qui ont eux aussi de faibles revenus. La pauvreté s’ajoute à la pauvreté.
Pour aider les populations, nous avons mené un certain nombre d’actions :  mise en place d’une ne école pour les enfants syriens réfugiés et d’une clinique pour musulmans et chrétiens, réalisation de plusieurs collectes de vêtements pour les réfugiés (70 sacs de vêtements) et d’une collecte de fonds Jamais le montant collecté n’avait été aussi important !

D : Quelles sont vos principales difficultés au niveau de l’Eglise ?
Avec le conflit, nous avons « perdu » des gens qui sont partis à l’étranger, d’autres se sont déplacés. Nous devons redessiner les contours des paroisses : à cause des destructions d’églises (dans certains lieux, c’est la troisième fois que l’église est détruite), de la baisse du nombre de personnes en Syrie et au contraire, du développement ou de la création de nouvelles églises avec l’afflux de réfugiés au Liban.

D : Quels sont vos principaux enjeux ?
Ils sont multiples et d’ordres différents. Tout d’abord financiers car nous devons trouver des partenaires pour faire face aux besoins des réfugiés. Mais aussi humains, il nous faut répondre aux nouveaux besoins des gens, et religieux car nous avons à associer l’Eglise syrienne, à accueillir et intégrer les musulmans. Un enjeu international également : nous voulons faire entendre la voix de l’Eglise, ne pas être un pion dans une stratégie décidée par d’autres.
Sur ce dernier plan, je crois que nous avons un rôle à jouer dans la résolution du conflit : refuser la violence, négocier, parler, risquer, travailler avec toutes les Eglises.

D Comment financez-vous vos actions ?
Nous sommes soutenus par différentes personnes :
• nos partenaires en Occident = Eglises protestantes en Europe et aux US, ONG comme ACO
• les gens des Eglises locales
• la congrégation elle-même
Ma position, c’est de dire que l’argent est fait pour être utilisé ici et maintenant. Il ne doit pas être mis de côté pour le futur.

D : Comment voyez-vous l’évolution du conflit en Syrie et dans cette région ?
Tout le monde a intérêt à ce que la guerre en Syrie dure très longtemps. Pour les grandes puissances, c’est l’assurance de vendre des armes et de participer aux nombreux programmes de reconstruction à venir. Les pays de la région, Iran, Turquie et Israël, y ont aussi tout intérêt.
Cette guerre sera longue. Le régime de Bachar El Assad ne va pas disparaitre. Que faire avec Daesh ?
Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura moins de chrétiens en Orient après cette guerre.
C’est une région instable mais il y a un espoir : que l’Eglise devienne prophétique, plus active, capable de dire plus haut et plus fort ce en quoi elle croit.
L’espoir aussi qu’après cette période de grande violence, qui me fait penser à la période de l’Inquisition, naisse un Islam réformé.




Alep : une situation intolérable

Suite à la réunion du Comité Exécutif de ACO Fellowship qui se tenait du 15 au 19 octobre 2016 à Strasbourg, une déclaration sur Alep a été faite. Elle vise à compléter et corriger l’information présente à ce sujet dans les médias occidentaux. Le Défap relaie ici le communiqué de l’Action Chrétienne en Orient (ACO).

Strasbourg, le 19 octobre 2016

Le Comité Exécutif de ACO-Fellowship tient à exprimer sa plus vive inquiétude face à la montée de la violence dans la ville syrienne d’Alep. Dans une réunion tenue du 15 au 19 octobre 2016 à Strasbourg, France, l’ACO prend en compte les dernières nouvelles venant des Eglises partenaires à Alep. Ces nouvelles arrivent à la conclusion que la situation humanitaire de la ville se détériore rapidement, non seulement dans les quartiers Est tenus par les rebelles mais aussi dans les secteurs contrôlés par le gouvernement où un grand nombre de personnes ont été tuées par les bombardements ces dernières semaines.

Deux Eglises partenaires de ACO-Fellowship, le Synode National Evangélique de Syrie et du Liban, (NESSL) d’une part et l’Union des Eglises Evangéliques Arméniennes du Proche-Orient (UAECNE) d’autre part, ont été sévèrement touchées par les combats. Pendant ces dernières semaines, une école et une église de l’UAECNE ont été touchées par des tirs de roquette. Une église qui vient juste d’être construite par NESSL est à présent sur la ligne de front. Les bâtiments du XIXe siècle appartenant à cette communauté ont été détruits par des attentats ciblés dès le début de la guerre.

