«Former à une citoyenneté responsable»

Rencontre avec un boursier du Défap : Rosin Bantsimba Sita Loussemo. Pasteur de l’Église Évangélique du Congo (Congo-Brazzaville), il est actuellement en troisième année de thèse et poursuit des recherches notamment à l’Institut Protestant de Théologie, faculté de Montpellier. Ses travaux tentent de montrer comment, à partir des écoles de l’Église et en mettant en application les valeurs protestantes, il est possible de former les jeunes à une citoyenneté responsable.

 




La mission en livres et en questions

La mission, ce sont aussi les hommes et les femmes qui l’incarnent. Avec des relations, des conceptions et des questionnements qui ont pu énormément évoluer entre le XIXème siècle, le grand siècle des missions protestantes, et l’époque actuelle. Des évolutions que viennent éclairer deux ouvrages publiés aux éditions Khartala, «Hommes et femmes en mission» et «Quel Dieu ? Quel homme ?». Ces deux livres, disponibles au Défap, reprennent les actes des colloques de 2016 et 2017 du CRÉDIC, le Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme‎.

Jubilé de la Mission du Lesotho (1895/1908) : Missionnaires devant une maison © Bibliothèque du Défap

 

Créé en 1979 à Lyon, le CRÉDIC (Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme‎) est un réseau universitaire international dont le but est de mener une réflexion historique sur les processus d’évangélisation Outre-mer et leurs résultats. Son travail s’inscrit dans une perspective de «laïcité ouverte», visant à respecter les impératifs de la recherche scientifique, tout en établissant un dialogue avec les diverses communautés chrétiennes. Ses membres sont des universitaires de différents pays (historiens, théologiens, anthropologues, etc.) engagés dans la recherche sur les champs de la mission, et qui trouvent à travers le CREDIC le moyen d’échanger sur leurs recherches ; mais aussi des hommes et femmes (laïcs, religieux, missionnaires, pasteurs, prêtres…) engagés sur les terrains de la mission.

Depuis l’an 2000, les éditions Karthala publient les actes des colloques annuels du CREDIC dans la collection «Histoire des mondes chrétiens» (ex «Mémoire d’Églises») dirigée par Paul Coulon. Dix-huit volumes d’actes ont ainsi déjà été publiés et un volume d’une anthologie de textes à l’occasion des 25 ans du CREDIC.

Les deux derniers livres en date,  Hommes et femmes en mission et Quel Dieu ? Quel homme ?, que l’on peut acquérir au Défap, sont sortis récemment dans la même collection.

 

Hommes et femmes en mission (XIXe-XXe siècles). Entre partage et confrontation

© Éditions Khartala

Sous la direction de
Bernadette Truchet
et Jean-François Zorn

Si le couple en mission, avec ou sans enfants, – pasteur/femme de pasteur, religieux/religieuse – est bien connu pour son travail de concert avec les autochtones, la réalité des rapports, tant individuels que collectifs, entre ces hommes et ces femmes est bien plus complexe qu’il n’y paraît. L’épreuve du temps et l’évolution des mœurs font aussi leur oeuvre.

Du côté des missionnaires, la subordination des unes aux autres se heurte à la conquête progressive d’une liberté traduite, tantôt dans les faits, quelquefois dans les institutions. Mais les relations hommes-femmes du côté missionnaire ne sont pas sans interroger les milieux autochtones. Elles bouleversent non seulement leur culture mais les missionnaires eux-mêmes, confrontés à des représentations et à des pratiques inédites telles que l’impossible célibat ou la polygamie, eux qui se pensaient porteurs d’une civilisation universelle.

Ainsi, au-delà des valeurs du christianisme que veulent apporter les missionnaires c’est tout un système de relations interculturelles qui est en jeu avec de multiples acculturations.

Grâce à l’étude de cas précis, voire de micro-histoires, tout un pan de l’histoire globale se déroule au cours des deux derniers siècles. C’est donc le but des actes du colloque organisé par le CRÉDIC à Paris en 2016 et rassemblés dans cet ouvrage, appelant à des études ultérieures.

Quel Dieu ? Quel homme ?

© Éditions Khartala

Sous la direction de
Jean Pirotte
Jean-François Zorn
et Luc Courtois

 

Si elle repose essentiellement sur une foi en un Dieu s’intéressant aux hommes, la mission est aussi une parole qui est adressée aux humains. Au coeur des théologies chrétiennes, la notion biblique d’alliance ne désigne-t-elle cette relation forte entre un Dieu et un peuple, un Dieu et l’humanité?

Dans le discours et la pratique missionnaires au cours des derniers siècles, les variations dans la présentation de Dieu aux peuples lointains occupent une place centrale. À ces variations, correspondent, d’une part, des mutations de la conception même du coeur religieux du message et, d’autre part, des changements importants dans la façon d’organiser les sociétés humaines. L’histoire de la dynamique missionnaire a souvent conjugué annonce évangélique et objectifs humanitaires, mais aussi établissement de la cité de Dieu et organisation de la cité terrestre.

C’est dans cette perspective que s’est inscrit le 38e colloque du CRÉDIC qui s’est tenu chez les bénédictines de Maredret en août 2017.




De Nouméa à Épinal : la Nouvelle-Calédonie à l’honneur de la «Journée des missions»

La pasteure Tünde Lamboley, du Défap, a été invitée à participer courant janvier à la «Journée des missions» organisée à Épinal sur le thème de la Nouvelle-Calédonie. Après le rendez-vous de novembre dernier et le référendum d’autodétermination, l’archipel se prépare à de nouvelles échéances électorales, notamment les prochaines élections provinciales. Mais au-delà des rapports de force politiques, se profilent des questions cruciales liées à une société en mutation, qui reste fortement inégalitaire, et dans laquelle les jeunes, notamment Kanak, peinent à trouver leur place. Des enjeux face auxquels les Églises sont appelées à se positionner, et qui interpellent aussi les protestants de métropole.

Tünde Lamboley présentant la coutume Kanak lors du culte à Épinal © Défap

 

Pas facile de cerner les enjeux de la Nouvelle-Calédonie depuis les Vosges, même quand on est protestant, bien au fait du rôle qu’a pu jouer Maurice Leenhardt en faveur des Kanak, et conscient des liens forgés par l’Histoire entre des communautés si éloignées géographiquement et culturellement. Comment interpréter les résultats du référendum d’autodétermination ? Quelles seront les prochaines étapes ? Avec quel impact sur la société calédonienne ? Et cette société, comment évolue-t-elle, quels sont ses défis ? Autant de questions qui se sont retrouvées au menu de la «Journée des missions» organisée à la mi-janvier à Épinal. Avec comme invitée la pasteure Tünde Lamboley, du Défap ; et comme thématique : «La Nouvelle-Calédonie après le référendum d’autodétermination».

Tünde Lamboley connaît bien la Nouvelle-Calédonie, où elle a vécu plusieurs années ; chargée de la Formation théologique et de la Jeunesse au sein du service Animation du Défap, elle a en outre la «responsabilité pays» de la Nouvelle-Calédonie. Le culte organisé le dimanche matin lui a donné une première occasion de présenter «la coutume», cet ensemble de règles et de comportements codifiés qui régit les relations au sein de la société traditionnelle Kanak. «La coutume, décrit Tünde Lamboley, c’est le lien : on se présente devant l’autre pour établir les relations, créer ce lien, et il faut ensuite l’entretenir ; au sein de la société calédonienne, la coutume est aussi un chemin qui nous lie les uns aux autres». Un passeport indispensable pour toute relation avec les Kanak, s’appuyant sur l’échange d’objets symboliques – ici, une pièce de tissu décoré…

Société traditionnelle et multiculturalisme

Pour aller plus loin :

Cette première introduction à la vie des Kanak devait servir à libérer la parole, les questions et les témoignages. Car parmi les membres de la paroisse d’Épinal, certains avaient déjà été en contact avec l’archipel. «Quelqu’un avait apporté la sculpture en bois d’un «cagou», oiseau emblématique de Nouvelle-Calédonie», souligne Tünde Lamboley. «Et le mari d’une paroissienne, militaire, avait eu sous ses ordres une section de Kanak ; tant que le droit coutumier n’était pas respecté, il n’y avait pas moyen de leur donner des ordres. Il avait vite compris qu’il devait intégrer les divers aspects de la coutume pour que la communication puisse passer ; il a suffi que soit désigné parmi eux un responsable, porteur du droit coutumier, pour que les choses se débloquent.»

