Méditation du jeudi : Une histoire de paille et de poutre

Méditation du jeudi 10 mars 2022. Nous avons tous une fâcheuse tendance à nous croire le centre du monde. Pourtant Dieu, l’Évangile, le Christ et même l’Esprit peuvent être compris différemment ailleurs, et la foi s’incarner autrement.

La parabole de la paille et de la poutre par Domenico Fetti (Metropolitan Museum of Art) – Wikimedia Commons

Pourquoi regardes-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ? Comment peux-tu dire à ton frère : « Mon frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil », toi qui ne vois pas la poutre qui est dans ton œil ? Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil ! Alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère.
(Luc 6,41-42)

Dieu est-il le même partout, pour tout le monde, de tout temps ? Spontanément on penserait que oui. Or les textes bibliques nous montrent un Dieu qui discute et même se dispute avec les humains, qui évolue et qui change, qui passe contrat et qui ouvre des perspectives : ce n’est pas un Dieu immuable et statique ! L’idée de qui est Dieu pour nous, les textes en témoignent, est en perpétuelle évolution.

Il semble pourtant qu’une réalité humaine incontournable soit notre tendance à nous imaginer les autres – et Dieu – comme d’autres nous-mêmes, par défaut d’imagination mais surtout par centrement sur nous-mêmes. En d’autres termes, nous avons une fâcheuse tendance à nous croire le centre du monde. Ça va si loin que dans notre imaginaire, nous traitons Dieu, l’Autre par excellence, comme nous traiterions un double de nous-même… L’altérité, c’est ça le problème.

Il y a cependant des situations limites où on rencontre l’autre, vraiment. Mais ça relève de conditions qui échappent largement à notre contrôle : il faut que quelque chose surgisse et s’impose. On peut appeler ça l’Esprit, cette part de Dieu qui souffle où il veut, qui vient bousculer et ouvrir des possibles là où nous les voyions pas.

C’est ainsi que le concept d’Église universelle vient nous bouleverser dans nos représentations : nous réalisons que Dieu, l’Évangile, le Christ et même l’Esprit sont compris différemment ailleurs que chez nous et que la foi s’incarne autrement. C’est le même Dieu, le même Évangile… mais ils s’inscrivent dans des imaginaires différents et prennent de nouveaux visages. Le choc de la rencontre est une épreuve, mais il est salutaire pour pouvoir faire des rencontres fraternelles en vérité, à la dimension de l’Église dont Dieu seul connaît les contours et du Royaume qui nous appelle à une imagination sans cesse renouvelée, pour sortir de nos imaginaires. Sans tenter de s’ôter mutuellement des yeux des pailles ou des poutres !

Tu regardes l’autre à la mesure du regard que tu imagines porté sur toi.
Ton Dieu est bienveillant ? Alors ton regard est bienveillant.
Ton Dieu est un juge impitoyable ? Alors tu juges l’autre et tu te mesures à lui.
Ton Dieu est humble et faible ? Alors tu regardes l’autre avec humilité et impuissance.
Tu te sens ignoré et perdu dans le vaste monde ? Alors tu ignores l’autre dans son propre monde et tu n’essaies pas d’y accéder.




Méditation du jeudi : L’incomparable force de Dieu

Méditation du jeudi 24 février. À quoi ressemble ce Dieu auquel nous croyons ? La pente naturelle de toutes les religions, c’est de nous le présenter régnant par la force. Mais la croix proclame sur Dieu tout le contraire de ce que les hommes conçoivent de Dieu.

L’adoration des bergers, Simon Vouet (1590-1649), dans l’église Saint-Pierre et Saint-Paul d’Évry-Courcouronnes, œuvre récemment classée au titre des monuments historiques après sa restauration – détail © Jacques Longuet, ancien adjoint à la Culture et au Patrimoine de la ville d’Evry

« Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu : il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille. Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. C’est par Lui que vous êtes dans le Christ Jésus, qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et délivrance afin, comme dit l’Écriture, que celui qui s’enorgueillit, s’enorgueillisse dans le Seigneur. « 
(1 Co 1,26-31)

La plupart du temps, les êtres humains définissent Dieu comme tout ce qu’ils ne sont pas eux-mêmes : ils sont limités par leur humanité ; ils l’imaginent infiniment grand et infiniment puissant. Ils se sentent faibles et dérisoires à la surface de la terre ; ils le définissent comme le tout-puissant, une présence qui sature tout et déborde tout ce qui existe. Ils ont peur de la mort, alors ils le disent immortel et hors du temps. Ils ont l’impression de se traîner à ras de terre, et disent de lui qu’il est tout seul dans les cieux. Ils se sentent soumis à un destin, et disent que c’est lui qui en tire les ficelles et décide du sort du monde.

Au fond, tout ça nous parle de ce que les humains voudraient être, mais est-ce que ça nous parle vraiment de Dieu ? Oui, ça nous parle d’un Dieu qui serait tout l’inverse des humains. Et ça trahit surtout une véritable haine, une jalousie immense envers Dieu, qui nous travaille en sourdine.

❝ Se croire détenteur d’une vérité sur Dieu, c’est toujours se fourvoyer

Croire à ce Dieu-là nous condamne à un effroyable esclavage. Pour se sentir digne de lui, il faut se rendre inhumain, renoncer à son humanité, au doute, au chemin forcément sinueux. Il faut défendre bec et ongles cette image d’un Dieu terrible, qui contrôle tout, prévoit tout, exige tout. Et de préférence, il faut convaincre le reste de l’humanité qu’on est du bon côté de ce Dieu-là, qu’on est dans ses petits papiers et qu’il nous donne ainsi un peu de sa puissance, un peu de son pouvoir de tout contrôler. Il faut bien dire que c’est là la pente naturelle de toutes les religions.

Paul ne dit pas autre chose aux Corinthiens. Face à la remuante communauté de Corinthe, où s’esquissent des batailles terribles entre des courants différents, qui tous prétendent se réclamer du véritable Dieu, Paul choisit un autre langage. Il rappelle que se croire sage, se croire détenteur d’une vérité sur Dieu, c’est toujours se fourvoyer, et tenter d’écraser les autres pour se sentir un peu plus justifiés. Il quitte tout débat partisan, il renonce à dire qui a raison et qui a tort, pour questionner jusqu’au bout la question et redemander : mais au fond, de quel Dieu parlez-vous ? Il convoque alors une autre parole, dans une formule étrange : la parole de la croix. La folie de la croix. La croix proclame sur Dieu tout le contraire de ce que les hommes conçoivent de Dieu… Tout ce qu’ils croient comprendre sur Dieu, tout ce qu’ils croient savoir sur Dieu, tout cela est balayé.

La sagesse des hommes faisait de Dieu la figure des aspirations humaines. La folie de Dieu, c’est de renoncer à rentrer dans ce combat. C’est de mettre l’homme face à ses prétentions. C’est de lui révéler qu’en s’appuyant sur sa propre sagesse, l’homme passe à côté de Dieu. Entend-on vraiment l’incroyable nouvelle de la croix ?

❝ L’annonce d’un salut qui passe par la plus profonde injustice

Le tableau qui illustre cet article a été redécouvert par hasard dans une église de la région parisienne. C’est « L’adoration des bergers » de Simon Vouet : on note d’abord qu’il ne s’agit pas dans cette nativité de représenter des rois mages (qui ne sont de toute façon pas dans les textes bibliques) mais des bergers, dans le texte de l’évangile selon Luc. Et regardez le geste de Marie : elle tend la main comme en supplication, non seulement pour présenter cet enfant aux bergers, mais au monde tout entier, parce qu’il est le salut du monde entier. Un détail attire le regard au premier plan : l’agneau tenu par un des bergers. Le raccourci est saisissant : cet enfant au creux de la paille, faible livré aux aléas d’un monde violent, est aussi l’agneau qui sera sacrifié par pure malice, dans un déchaînement de violence que rien ne justifiait. Ce n’est pas une jolie histoire que raconte ce tableau : c’est l’annonce d’un salut qui passe par la plus profonde injustice, incompréhensible pour qui croit encore que Dieu vient régner par la force sur des humains qui n’attendent que ça.

Nous avons à prêcher cela – ce n’est pas vendeur. Ça complique beaucoup la mission de l’annonce de l’Évangile, un message aussi peu vendeur. Et pourtant, voyez par quelle beauté le peintre a représenté la scène : la beauté est là, oui. Encore faut-il avoir les yeux pour la voir, et le talent pour la représenter, malgré tout.

La beauté tient à une vérité qui s’impose, malgré nous : non, la force brute ne vainc pas vraiment dans ce monde, la victoire est ailleurs, tout simplement parce qu’aucun humain ne peut véritablement mettre sa confiance dans la force brute et le non-droit, on ne peut que s’y soumettre. Pourtant, c’est la confiance qui sauve le monde et nous donne de croire à ce salut. Ça n’a l’air de rien… mais ça change tout.




Méditation du jeudi : De quel dieu tu parles, camarade ?

Méditation du jeudi 3 février 2022. Ne nous trompons pas de Dieu ! Car les dieux que nous nous faisons asservissent. Dieu, lui, libère.

Moïse au Mont Horeb, avec les Dix Commandements, par Rembrandt (1659) – Wikimedia Commons

Avant l’entrée en terre promise, Moïse s’adresse longuement au peuple d’Israël, façon de faire le point sur ce que le peuple a reçu de Dieu (essentiellement les dix paroles, ou dix commandements, donnés sur le Mont Horeb) et sur les recommandations à respecter pour vivre en vérité avec ce Dieu-là. L’enseignement porte en partie sur une mise en garde : il ne faut pas se tromper de Dieu. L’enjeu est de taille : rendre un culte à un Dieu qui n’est pas le vrai Dieu c’est s’égarer hors de l’alliance.

Le problème, c’est que les humains ont besoin de se représenter Dieu, alors que Dieu, de son côté, ne se montre pas. Forcément, à un moment, ça pose problème.