L’ACO demande aux Eglises avec lesquelles elle est en relation de prier pour les habitants de la ville d’Alep, pour les Chrétiens qui sont restés sur place et pour tous ceux qui œuvrent pour secourir les victimes et le maintien de la paix. Entretemps, l’ACO continue d’apporter un soutien au travail pastoral et humanitaire de ses Eglises partenaires à Alep, en Syrie at au Liban.

L’ACO exprime aussi sa conviction que les interventions violentes menées de l’extérieure ne peuvent contribuer à la réalisation de la paix en Syrie. Elle appelle tous les politiciens bien intentionnés à user de leur influence pour que la violence stoppe immédiatement, pour empêcher les livraisons d’armes aux parties en guerre, et pour aider les Syriens à atteindre une solution pacifique.

 

L’Action Chrétienne en Orient (ACO)-Fellowship est un groupe de six partenaires protestants, trois du Moyen-Orient (Iran, Syrie, Liban) et trois d’Europe (Suisse, France et Pays-Bas). Il favorise un travail spirituel, diaconal et de développement principalement au Moyen-Orient.

(traduction ACO France)




On ne peut pas être Eglise tout seul !

Le président du Défap, Joël Dautheville, assistait à la 9ème assemblée générale de la Cevaa qui se déroulait à Sète du 18 au 26 octobre 2016. Pour nous, il revient sur ce moment fort de la vie de la Cevaa.

Joël Dautheville à Sète pour l’AG de la Cevaa, octobre 2016, DR

Joël Dautheville n’est pas un inconnu à la Cevaa. Il fut, dans les années 90, membre du Conseil qui se réunissait alors chaque année*. Il était également à l’AG de Porto Novo, au Bénin, en 2002, en tant que délégué. Preuve que son affection pour la communauté reste infaillible.

Il constate avec plaisir que la Cevaa a pris « son rythme de croisière. Elle est devenue plus solide, les Églises sont de plus en plus en communion les unes avec les autres ». Les soutiens mutuels sont de plus en plus forts. La Cevaa suscite entre les Eglises membres qui vivent dans le même pays des projets communs. « Cela me réjouit, c’est ce qui était attendu de la Cevaa. »

Malgré les tensions dans les relations Nord-Sud qui se concrétisent pour une telle assemblée aux questions administratives, comme le problème récurrent que constitue l’obtention des visas, la Cevaa poursuit sa route. Et c’est là une vraie source de joie pour toutes les Eglises membres.

« On est, dit-il, toujours plus fidèle à l’appel au témoignage lancé par Jésus, le Christ que son évangile est partagé. Ce qui est le cas au sein de la Cevaa et qui demande à être encore et toujours plus encouragé. » Joël formule ce souhait à haute voix, celui de voir au sein de toutes les Eglises de la Cevaa une implication plus forte encore envers les projets : pour développer les pôles santé, la formation des jeunes et des femmes… et cela passe par des efforts financiers, pour une mobilisation plus grande encore.

Il conclut sur le rôle fondamental de la communauté. « On ne peut pas être Eglise tout seul. Ce qui est important, c’est d’être Eglise avec les autres. Ce qui se passe à 10 000 kilomètres de chez soi a des conséquences sur l’Eglise à laquelle nous appartenons. De fait, nous sommes tous interconnectés. Ce qui a des répercussions là-bas en a également ici. »

Joël Dautheville conclut avec cette exhortation : « Gardons cet esprit de partage, la confiance, l’accueil et l’écoute mutuelle pour annoncer constamment l’évangile libérateur. »

* En 1999, il a été décidé de remplacer le Conseil, composé essentiellement par les présidents d’Eglise, par une assemblée générale tous les deux ans, constituée par deux délégués par Eglise, laissant ainsi plus de place à la jeunesse et aux femmes.

 




Des communautés aux quatre coins du monde

La CEEEFE, Commission d’Eglises Évangéliques d’Expression Francophones à l’Etranger, a tenu son assemblée générale du 25 au 27 août dernier.