Mais ce lien fort de la coutume, symbole et matérialisation de relations sociales très intégrées au sein de la société Kanak, peut facilement se retourner contre les jeunes obligés de venir jusqu’en métropole pour faire des études supérieures. «En Nouvelle-Calédonie, souligne Tünde Lamboley, on est en permanence englobé dans un tout : la famille, la famille élargie, l’Église… et on vit au sein de ce tout. En arrivant en France, on est seul, on doit prendre des décisions en tant qu’individu, cette enveloppe protectrice n’existe plus. Et le contexte socio-culturel est si différent, que le défi à relever est immense pour ces jeunes». Avec comme corollaire un fort risque d’échec dans les études. Voilà pourquoi le Défap avait été chargé de l’accompagnement extra-scolaire d’étudiants venant suivre un cursus en métropole dans le cadre du programme ABS («Après-Bac Service»), financé par le ministère des Outre-mer. Un programme qui s’est achevé peu avant le référendum, et auquel il faut désormais trouver une suite.

«J’ai eu affaire à une assemblée très attentive, réactive, témoigne Tünde Lamboley. Il y a eu énormément de questions autour de la jeunesse : que fait l’Église, l’EPKNC ? À quels défis les jeunes sont-ils confrontés en Nouvelle-Calédonie ? Comment se passent les études ? Quelle place ont-ils dans la société ?» L’occasion de parler aussi des tensions les plus douloureuses au sein de la société calédonienne : une société qui reste très inégalitaire, avec une grande différence entre les îles et la grande ville, Nouméa : d’un côté, un mode de vie qui reste traditionnel, avec une forte intégration sociale et familiale, et de l’autre, une société devenue multiculturelle, ouverte sur des influences très diverses, avec des modes de vie très différents, une croissance forte d’Églises évangéliques d’implantation récente… Entre les deux, les jeunes – et en particulier les jeunes Kanak – peinent à trouver une place. Certains rejettent le modèle traditionnel et le poids de la coutume pour rejoindre Nouméa. Mais la ville est aussi le lieu où les inégalités s’affichent de la manière la plus flagrante : «il y a là-bas environ 10.000 personnes qui vivent dans des squats», souligne Tünde Lamboley. Des inégalités créant une situation potentiellement explosive, qui aurait pu dégénérer à l’occasion du référendum. Au final, les incidents ont été limités. Et le vote a montré la capacité de mobilisation des Kanak, rebattant les cartes du rapport de force politique dans l’archipel alors que les sondages annonçaient une victoire écrasante des partisans du maintien dans la France. Du coup, l’explosion redoutée en cas de défaite massive des indépendantistes n’a pas eu lieu, et le prochain affrontement politique aura lieu à l’occasion des élections provinciales, qui renouvelleront les élus des trois provinces (Sud, Nord, Iles) ainsi que ceux du Congrès, qui élit le gouvernement collégial. C’est-à-dire en mai 2019…

Accompagner, former, préserver

Beaucoup des défis de la Nouvelle-Calédonie, qu’il s’agisse du rapport à une société en profonde transformation, des inégalités socio-économiques persistantes, de l’accès à l’éducation ou des enjeux politiques, se cristallisent de fait autour de la jeunesse. C’est à elle qu’il reviendra, au-delà des prochaines échéances électorales, d’inventer un vivre-ensemble. Tünde Lamboley voit des marques d’espoir dans ces jeunes, soulignant notamment l’émergence d’une «jeune génération de Kanak qui réfléchissent aux enjeux de leur société, essaient d’inventer la Calédonie de demain : on voit apparaître des éléments prometteurs dans la vie politique, associative, éducative, qui sont de plus en plus présents et se font entendre au sein de la société calédonienne». Elle y discerne les lignes qui devront, selon elle, guider les priorités du Défap pour les prochaines années en Nouvelle-Calédonie : «d’abord, retravailler l’accompagnement des étudiants calédoniens en métropole, en collaboration avec Cadres Avenir». Depuis janvier 2006, ce Groupement d’intérêt public pilote le programme de formation en métropole de cadres Kanak, afin de favoriser un rééquilibrage économique et social de la Nouvelle-Calédonie, ainsi que l’avaient prévu les accords de Matignon en 1988. Signe de l’aspect stratégique de ce programme pour la société calédonienne, il est évalué chaque année par un comité de suivi, composé des signataires des accords de Matignon et Nouméa, qui se réunit en présence du haut-commissaire de la République. Or, l’accompagnement extra-scolaire des étudiants Kanak est un point crucial de ce programme…

Mais selon Tünde Lamboley, le Défap se doit aussi d’aider à préserver l’héritage commun des protestants de France et de Nouvelle-Calédonie. À ce titre, le lycée protestant Do Neva est un symbole. Un symbole fortement endommagé lors d’inondations exceptionnelles en novembre 2016, ce qui avait entraîné un mouvement de solidarité du protestantisme de la France métropolitaine afin d’aider aux réparations. «Au-delà de la rénovation des locaux, nous devons continuer l’accompagnement de Do Neva, estime Tünde Lamboley, car cet héritage de Maurice Leenhardt est une marque des liens qui unissent les protestants de Nouvelle-Calédonie et de métropole.»

Franck Lefebvre-Billiez

Retrouvez ci-dessous quelques images de la «Journée des missions» à Épinal :




Un défi à relever…

Pourquoi n’arrivons-nous pas à être Église avec toutes ces communautés d’origine étrangère qui fleurissent dans nos villes ? Cela devrait d’autant plus nous étonner que nous les accueillons souvent en leur prêtant des locaux et que nous proclamons très fort que dans l’Église, il n’y a plus de nationalités, mais que nous sommes tous un en Christ.

Bizarrement, nous avons réussi à devenir une Église protestante unie, mais en laissant de côté de nombreuses communautés ou unions d’Églises luthériennes et réformées d’origine étrangère. Depuis que le Défap et la Cevaa ont été créés, dans les années soixante-dix, et que l’on a compris que l’élaboration théologique ne passait pas uniquement par la culture occidentale, nous avons la prétention de construire une théologie et une Église communes et interculturelles. C’est donc un peu plus compliqué !

De l’occident…

Pour aller plus loin :

Après des siècles de développement assez linéaire de l’Église occidentale, nous avons connu une période de confrontation aux autres cultures dans le cadre des missions traditionnelles, pendant laquelle nous avons partagé ces siècles d’expériences et de construction théologique avec d’autres. À partir des années
soixante-dix, la Cevaa et d’autres organismes œcuméniques nous ont rendus conscients que chaque culture pouvait développer sa propre réflexion théologique. On a ainsi vu émerger des théologies asiatiques, des théologies africaines, etc. La théologie s’incarnait dans les diverses cultures et nos Églises réalisaient que l’Évangile pouvait se dire dans des concepts familiers à chacun. Depuis, des théologiens ont travaillé aux quatre coins du monde pour développer une pensée théologique propre à leur culture, publiant de nombreux ouvrages, preuves de la vitalité de ce nouveau souffle.

Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, la globalisation nous invite à passer à une autre étape : construire une théologie et une Église interculturelles. Il ne s’agit plus seulement de développer une théologie africaine en Afrique, une théologie chinoise en Chine, mais une réflexion théologique commune, qui mette en synergie en les valorisant toutes ces théologies culturellement marquées. En France, en tous cas, c’est devenu une nécessité. Les Églises de notre pays sont amenées à faire de la place à des hommes et des femmes venant d’ailleurs, qui veulent à la fois garder leur culture d’origine tout en intégrant celle qui les accueille. Ils ne veulent abandonner ni l’une ni l’autre. Nombre de nos frères et sœurs, assis le dimanche sur les mêmes bancs d’Église que nous, partagent une double identité ecclésiale : celle de leur Église d’origine et celle de leur Église d’accueil. Dans les grandes villes, il est courant de voir des chretiens membres de deux paroisses : une paroisse française et une paroisse issue de leur Église d’origine.

… au monde entier

Cette double identité ne va pas de soi, surtout lorsqu’on aborde des questions éthiques. Nous avons, par exemple, de la difficulté à imaginer le choc produit par notre décision de bénir des couples de même sexe pour des protestants venus de pays où l’on met en prison celui ou celle qui est seulement soupçonné d’homosexualité ! De notre côté, nous avons beaucoup de difficultés à comprendre comment fonctionne la famille africaine… Alors, la Cevaa a initié une réflexion commune et interculturelle autour de toutes ces questions : des séminaires ont eu lieu, des fiches d’animation ont été élaborées. C’est à nos communautés de se saisir de ce travail pour le prolonger localement, régionalement. Le chantier nous concerne tous : Églises locales, synodes, facultés de théologie et organismes missionnaires. L’enjeu est Vital pour l’Église de notre temps.