Voici ce que Moïse explique au peuple :

Puisque vous n’avez vu aucune forme, le jour où le Seigneur vous a parlé au milieu du feu, au Mont Horeb, prenez bien garde à vous ; de peur que vous ne vous fassiez une statue, une effigie, – quelle qu’elle soit! – modèle d’homme ou de femme, d’une bête sur la terre, d’un oiseau dans le ciel, bestiole ou poisson, de peur que levant les yeux vers le ciel, voyant lune, soleil et étoiles, tu ne sois entraîné à te prosterner devant eux et à les servir. Tout ça, je l’ai donné en partage aux païens, sous le ciel tout entier. Mais vous, le Seigneur vous a pris et vous a fait sortir de l’esclavage d’Égypte…
(Dt 4,15-19)

Dieu met en garde : les dieux que nous nous faisons asservissent. Dieu, lui, libère. Si nous les créons, nous nous inclinons devant eux et nous leur vouons un culte qui nous enferme. Dieu, lui, constate l’asservissement des humains et intervient pour ne pas les y laisser. Deux façons de penser le divin, deux réalités de nos vies.
Face à qui, à quoi nous inclinons-nous ? À quoi attachons-nous nos vies au point d’en être aliénés ? Ces questions nous font toucher du doigt une réalité anthropologique : les humains ont de toute façon un rapport au divin, mais ils ont une certaine propension à y mettre quelque chose de familier, plutôt qu’à faire confiance au Dieu qui ne se laisse pas saisir.

Cela a des conséquences pour la mission : quel Dieu annonçons-nous ? Un Dieu qui enferme (alors ce sera sans doute une idole) ou le Dieu qui libère ? Et qu’est-ce que ça veut dire concrètement, que Dieu libère ?

Parce que le débat n’est pas simple. Par exemple, si la mission chrétienne part du principe que l’animisme est une religion de la peur qui enferme ses adeptes dans une aliénation vis-à-vis de faux dieux, cela peut être interprété comme une raison suffisante pour imposer une autre forme religieuse qui, elle n’entretient pas la peur. Mais quel Dieu prêchons-nous alors ? Si c’est un Dieu qui menace de l’enfer les méchants et récompense les bons, est-ce qu’on ne prêche pas la peur ? Si c’est un Dieu qui exige le respect des conventions et de la norme pour ne pas risquer d’être en dehors des clous, est-ce qu’on ne prêche pas la peur ?

La mission exige alors, d’abord, un travail sur nos propres présupposés théologiques, c’est-à-dire sur ce que nous prêchons de Dieu : quel Dieu prêchons-nous ? Un Dieu qui enferme (une idole) ou un Dieu qui libère ?

Nous prions cette semaine avec notre envoyée au Congo Brazzaville, Lydia.

Seigneur,
Trop souvent nous t’enfermons dans notre imaginaire. Nous te voyons sur un nuage, au milieu d’un jardin luxuriant, sur une montagne au milieu du tonnerre. Nous te voyons à notre mesure, nous te voyons à la mesure de notre regard. Pardonne-nous.
Trop souvent nous pensons à ta place. Nous disons que tu es le vrai Dieu en présentant un dieu qui nous conforte dans nos habitudes. Pardonne-nous.
Viens ouvrir nos horizons, nos prisons, nos illusions sur toi. Viens nous donner le Souffle qui permet de parler de toi en vérité, ancrés dans une vraie liberté.
Notre espérance toute entière repose en toi : ne nous laisse pas l’oublier.
Amen




Méditation du jeudi : Mange et parle !

Méditation du jeudi 27 janvier 2022. Que nous apprend l’histoire du prophète Ézéchiel – et surtout cette parole si étrange qui lui est adressée : manger le livre que Dieu lui présente, avant d’aller parler aux Israélites ?

Le prophète Ézéchiel, par Michel-Ange, dans la chapelle Sixtine – Wikimedia Commons – domaine public

Il y a une façon tout à fait étrange de traiter la Bible : c’est de la manger ! Tenez, par exemple, le prophète Ezéchiel… N’allons pas trop vite cependant pour en tirer la conclusion que Dieu nous appelle à manger nos bibles, il faut faire le détour par l’histoire du bonhomme pour comprendre de quoi tout cela retourne.

Ézéchiel, donc, est fils de prêtre et prêtre lui-même. Comme la plupart des notables du peuple juif, il a été emmené de force à Babylone quand le roi Nabuchodonosor a envahi son pays. Pendant des années, il a été de ces exilés qui se demandent de quoi demain sera fait, et qui pleurent leur pays, leur histoire, la culture à laquelle ils ont été arrachés. C’est au bout de plusieurs années que Dieu lui a adressé la parole, au bord du fleuve Kebar, loin de Jérusalem. Il apparaît au milieu d’un arc-en-ciel – symbole de l’alliance passée avec Noé, on s’en souvient.

Ézéchiel, donc, raconte l’histoire de ce qui lui est arrivé :

Il me dit : « Toi, l’homme, mets-toi debout ; j’ai à te parler. » Pendant qu’il disait cela, l’Esprit de Dieu entra en moi et me fit tenir debout. J’écoutai donc celui qui me parlait. « Toi qui n’es qu’un homme, dit-il, je t’envoie auprès des Israélites, cette bande de rebelles qui se sont révoltés contre moi. Tout comme leurs ancêtres, ils n’ont jamais cessé de rejeter mon autorité. C’est vers ces gens à la tête dure et au caractère obstiné que je t’envoie. Tu t’adresseras à eux en disant : “Voici ce que déclare le Seigneur Dieu.” Alors, qu’ils t’écoutent ou qu’ils refusent de le faire parce qu’ils sont un peuple récalcitrant, ils sauront qu’il y a un prophète parmi eux.

« Quant à toi, l’homme, n’aie pas peur d’eux ni de leurs paroles. Ils te contrediront : ce sera comme si tu étais entouré de ronces et assis sur des scorpions. Cependant ne sois pas effrayé par les paroles ou par l’attitude de ce peuple récalcitrant. Tu leur répéteras ce que je te dirai, qu’ils t’écoutent ou refusent de le faire à cause de leur entêtement.

« Quant à toi, l’homme, ne te montre pas aussi récalcitrant qu’eux, écoute ce que j’ai à te dire. Ouvre la bouche et mange ce que je vais te donner. »

Je vis alors une main tendue vers moi ; elle tenait un livre en forme de rouleau. Il le déroula devant moi : il était écrit des deux côtés ; le texte était composé de plaintes, de gémissements et de cris de détresse.

Celui qui me parlait dit : « Toi, l’homme, mange ce rouleau qui t’est présenté, puis va parler aux Israélites. » J’ouvris la bouche et il me fit manger le rouleau. Il ajouta : « Toi, l’homme, remplis ton ventre et nourris ton corps avec ce rouleau que je te donne. » Je le mangeai donc et, dans ma bouche, il eut un goût aussi doux que le miel.

Alors il reprit : « En route, l’homme, va auprès des Israélites et transmets-leur mes paroles. Je ne t’envoie pas auprès d’un peuple qui parle une langue étrangère difficile à comprendre, mais auprès du peuple d’Israël. Si je t’envoyais auprès des nombreux peuples qui parlent une langue étrangère difficile et même incompréhensible pour toi, ils t’écouteraient. Mais les Israélites, eux, ne voudront pas t’écouter, car ils ne veulent pas m’écouter. En effet, ils ont tous une forte tête et un caractère endurci. Cependant, je vais te rendre aussi obstiné qu’eux, tu auras la tête aussi dure que la leur ! Je rendrai ton front résistant comme le diamant, plus solide que le roc. Alors n’aie pas peur d’eux et ne sois pas effrayé…
(Ézéchiel 2 et 3,1-9)

N’aie pas peur, ne soit pas effrayé… Ces paroles, c’est à Ezéchiel que Dieu les adresse. Mais c’est nous tous qu’elles viennent interpeler. N’ayez pas peur… Et si la Bible, et Dieu à travers la Bible, nous dit « N’ayez pas peur », c’est justement qu’en temps ordinaire, nous avons peur… Peur du lendemain, de l’imprévu, de la folie du monde.

Lorsque Dieu dit à Ézéchiel, n’aie pas peur, il ajoute : mange ce livre. Ça, c’est bien la dernière chose à laquelle nous, nous aurions pensé pour faire face à peur ! Manger un livre ! Mange un livre et parle, dit Dieu. Mange le livre des lamentations du peuple, toute l’amertume, toute la colère, tout le découragement… mange l’histoire désespérée, les espoirs inaboutis, les révoltes sans lendemain. Et curieusement, tout cela, dans la bouche d’Ézéchiel, a goût de miel. Et curieusement, cela lui donne la force, le courage de faire face à la peur, et de parler.

Au fond, c’est une parabole de ce que nous faisons lorsque nous lisons la Bible. Nous ne la lisons pas comme un conte de fées, mais comme le livre qui nous raconte le monde, avec sa violence et ses compromissions, ses détours et ses accidents, ses malheurs et ses terreurs. Et puis ses beautés et son espérance. Lorsque nous lisons ce livre, lorsque nous « mangeons », nous grignotons, nous savourons ce livre, nous n’en tirons pas un savoir, une sécurité, qui nous protégerait de tout. La Bible ne recèle pas un savoir. La Bible, dans notre bouche, a un goût de miel. Elle nous dit « n’ayez pas peur », comme elle l’a dit à tant d’autres êtres humains avant nous. Et comme à eux, elle nous donne la parole… Parle, et n’aie pas peur… N’aie pas peur, et parle…

À notre tour, nous pouvons parler, sans peur. Nous pouvons dire au monde l’espérance qui nous porte. Nous pouvons consoler les exilés. Nous pouvons risquer une parole difficile, exigeante. Qui tient en ces quelques mots : n’ayez pas peur ! ne cédez pas à la peur ! Dieu aime le monde, que vous le sachiez ou non, Dieu aime le monde, et il ne se résout pas à l’abandonner. Il est venu jusqu’au cœur du monde pour nous y rejoindre, jusque dans le pire de notre humanité. Et il n’est pas prêt de déserter… Maintenant vivez ! et…

❝ Ne vous résignez pas à croire que Dieu est absent

N’ayez pas peur ! ayez confiance en vous, parce que c’est par vous que Dieu agit dans le monde.

N’ayez pas peur ! ce n’est pas le malheur qui a le dernier mot sur nos vies.

N’ayez pas peur ! ne vous résignez pas à croire que Dieu est absent, ne vous résignez pas à croire que vous êtes seul et que tout est perdu.

N’ayez pas peur ! quand la foule se jette sur une idée, quand la foule s’émeut et en reste à l’émotion dans de beaux élans spontanés et bruyants, vous, vous êtes fondés sur autre chose.