A cette occasion, son président, le Pasteur Bernard Antérion a évoqué les attentats de l’été et enjoint les participants au courage d’être chrétiens.
Il a rappelé à tout les participants l’importance de l’année à venir :  2017 marquera le 500ème anniversaire du véritable commencement de la Réforme en Europe. Il nous a invités à faire de ce moment à la fois « un souvenir de reconnaissance et un avenir plein de promesses », et comme Luther au XVIème siècle, à oser une « nouvelle manière de croire, (…) à risquer une parole qui annonce vraiment la Bonne Nouvelle ».

Il a ensuite exposé son bilan de l’année écoulée, détaillant les différentes actions menées par le CEEEFE et présenté les membres du Comité directeur pour les trois années à venir. Le pasteur Bertrand Vergniol en est membre de droit en tant que Secrétaire général du Défap.

Intervention du secrétaire général du Défap, Bertrand Vergniol

Il a enfin conclu sur l’importance de vivre et transmettre la Parole vivante au monde d’aujourd’hui. Un chemin qu’il n’est pas toujours facile d’emprunter mais qui nécessite plus que jamais un engagement total de notre part.

 

Téléchargez l’intégralité de l’introduction du président, Bernard Antérion, en cliquant ici.




Un soutien sans faille

Partenaire du Défap depuis 2008, l’Action Chrétienne en Orient (ACO), qui participe au développement des communautés chrétiennes ainsi qu’à la cohabitation entre chrétiens et musulmans, porte chaque année de nombreux projets en faveur des réfugiés au Proche et Moyen Orient. Lors du conseil du 11 juin 2016, le service protestant de mission a alloué 15 000 € à l’ACO pour le financement de ses actions. Son directeur, le pasteur Thomas Wild, se réjouit de ce grand signe de solidarité.


Thomas Wild, juillet 2016, DR

 

 

Quels sont les projets actuels de l’ACO ? 

L’ACO coordonne plusieurs projets actuellement.

ACO Fellowship, tout d’abord. Il s’agit de la communauté d’Églises entre Églises d’orient et Églises d’occident qui est composée de six membres : l’ACO France, l’Union des Eglises évangéliques arméniennes du Proche-Orient (UAECNE), le Synode national évangélique de Syrie et du Liban (NESSL), le Synode des Eglises évangéliques d’Iran, DM-échange et mission et l’Alliance missionnaire réformée des Pays-Bas.
Mais sur place, nous rencontrons de nombreux problèmes. Le Synode arabe, en Syrie et au Liban, connaît des difficultés. Face à la guerre civile et à l’exode ou au déplacement d’une grande partie de la population, ses neuf paroisses ont dû faire face à un bouleversement de leur organisation. Deux ont dû fermer (Idleb et Kharaba), d’autres du fait des réfugiés ont vu leur nombre augmenter. Et il en est de même pour les paroisses de l’Union Arménienne. Au Liban, le pays a accueilli plus d’un million de réfugiés dont une partie est accueillie par les églises.

Notre deuxième gros chantier est l’Egypte. C’est le pays du Moyen-Orient qui compte le plus grand nombre de protestants. Notre action a démarré avec la prise en charge des deux communautés francophones d’Egypte. L’objectif était de construire des relations avec la grande Eglise protestante sur place, appelée Synode du Nil ou Eglise presbytérienne d’Egypte (environ 400 000 membres).
Aujourd’hui, les programmes sont nombreux : poste pastoral (financé par l’ACO France et Suisse), envoi d’enseignants français à une école du synode du Nil, envoi de volontaires en soutien à un orphelinat du Caire et la collaboration avec l’ONG égyptienne CEOSS (Coptic Evangelical Organization for Social Services ) qui mène différents projets en parallèle comme la formation à la résolution non-violente de conflits et la traduction d’ouvrages théologiques français en arabe.
Parallèlement, nous agissons en Arménie à travers l’envoi de professeurs bénévoles de théologie et le co-financement, en collaboration avec l’association « Espoir pour l’Arménie », d’un projet humanitaire.

En Palestine, nous intervenons en collaboration avec le Défap sur le programme EAPPI.

Comment l’aide octroyée par le Défap va-t-elle permettre de faire avancer vos projets ?

Nous avons déjà eu des projets de collaboration avec le Défap mais c’est la première fois que nous obtenons une aide financière d’une telle ampleur. Il s’agit d’un bel acte de solidarité de la part d’un membre de cette communauté de foi que nous sommes. 

Cette aide va financer des projets d’urgence liés à la crise syrienne :
-soutien des enseignants restés en Syrie qui vivent dans des conditions difficiles
-venue d’étudiants libanais en Syrie.
– aide médicale et alimentaire à des personnes âgées dans les quartiers d’Alep.