 

Jean-Luc Blanc,
Secrétaire général du Défap – Service protestant de mission
article publié dans Paroles Protestantes – Est-Montbéliard, n°141, janvier 2019




Relire la Bible à l’heure de #MeToo

Lassées de voir la Bible utilisée pour légitimer une «soumission des femmes», une vingtaine de théologiennes protestantes et catholiques, se revendiquant également féministes, se sont réunies pour publier «Une Bible des femmes». Une nouvelle manière d’aborder les textes bibliques en les reliant aux préoccupations et aux grands enjeux de l’époque et de la condition féminine. Et, pourquoi pas, un cadeau original et engagé pour Noël… «Au XXle siècle, écrivent les auteures, la Bible mérite d’être tirée du désintérêt et du désamour. En tant que théologiennes, nous avons mesuré les peines, creusé les doutes, sondé les misères que certaines lectures bibliques ont alimentées, surtout auprès des femmes. Nous devons à nos contemporaines des lectures bibliques honnêtes face à leurs questions».

Retrouvez ci-dessus une interview, réalisée par DM-échange et mission, d’une des contributrices de l’ouvrage : Fidèle Fifame Houssou Gandonou, pasteure de l’Église méthodiste du Bénin. Elle a consacré sa thèse aux fondements éthiques du féminisme. «Si nous comprenons l’Évangile, estime-t-elle, nous sommes tous féministes, hommes et femmes».

 

Au-delà des clichés véhiculés par l’imagerie populaire d’un Dieu représenté avec une longue barbe blanche, d’une Ève tentatrice, portant une pomme dans sa main, ou de lettres de Paul vues comme misogynes, la Bible recèle un immense potentiel libérateur pour les femmes. Tout est question d’interprétation… Convaincue, dès 1895, de cette nécessité de relire les textes bibliques avec une autre perspective, Elizabeth Cady Stanton avait réuni un comité de vingt femmes pour réécrire la Bible. Elles découpèrent les passages qui parlaient des femmes, et les commentèrent selon leurs convictions. Ainsi naquit la Woman’s Bible. Un ouvrage très contesté dès l’origine, mais qui n’en devint pas moins un best-seller populaire. Les érudits de l’époque restèrent toutefois prudemment à distance et continuèrent à ne pas aborder le sujet du sexisme dans la Bible… jusqu’en 1964, année où Margaret Brackenbury Crook publia Women and Religion, une étude du statut de la femme dans le judaïsme et le christianisme.

Un peu plus d’un siècle plus tard, la question s’est posée de nouveau : que deviendrait une entreprise de réécriture de la Bible au XXIème siècle par des femmes ? Une Bible relue en fonction des dernières découvertes en sciences bibliques, mais aussi à la lumière des questions du temps. Sachant que l’exégèse est encore bien trop souvent une affaire d’hommes… Ainsi a vu le jour cette «bible des femmes». Le projet émanait de la Faculté de théologie de l’Université de Genève et des Editions Labor et Fides. Il était accompagné d’un cours public au titre provocateur de «Ni saintes ni soumises: femmes de la Bible». Ce livre a réuni à nouveau un comité d’une vingtaine de femmes théologiennes, protestantes et catholiques francophones, vivant en Suisse, au Bénin ou en Allemagne. Elles ont développé une dizaine de thématiques majeures liées aux femmes, en mettant en évidence comment des textes bibliques peuvent être lus à frais nouveaux ; en tissant ainsi des liens avec les problématiques de l’époque, avec la charge mentale des mères de famille salariées, les dénonciations de #MeToo…

«Nul besoin de jeter la Bible si l’on est féministe»

«Une bible des femmes – Vingt théologiennes relisent des textes controversés», sous la direction d’Élisabeth Parmentier, Pierrette Daviau et Lauriane Savoy. Ouvrage publié chez Labor et Fides, 19,00 €

Qu’en est-il des hommes ? Ils ne sont pas laissés de côté, loin de là. «Lecteurs hommes, interpelle l’introduction de l’ouvrage, ne fermez pas ce livre en haussant les épaules, nous avons tout autant pensé à vous ! Et nous vous convions à dépasser à nos côtés des stéréotypes encore trop ancrés. On ne sait pas assez combien d’excellents travaux de biblistes, femmes et hommes, ont changé les interprétations bibliques au sujet des femmes. Les théologies féministes ont beaucoup œuvré en ce sens, suivies par de nombreuses recherches soulignant les perspectives d’encouragement et de libération qui traversent ces textes. Nous espérons éveiller la curiosité pour cette libération qui dans les textes côtoie des enfermements. Nul besoin de jeter la Bible si l’on est féministe – et nul besoin de rejeter le féminisme si l’on est chrétienne. Mais savoir lire… avec perspicacité et rébellion.»

Les auteures en sont persuadées : la lecture des textes bibliques ne peut que gagner à être ainsi faite à travers une nouvelle perspective. «Au XXlème siècle, la Bible mérite d’être tirée du désintérêt et du désamour. En tant que théologiennes, nous avons mesuré les peines, creusé les doutes, sondé les misères que certaines lectures bibliques ont alimentées, surtout auprès des femmes. Nous devons à nos contemporaines des lectures bibliques honnêtes face à leurs questions – qui sont aussi des questions pour les hommes. Dans notre bible des femmes, nous avons voulu laisser parler les textes avec liberté. Nous commentons donc avec des genres littéraires divers, comme dans la vraie Bible : morceaux d’analyse, miettes d’humour, narrations, explications, interrogations, études textuelles, approches historiques, situations d’actualité… Autant de manières de croiser la vie quotidienne et les soucis existentiels des femmes.» Au final, et au-delà «des errances de la tradition chrétienne, des occultations, des traductions tendancieuses, des interprétations partiales, des relents du patriarcat qui ont pu mener à nombre de restrictions, voire d’interdits pour les femmes», reste cette conviction : «le témoignage de la Bible vaut la peine d’être transmis, sans taire les discussions qu’il suscite, mais avec toute la passion et la puissance de vie qu’il éveille. Nous souhaitons que quelque écume déborde sur les plages d’existence de nos lectrices et lecteurs.»

Avec les contributions de Chen Bergot, Joan Charras-Sancho, Pierrette Daviau (dir.), Priscille Djomhoué, Priscille Fallot-Durrleman, Anne-Cathy Graber, Fifamè Fidèle Houssou Gandonou, Christine Jaquet-Lagrèze, Blandine Lagrut, Isabelle Lemelin, Anne Létourneau, Lauren Michelle Levesque, Diane R. Marleau, Martine Millet, Elisabeth Parmentier (dir.), Danièle Ribier, Lauriane Savoy (dir.), Bettina Schaller, Sabine Schober, Catherine Vialle, Hanna Woodhead.

 




Madagascar : à la découverte d’un pays, d’une culture, et de soi-même

Comment décide-t-on de partir en mission avec le Défap ? Les motivations peuvent être nombreuses, les facteurs déclencheurs multiples… Une chose est sûre : c’est une aventure dont les envoyés du Défap sortent transformés. Et qui aura des implications à long terme dans leur vie personnelle, professionnelle, ou spirituelle. Rencontre avec Mahieu Ramanitra, envoyé en tant que VSI durant l’année 2017-2018. Il a travaillé au sein du département Éducation de la direction nationale des écoles de la FJKM ; et il est parti à la recherche des racines de la famille de son grand-père à Madagascar.

Mahieu Ramanitra dans le jardin du Défap, à Paris, après son retour de mission © Défap

 

Quelles étaient vos motivations pour partir en mission à Madagascar ?

Mahieu Ramanitra : Les motivations pour partir, ce n’est jamais simple ; c’est un ensemble… Je faisais une pause dans mes études. J’ai fait trois ans de prépa littéraire avant d’intégrer l’École Normale Supérieure (ENS) de Lyon en Master Lettres Modernes. J’étais en année de césure entre M1 et M2. Pendant mon année de Master 1, j’avais été sensibilisé à la situation de réfugiés arrivés en France : j’avais donné des cours de FLE (Français Langue Étrangère) via une association étudiante, Itinerens, qui s’était montée suite à l’arrivée de migrants, pratiquement au moment où j’intégrais l’ENS. Je m’étais aussi rapproché d’une autre association, Terre d’ancrages, qui apporte un soutien matériel et scolaire à des migrants.