N’ayez pas peur de montrer à tous les humains la même tendresse que Dieu vous porte.

N’ayez pas peur ! soyez certains que c’est Dieu qui agit pour le bien, en nous et par nous, et ne craignez pas de vous abandonner à cette grâce qui agit. Nous serons peut-être obscurs, discrets, humbles, mais nous aurons le courage inébranlable que nous donne la grâce. Courage de dire « non » à tout ce qui avilit l’humain. Pas pour nous-mêmes, mais pour la gloire de Dieu et le bonheur de notre prochain. Tout simplement.

N’ayez pas peur… Amen

Nous prions cette semaine avec notre envoyée au Cameroun, Charline.

Seigneur,
Tu nous offres ta Parole comme un souffle de vent qui vient bousculer nos habitudes et nos certitudes.
Tu nous offres ta présence comme un roc solide sur lequel nous pouvons compter.
Tu nous offres ton espérance comme le rayon de lumière qui danse sur nos vies.
Tu nous offres la fraternité comme douceur pour construire nos vies.
Tu nous offres le courage comme bouclier.
Tu nous offres la parole, celle qui rassure, celle qui témoigne, celle qui accompagne et change le monde, à la mesure de ton amour.
Tu nous offres ton amour sans condition, comme la force qui anime toute notre vie.
Seigneur, merci pour tous ces dons, merci pour ta confiance.
Que la joie accompagne nos pas à l’ombre de ta main, aujourd’hui, demain, toujours
Amen




Méditation du jeudi : Aujourd’hui…

Méditation du jeudi 20 janvier. C’est tous les jours, dans notre chemin avec Dieu, que le mot « aujourd’hui » nous est adressé. Qu’il nous soit donné de vivre vraiment ce « aujourd’hui » qui nous est offert.

Jésus enseignant dans la synagogue de Nazareth, XIVème siècle, fresque du monastère de Decani, Kosovo

Jésus se rendit à Nazareth, où il avait été élevé. Le jour du sabbat, il entra dans la synagogue selon son habitude. Il se leva pour lire les Écritures et on lui remit le rouleau du livre du prophète Ésaïe. Il le déroula et trouva le passage où il est écrit :

« L’Esprit du Seigneur est sur moi,
il m’a choisi pour son service afin d’apporter la bonne nouvelle aux pauvres.
Il m’a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers
et aux aveugles le retour à la vue,
pour libérer les opprimés,
pour annoncer l’année où le Seigneur manifestera sa faveur. »

Puis Jésus roula le livre, le rendit au serviteur et s’assit. Toutes les personnes présentes dans la synagogue fixaient les yeux sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Ce passage de l’Écriture est accompli, aujourd’hui, pour vous qui m’écoutez. » Tous exprimaient leur admiration à l’égard de Jésus et s’étonnaient des paroles de grâce qu’il prononçait. Ils disaient : « N’est-il pas le fils de Joseph ? » Jésus leur dit : « Vous allez certainement me citer ce proverbe : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Vous me direz aussi : “Nous avons appris tout ce que tu as fait à Capharnaüm, accomplis les mêmes choses ici, dans ta propre ville.” » Puis il ajouta : « Je vous le déclare, c’est la vérité : aucun prophète n’est bien reçu dans son pays. De plus, je vous assure qu’il y avait beaucoup de veuves en Israël à l’époque d’Élie, lorsque la pluie ne tomba pas durant trois ans et demi et qu’une grande famine sévit dans tout le pays. Pourtant Dieu n’envoya Élie chez aucune d’elles, mais seulement chez une veuve qui vivait à Sarepta, au pays de Sidon. Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël à l’époque du prophète Élisée ; pourtant aucun d’eux ne fut purifié de la lèpre, mais seulement Naaman le Syrien. »

Tous, dans la synagogue, furent remplis de fureur en entendant ces mots. Ils se levèrent, entraînèrent Jésus hors de la ville et le menèrent au sommet de l’escarpement sur lequel Nazareth était bâtie, afin de le précipiter dans le vide. Mais il passa au milieu d’eux et s’en alla.
(Lc 4,16-30)

En parcourant ce récit, le mot « aujourd’hui » attire notre attention : c’est un terme qui a une grande résonance théologique, surtout dans l’Évangile selon Luc.

Il est sur les lèvres des mages qui se répètent les paroles de l’ange – « Aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur » (Lc 2,11).

Il est sur les lèvres de ceux qui s’extasient devant les miracles de Jésus – « Nous avons vu aujourd’hui des choses étranges ! » (Lc 5,26).

Il est dans la bouche de Jésus qui s’invite dans la maison de Zachée – « Car il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison… aujourd’hui le salut est venu pour cette maison » (Lc 19,5.9).

Il est adressé au brigand crucifié à côté de Jésus – « Amen, je te le dis, aujourd’hui tu. Seras avec moi dans le paradis » (Lc 23,43).

C’est tous les jours, dans notre chemin avec Dieu, que le mot « aujourd’hui » nous est adressé.

Aujourd’hui, c’est le moment favorable pour construire notre humanité sous le regard de Dieu.

Aujourd’hui entraîne notre participation à la mission de Jésus lui-même.

Aujourd’hui, nous sommes envoyés porter la bonne nouvelle à travers chacune de nos vies.

Qu’il nous soit donné de vivre vraiment ce « aujourd’hui » qui nous est offert et qui ouvre, au cœur de nos vies, tous les possibles de Dieu !

Cette semaine nous prions pour nos envoyés en Tunisie, Ben, Patty et Stephanie.

Seigneur notre Père, merci pour la vie.
Merci pour toutes les nations sur la terre ; pour les différentes langues et cultures, et pour les bornes de leur demeure.
Merci Seigneur pour le salut en Jésus-Christ, pour son Église universelle et pour le lien d’amour qui nous unit. En Jésus, nous avons tout ce qui est nécessaire à la vie, donne-nous la sagesse de puiser en lui, dans une joie confiante.
Que ta présence et ta parole nous guident le jour et nous éclairent la nuit. Aide-nous à prendre courage devant les souffrances car Jésus a vaincu. Donne-nous d’être fiers même de notre détresse : elle produit la persévérance, qui produit la victoire dans l’épreuve, et de là, l’espérance.
Que ton Saint-Esprit nous console.
Ouvre grandes les portes de la liberté du culte et donne-nous ta paix.
Au nom de Jésus nous te prions, Amen

Grace Gatibaru (dans Parole pour tous)




Méditation du jeudi : Debout !

Méditation du jeudi 13 janvier. Comment nous sentirions-nous à la place d’Élie, qui après avoir agi avec zèle, puis avoir dû fuir ses ennemis dans le désert, se sent si désespéré qu’il veut mourir… et à qui Dieu répond : « Lève-toi et mange, car tu devras faire un long voyage ! » Et si ça ne s’arrêtait jamais ? S’il fallait toujours se relever et repartir ?

Philippe de Champaigne : « Le sommeil d’Élie » © Wikimedia Commons

« Le roi Achab raconta à Jézabel, sa femme, tout ce qu’Élie avait fait, en particulier qu’il avait mis à mort par l’épée tous les prophètes de Baal. Jézabel envoya un messager pour dire à Élie : « Si demain, à pareille heure, je ne t’ai pas traité comme tu as traité ces prophètes, que les dieux m’infligent la plus terrible des punitions ! » Élie prit peur et il s’enfuit pour sauver sa vie. Il se rendit à Berchéba, dans le pays de Juda ; là, il laissa son serviteur, puis il marcha pendant une journée dans le désert et il s’assit sous un genêt. Il souhaitait mourir et il dit : « Maintenant, Seigneur, j’en ai assez ! Reprends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes prédécesseurs ! » Il se coucha et s’endormit sous le genêt ; mais un ange le toucha et lui dit : « Lève-toi et mange ! » Il vit en effet, posée près de sa tête, une de ces galettes que l’on cuit sur des pierres chauffées, et un pot d’eau. Après avoir mangé et bu, il se recoucha ; mais l’ange du Seigneur revint le toucher et lui dit : « Lève-toi et mange, car tu devras faire un long voyage ! » Élie se leva pour manger et boire, puis avec les forces trouvées dans ce repas, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu. »
(1 Rois 19,1-8, NFC)

« Lève-toi et mange ! Relève-toi, au boulot ! Tu es fatigué, la belle affaire ! Allez, debout, au boulot !  » Je serais à la place d’Élie, je n’apprécierais pas du tout qu’on me parle sur ce ton, ange ou pas, surtout si l’épuisement vient de mon zèle pour le Seigneur. Et pourtant… « Au boulot ! »… est-ce qu’il n’y a pas, dans notre vie de foi, de ces moments où une voix rugit à nos oreilles ces mots-là, comme ils résonnent à l’oreille d’Élie ? Est-ce qu’il n’y a pas, dans un repli secret de notre cœur, un Dieu qui exige que nous nous relevions, que nous époussetions notre revers pour nous rendre à peu près présentables, afficher un large sourire et remettre ça ? Faire comme si tout allait bien… alors qu’au fond, tout au fond de nous, bourgeonne le sentiment confus que ça va mal…

Pour Élie résonne donc cette terrible question : et si ça ne s’arrêtait jamais ? Question lancinante qui se pose à chacun, chacune de nous. Et si ça ne s’arrêtait pas ? Si cet épuisement était la fin de la route ? Si notre inquiétude pour l’avenir ne s’arrêtait pas ? Ou ce petit secret bien caché dont nous avons peur qu’il surgisse au grand jour, érodant un peu plus chaque jour notre joie de vivre ? Ou ce mal qui ronge notre corps ? Ou ce besoin compulsif de remplir notre vie avec quelque chose, n’importe quoi ? Ou ce perfectionnisme qui nous pousse à rechercher sans fin l’ultime exactitude, la véritable droiture, la clôture parfaite de ce que nous faisons ?

Et si ça ne s’arrêtait jamais ? Vous croyez être seul·e avec ce secret-là ? Et bien non. C’est le secret de notre humanité. C’est ce qui se cache au cœur de nos vies, qui que nous soyons, des plus saints et des plus soucieux de la loi de Dieu jusqu’au plus misérable d’entre nous. Cette peur-là fait partie de notre vie, et plus nous nous débattons avec elle, plus elle se resserre autour de nous : et si ça ne s’arrêtait pas ?

C’est un constat bien sombre, et on ne voit pas très bien en quoi ça constitue une bonne nouvelle.