Au total, 350 personnes pourront être assistées à travers ces programmes.


Quelles sont vos projets à venir ?

Le grand projet de cette rentrée c’est l’arrivée d’un nouveau pasteur au Caire en septembre 2016…ce qui, je l’espère, contribuera à un développement des relations avec la chrétienté égyptienne, la plus importante numériquement de tout le Moyen Orient.
 




Le container est bien arrivé

Après quelques semaines d’attente, le container chargé de matériel médical à destination du nord du Cameroun est enfin sorti du port de Douala et il a pu prendre la route vers sa destination finale.

Une arrivée attendue

Le container est sorti de la zone sous douane le 24 juin 2016. Dès le lendemain, un camion l’a pris en charge et s’est mis en route pour différentes localités de l’extrême nord du pays auxquels son contenu est destiné.  Plusieurs escales sont prévues : M’Balang N’Djalingo pour le secteur de Ngaoundéré – un projet dans lequel l’association alsacienne « Triangle d’Afrique » est partenaire – puis la ville de Yagoua, pour l’hôpital protestant géré par l’Église Fraternelle Luthérienne du Cameroun et ensuite le dispensaire de Pouss.

 

 Arrivée du container à Douala, DR

 
Un projet de longue date

L’opération a été lancée il y a quatre ans. Son principal initiateur, Luc Carlen, était parti en 2010 dans le cadre d’un Volontariat de la solidarité internationale (VSI) au Cameroun, avec le Défap.
À son retour, en 2012, il a décidé de rassembler du matériel médical pour l’envoyer au dispensaire de Pouss, où il avait lui-même travaillé. Ces efforts vont efficacement pallier au manque de moyens pour soigner la population rurale.

 

Sensible au projet de son ancien envoyé, le Défap s’est associé à cette initiative en ajoutant au container des ouvrages bibliques à destination de l’institut supérieur de théologie de Kaélé et de l’Institut protestant de Ndoungue.

 

Matériel prêt au départ, DR

 

 




Pastorale de l’Eglise protestante malgache en France

Le Secrétaire général du Défap, le pasteur Bertrand Vergniol, et la Chargée d’animation missionnaire, le pasteur Florence Taubmann, se sont rendus vendredi 24 juillet 2015 à la pastorale de l’Eglise protestante malgache en France (FPMA).

C’est autour de grands sujets que les pasteurs de la FPMA se sont donné rendez-vous pour leur pastorale annuelle à Villebon-sur Yvette.

 

Après avoir abordé le jeudi 23 juillet les relations entre judaïsme et christianisme avec l’aide du Pasteur Alain Massini et du Rabbin Michel Serfaty, ils ont écouté ce vendredi 24 le pasteur Bertrand Vergniol évoquer la nécessité d’une double mission d’évangélisation : extérieure et intérieure.

 

Ils ont également reçu sa suggestion de réfléchir sur les défis que représentent aujourd’hui pour le monde la tentation du fanatisme et les conséquences de la sécularisation.

Les pasteurs Bertrand Vergniol et Florence Taubmann à la pastorale de la FPMA, en région parisienne

 

C’est sur cette dernière question qu’ils ont échangé avec le pasteur Florence Taubmann, tâchant de démêler les aspects positifs de la laïcité des aspects parfois négatifs d’une sécularisation des esprits qui tend à vider les Eglises.

 

Mais loin de nous désespérer, ceci pousse à assumer avec fidélité notre devoir de témoignage et de partage de l’Evangile, sans doute à nouveaux frais, avec un enthousiasme renouvelé. Et c’est avec le pasteur David Brown et son épouse Julie, responsables du projet Mosaïc, qu’ils ont poursuivi la journée.

 

Le tout dans une atmosphère très fraternelle et chaleureuse!

 




Karen Smith et l’islam : oser la rencontre

Karen Smith, pasteure à l’université d’Ifrane, au Maroc, dont le ministère est soutenu par le Défap, est en tournée dans les paroisses du Sud-Ouest de la France pour partager son expérience du dialogue interreligieux. Rencontre avec une personnalité lumineuse.