Outre cette ouverture, j’avais ce vieux rêve d’aller à Madagascar. Mes parents m’avaient toujours promis de m’y emmener. Finalement, j’ai pris les devants… J’ai toute une partie de ma famille, du côté d’un de mes grands-pères, qui vit encore là-bas. C’est de lui que je tiens mon nom, «Ramanitra», typiquement malgache. Ce grand-père avait une dizaine de sœurs qui ont eu des enfants : j’ai donc aujourd’hui une nombreuse famille à Madagascar. Ça représente dans les 70 personnes auxquelles je suis directement apparenté. Ce voyage a été pour moi l’occasion de renouer des liens, de participer à tout un rassemblement familial… Mon séjour s’est articulé entre ma mission pour le Défap, la découverte de ma famille malgache que je ne connaissais pas, et la découverte de l’île.

Pour aller plus loin :

Comment s’est déroulée votre mission ?

Mahieu Ramanitra : Avant de prendre contact avec le Défap, j’avais envisagé de débarquer directement à Madagascar ; et une fois là-bas, de travailler comme bénévole dans une association. J’avais déjà à cœur d’aider mon prochain… Puis, un cousin m’a parlé des missions que proposait le Défap à Madagascar. J’ai pu partir en ayant le statut de VSI (Volontaire de Solidarité Internationale) au cours de l’année 2017-2018. J’ai travaillé au sein du département «Éducation» de la direction nationale des écoles de la FJKM (l’Église de Jésus-Christ à Madagascar).

Ma fiche de poste me laissait une grande latitude ; j’ai vraiment défini les contours de ma mission une fois sur place. C’est une liberté qui peut parfois désarçonner, mais qui me convenait très bien. Dans un premier temps, j’ai travaillé surtout en renforcement de l’équipe de la direction des écoles de la FJKM. Je m’occupais principalement de la coordination de projets, de réunions ; j’assistais souvent la directrice, par exemple lors de formations ponctuelles ; j’ai aussi participé au lancement d’une revue et d’un site internet… J’ai même eu l’occasion de travailler sur un discours pour le président de la FJKM.

Dans un deuxième temps, j’ai travaillé davantage sur la formation des enseignants. Ce qui m’a donné l’occasion de sillonner tous les pourtours de l’île à l’occasion de diverses sessions… J’ai travaillé notamment avec le pôle «Formation continue», qui est financé par DM-échange et mission, l’équivalent suisse du Défap. Ces sessions étaient préparées à chaque fois par les directeurs régionaux, qui rassemblaient tous les enseignants disponibles sur deux journées, l’une consacrée aux écoles primaires, l’autre au secondaire.

Que retirez-vous de votre séjour à Madagascar ?

Mahieu Ramanitra : J’en ai retiré beaucoup de choses pour mes études : en matière de pédagogie, dans mon travail sur la langue, l’interculturel ; et aussi sur la communication non-violente. Sur le plan personnel : je sais comment prononcer mon nom à la manière malgache ; je me suis découvert une nouvelle famille, que je ne connaissais pas… J’ai découvert toute la richesse de ce socle culturel que partagent tous les Malgaches, notamment dans le domaine de la musique et des chants. Ma vision du monde et mes réflexions personnelles aussi ont évolué : sur la question de la pauvreté, par exemple… Je me suis souvent fait la réflexion que le contraire de la pauvreté n’est pas la richesse, mais la dignité. Même chose sur les questions de non-violence, de démocratie, ou encore d’écologie.

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez

Retrouvez dans la vidéo ci-dessous une présentation de Madagascar, des liens existant aujourd’hui avec les Églises protestantes de France, et des actions du Défap.




«On n’empêche pas l’humanité de se mouvoir»

Faire tomber les préjugés, changer les regards sur les migrants : c’est le combat de Geneviève Jacques, militante de longue date de la Cimade, et qui a présidé cette association de 2013 à 2018. Elle était invitée au Défap le 6 décembre dernier lors de la journée de réunion des Équipes Régionales Mission. Une manière de concrétiser une proximité qui se traduit notamment par le fait que le Défap siège au Conseil d’administration de la Cimade… À l’occasion de cette rencontre, Geneviève Jacques est revenue sur les engagements de la Cimade.

Geneviève Jacques lors de la réunion des ERM au Défap, 6 décembre 2018 © Défap

 

Protestantisme et Résistance, les racines de la Cimade

«La Cimade, fondée le 18 octobre 1939 et baptisée à l’origine «Comité inter-mouvements auprès des évacués», va célébrer ses 80 ans en 2019. Ses engagements d’aujourd’hui plongent dans les racines de ses engagements d’alors. Au moment de la Drôle de Guerre, des étudiants, scouts, protestants, se sont mis ensemble pour accompagner tous les «déplacés internes» que l’on évacuait alors d’Alsace-Lorraine, en prévision de l’arrivée de l’armée allemande. Puis la guerre a éclaté, la France a été en partie occupée ; la Cimade a été appelée par le pasteur Cadier, d’Oloron-Sainte Marie, pour envoyer des équipes dans un camp d’internement, celui de Gurs, où l’on commençait à enfermer de plus en plus d’anti-nazis allemands et autrichiens, considérés comme des indésirables étrangers (parmi ces indésirables figurait, par exemple, Hannah Arendt). On avait aussi commencé à y interner des Juifs, étrangers dans un premier temps, puis des Juifs français. La Cimade a installé dans le camp du Gurs une présence, une baraque qui est devenue un lieu de rencontre culturel et cultuel : les gens y retrouvaient leur dignité, ceux qui voulaient prier le faisaient… Puis, quand l’Occupation s’est étendue à tout le pays, la Cimade est entrée dans la Résistance pour faire passer des Juifs et des résistants hors du pays.

La Cimade était donc, à l’origine, un mouvement de jeunes protestants français, nourris par des réflexions de théologiens français, mais aussi allemands comme Dietrich Bonhoeffer. Avec l’idée d’être aux côtés de ceux que l’on considérait comme indésirables dans la société ; de tenter tout ce qui était possible pour qu’ils vivent une vie digne au milieu des autres et avec les autres. Cette action s’est accompagnée, de la part des grandes figures de l’époque, d’une dénonciation à l’extérieur : c’est notamment grâce à la Cimade, qui faisait parvenir clandestinement des informations hors du pays, qu’une solidarité internationale œcuménique a pu se mettre en place.»


Être «aux côtés de»

Pour aller plus loin :

«Ne pas simplement «agir pour», mais être «à côté», «du côté» des personnes étrangères – réfugiés, demandeurs d’asile, immigrés, exilés – c’est ce qui fait encore aujourd’hui partie de l’identité de la Cimade ; et aussi témoigner à l’extérieur, ne pas se contenter d’une action de terrain. Enfin, intervenir auprès des pouvoirs publics pour faire changer des lois quand elles sont indignes, ou des pratiques quand elles sont inacceptables. Et changer les regards… Ce combat pour essayer de faire changer les regards dans l’opinion publique passe par les explications rationnelles, les publications pour démonter les préjugés et citer les vrais chiffres, mais aussi par des discours et des actions pour toucher les gens qui hésitent : ce qui peut se faire à travers des rencontres, pour sortir des concepts qui suscitent les craintes. Les rencontres avec des gens concrets sont essentielles pour faire tomber les peurs : eux aussi sont des pères ou des fils, ont une famille ; cette expérience d’une humanité partagée permet de faire évoluer les regards. Les leviers de la culture (littérature, cinéma, théâtre, chansons, mais aussi cuisine ou artisanat) permettent aussi une ouverture aux autres et au monde. Ils permettent de lutter contre l’enfermement, de montrer aux gens qu’on respire mieux avec la fenêtre ouverte. Ils donnent à voir d’autres façons de comprendre et de vivre le monde. Ils permettent de montrer que ces hommes, ces femmes et ces enfants ne sont pas des abstractions, qu’ils sont là avec nous ; et qu’il nous faut construire ensemble un «nous» commun.»


Accueillir les migrants, est-ce irréaliste ?

«Des politiques nous disent parfois que nous sommes irréalistes, naïfs ; qu’il est plus réaliste de renvoyer ceux qui sont illégalement dans notre pays. On estime qu’en France, il y a entre 200.000 et 400.000 personnes qui n’ont pas les bons papiers. Les expulser, ce n’est pas réaliste. Ce qui est irréaliste, c’est de prétendre fermer les frontières de manière étanche, de renvoyer les gens qui n’ont pas les bons papiers. Il y a de plus en plus de chercheurs, d’écrivains, qui disent qu’il est urgent d’aller vers une autre vision, une autre appréhension de la société et des questions migratoires présentes et à venir. Tout le monde reconnaît que les êtres humains ont toujours bougé à travers l’Histoire et vont continuer à le faire : on n’empêche pas l’humanité de se mouvoir. Fermer les yeux sur cette réalité, c’est se condamner à être aveugle. C’est un fait ! Et parmi les facteurs qui accroissent aujourd’hui cette mobilité, il y a par exemple le dérèglement climatique, dont les conséquence touchent déjà de plein fouet de nombreux pays. Dans la zone sahélienne en particulier, les régions habitables se réduisent ; les populations doivent partir ; et même si l’Afrique est la première concernée par ces mouvements (80% des migrations africaines se passent à l’intérieur même du continent), cela entraîne aussi des migrations internationales.