❝ Le soupçon d’un abominable marché

Cette crainte chevillée à notre humanité – « et si ça ne s’arrêtait jamais ? » – en recouvre une autre, bien plus profonde encore. La crainte de ne pas être aimable. La crainte de ne pas être digne d’être aimé·e. Notre véritable question, ce qui est véritablement au fondement de notre humanité, c’est cette question-là : tant que ça dure, tant que je suis dans cette misère, qui pourrait donc m’aimer, m’aimer vraiment ? C’est une peur si profonde en nous que nous en venons à voir notre misère native comme cet empêchement absolu à être aimé.

Pour Élie, accablé par l’épuisement, par le découragement de devoir remettre en permanence en jeu toute sa vie au service d’un Dieu exigeant, comme pour nous, se pose en filigrane, en soubassement, la question : et si Dieu cessait de nous aimer ? Peut-il aimer, aimer vraiment, un·e misérable comme moi ? Et chacun d’y répondre à sa façon. Chez Élie, par le désespoir au point de vouloir mourir. En effet, à quoi bon vivre si nous ne sommes pas digne d’amour ? Si nous avons le sentiment que rien ni personne ne pourra jamais nous aimer, nous soulager de ce poids, à quoi bon vivre ?

Ce qui menace, ce qui nous menace tous, c’est que peu à peu, la certitude remplace le doute et nous amène finalement à croire « Non, je ne suis pas aimé·e » ; « Non, je ne serai jamais plus aimable »… Vous croyez que j’exagère ? Mais regardez le monde qui nous entoure ! Entre ceux qui courent à la performance, ceux qui vivent le nez sur leur smartphone pour être sûr de ne pas manquer la moindre info, le moindre appel, le moindre signe qui leur serait adressé, de n’importe où, pourvu qu’ils soient au courant, branchés, impeccablement disponibles, pour une miette de présence virtuelle et d’amour ! C’est eux, c’est vous, c’est moi…

C’est comme si le monde entier était aux prises avec le soupçon d’un abominable marché entre le Dieu de notre imaginaire et chaque seconde de nos vies : comme si Dieu, ce Dieu imaginaire, nous disait à chaque instant : « Ta perfection contre mon amour ! »

❝ La grâce renverse cette misère où tu te complais

C’est tueur. C’est tueur pour nous-mêmes, et tueur pour les autres. Parce que ça nous conduit finalement à haïr les autres. Quand on a bien trop peur d’être imparfait soi-même, l’autre n’est plus qu’un miroir grossissant qui vient nous rappeler cette terreur permanente. Surtout les plus faibles, ceux qui laissent paraître leur misère, leur imperfection, leur humanité, leur différence… ça fait le lit de tous les intégrismes. Et nous n’y échappons pas plus que les autres. Nous sommes appelés à une constante vigilance pour ne pas être emportés par cette peur. Peur, je le répète, qui niche dans ce marché sordide, comme si Dieu nous disait : ma grâce contre ta servitude. Comme si notre foi, comme si toute foi était toujours, forcément, atrocement, le lieu d’un épouvantable marchandage… Et certains sont plus doués que d’autres à ce marché. Certains savent se payer de mots, se sacrifier bien mieux que les autres, et en retirent plus de bénéfices… et que ça soit entre eux et un Dieu qui n’est qu’imaginaire n’enlève rien au fait que c’est tueur.

Un autre à avoir vécu cet épouvantable marchandage, si on en croit ce qu’il a écrit et qui nous est parvenu, c’est l’apôtre Paul. Il se débattait avec son orgueil, désespéré de vivre selon la volonté de Dieu mais incapable de voir en cela autre chose qu’un marchandage meurtrier. Voici ce qu’il écrit :

« Pour que je ne sois pas enflé d’orgueil, une dure souffrance m’a été infligée dans mon corps, comme un messager de Satan destiné à me frapper et à m’empêcher d’être enflé d’orgueil. Trois fois j’ai supplié le Seigneur de me délivrer de cette souffrance. Il m’a répondu :  » Ma grâce te suffit ! Ma puissance s’accomplit au sein de la faiblesse. »  »
(2 Co 12,7-9a, NFC)

En écrivant cela, Paul nous parle d’abord de ce marchandage imaginaire qui se joue entre lui et ce Dieu de son imagination : voilà une épine, une épreuve de plus, l’étape ultime peut-être pour que Dieu enfin l’agréée, la souffrance qui suffira à régler la facture, s’il avait la chance de tenir le coup suffisamment longtemps. Il faut à Paul un retournement radical pour que la situation s’éclaire sous un tout autre angle et pour que le Dieu tueur de son imagination se révèle être le véritable Dieu qui s’adresse à lui par une parole de grâce. Ce renversement, cette conversion, tient à l’écoute de ce qui vient donner une autre réalité à l’épreuve.

Alors, la bonne nouvelle, elle est où ? Elle est là. Elle est là depuis toujours. C’est la grâce. « Ma grâce te suffit », nous dit Dieu. La grâce renverse cette misère où tu te complais, où tu vis sans pouvoir en sortir. La grâce renverse tout cela. Tu as peur de ne pas être aimé ? Dieu ne donnera pas de preuve qu’il t’aime – jamais ! – mais il te donne sa grâce, ce qui donne une autre couleur à ton existence, ce qui te permet de voir autrement ton existence. La foi, c’est tout simplement s’abandonner à cette grâce : se voir, ne serait-ce que l’espace d’un instant, comme Dieu nous voit. Aimé. Inconditionnellement aimé. D’un amour qui dépasse toute mort. C’est avoir confiance dans cet amour-là, et dans rien d’autre.

❝ L’amour de Dieu est gratuit. Ne cherche pas à effacer tes défauts, tes tares, tes malheurs

La grâce, c’est l’Esprit de Dieu qui vient souffler en nous un vent de liberté, qui vient nous désangoisser, nous répétant inlassablement que nous sommes fils et filles de Dieu, sans avoir à le mériter. Ce n’est alors plus l’angoisse qui dicte la règle. Si la peur reste l’hôte indésirable de nos vies, elle n’est pourtant plus au gouvernail. C’est désormais l’Esprit de Dieu, esprit d’adoption, esprit d’amour, qui travaille en nous à instaurer toujours davantage la confiance.

L’amour de Dieu est gratuit. Ne cherche pas à effacer tes défauts, tes tares, tes malheurs, sous prétexte que tant qu’ils sont là Dieu ne voudra pas de toi. Ouvre-toi simplement à la grâce qui te donne cet autre regard sur toi-même, regard de Dieu, regard d’amour, tendresse d’adoption, qui t’assure que tu es aimé, infiniment aimé. Oui, sa grâce nous suffit !

Ta véritable réalité, ta véritable identité, est ailleurs que dans ce qui t’accable. La grâce de Dieu, c’est ce qui te permet de vivre de cette véritable identité, dans cette véritable réalité. Ça vaut pour chacun de nous, et ça vaut aussi pour l’Église. Imparfaite et tellement aimée. Toujours insatisfaite d’elle-même – trop ouverte pour les uns, trop fermée pour les autres, toujours prête à se soupçonner d’infidélité, pleine d’étiquettes et d’écartèlements, de refus et de raideurs, si fatiguée et si découragée, si pleine d’envie de devenir puissante, glorieuse et efficace… « Pauvrette Église », disait Calvin ! Oui, l’Église est imparfaite, faillible et toute petite… et pourtant infiniment aimée, et pourtant corps du Christ ! Pas malgré tout cela, mais avec tout cela, et pour ouvrir à bien autre chose. Une autre réalité… ce Royaume, déjà présent, même si nous ne le voyons pas face à face. Non, ce n’est pas nous qui le faisons apparaître. Mais il vient… il vient, aussi certainement que Dieu nous aime.

Aussi certainement que la parole qui vient nous remettre debout n’est pas un ordre – c’est un cadeau. Debout ! Appuyés sur la grâce de Dieu, c’est possible !

Nous prions cette semaine pour les boursiers du Défap, ceux qui quittent leur pays pour venir étudier la théologie en France, échanger avec les professeurs et les étudiants de nos facultés, et permettre ensuite à d’autres de bénéficier de ces échanges. Qu’il leur soit donné un accueil chaleureux et la certitude que la grâce de Dieu les accompagne.

Que chacun·e de nous, aujourd’hui, demain, toujours, chemine à l’ombre de sa main.




Méditation du jeudi : L’Église, singulière et universelle

Méditation du jeudi 6 janvier. Comment peut-on parler de l’universalité de l’Église, alors même qu’elle est « mise à part », sainte, distincte du monde ? Et comment vivre en témoins de cette preuve d’une autre réalité que notre réalité ordinaire – celle de la grâce de Dieu manifestée en Jésus-Christ ?

Fleur de pissenlit © Pixabay

Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu : il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille. Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. C’est par Lui que vous êtes dans le Christ Jésus, qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et délivrance afin, comme dit l’Écriture, que celui qui s’enorgueillit, s’enorgueillisse dans le Seigneur.
(1 Co 1,26-31)

L’Église est paradoxale : elle est à la fois singulière et universelle. Elle est singulière parce qu’elle est mise à part : c’est ce que signifie, littéralement, le mot « sainte », mise à part, distinguée, non confondue. Elle ne se confond pas avec le monde, parce qu’elle est à part, différente, preuve d’une autre réalité que notre réalité ordinaire. Et en même temps, l’Église est universelle : la grâce de Dieu manifestée en Jésus-Christ fait qu’il n’existe plus aucun critère de sélection par lequel les humains pourraient prétendre accéder à l’amour de Dieu en étant plus qualifiés que les autres. L’apôtre Paul le dit bien : il écrit à ceux qui ne peuvent se réclamer ni de la sagesse, ni de la bonne naissance, ni d’une belle position sociale en ce monde. Il écrit à ceux qui renoncent à se sentir importants par eux-mêmes, pour faire simplement confiance à Dieu pour leur donner des raisons de se sentir acceptables. Le théologien Paul Tillich disait que la foi, c’est le courage d’accepter d’être accepté.

Nous avons à dire, c’est notre mission, que l’Église est à la fois universelle (personne n’en connaît les contours et personne ne peut se targuer d’en détenir la clé) et sainte, mise à part (il n’y a plus en ce monde de différence de qualités entre les êtres humains : devant Dieu nous sommes tous accueillis sans qualités, sans surface sociale, sans richesse). En d’autres termes, nous sommes porteurs de ce qui est universel, et c’est ce qui nous met à part !