Karen Smith © F. Lefebvre-Billiez pour Défap

Ce qui frappe d’emblée chez Karen Smith, outre sa vitalité et son savoureux accent américain parfois émaillé d’un mot d’arabe, c’est son refus de s’arrêter aux codes et aux apparences. « Dans le RER, raconte-t-elle à peine arrivée à Paris, j’avais une grosse valise. Au moment de descendre à la station Denfert-Rochereau, une jeune femme en hijab me demande : « Puis-je vous aider ? » Et elle a été très touchée quand je lui ai répondu quelques mots en arabe. C’est ça, l’esprit de l’accueil au Maghreb. Nous aussi, nous avons besoin de pouvoir accueillir les minorités aussi chaleureusement. Et de les accueillir en entier, avec leur foi. Permettre que leur foi devienne point d’interrogation pour nous, et que la nôtre devienne point d’interrogation pour eux. Il faut oser la vulnérabilité, l’échange vrai avec l’autre… »

Karen Smith est pasteure à l’université d’Ifrane, au Maroc, depuis 1996. Comme chaque année depuis 2008, elle est de passage en France à l’invitation du Défap, où elle vient parler de son expérience du dialogue interreligieux. Après les paroisses de l’Est et du Pays de Montbéliard en 2013, au tour des paroisses du Sud-Ouest (voir agenda). Pour elle, l’ouverture à l’autre, à l’étranger, date de l’enfance : à 12 ans, il lui arrivait de travailler comme bénévole auprès de Vietnamiens réfugiés aux États-Unis. Sa vocation pastorale s’est révélée de manière tout aussi précoce : née dans une famille baptiste du Kentucky, avec un père et deux oncles pasteurs, elle se voyait tout naturellement « full time minister », comme elle le dit elle-même – travaillant à temps plein pour le Seigneur. Pour concrétiser cet engagement, il lui aura pourtant fallu aller jusqu’au Maroc ; entre-temps, elle aura vécu la montée des thèses conservatrices et fondamentalistes au sein de son Église, une quête personnelle qui, après des études universitaires de philosophie, l’aura menée chez les protestants d’Atlanta et chez les bénédictins du Minnesota pour étudier la théologie… Sans compter une année au Burkina-Faso, en 1986-87, consacrée à l’aide aux réfugiés.

« Je ne peux pas prier avec vous »

Karen Smith dans les jardins du Défap

Karen Smith : rencontre entre religions au Monastère Notre Dame de l’Atlas

Karen Smith : la société marocaine face aux fondamentalismes chrétiens et musulmans

De ce goût tôt marqué pour le dialogue et la découverte de l’autre, de ce souvenir du raidissement qu’elle a vécu au sein de sa propre Église, Karen Smith a gardé la volonté d’une authenticité dans les échanges et une méfiance vis-à-vis des certitudes trop haut proclamées. Son intérêt pour les relations avec l’islam datait d’avant même ses études universitaires ; il n’aura fait que s’accroître ensuite, y compris à travers des rencontres douloureuses. Elle évoque ainsi ce musulman victime de la guerre de Bosnie-Herzégovine, auquel elle avait proposé de prier ensemble pour la paix : « Je ne peux pas », avait-il répondu ; « je ne peux pas prier avec vous ». Sur sa poitrine, un soldat serbe avait gravé au couteau une grande croix.

Mariée à un enseignant de haut niveau en informatique, baptiste comme elle, et fils d’un pasteur, mais ayant grandi en Indonésie, Karen Smith a longtemps cherché où exercer son ministère sans être séparée de son mari. Jusqu’à ce que tous deux apprennent, par un ami, en 1995, ce projet du roi Hassan II de créer de toutes pièces un campus à l’américaine au milieu des montagnes du Moyen Atlas. Avec l’idée de former la future élite marocaine, ouverte aux idées occidentales et aux échanges internationaux, dans ce cadre à part, protégé de l’agitation des grands centres urbains mais à une heure à peine de Fès et Meknès. Tout devait être mis en œuvre pour éviter la fuite des cerveaux, garder les jeunes talents au pays et permettre les échanges avec des universités étrangères de renom. Versant religieux de cette volonté d’ouverture, le campus devait être doté d’une mosquée, d’une église et d’une synagogue. Il cherchait encore à recruter des enseignants… et il lui manquait un pasteur. Un poste non rémunéré : qu’importe…