L’urgence serait de repenser cette question des mobilités entre les pays de départ, d’arrivée, de transit ; et avec les migrants, pour qu’il n’y ait pas autant de drames en cours de route : 17.000 morts et disparus en Méditerranée depuis 2014, selon l’OIM (l’Organisation internationale pour les migrations). Et comme l’Europe se ferme toujours plus pour décourager les arrivées, le nombre de ceux qui traversent la Méditerranée diminue quelque peu… mais le pourcentage des morts augmente. Il faut repenser notre façon d’habiter la Terre : les pays existent ; mais qui dit frontières ne dit pas forcément frontières fermées ; et il faut savoir gérer ces migrations, ces mobilités, dans l’intérêt de tout le monde, pour que ce ne soient pas toujours les plus faibles qui en pâtissent.

À ceux qui disent aussi qu’il faut renvoyer les migrants pour qu’ils participent au développement de leur pays, on peut répondre que l’argent envoyé par les migrants à leurs proches atteint des montants 100 fois supérieurs à ceux de l’aide publique au développement. Des populations entières survivent ainsi. Arrêter l’immigration aujourd’hui, ce serait aggraver les problèmes d’extrême pauvreté, par exemple en Afrique.»


«Bons» et «mauvais» migrants

Geneviève Jacques au Défap, 6 décembre 2018 © Défap

«Les mots ne sont jamais neutres. On entend souvent, pêle-mêle, ceux de «réfugiés», de «demandeurs d’asile», de «migrants économiques», de «clandestins», «d’irréguliers»… Il y a ce que disent les dictionnaires, et la manière dont on utilise le vocabulaire – souvent pour entretenir une certaine confusion.

Le terme «réfugié» désigne des personnes qui ont été demandeuses d’un asile, d’une protection internationale, et qui ont été reconnues comme pouvant bénéficier de cette protection garantie par la Convention de Genève sur les réfugiés. Une personne qui fuit son pays parce qu’elle craint pour sa vie pour cause de religion, couleur, ethnie, opinions politiques, orientation sexuelle… peut demander ainsi l’asile dans un autre pays en vertu de l’article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’an dernier, 13.000 personnes ont obtenu en France le titre de «réfugiés».

Un «demandeur d’asile», c’est quelqu’un qui vient d’arriver et qui sollicite cette protection. Parfois, il peut être pris en charge dans un certain nombre de centres – ou pas pris en charge du tout ; et il va passer par toute une procédure menée par l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), qui examine ces demandes. En 2017, plus de 100.000 personnes ont ainsi déposé une demande d’asile en France.

Les politiques entretiennent facilement la confusion, surtout quand ils ne veulent pas accueillir… On parlera plus facilement de «migrants économiques» pour justifier le rejet de certains migrants. Or il y a très peu de gens aujourd’hui qui ne viennent que pour des raisons politiques, ou que pour des raisons économiques. Tous prennent les mêmes bateaux, tous fuient pour un ensemble de raisons qui sont de plus en plus mélangées : le HCR (l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés) parle aujourd’hui de profils mixtes. On ne peut pas dire qu’on va accueillir ceux qui fuient les guerres et les persécutions politiques, et fermer les frontières aux autres. Opposer de façon simplistes les «bons» et les «mauvais» migrants, c’est détestable. Derrière toutes ces histoires, il y a beaucoup de drames humains, et notre devoir, c’est de faire en sorte qu’ils soient le mieux accueillis possible. Car pour beaucoup, le retour est tout simplement inenvisageable. Ils ont emprunté pour faire le voyage et doivent beaucoup d’argent, ils ont survécu à un parcours terriblement dangereux, ils ont vécu des choses terribles, franchi des milliers de kilomètres au péril de leur vie… Ils ne peuvent pas repartir.»


«Délit de solidarité» 

Le délit de solidarité n’existe pas, sur le plan juridique. Mais on désigne ainsi les poursuites qui peuvent viser des personnes venant en aide à des migrants. Ce «délit» a été fortement écorné par rapport à la première version que prévoyait la législation française ; le seul aspect qui reste pénalement répréhensible, c’est le fait d’aider à passer une frontière. Le fait d’héberger un clandestin n’est plus un délit. Tout ce qui est de l’ordre de l’expression humanitaire n’est plus sanctionné. Le Conseil constitutionnel a reconnu un principe de fraternité en vertu duquel accueillir quelqu’un ne peut mener à une condamnation.

Geneviève Jacques

 

Retrouvez ci-dessous le spot de la campagne de la Cimade : «Faisons tomber les barrières invisibles !»

 




Messages de solidarité après la fusillade de Strasbourg

Mardi 11 décembre, peu avant 20h, un homme a ouvert le feu sur des passants à Strasbourg, près du marché de Noël ; 16 personnes ont été touchées, dont au moins deux ont succombé à leurs blessures. «Le protestantisme français dans toute sa diversité se joint par la pensée et par la prière aux familles et aux proches des victimes de cette terrible agression», écrit la Fédération protestante de France. «Nos pensées et nos prières vont aux victimes et à leurs proches si durement touchés dans leur chair et leur âme, ainsi qu’aux personnes qui ont été témoins affectés par cette barbarie», écrit l’Union des Églises Protestantes d’Alsace et de Lorraine.

Communiqué de la Fédération protestante de France
En réaction à l’attentat de Strasbourg

La Fédération protestante de France (FPF) exprime sa peine et son indignation face à la terrible attaque perpétrée à Strasbourg le mardi 11 décembre 2018 sur le marché de Noël faisant état de 3 morts et de 13 blessés.

Le protestantisme français dans toute sa diversité se joint par la pensée et par la prière aux familles et aux proches des victimes de cette terrible agression. Il condamne fermement toute forme de terrorisme et rappelle son attachement aux valeurs républicaines de liberté d’égalité et de fraternité. Enfin il veut, plus que jamais, témoigner d’une espérance imprenable en Jésus Christ.

La FPF manifeste aussi son soutien aux Églises, œuvres et communautés protestantes d’Alsace ébranlées par cette violence et leur rappelle qu’elle se tient à leurs côtés.

Dans l’épreuve nous sommes amenés à nous tenir ensemble.

 

Communiqué de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine

Pour aller plus loin :

Strasbourg est frappée au cœur. Strasbourg, symbole de paix, capitale d’une Europe des valeurs, de l’humanisme et des droits de l’homme. Strasbourg est victime de la barbarie aveugle d’une folie radicalisée dont les méfaits mettent à feu et à sang notre planète, dans la longue série des attentats qui ont endeuillé les villes de France, d’Europe et du monde entier.

Nos pensées et nos prières vont aux victimes et à leurs proches si durement touchés dans leur chair et leur âme, ainsi qu’aux personnes qui ont été témoins affectés par cette barbarie. Nous savions que le marché de Noël, tradition multiséculaire de joie et de paix, était la cible potentielle de terroristes. Nous le savions et nous sommes profondément reconnaissants aux forces de l’ordre, gendarmer ie, armée et police, qui veillent sur la sécurité de nos concitoyens tout au long de l’année et particulièrement dans les semaines qui précèdent Noël. Reconnaissants aussi aux personnels de secours et aux autorités civiles qui ont assumé avec détermination, efficacité et courage leurs responsabilités dans ce drame.

Nous condamnons fermement tout acte de violence. Les Églises protestantes du monde entier ont choisi pour mot d’ordre de l’année 2019 ce verset du Psaume 34 : «Recherche la paix et poursuis-là !». A quelques jours de Noël où nous fêtons la venue du Christ, prince de la paix, cette parole est plus que jamais une invitation à nous engager activement dans la construction et la préservation de ce bien le plus précieux de l’humanité.

Les églises du centre-ville de Strasbourg organisent aujourd’hui et dans les jours qui viennent des points d’écoute pastorale et de recueillement pour tous.

Une célébration œcuménique pour la paix est organisée ce mercredi 12 décembre à 18h à l’église du Temple Neuf. Un autre temps de prière œcuménique est prévu demain jeudi à 18h en la cathédrale de Strasbourg.

Toutes les personnes de bonne volonté, quelle que soit leur appartenance religieuse, sont invitées.