Comment vivre en témoins de cette universalité qui dépasse les frontières ? Que cette question nous accompagne au cours de cette année qui s’ouvre et que Dieu ouvre nos yeux à l’universel de sa grâce.

Prière

Nous nous unissons dans la prière et nous portons dans cette prière tous les envoyés du Défap de par le monde :

Pour que ta paix rayonne au milieu de nous et que ton amour libère nos vies, Seigneur, nous te prions.
Donne-nous de persévérer dans la foi et mets dans nos cœurs le désir de ton Royaume.
Guide ton Église sur le chemin de l’Évangile, que ton Esprit Saint la garde accueillante.
Nous te prions pour les responsables des peuples, afin qu’ils aient la volonté de promouvoir la justice et la liberté.
Ô Christ, tu as pris nos infirmités, tu t’es chargé de nos maladies ; soutiens ceux qui traversent une épreuve.
Pour ceux qui sont au service des opprimés, des étrangers, des isolés, nous te prions.
Nous te confions nos familles, tous ceux qui nous ont demandé de prier pour eux et qui prient pour nous.
Pour notre pays, notre région, notre village, notre ville, tous nos lieux quotidiens, afin que les chrétiens y soient témoins d’espérance et artisans d’unité, nous te prions.
Jésus notre joie, tu veux pour nous un cœur tout simple, comme un printemps du cœur. Alors les choses compliquées de l’existence nous paralysent moins. Tu nous dis : ne t’inquiète pas, et même si ta foi est toute petite, moi le Christ je demeure toujours avec toi.
Amen

(Prière de Taizé)




Méditation du jeudi : Laissons-nous de l’espace à remplir par Dieu

Méditation du jeudi 16 décembre. En ce temps d’avant Noël, évitons le trop-plein : conservons du vide, de l’espace que Dieu puisse remplir. Noël, c’est Dieu qui vient, mais ni de la manière, ni là où nous l’attendions.

« La Nativité », fresque de Sandro Botticelli (vers 1476-1477) © Wikimedia Commons

Pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait accoucher arriva, et elle mit au monde son fils premier-né. Elle l’emmaillota et l’installa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait plus de place pour eux dans la salle commune.
(Luc 2, 6-7)

Le monde est plein. Le monde est plein de monde. Le monde est plein d’objets. Le monde est plein d’ambitions. Le monde est plein de croyances et de bonnes intentions.

Le monde est si plein que Dieu s’y montre dans les interstices. Là où nous ne l’attendons sûrement pas. À la crèche, par exemple : dans le lieu où sont relégués ceux qui ne trouvent pas place dans l’espace commun, dans la salle commune. Le lieu inhospitalier par excellence.
Est-ce qu’il reste un peu de vide, dans ce monde, pour que Dieu puisse y venir ? Est-ce qu’il reste un peu de vide pour qu’un écho de sa Parole puisse résonner ?

Il existe un petit jeu qui s’appelle le taquin, un de ces petits jeux qui s’entassent dans un tiroir ou s’égarent sous un meuble, un jeu sans importance, qui ne sert qu’à passer le temps et sur lequel on se surprend parfois à passer des heures, un de ces petits jeux auxquels on pense aux moments les plus bizarres sans savoir pourquoi.

Il a une règle tellement simple que ce n’est même pas une règle : il s’agit de mettre en ordre une série (des chiffres, des lettres ou une image). Mais le jeu n’est pas dans la règle, il est dans la matérialité du petit plateau, et il faut qu’il soit petit pour qu’on puisse y jouer. Un plateau minuscule, cinq ou six centimètres de côté au maximum, et des cases – des cases qui coulissent les unes par rapport aux autres à l’intérieur d’un cadre.

❝ Il vient !

Si toutes les cases sont occupées, ça n’est qu’un petit carré. Mais si vous enlevez une des cases, si vous libérez une des cases… Là, ça devient intéressant. Vous pouvez faire bouger un des petits carrés qui restent en le poussant du bout du doigt, là où se trouve maintenant une place vide. Dans l’espace ainsi libéré, vous pouvez pousser un autre petit carré. Et ainsi de suite. Vous pouvez faire bouger l’espace vide comme ça, en le remplissant tour à tour. C’est là que c’est beau. Parce que si vous écoutez ce qui se passe en le disant à haute voix, vous entendrez ça : « Un plein dans le vide, encore un plein dans le vide, le vide bouge, c’est le vide qui permet que ça bouge… » C’est exactement ça : sans vide, il n’y a pas de mouvement possible.

Pourquoi vous raconter tout ça ? Parce que c’est presque Noël. Et que c’est le plus beau des cadeaux que nous puissions faire, le plus cadeau que nous ayons reçu. Qu’il y ait un peu de vide quelque part, pour permettre que ça bouge. Que tout ne soit pas plein, pour que le mouvement soit possible. Un peu de vide pour de la vie… à chacun de l’interpréter sur son propre chemin ! Un peu de vide dans notre temps, dans nos certitudes, dans nos habitudes, dans notre quotidien. Un peu de vide pour retrouver le souffle, pour retrouver le sens.

La case vide… c’est la folie de l’Évangile ! C’est le souffle qui, malgré notre monde si plein, malgré nos vies si pleines, vient s’insinuer là où on ne l’attendait pas. Oui, Dieu vient ! Il vient là où vous ne l’attendez pas, mais il vient… Vous pouvez faire de la place pour lui, vous pouvez écouter le son infime qu’il fait en entrant dans nos vies… mais ça n’est pas une condition pour qu’il vienne. De toute façon, il vient. Il s’installe. Il trouve le petit espace nécessaire, dans le monde et en vous. Il parle. Vous l’avez entendu, et vous l’entendrez encore. Il vient !

❝ Un tout petit espace…

Il vient en révélant un visage de Dieu que nous n’attendions pas. Couché dans une mangeoire. Ou là-haut sur une croix. Alors que nos regards se tournent vers le ciel, c’est lui qui vient et qui bouleverse notre monde, comme un souffle de liberté. Il vient !

Ce bébé n’était pas prévu par le monde et le monde ne l’a pas reçu. Il n’y avait plus de place pour lui, plus de place dans la maison commune. Mais quand Dieu s’installe, ça bouscule : la Parole de Dieu qui s’installe dans le monde, ça bouscule. Parce que pour prendre racine, elle va bousculer nos habitudes, nos certitudes, nos attentes et nos vies. Elle vient bousculer l’humanité tout entière.

La Parole de Dieu, personne ne la possède. C’est elle qui est venue trouver sa place dans le monde, de façon inattendue. Et 2000 ans plus tard, pour entendre Dieu, on se souvient de cette mangeoire, l’espace inattendu où a surgit Dieu dans le monde, et surtout on écoute le souffle qui passe. Le monde est plein, mais le souffle a toujours de la place !

Un tout petit espace…

Prière

Nous nous unissons dans la prière et nous portons dans cette prière tous les envoyés du Défap de par le monde :

Père, ta Parole nous a redit ton amour pour ce monde.
Nous te prions pour celles et ceux qui ont faim, fais-nous découvrir la joie du partage.
Nous te prions pour les immigrés et les exilés, prépare-nous à les accueillir avec toutes leurs différences.
Nous te prions pour les solitaires, conduis-nous sur le chemin de leur souffrance.
Nous te prions pour les méprisés et les détenus, rappelle-nous qu’ils ont droit au respect.
Nous te prions pour les malades, inspire-nous l’offrande d’une présence.
Nous te prions pour celles et ceux qui exercent l’autorité dans le monde ; donne à chacun de nous d’assumer ses responsabilités.
Nous te prions pour ton Eglise, apprends-lui à rester fidèle.
Comme Jésus l’a enseigné à ses disciples, nous te disons :
Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ;
pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Ne nous laisse pas entrer en tentation mais délivre-nous du mal,
car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire,
aux siècles des siècles.
Amen.




Méditation du jeudi : Les fondamentaux de la foi

Méditation du jeudi 18 novembre. Nous revenons sur l’épisode d’une rencontre inattendue : celle de Philippe et de l’eunuque. Qu’est-ce que notre foi ? C’est une question que nous ne cessons jamais de nous poser. Parce qu’on ne possède pas notre foi, elle nous est donnée, chaque jour, comme ce qui nous anime et nous fait vivre de souffle et de liberté.

« Le baptême de l’eunuque », attribué à Brueghel le jeune © Wikimedia Commons

L’ange du Seigneur dit à Philippe : Va vers le sud, sur le chemin qui descend de Jérusalem à Gaza, dans le désert. Il se leva et partit. Or un Éthiopien, un eunuque, haut fonctionnaire de Candace, la reine des Éthiopiens, et responsable de tous ses trésors, était venu à Jérusalem pour adorer, et il s’en retournait, assis sur son char, en lisant à haute voix le Prophète Ésaïe. L’Esprit dit à Philippe : Avance et rejoins ce char. Philippe accourut et entendit l’Éthiopien qui lisait le Prophète Ésaïe. Il lui dit : Comprends-tu ce que tu lis ? Il répondit : Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? Et il invita Philippe à monter s’asseoir avec lui. Le passage de l’Écriture qu’il lisait était celui-ci :

Il a été mené comme un mouton à l’abattoir ;
et, comme un agneau muet devant celui qui le tond,
il n’ouvre pas la bouche.
Dans son abaissement, son droit a été enlevé ;
et sa génération, qui la racontera ?
Car sa vie est enlevée de la terre.

L’eunuque demanda à Philippe : Je te prie, de qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou de quelqu’un d’autre ? Alors Philippe prit la parole et, commençant par cette Écriture, il lui annonça la bonne nouvelle de Jésus. Comme ils continuaient leur chemin, ils arrivèrent à un point d’eau. L’eunuque dit : Voici de l’eau ; qu’est-ce qui m’empêche de recevoir le baptême ? […] Il ordonna d’arrêter le char ; tous deux descendirent dans l’eau, Philippe ainsi que l’eunuque, et il le baptisa. Quand ils furent remontés de l’eau, l’Esprit du Seigneur enleva Philippe. L’eunuque ne le vit plus : il poursuivait son chemin, tout joyeux. Quant à Philippe, il se retrouva à Azoth ; il annonçait la bonne nouvelle dans toutes les villes où il passait, jusqu’à son arrivée à Césarée.
(Actes 8,26-40)

Qu’est-ce que notre foi ? C’est une question que nous ne cessons jamais de nous poser. Parce qu’on ne possède pas notre foi, elle nous est donnée, chaque jour, comme ce qui nous anime et nous fait vivre de souffle et de liberté. C’est ce que la Réforme a affirmé, obstinément.