Sa découverte de l’université Al Akhawayn d’Ifrane, Karen Smith en parle avec une émotion intacte : « un lieu protégé, en pleine nature, dans les montagnes ; c’était beau, frais, environné de cèdres, avec des singes dans les arbres… » Mais la beauté du lieu ne cache pas longtemps la misère environnante : la toute nouvelle pasteure de l’université d’Ifrane découvre bientôt la vie des bergers du Moyen Atlas, privés du confort le plus élémentaire et même du droit de bâtir des maisons en dur, vivant dans de précaires cabanes édifiées à partir de matériaux de récupération. Elle s’implique au sein d’une association, « Hand in hand » (« Main dans la main ») qui vise à favoriser le développement dans la région. Puis elle obtient que les étudiants puissent, au cours de leur cursus, s’engager dans des actions sociales dans les villages voisins du campus : « S’il s’agit de les ouvrir au monde, aux autres religions, il ne faut pas oublier de les ouvrir vers leurs propres concitoyens, vers les démunis… »

« Créer une communauté chrétienne capable d’entrer en dialogue avec les musulmans »

Son but principal reste, toutefois, de créer une communauté chrétienne. Non pas en allant prêcher l’Évangile, mais en rassemblant les quelques dizaines d’étudiants et professeurs étrangers présents parmi les quelque 1500 étudiants du campus, « pour qu’ils ne soient plus isolés au sein d’une société musulmane, mais qu’ils se perçoivent en tant que groupe chrétien, capable d’entrer en dialogue avec les musulmans ». Pour cela, Karen Smith met progressivement en place des ateliers de lecture biblique où se retrouvent les étudiants catholiques, protestants, orthodoxes venus sur le campus dans le cadre des échanges inter-universitaires. La lecture du Coran n’en est pas absente, et il arrive que des étudiants musulmans y viennent aussi… La cause du dialogue islamo-chrétien, année après année, fait des adeptes. Ses étudiants créent un club, « Interfaith Alliance Club of Al Akhawayn University ». Ils vont ensemble à la rencontre des moines trappistes de la communauté de l’Atlas, à Midelt – une petite communauté issue de Tibhirine, en Algérie. Tout comme ils vont à la rencontre de sheikh Sidi Hamza al-Qâdiri Boudchich, une figure très populaire du soufisme.

Karen Smith fait aussi connaissance au fil des ans avec l’Église Évangélique au Maroc et découvre avec joie ce protestantisme francophone si différent du protestantisme anglo-saxon qu’elle connaissait jusqu’alors. Elle devient bientôt membre de la commission exécutive de l’EEAM, parcourt le pays pour y animer études bibliques, cultes, formations… Des activités qu’elle exerce longtemps, là aussi, de manière bénévole. Jusqu’à ce que l’EEAM, désireuse de pérenniser son poste, se mette en quête de partenaires. De là datent les liens de Karen Smith avec le Défap, qui, désireux d’encourager cette expérience exceptionnelle de dialogue avec l’islam, aide à financer à partir de début 2008 une partie de son ministère. Et lui demande, en échange, de venir témoigner une fois par an auprès des paroisses françaises, elles-mêmes confrontées à cette problématique du dialogue interreligieux… mais dans une perspective inversée : « Au Maroc, souligne Karen Smith, ce sont les chrétiens qui sont minoritaires. Ce qui me permet, ici, en France, de mieux comprendre et de plaider la cause des minorités musulmanes… »

Franck Lefebvre-Billiez

Pour aller plus loin :
L’agenda de la tournée de Karen Smith dans le Sud-Ouest :

– 23 mai : conférence débat : « Le dialogue islamo- chrétien aujourd’hui » (20h30 – Espace protestant Gratiolet, Sainte-Foy-la-Grande)
– 25 mai : journée missionnaire : « Présence et témoignage chrétien en milieu musulman et dialogue interreligieux » (10h30 – Maison Paroissiale de Pau)
– 26 mai : repas-débat : « La prière dans l’islam et le christianisme » (19h – Espace culturel Protestant de Toulouse)
– 27 mai : rencontre avec les membres de la paroisse d’Agen au presbytère : « La grâce dans l’islam et le christianisme (15h – 21 rue Griffon), puis conférence organisée par le comité interreligieux : « Le dialogue des religions est-il possible ? Un exemple : le Maroc » (20h30 – Salle de la Rotonde, Stadium d’Agen)
– 28 mai : conférence : « La prière dans l’islam et le christianisme » (14h – Fondation John Bost, La Force, près de Bergerac)

Portrait de Karen Smith dans Réforme, juin 2012