Christian ALBECKER




En dialogue par-delà les frontières, de Brazzaville à Strasbourg

Faciliter les échanges de professeurs de théologie fait partie des missions du Défap : à travers leurs voyages, à travers leurs rencontres avec d’autres professeurs ou étudiants, ce sont des approches différentes qui entrent en dialogue et s’enrichissent mutuellement. Rencontre avec le pasteur Alphonse Loussakou, de l’Église évangélique du Congo, professeur d’histoire de l’Église à la Faculté de théologie protestante de Brazzaville, venu en France pour une douzaine de jours afin de resserrer les liens avec la Faculté de théologie protestante de Strasbourg.

Alphonse Loussakou, de l’Église évangélique du Congo, professeur d’histoire de l’Église à la Faculté de théologie protestante de Brazzaville, au début de son séjour en France, dans le jardin du Défap © Défap

 

Défap : Dans quel cadre s’inscrit votre venue en France ?

Alphonse Loussakou : La décision en a été prise à la suite d’un séjour en France du Dr. Laurent Gaston Loubassou, doyen de la Faculté de théologie protestante de Brazzaville – une Faculté qui est gérée par l’Église évangélique du Congo (EEC). Dès son retour, il a réuni tous les enseignants lors d’un Conseil de la Faculté, pour évoquer avec nous les moyens de développer le partenariat avec la France, et en notamment, dans le cas qui m’occupe aujourd’hui, avec la Faculté de Strasbourg. Il existe déjà des collaborations entre enseignants chercheurs, par exemple avec l’Institut de Théologie Protestante, présent à Paris et Montpellier, mais il s’agissait d’aller au-delà en essayant de mettre en place davantage d’échanges d’enseignants avant, peut-être, des échanges d’étudiants. J’ai moi-même eu l’occasion d’étudier à l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier avant d’être enseignant. Rémi Gounelle, professeur d’Histoire de l’Antiquité chrétienne à Strasbourg, est déjà venu chez nous ; ainsi qu’un enseignant de Montpellier, Élian Cuvillier, qui était alors venu pour des interventions sur le Nouveau Testament.

Parlez-nous du paysage religieux au Congo : qu’y recouvre le protestantisme ?

Pour aller plus loin :

Alphonse Loussakou : Il y a un fort développement de nouvelles Églises, dont une majorité sont de tendance charismatique ou pentecôtiste. Dans la seule agglomération de Brazzaville, on trouve pas moins de trois cents dénominations : pratiquement à chaque carrefour, on croise une Église différente. C’est un milieu foisonnant dans lequel il n’est pas facile de se retrouver ; je suis à la tête d’une structure qui est en cours de constitution, une bibliothèque destinée au corps pastoral de l’Église évangélique du Congo, et nous sommes actuellement dans une phase d’identification de toutes ces différentes dénominations.

Devant ce foisonnement, il y a une vraie demande de la part de nos étudiants de revenir aux fondements historiques de notre Église. L’histoire de l’EEC trouve sa source dans les travaux de la Mission évangélique suédoise. On a coutume de faire remonter l’origine de notre Église à l’installation de la première station missionnaire de Madzia, dans le département du Pool. C’est là en effet qu’en janvier 1909, le missionnaire Hammar avait créé le premier poste missionnaire du Congo-Français. Ce sont les travaux de cette Mission évangélique suédoise qui constituent le sujet de mes recherches actuelles, ainsi que leurs effets économiques et culturels au Congo-Brazzaville. Je m’intéresse tout particulièrement à la figure d’un missionnaire suédois, Westlind Niels, qui a vraiment façonné l’histoire de la mission au Congo. Il y a effectué trois séjours de plusieurs années entre 1882 et 1895. Il était linguiste et a élaboré une grammaire pour la langue kikongo.

Quelles sont les attentes des étudiants en théologie à Brazzaville ?

Alphonse Loussakou place Denfert-Rochereau, à Paris, au dernier jour de son séjour en France, fin novembre © Gérard Banzakassa

Alphonse Loussakou : Ils espèrent l’ouverture d’un département de missiologie au niveau de la Faculté de théologie protestante de Brazzaville. Pour l’instant, beaucoup d’entre eux suivent des cours dispensés par L’Alliance chrétienne et missionnaire (en anglais : The Christian and Missionary Alliance – C&MA). Un tel département est un vrai besoin chez nous. La venue d’enseignants de France qui ont animé quelques cycles de conférences a été très appréciée. Elle a permis de proposer des perspectives tout à fait nouvelles à nos étudiants ; et aux-mêmes ont pu en profiter pour emmener parfois ces enseignants dans des directions qu’ils n’avaient pas prévues au cours de leurs interventions… Je me souviens par exemple d’une conférence d’Élian Cuvillier, qui s’était retrouvé avec des questions sur l’homosexualité ; il avait alors expliqué la perspective européenne sur ce sujet.

Parmi les perspectives nouvelles qui sont très attendues par nos étudiants, il y a tout ce qui concerne l’histoire des idées. Nous avons souvent tendance, dans nos enseignements, à coller beaucoup plus aux événements ; quand nous recevons un enseignant venu de France, les étudiants ont l’impression de se retrouver soudain dans un cours de philosophie. C’est une approche très stimulante, et qui m’avait frappé déjà lorsque je suivais moi-même des enseignements à Montpellier. Je m’en suis depuis inspiré dans les cours que je dispense à mes étudiants ; par exemple lorsque j’ai évoqué la pensée de Martin Luther à propos de l’histoire de la famille…

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez




Une «session retour» commune Défap – Cevaa – DM

Pendant trois jours, du 30 novembre au 2 décembre 2018, une douzaine d’anciens envoyés du Défap, de la Cevaa et de DM-échange et mission se retrouvent en Suisse pour une rencontre ayant valeur d’expérience : une «session retour» commune. Si l’envoi de personnes est une caractéristique de ces trois organismes, les pratiques et les contextes en sont très différents ; néanmoins, une telle rencontre peut leur permettre à tous trois d’enrichir leurs manières de faire, d’y réfléchir en commun, de s’interroger sur leurs modèles. De comprendre avec les anciens envoyés leur cheminement, et ce qui peut être tiré de cette expérience de l’envoi sur les plans individuel, professionnel et spirituel. Avec des questions qui se recoupent, et notamment celle-ci : comment faire de ces anciens envoyés des témoins de la mission ?

Photo de groupe de la session retour d’octobre 2018 © Défap

 

La Cevaa et le Défap sont nés en 1971, d’un ancêtre commun : la Société des Missions Évangéliques de Paris (la SMEP), qui avait eu de 1822 à la fin des années 60 une activité missionnaire s’étendant du Lesotho au Togo, de l’Océan indien au Pacifique. DM-échange et mission, département missionnaire des Églises de Suisse romande et des Églises françaises en Suisse alémanique (la CERFSA) était né quelques années plus tôt, en 1963. Entre ces trois organismes institués pendant la même période et entretenant des relations avec les mêmes pays, on retrouve encore aujourd’hui des domaines d’activité très proches, et des échanges réguliers. Parmi leurs points communs, l’envoi de personnes. Défap, Cevaa et DM-échange et mission ont donc régulièrement des envoyés présents dans leur réseau d’Églises ; certains de ces envoyés peuvent d’ailleurs parfois être volontaires pour l’un, puis pour l’autre organisme (c’est ce qui s’est déjà produit notamment pour des envoyés ayant la double nationalité française et suisse). Des partenariats peuvent aussi s’établir lors de la formation (des envoyés Cevaa ont pu participer à la formation au départ du Défap). Mais dans ce domaine, les échanges sont restés jusqu’à présent ponctuels. Si elle n’est pas à proprement parler une première, la «session retour» commune qui doit se tenir du 30 novembre au 2 décembre à Longirod, en Suisse, a donc un peu valeur d’expérience.

Il s’agit d’organiser, pendant trois jours, entre des anciens envoyés des trois organismes, un temps commun d’échange et de partage de leurs expériences. De telles «sessions retour» sont régulièrement organisées par le Défap, ainsi que par DM-échange et mission : dans la mesure où leurs volontaires bénéficient d’un statut reconnu par les pouvoirs publics, ce statut est assorti d’obligations légales. Un «debriefing» en fin de mission fait partie de ces obligations. Le Défap prévoit ainsi un entretien individuel dès le retour de mission de ses VSI (Volontaires de Solidarité Internationale) ou de ses services civiques, suivi quelques semaines plus tard d’une session retour commune ; DM-échange et mission reçoit aussi individuellement ses civilistes de retour, qui se retrouveront tous quelques mois plus tard. Pour la Cevaa, qui ne fait pas de l’envoi de personnes depuis un pays en particulier, mais des échanges entre de multiples pays et de multiples Églises, avec des statuts et des contraintes légales très divers, la question de l’opportunité d’une telle session retour se posait autrement. Mais si les pratiques et les cadres légaux diffèrent, d’anciens envoyés peuvent avoir beaucoup à partager ou à apprendre en compagnie d’autres personnes ayant vécu une expérience similaire avec un autre organisme d’envoi ; et les organismes eux-mêmes peuvent y trouver matière à améliorer leurs propres pratiques.