Je vous propose aujourd’hui de redécouvrir les grands principes de la foi protestante, cette foi qui nous est donnée et que nous ne possédons pas, à travers ce texte du livre des Actes, la rencontre de Philippe et de l’eunuque.

« L’ange du Seigneur dit à Philippe… va, va dans le désert. » L’appel qui nous est adressé, le souffle qui nous anime, nous pousse dans le désert. Pas vers ce que nous connaissons, mais justement là où nous n’avons aucun repère. Aucune certitude. Là où nous n’attendons que la solitude et peut-être le danger. Se lancer ainsi, c’est prendre un risque. Hors de nos chemins bien balisés, de nos habitudes. La foi n’est pas d’abord certitude, mais risque…

❝ Pour comprendre notre foi, nous n’avons que l’Écriture

Et pourtant, nous ne sommes pas seuls sur ce chemin. Lorsque l’eunuque approche, Philippe l’entend qui lit à haute voix. Assis sur son char, il est plongé dans un texte. Aujourd’hui encore, la foi naît de la confrontation à ces témoignages de foi qui nous ont été transmis : les auteurs bibliques ont raconté, chacun à leur façon, ce que signifie être en relation avec Dieu. La Bible est une collection de livres multiples, aux multiples styles. Ces livres viennent tous nous interpeler, nous questionner. Et comme le souligne ce texte des Actes, ils viennent d’autant plus nous interpeler que nous ne les comprenons pas. Non, cet homme ne comprend pas ce qu’il lit. Et c’est une bonne nouvelle ! parce qu’il lit vraiment. Parce qu’il se frotte aux Écritures sans prétendre les posséder. Parce qu’il cherche une clé, un moyen d’entrer dans ce qui lui est annoncé. S’il comprenait, s’il était sûr de comprendre, il resterait à la porte… Pour comprendre notre foi, nous n’avons que l’Écriture. C’est le premier des grands principes de la Réforme : ce que Luther a résumé par la formule « sola scriptura » , l’Écriture seule. Aucune institution, même la plus prestigieuse, aucun professeur de théologie, aucun prédicateur, ne peut prétendre détenir pour vous ce que signifie l’Écriture. C’est à vous, c’est à chacun de nous d’être cueillis dans nos habitudes, dans nos vies, par ce qui vient nous interpeller ainsi. Nous bousculer, aussi. Comment pourrais-je comprendre, dit l’eunuque ? Et cette question devient une invitation, une invitation à d’autres que nous-mêmes : nous accueillons comme un cadeau une présence qui vient nous aider à cheminer avec le texte. Et qui, surtout, ne prétend jamais en détenir la vérité ultime. L’auteur des Actes en témoigne avec une certaine malice. Vous l’avez sans doute remarqué, il ne donne pas la clé du texte d’Ésaïe. Il nous laisse, comme l’eunuque, nous poser la question. Car il se contente de dire « alors Philippe prit la parole et, commençant par cette Écriture, il lui annonça la Bonne nouvelle de Jésus. » La bonne nouvelle de Jésus… il nous reste, à tous, la liberté incroyable de comprendre pour nous-mêmes ce que cela signifie. La bonne nouvelle de Jésus : le cœur de notre foi. Et pourtant, un cœur qui ne se dit pas dans des dogmes, ni dans des phrases bien coupées, bien nettes. C’est une vérité qui n’appartient qu’à chacun d’entre nous. Qu’est-ce qui est la bonne nouvelle pour moi ? Qu’est-ce qui, dans votre vie, est une bonne nouvelle ? Qu’est-ce qui vient bousculer vos habitudes, qu’est-ce qui vient vous lancer sur un chemin désert pour vous envoyer vers un avenir ? Ce désir-là, c’est « la bonne nouvelle de Jésus ». Et c’est une autre des affirmations de la Réforme : le Christ seul, « solus Christus » . Notre foi, c’est ce qui vient nous interroger sur ce visage de Dieu révélé dans la personne de Jésus-Christ.

❝ Quel Dieu étrange se révèle ainsi !

Un Christ né comme le plus faible de toutes les créatures : un bébé humain, né dans un monde où il n’y avait pas de place pour lui. Un Christ mort comme le plus faible de tous les humains, abandonné par les siens, traversant les ténèbres de la mort, abaissé, comme un agneau muet devant ceux qui vont le tuer. Quel Dieu étrange se révèle ainsi ! Un Dieu faible et dépendant, mourant et abaissé. Non, ce n’est pas le Dieu dont nous rêvons. Et pourtant notre foi nous oblige à regarder en face cette réalité : nous croyons en un Dieu qui sort des cieux pour nous rejoindre dans notre humanité la plus faible, la plus souffrante. Nous sommes confrontés à une autre image de Dieu. Pas celle dont nous rêvons. Nous avons une tendance fâcheuse à imaginer un Dieu qui est tout ce que nous ne sommes pas : tout-puissant, qui sait tout, qui peut tout, qui exige tout. Et Jésus nous force à voir un autre Dieu : solidaire, jusqu’au bout, de notre humanité. Aujourd’hui encore, cette bonne nouvelle révolte le monde. Aujourd’hui encore, rappeler ce visage de Dieu fait de nous des prophètes, des résistants. C’est ça qui nous permet de dire que Dieu n’est pas un bourreau, qu’il n’exige pas, jamais, de sacrifice, qu’il n’est pas complice du mal. Mais qu’il nous aime, jusqu’au bout, comme il a aimé son fils, jusqu’au bout de son humanité, de notre humanité.

❝ Cette grâce, il nous est donné de pouvoir y répondre. Cette réponse, c’est la foi.

C’est Dieu seul qui a l’initiative de cet amour qu’il nous porte. Dieu, et pas nous. C’est lui qui vient nous chercher, nous inviter. C’est ce qu’on appelle la grâce. La grâce : ce qui nous est donné et qui nous fait vivre. Ce qui nous permet d’être libres de toute culpabilité : ce n’est pas par nos propres forces que nous sommes libérés, mais par grâce. Gratuitement. Pour rien. Pour nous. Pour nous donner une vie véritable. La grâce seule ! C’est le troisième fondement de la Réforme : « sola gratia », la grâce seule. Cette grâce, il nous est donné de pouvoir y répondre. Cette réponse, c’est la foi. C’est le mouvement qui nous pousse vers Dieu, dans la gratitude pour ce qu’il nous offre. Dans l’incroyable certitude, difficilement explicable par des mots, que la grâce que Dieu nous offre vient nous rejoindre là où nous sommes. C’est le mouvement qui pousse l’eunuque à dire, très simplement : « voici de l’eau, qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? » Rien ! Rien n’empêche qu’il soit baptisé ! Rien n’empêche que sa foi soit ainsi rendue évidente, pour lui comme pour les autres ! La foi seule… « sola fide » : c’est la quatrième formulation des fondements de la foi selon les Réformateurs. La foi seule… pas nos propres efforts, ni notre argent, ni nos convictions, ni un catéchisme bien appris, ni rien qui puisse se laisser enfermer dans des mots. Rien n’empêche notre foi. Aucune question morale, aucun empêchement humain. Et très simplement, comme l’eunuque est simplement baptisé par Philippe, c’est chaque jour que notre baptême vient redonner un sens à notre vie. Il vient nous rappeler que notre foi est une réponse au don de Dieu, que c’est une liberté offerte. Car Dieu n’est visible que dans la foi…

❝ La seule réponse qu’il ait eue, mais qui nourrit toute sa vie désormais, c’est que Dieu est présent

Une dernière remarque sur ce texte : la joie de l’eunuque. Lorsqu’il a été baptisé, aussitôt l’Esprit du Seigneur vient emporter Philippe. On pourrait croire que l’eunuque, ainsi abandonné au milieu du désert, sans personne pour le guider dans sa foi nouvelle, en aurait de l’angoisse. Mais c’est tout le contraire ! Sa foi lui est donnée, vraiment : ce n’est pas temporaire. C’est quelque chose qui vient habiter en lui et lui donner cette joie profonde qui vient de la certitude de la présence de Dieu dans sa vie. Un Dieu qui l’a rejoint, là où il était. Confronté à ses questions, la seule réponse qu’il ait eue, mais qui nourrit toute sa vie désormais, c’est que Dieu est présent. C’est qu’il est libéré de toutes les fausses images de Dieu qui encombraient sa vie.

C’est ce que la Réforme a résumé ainsi : « soli Deo gloria » , à Dieu seul la gloire. Nous n’avons plus à nous courber devant aucune idole, quelle qu’elle soit. Ni image, ni statue, ni institution, ni personne, même pas nous-mêmes : nous ne reconnaissons la gloire qu’à Dieu. Car il est le seul qui nous libère de toutes ces idoles.

C’est une vérité pour hier comme pour aujourd’hui. Comment dire ça aujourd’hui ? Comment inventer de nouvelles façons de dire ce nouveau rapport à Dieu, au monde et à nous-mêmes ?

❝ Au fond, la Réforme nous rend tous théologiens

On peut inventer de nouvelles façons de le formuler. C’est tout l’effort de la théologie : aller jusqu’au bout de notre liberté de penser notre rapport à Dieu, au monde et à nous-mêmes. Mais ce serait une erreur de croire que seuls les théologiens ont droit à la parole sur ce sujet. Au fond, la Réforme nous rend tous théologiens. Sur les petites comme sur les grandes choses.

Cet effort nous oblige à réviser sans cesse les formes de l’institution dont nous avons hérité et que nous habitons, cette Église qui est un des visages de l’Église de Dieu : c’est le dernier des grands principes de la Réforme : « Semper reformanda » . Le rappeler, c’est dire que les formes et les structures auxquelles nous sommes habitués ne nous viennent pas directement de Dieu et ne sont pas sacrées : elles sont au service de notre mission, nous n’en sommes pas prisonniers.

Qu’il nous soit donné, aujourd’hui, demain et pour tous les demains à venir, d’entendre l’appel à retourner au désert, dans la joie d’une rencontre inattendue.




Méditation du jeudi : Dans la poussière de notre humanité

Méditation du jeudi 11 novembre. Nous revenons sur l’épisode de la femme adultère. Un texte miraculeusement lumineux et plein d’espoir, à cause de cette petite trace, là, tracée par Jésus dans la poussière, une petite trace de rien du tout dont on ne sait même pas ce qu’elle dit. Cette petite trace, elle est inscrite, non pas dans la pierre de toutes les lois qui nous accablent et nous culpabilisent, mais dans la poussière de notre humanité.

Nicolas Poussin – « Le Christ et la femme adultère » © Wikimedia Commons

« Jésus était allé au Mont des Oliviers.

À l’aube il revint au temple et tout le peuple venait à lui. S’étant assis, il les instruisait.

Mais voilà que les scribes et les pharisiens amenèrent vers lui une femme qui avait été surprise en plein adultère et ils la poussèrent au milieu.

Ils dirent à Jésus : « Maître, cette femme a été saisie en plein acte d’adultère, or dans la loi, Moïse nous ordonne que de telles femmes soient lapidées. Et alors, toi, qu’est-ce que tu dis ? »

Cela, ils le disaient pour le tenter, pour avoir de quoi l’accuser. Mais Jésus se baisse et il écrit avec le doigt dans la terre sans leur prêter attention.

Mais comme ils persistaient, l’interrogeant encore, il se mit debout et leur dit : « Que celui qui n’a pas péché jette, le premier, une pierre ! »

Et se baissant à nouveau, il écrivait sur la terre.

Entendant cela, ils partirent un par un, le plus âgé d’abord puis tous les autres, et laissèrent Jésus tout seul et la femme au milieu.

S’étant relevé, Jésus lui dit : « Femme, où sont-ils ? Personne ne t’accuse ? »

Elle dit : « Personne, Seigneur. » Jésus lui dit : « Je ne te condamne pas non plus. Va, et maintenant, détourne-toi du péché. »
(Jean 8, 1-11)

De la pierre, de la poussière. Voilà les deux éléments autour desquels s’organise cette scène.

Les scribes et les pharisiens font irruption dans la cour du temple, où Jésus enseigne à la foule, et ils l’interpellent : « Dans la loi, Moïse ordonne de jeter des pierres sur les femmes adultères ! »

Jésus pourrait répondre beaucoup de choses. Il pourrait demander où est l’homme surpris avec cette femme, par exemple. Mais il ne répond pas. Il aurait pu dire, par exemple : « Vous prétendez m’apprendre la loi, celle que Dieu puis Moïse ont gravée sur les tablettes de pierre ? Mais je vous montre, moi, que la loi bonne ne peut s’écrire que dans la poussière de l’humanité. Celui qui se tient debout et regarde de haut son prochain, celui-là n’a plus pour trancher que la pierre dure et intransigeante d’une loi lointaine. La pierre des tables de la loi, la pierre qu’on jette sur les pécheurs. » Mais Jésus ne parle pas. Il s’accroupit. Et il se contente de tracer des signes dans la poussière.

Il n’aura qu’une phrase, par laquelle il interpelle à son tour les scribes et les pharisiens : « Que celui qui n’a pas péché jette, le premier, une pierre ! »

❝ Bien sûr qu’ils ont péché, tous, car ils sont tous humains.

Les pharisiens et les scribes pourraient répondre beaucoup de choses. Ils pourraient dire par exemple qu’il est injuste de se faire piéger par les mots. Mais ils ne disent rien et ils s’en vont. Le premier qui part, c’est le plus âgé, celui qui a le plus péché, car il est humain, il n’est ni de pierre ni de loi, il est pure humanité pétrie par le péché… et tous les autres suivent. Bien sûr qu’ils ont péché, tous, car ils sont tous humains.

Dans l’Écriture, le sens de l’adultère n’est pas seulement celui que l’on trouve dans le Décalogue : « Tu ne commettras pas l’adultère ». L’adultère, surtout dans les textes prophétiques, c’est le refus de l’alliance qui lie Dieu à son peuple. Si ce peuple va vers d’autres dieux, il se prostitue et commet l’adultère en donnant sa foi à un autre que Dieu. Dans ce texte qu’on appelle souvent « la femme adultère », il n’y a pas d’homme amené avec cette femme. Peut-être parce qu’il ne s’agit pas d’un adultère de ce type.

Se perdre hors de la relation avec Dieu, c’est s’égarer dans un monde où il n’y a plus que la loi qui compte. Les lois du monde, les lois du plus grand nombre, les lois du dedans et les lois du dehors, les lois qui font mourir… Quand les pharisiens et les scribes disent « Moïse ordonne que de telles femmes soient lapidées », ils ne voient pas que cette femme est déjà lapidée dans la vie où elle s’est égarée. Elle est déjà sous le coup des pierres de la loi, loi aveugle, sourde, loi inhumaine, loi de pierre, loi intime, la pire peut-être.

Et pourtant ce texte est miraculeusement lumineux et plein d’espoir. À cause de cette petite trace, là, dans la poussière, une petite trace de rien du tout dont on ne sait même pas ce qu’elle dit. Cette petite trace, elle est inscrite, non pas dans la pierre de toutes les lois qui nous accablent et nous culpabilisent, mais dans la poussière de notre humanité.

❝ Quel est ce signe, discret et mystérieux, tracé dans la poussière de nos existences ?

Comment le Christ inscrit-il sa trace dans nos vies ? Quel est ce signe, discret et mystérieux, tracé dans la poussière de nos existences ? C’est un signe inutile, pour rien, au sens où il ne surgit pas comme un coup de tonnerre qui viendrait tout régler dans nos existences. C’est infime, presque inexistant. C’est une promesse. Une promesse qui nous dit : la grâce qui t’est destinée est inscrite, non pas dans la loi, mais dans la poussière de ton humanité. Cette promesse est écrite dans la poussière, mais elle est écrite pour toujours. Maintenant ne t’occupe plus de tout ce qui te jugeait, des murs de pierre autour de toi et en toi. Tu es fragile, tu es poussière… mais tu es debout. Debout, face à ton Dieu, comme cette femme. Maintenant, va.

Le pas de la foi, c’est d’avoir confiance en celui qui a ce geste étonnant, qui trace un simple signe dans la poussière de notre humanité. Le pas de la foi, c’est d’y aller, d’oser ce premier pas dans la poussière, hors de tout jugement, d’aller de l’avant ! « Va ! » Tout cela, je crois que Dieu pourrait nous le murmurer à l’oreille, et je crois qu’il le murmure vraiment aux temps difficiles. Mais la plupart du temps, c’est comme s’il se contentait de tracer ces quelques signes dans la poussière, en silence. C’est tellement infime… et pourtant c’est vital. C’est ça qui nous permet d’entendre : « Va, et détourne-toi du péché ». Ça veut dire : « Va, tu peux te lancer dans cette vie-là qui est la tienne, imparfaite, difficile, douloureuse, mais pleine de la promesse inscrite dans l’humanité ». Pleine de la joie de cette grâce.

Amen




Méditation du jeudi : Chercher le bien, qu’est-ce que ça veut dire ?

Méditation du jeudi 4 novembre. Posons-nous la question : de quoi est-ce que je suis sûr dans ma vie ? Qu’est-ce qui fait le socle de mon existence ? Quand je dis « bien », qu’est-ce que ça veut dire ? Quand je dis « aimer », qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi suis-je sûr ?

Lucas Cranach : « Martin Luther prêchant Jésus-Christ crucifié » (retable de l’église de Wittenberg) © Wikimedia Commons

« Soyez tous dans de mêmes dispositions, compatissants, animés d’un amour fraternel, miséricordieux, humbles. Ne rendez pas le mal pour le mal, ou l’insulte pour l’insulte ; au contraire, bénissez, car c’est à cela que vous avez été appelés, afin d’hériter la bénédiction. En effet – qui veut aimer la vie et voir des jours heureux doit garder sa langue du mal et ses lèvres des paroles trompeuses, se détourner du mal et faire le bien, rechercher la paix et la poursuivre. Car les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leur prière ; mais la face du Seigneur se tourne contre ceux qui font le mal.

Et qui vous fera du mal, si vous vous montrez zélés pour le bien ? Bien plus, au cas où vous auriez à souffrir pour la justice, heureux êtes-vous. N’ayez d’eux aucune crainte et ne soyez pas troublés ; mais sanctifiez dans vos cœurs le Christ qui est le Seigneur. Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect, en ayant une bonne conscience, afin que, sur le point même où l’on vous calomnie, ceux qui décrient votre bonne conduite en Christ soient confondus. Car mieux vaut souffrir en faisant le bien, si telle est la volonté de Dieu, qu’en faisant le mal. En effet, le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit. »
(1 Pierre 3,8-18)

Chercher le bien – est-ce que ce n’est pas le souci de tout être humain ? Quand nous arrivons sur cette terre, quand nous naissons, quand nous sommes accueillis par ceux qui vont nous protéger, nous nourrir, nous élever, est-ce que nous ne sommes pas déjà en recherche de bonheur, de vie, de bien ? Depuis le premier instant, nous nous accrochons à la vie, nous combattons pour respirer, pour survivre.

Mais vivre, c’est autre chose. Aimer la vie, c’est autre chose. Savoir où est le bien, le rechercher, le poursuivre même, c’est autre chose. Ce n’est pas survivre. C’est vouloir vivre pleinement. C’est vouloir être heureux. Et notre monde a beaucoup de choses à dire sur ce que ça veut dire, être heureux. Être heureux, c’est ne pas avoir de soucis. C’est échapper au malheur. C’est avoir une vie à l’abri du manque, de la détresse, de l’angoisse. C’est être bien accompagné, c’est être reconnu, c’est valoir quelque chose pour les autres. C’est ce que nous dit le monde.

Ce n’est pas ce que nous dit notre Bible. Pour les auteurs de la Bible, vivre c’est bien autre chose. Pour l’auteur de l’épître que nous avons lue ce matin, vivre c’est bien autre chose. Vivre, c’est arriver à distinguer le vrai du faux, à ne pas se laisser mener par le bout du nez par nous-mêmes ou par les autres, par les impératifs du monde ou par nos envies soudaines. Vivre, pour les auteurs de la Bible, c’est pouvoir se tenir debout, avec une seule certitude. Mais laquelle ?

❝ Il a fallu qu’un innocent meure, pour que les coupables puissent vivre ?