La mission peut-elle encore changer l’Église ?

Pour aller plus loin :

L’idée d’une telle session commune est née en 2016, lors d’une rencontre entre les Secrétariats de la Cevaa, de DM-échange et mission et du Défap. Elle a été préparée en collaboration avec les services chargés des envoyés des trois organismes. Les participants en seront d’anciens envoyés ayant achevé leur mission depuis deux à trois ans – ce qui différenciera cette rencontre des «sessions retour» du Défap et de DM. Ils seront une douzaine, venus du Rwanda, de France, de Suisse, de Madagascar, partis en mission au Maroc, au Togo, ou encore en Haïti ; tous seront logés à la Maison «À l’Ouche», pendant que les séances de travail se tiendront à la salle de paroisse de Longirod. Elles seront animées par Anne-Sophie Macor pour la Cevaa, Gerda Borgeaud pour DM-échange et mission, et Laura Casorio pour le Défap.

Pendant ces trois jours, chacun sera amené à faire une présentation de sa mission, évoquer ce qui a été vécu sur place, avant de parler des conditions de son retour : réadaptation sur place, éventuelle recherche d’emploi… A chaque fois, il s’agira d’envisager pour chacun les effets de l’envoi et du retour de mission, tant sur le plan personnel, que sur le plan professionnel ou spirituel : on rentre nécessairement changé d’une telle expérience. Chacun revient avec une vision du monde qui a évolué ; et parfois avec un regard différent sur sa propre Église. Chacun peut, aussi, avoir des choses à dire à l’organisme qui l’a envoyé ; et ces organismes peuvent, eux-mêmes, non seulement améliorer leurs pratiques en fonction de ces retours d’expérience, mais aussi tenter d’y réfléchir en commun. L’idée a ainsi été évoquée de créer, à l’occasion de cette session commune, un outil d’amélioration de l’échange de personnes, avec par exemple des fiches rédigées par les participants et à indexer au Manuel de l’envoi Cevaa.

Il s’agira aussi de se pencher sur «l’après» : quelques années après un retour de mission, comment évaluer la «valeur ajoutée» d’un échange, que ce soit pour l’institution qui reçoit, pour l’Église d’accueil, pour l’Église d’envoi, et pour l’envoyé lui-même ? Quel sens en retirent ceux qui en ont été les acteurs ? Est-ce un modèle à faire évoluer ? Et pour les organismes d’envoi, comment faire de ces anciens envoyés de futurs témoins ? Comment leur permettre de devenir, à leur tour, des avocats de la mission ? Au bout du compte, la mission peut-elle encore changer l’Église ?




Cameroun : le Cepca à la rencontre du protestantisme français

Du 24 novembre au 4 décembre, le Secrétaire général et le responsable de la Communication du Conseil des Églises protestantes du Cameroun (Cepca) sont en visite en France. Leurs objectifs : évoquer des thèmes cruciaux pour le Cameroun, comme la crise anglophone, avec le Défap et la Fédération protestante de France ; et favoriser un rapprochement des diverses Églises camerounaises en France, notamment en organisant un culte commun, prévu le 2 décembre au sud de Paris.

La façade du bâtiment du Cepca à Yaoundé, où il voisine avec l’Upac © Cepca

Le Cameroun est un pays dans lequel le protestantisme a laissé une empreinte profonde. Les missions protestantes s’y sont succédé du XIXème au XXème siècle, venues des États-Unis, des divers pays d’Europe – ce qui inclut la SMEP, la Société des Missions Évangéliques de Paris, l’ancêtre du Défap. Les protestants ont construit les premières écoles, les premiers hôpitaux, la première université : l’Université protestante d’Afrique centrale (l’Upac), à Yaoundé. S’ils ne sont plus majoritaires, les protestants représentent encore aujourd’hui 26% de la population, le catholicisme étant à 40%, et l’islam à 20%. Les communautés protestantes les plus représentées sont les évangéliques, les baptistes, les presbytériens et les luthériens.

Dans ce pays où la vie religieuse est très active et très présente dans l’espace public, le Conseil des Églises protestantes du Cameroun (le Cepca) représente onze Églises luthériennes, réformées, baptistes et anglicanes. Anciennement nommé Fédération des Églises et Missions évangéliques du Cameroun (Femec), il est l’un des principaux partenaires du Défap dans le pays. Il représente, à travers ses diverses Églises membres, plus de 9 millions de fidèles, 10.000 temples (paroisses et lieux de cultes), environ 15.000 pasteurs, évangélistes et catéchistes ; ainsi que plus de 400 structures hospitalières (40% des hôpitaux camerounais sont des structures confessionnelles), et près de 1600 écoles.

Du 26 novembre au 2 décembre, deux représentants du Cepca sont en visite en France : il s’agit de son Secrétaire général, le pasteur Paul Ngando Mbende, et de son responsable de la Communication, le pasteur Gustav Ebai Tabi. Ils se sont entretenus lundi avec Jean-Luc Blanc, Secrétaire général du Défap, avant de rencontrer mardi François Clavairoly, Président de la Fédération protestante de France. Rencontres et entretiens.


Quels sont les principaux objectifs de votre visite en France ?

Pour aller plus loin :

Pasteur Paul Ngando Mbende, Secrétaire général du Cepca : Le bureau exécutif du Cepca ayant été renouvelé depuis le mois de mai 2018, il était indispensable de renouer les contacts avec nos partenaires. La venue au Cameroun du Secrétaire général du Défap, le pasteur Jean-Luc Blanc, a été pour nous le facteur déclencheur qui nous a décidés à lancer ces visites. Nous sommes à Paris depuis le samedi 24 novembre ; notre première rencontre a eu lieu ce lundi, au Défap. Nous avons eu l’occasion d’évoquer avec Jean-Luc Blanc l’évolution de la crise anglophone au Cameroun ; le plan stratégique du Cepca pour la période 2017-2021, notamment sur les questions des migrations et de la santé ; ainsi que les moyens de permettre un rapprochement des protestants camerounais présents en France, afin de faciliter le dialogue avec le Défap et la Fédération protestante de France.

En ce qui concerne la crise anglophone, en quoi se manifeste l’implication des Églises ?

Pasteur Gustav Ebai Tabi, Secrétaire Exécutif chargé du Département de l’Information et de la Communication : Les divers milieux religieux ont élaboré des actions de plaidoyer communes au sujet de la crise. Protestants, catholiques, musulmans, orthodoxes travaillent ensemble, appellent tous à une cessation des violences et à une reprise des activités normales dans les écoles, qui ont été visées par des prises d’otages. Pour nous tous, cet arrêt des violences est un préalable indispensable avant toute reprise des discussions. Et beaucoup de gens au Cameroun comptent sur cette implication des leaders religieux, sans qu’ils prennent parti, pour aider à retrouver une atmosphère de paix. Ainsi, à l’occasion de la Journée internationale de la Paix, nous avons organisé tous ensemble une cérémonie commune, en y invitant des représentants de la société civile, de l’armée, du gouvernement, de la sphère religieuse…

Qu’attendez-vous du protestantisme français sur ce sujet ?

Paul Ngando Mbende : C’est un sujet complexe et nous sommes encore en train de jeter les bases pour voir comment le protestantisme français, à travers le Défap et la Fédération protestante de France, peut manifester sa solidarité. Cette visite doit justement y contribuer.

À gauche, le Secrétaire général, le pasteur Paul Ngando Mbende ; à droite, le pasteur Gustav Ebai Tabi, Secrétaire Exécutif chargé du Département de l’Information et de la Communication © Défap

Quels sont vos objectifs en matière de santé ?

Gustav Ebai Tabi : Un des projets que nous avons évoqués avec le Secrétaire général du Défap, c’est la création d’une centrale d’approvisonnement en médicaments essentiels. C’est un thème qui nous tient à coeur et qui est très important pour nous, sachant que la santé est un département très développé au sein du Cepca : les diverses Églises membres du Cepca gèrent un total de 38 hôpitaux et 380 centres de santé. Or, trop souvent, les médicaments qui sont importés au Cameroun sont des génériques qui viennent d’Asie, et ne sont pas toujours efficaces…

Qu’envisagez-vous en direction des Églises camerounaises de France ?

Paul Ngando Mbende : Nous avons pour but de promouvoir un rapprochement de ces diverses Églises, qui sont très diverses, notamment en organisant un culte commun. Le but étant de permettre au Défap et à la FPF d’avoir des interlocuteurs bien identifiés au sein des Églises camerounaises, pour faciliter les contacts. Ce culte commun est prévu le 2 décembre à Issy-les-Moulineaux. Le Défap a accepté d’accueillir une réunion de pasteurs qui doit permettre de l’organiser. Nous espérons jeter des jalons afin de construire un petit groupe qui assurerait à la fois le rôle d’interface avec le Cepca, et d’interlocuteur pour le protestantisme français.

Dans quel autre domaine visez-vous à vous rapprocher du protestantisme français ?

Gustav Ebai Tabi : Nous recherchons des partenariats en termes d’information et de communication. Nous avons une radio, Protestant Voice Radio (PVR), un journal, Regards Protestants, un centre de ressources qui est riche en archives… Nous avons aussi développé un projet «Jeunesse et communication de paix» : il s’agit de former des jeunes dans des quartiers défavorisés pour qu’ils produisent des émissions de radio sur ce qu’il se passe près de chez eux…

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez




Madagascar : les incertitudes de l’entre-deux-tours

À Madagascar, le second tour de la présidentielle devrait voir s’affronter, le 19 décembre, Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana. Un duel au goût de déjà-vu entre les deux irréconciliables rivaux de la politique malgache, dont l’affrontement était déjà à l’origine de la crise dans laquelle s’était enfoncé le pays à partir de 2009, et qui avait vu le retrait des bailleurs de fonds internationaux. Déjà, les deux prétendants mobilisent leurs troupes et pointent les irrégularités dont ils s’estiment l’un et l’autre victimes. Mais pour la majorité des Malgaches, ce duel ne change guère un quotidien difficile.

Un village sur la route de Mananjary, sur la côte sud-est de Madagascar © Franck Lefebvre-Billiez, Défap

 

S’il est une chose, à Madagascar, qui fait consensus parmi les candidats à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle… c’est leur unanime dénonciation du système électoral. Les chiffres sortis des urnes le 7 novembre, et qui doivent encore être proclamés officiellement par la Haute Cour constitutionnelle après leur annonce samedi par la Commission électorale nationale indépendante (Céni), promettent pour le second tour un duel aux airs de déjà-vu : en tête, Andry Rajoelina a obtenu 39,19% des suffrages. Juste derrière, Marc Ravalomanana est crédité de 35,29% des voix. Rajoelina a obtenu ses meilleures scores dans les régions côtières, Ravalomanana étant majoritaire au centre de l’île : le second tour s’annonce âprement disputé entre les deux rivaux. Deux anciens présidents qui poursuivent leur duel dans les urnes, après avoir été tous deux écartés de la présidentielle précédente sous le poids de la communauté internationale, afin de sortir d’une crise politique interminable qui avait provoqué la fuite des bailleurs de fonds internationaux, avec des conséquences catastrophiques pour l’économie malgache.

Mais dans un pays accoutumé aux soubresauts politiques, où les élections présidentielles s’achèvent parfois par des prises de pouvoir dans la rue, les deux rivaux ne se contentent pas de mobiliser leurs troupes dans l’optique du 19 décembre, date prévue pour le second tour. Ils ne se contentent pas de courtiser les principaux des 34 autres candidats éliminés à l’issue du premier tour. Ils dénoncent tous deux anomalies et fraudes électorales à leur détriment. Andry Rajoelina a trouvé son angle d’attaque : le système informatique de la Céni. «On a tout fait pour empêcher le score du candidat numéro 13 (à savoir Andry Rajoelina) d’atteindre et dépasser les 40%», a-t-il dénoncé dès lundi, réclamant un «audit» du logiciel de la Commission électorale nationale indépendante. «La seule idée avec laquelle je suis d’accord est que je suis en tête. Mais je ne suis pas d’accord avec les chiffres». Marc Ravalomanana n’est pas en reste : dès mardi, l’un de ses avocats transmettait à la Haute Cour constitutionnelle (la HCC) plus d’une cinquantaine de requêtes pour «corriger certaines irrégularités» dans les résultats provisoires du premier tour.

Ce que cache la «bataille des ex»

Pour aller plus loin :

La HCC croule ainsi sous les recours. Certains candidats vont jusqu’à réclamer l’annulation pure et simple du scrutin. C’est notamment le cas de la coalition des 25 candidats qui, avant même le premier tour, dénonçaient le travail de la Céni. Mais c’est aussi le cas du chef de l’État sortant, Hery Rajaonarimampianina, qui n’a obtenu que 8,8% des voix et se dit victime d’une «fraude massive». La commission électorale, pour sa part, défend son travail. «Nous n’avons accepté aucun ordre de quiconque dans cette élection. On n’a accordé aucun traitement de faveur à qui que ce soit», a affirmé Hery Rakotomanana, son président, dès l’annonce des résultats provisoires du premier tour.

Une contestation généralisée qui laisse craindre de possibles troubles : aussi l’armée est-elle sortie de sa réserve, le 16 novembre, pour appeler les candidats à respecter le bon déroulement du processus électoral. «Madagascar est un État de droit, a déclaré Njatoarisoa Andriajanaka, commandant de la gendarmerie nationale. Les forces de l’ordre avertissent tout individu qui serait tenté de faire une provocation ou de semer le trouble». L’armée n’a pas toujours eu cette neutralité : en 2009, elle avait obligé Ravalomanana à céder le pouvoir à Rajoelina. Mais Ravalomanana lui-même, en 2001, s’était déjà proclamé président avant le second tour, précipitant le pays dans une violente crise qui s’était achevée par la fuite de son prédécesseur, Didier Ratsiraka… Et voilà qu’à cette présidentielle de 2018 se retrouvaient une nouvelle fois les vieux adversaires de la politique malgache, y compris Didier Ratsiraka lui-même, qui était déjà à la tête du pays en 1975 et aujourd’hui âgé de 85 ans – même si «l’Amiral rouge», comme on le surnomme, n’a, il faut bien le dire, obtenu qu’un score purement symbolique de 0,45% des voix. L’année 2013, qui avait donné une impression de renouvellement avec l’affrontement entre Hery Rajaonarimampianina et Jean-Louis Robinson, n’aura été qu’une parenthèse ; encore ces deux candidats bénéficiaient-ils chacun du soutien d’un «ancien» : Andry Rajoelina pour le premier, Marc Ravalomanana pour le second.

Les présidents changent, les défis du quotidien demeurent

Une ruelle dans la banlieue de Tananarive © Franck Lefebvre-Billiez, Défap

Derrière cette «bataille des ex» se profilent en réalité tous les maux de la politique malgache : si les formes démocratiques sont globalement respectées, la compétition pour le pouvoir se joue en fait au sein d’un tout petit groupe qui concentre l’essentiel des ressources de l’île, et reste déconnecté des besoins réels de l’immense majorité de la population. Une population pour laquelle la nourriture représente encore trop souvent la préoccupation principale, et dont la très grande majorité vit sous le seuil de pauvreté absolue de deux dollars par jour. Pendant que les candidats à la présidentielle s’affrontent à travers leurs chaînes télévisées (Rajoelina et Ravalomanana ont chacun la leur), se déplacent en hélicoptère, multiplient les meetings avec invitation d’artistes et feux d’artifices, déplacent les foules, la population malgache s’intéresse peu au vote. D’élection en élection, le taux de participation baisse. Et au-delà du taux de participation proprement dit, le rapport du nombre de votants par rapport à la population n’a cessé de diminuer depuis 1992, partant de 37,7% pour atteindre 17,03% en 2013.

Pour beaucoup de Malgaches, la période électorale est d’abord une période d’incertitudes et de possibles troubles ; mais au-delà, ils n’envisagent guère de changements dans leur quotidien, quel que soit le futur président. Se nourrir, se loger, voilà les vraies préoccupations quotidiennes ; l’éducation elle-même vient loin derrière. Madagascar reste le cinquième pays au monde avec le plus grand nombre d’enfants non scolarisés. Or sans accès au savoir, pas d’évolution sociale possible – dans un système éducatif qui reste très largement inégalitaire, et où le français, pourtant non enseigné en école primaire, reste le sésame indispensable pour accéder à des études secondaires, voire supérieures. Voilà pourquoi les engagements du Défap à Madagascar tournent essentiellement autour de l’éducation : notamment autour de l’enseignement du français. D’une présidentielle à l’autre, les mêmes enjeux demeurent.

Franck Lefebvre-Billiez