Posons-nous la question : de quoi est-ce que je suis sûr dans ma vie ? Qu’est-ce qui fait le socle de mon existence ? Quand je dis « bien », qu’est-ce que ça veut dire ? Quand je dis « aimer », qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi suis-je sûr ?

Et bien la bonne nouvelle de l’Évangile, c’est que nous pouvons cesser de nous poser ces questions. Parce qu’il s’est passé dans le monde quelque chose que personne n’avait prévu. Quelque chose qui a renversé toutes nos idées du bien, de l’amour, de la certitude. Dieu a décidé de pardonner. De nous pardonner. De tout nous pardonner. D’effacer l’ardoise, de recommencer à zéro. De ne plus tenir compte de nos bonnes actions, de notre bonne humeur, de nos bonnes dispositions, ou de nos mauvaises actions, notre mauvaise humeur ou nos mauvaises dispositions. De ne pas choisir la vengeance face à la vengeance, la violence face à la violence. Une fois pour toutes.

« En effet, le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit. »

C’est très difficile, d’entendre ça. Et même, ça nous révolte. Il a fallu qu’un innocent meure, pour que les coupables puissent vivre ? Il a fallu qu’un juste meure pour que les injustes puissent se présenter devant Dieu ? En quoi c’est une bonne nouvelle ? En quoi ça nous libère ? En quoi ça nous permet d’aimer, de vivre, et même de vivre heureux ?

Mais là, voyez-vous, en lisant les choses comme ça, on se laisse mener par le bout du nez. On se laisse embarquer dans nos propres certitudes, plutôt que de faire de la place pour autre chose. On préfère croire à un Dieu qu’on peut amadouer, en faisant le bien, en se mettant en règle avec lui, en lui obéissant sans trop réfléchir. En cherchant à être bon, mais en gardant toujours un petit regard vers le ciel pour dire, tu as vu, je me débrouille bien, hein ? Maintenant je suis en règle avec toi… Au fond, nous n’arrivons pas à croire à un Dieu qui nous aime pour rien. Nous préférons essayer les bonnes actions, les bons sentiments, par nous-mêmes. Nous préférons notre propre justice à la justice de Dieu. Le problème, c’est que notre propre justice en réclame toujours plus, pour être sûrs que nous sommes bien justifiés. Ca ne s’arrête jamais… On n’en fait jamais assez, on n’aime jamais comme il faut, on ne fait pas les vraies bonnes actions… On n’est jamais sûr qu’on en a fait assez. Le poids de la culpabilité est écrasant.

❝ La justice de Dieu, ce n’est pas ce qui nous juge – c’est ce qui nous rend justes.

Mais vivre, vivre vraiment, c’est autre chose. La justice de Dieu, c’est autre chose. La justice de Dieu, ce n’est pas la nôtre. La justice de Dieu, ce n’est pas ce qui nous juge – c’est ce qui nous rend justes. C’est ce que Luther a découvert. C’est ce qui fait que nous sommes là aujourd’hui, parce qu’un homme, un jour, il y a 500 ans, a découvert ce que signifiait pour lui la justice de Dieu. Et que cette nouvelle était une vraie bonne nouvelle – pas juste pour lui, mais pour le monde.

Luther écrivait : « Moi qui, vivant comme un moine irréprochable, me sentais pécheur devant Dieu avec la conscience la plus troublée et ne pouvais trouver la paix par mes bonnes actions, je haïssais d’autant plus le Dieu juste qui punit les pécheurs, et je m’indignais contre ce Dieu, nourrissant secrètement sinon un blasphème, du moins un violent murmure… Enfin, Dieu me prit en pitié. Pendant que je méditais jours et nuits, je remarquais l’enchaînement des mots, à savoir la justice de Dieu est révélée en Christ (Rm 1,17). Alors je commençai à comprendre que la justice de Dieu est celle par laquelle le juste vit du don de Dieu, à savoir de la foi, et que la signification était celle-ci : par l’Évangile est révélée la justice de Dieu, à savoir la justice qui se reçoit (sans qu’on ait à y faire quelque chose), et par laquelle le Dieu miséricordieux nous justifie, par la foi… Alors je me sentis un homme né de nouveau et entré, les portes grandes ouvertes, dans le paradis même. »

Luther venait de comprendre que la justice de Dieu, c’est ce qui nous est donné – pas ce qui nous juge. La justice de Dieu, c’est ce qui fait que nous sommes justes à ces yeux. Qu’il n’y a plus à s’en soucier. La justice de Dieu, c’est le Christ venu sur la terre. La justice de Dieu, c’est le Christ qui nous promet son Esprit, pour que nous puissions continuer à vivre avec lui même s’il n’est plus parmi nous. La justice de Dieu, c’est que nous pouvons cesser de nous agiter en tout sens pour nous sauver nous-mêmes, parce que c’est Dieu qui nous sauve. La justice de Dieu, c’est que nous n’avons plus à nous préoccuper de notre salut. Il nous est donné, parce que nous avons fait confiance à Dieu. Il ne peut pas nous aimer davantage. Nous n’avons pas à gagner son amour. Il nous aime déjà pleinement, tels que nous sommes.

Alors, nous pouvons chercher le bien. Nous pouvons être délivrés de l’inquiétude et nous tourner vers les autres, apaisés. Pas pour y gagner quelque chose, mais pour témoigner de l’amour qui nous est porté par Dieu. Nous pouvons témoigner de cette certitude : Dieu a tant aimé le monde qu’il est venu jusqu’à nous, pour nous aimer jusqu’au bout, là où nous sommes, tels que nous sommes.

Nous le savons, parce que le Christ nous a laissé une preuve de cet amour : il nous a laissé l’esprit, l’esprit de vérité, l’esprit qui nous dit et nous redit, aussi souvent que nécessaire, n’oublie pas que Dieu t’a déjà sauvé, n’oublie pas qu’il t’aime tel que tu es, n’oublie pas que tu es libre d’aller vers les autres et de leur murmurer ce secret… Alors, nous pouvons lire ces textes de nos Bibles qui nous semblent si difficiles, et nous pouvons reprendre espoir et espérance. Nous pouvons les lire comme le signe, la trace, de cet amour infini de Dieu pour ses enfants. Nous pouvons les lire comme des pistes à suivre pour aimer les autres à la mesure de l’amour que Dieu nous porte, avec joie, dans la liberté. Nous pouvons bénir, nous pouvons aimer, nous pouvons chercher toujours à dire le bien, à être compatissants, animés d’un amour fraternel… Nous le pouvons parce que nous ne lisons pas le texte de la Bible comme une nouvelle loi, mais comme un signe de notre liberté : c’est possible ! Oui, c’est possible d’aimer l’autre à la mesure de l’amour que Dieu nous porte ! C’est possible de chercher tranquillement à faire le bien. L’auteur de l’épître nous donne une clé pour cela : « sanctifiez dans vos cœurs le Christ qui est le Seigneur ».

C’est au fond de nos cœurs que le Christ se tient désormais. L’espérance témoigne d’une source de vie que le mal ne saurait atteindre. Pour qu’elle réussisse à passer les lèvres, il faut qu’elle puise au plus profond de l’être. Dans notre cœur, le lieu sacré où le Christ peut être reconnu comme Seigneur.

Ainsi, l’Évangile traverse les générations. L’auteur de l’épître témoignait de sa foi en Christ ; Luther à son tour s’est laissé transformer par la Parole, et nous aujourd’hui, nous pouvons témoigner aussi de ce que nous sommes rendus libres par Dieu, libres d’agir et d’aimer dans le monde. C’est une parole incisive, corrosive, qui ne se laisse pas égarer. C’est notre espérance. C’est ce que nous avons à offrir au monde.

Et nous pouvons rappeler, avec l’auteur de l’épître : « Qui veut aimer la vie et voir des jours heureux a la liberté de garder sa langue du mal et ses lèvres des paroles trompeuses, se détourner du mal et faire le bien, rechercher la paix et la poursuivre. Car les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leur prière. »

Vivre, pour les auteurs de la Bible, c’est pouvoir se tenir debout, avec une seule certitude. Cette certitude, c’est que nous avons vocation à être heureux dans ce monde, parce que, quelle que soit notre vie, Dieu nous aime tels que nous sommes. Que l’Esprit nous en assure chaque jour un peu plus !

Amen




Méditation du jeudi : Servir ?

Méditation du jeudi 28 octobre. La guérison pour elle-même n’a pas de sens. Elle n’a de sens que parce qu’elle ouvre un avenir possible, nouveau, différent. Le service découle immédiatement du don que nous avons reçu. Mais que dirai-je de ce que j’ai reçu ? Comment dirai-je à mon frère humain ce que signifie avoir été relevé par le Christ ?

Guérison de la belle-mère de Pierre par John Bridges (en), XIXe siècle. © Wikimedia Commons

« Ils quittèrent la synagogue et allèrent aussitôt à la maison de Simon et André, en compagnie de Jacques et Jean. La belle-mère de Simon était au lit, avec de la fièvre ; aussitôt on parla d’elle à Jésus. Il s’approcha d’elle, lui prit la main et la fit lever. La fièvre la quitta et elle se mit à les servir.

Le soir venu, après le coucher du soleil, les gens amenèrent à Jésus tous les malades et ceux qui étaient possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte de la maison. Jésus guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies et il chassa aussi beaucoup de démons. Il ne laissait pas parler les démons, parce qu’eux savaient qui il était. »
(Marc 1,29-34)

Qui, parmi nous, peut dire qu’il n’a jamais espéré un miracle ? Nous pouvons tous connaître le désespoir. Il est arrivé un moment, pour chacun de nous, où nous n’avons plus cru possible de recevoir quelque chose. Et pourtant… pourtant nous avons reçu, encore, quelque chose. La Bible nous parle de ces guérisons qui font irruption alors qu’on n’attendait plus rien. C’est rassurant ! On aime les récits de guérison, on y revient, comme un réconfort, comme à quelque chose qui nous dit qu’il y a toujours de l’espoir…

« Aussitôt, ils lui parlent d’elle »

La belle-mère de Simon a été relevée de sa fièvre. Elle a été guérie, relevée par le Christ. On pourrait simplement s’en réjouir avec l’évangéliste Marc et, rassurés, passer à autre chose. Mais je vous invite à relire le texte attentivement avec moi, et plus particulièrement ces trois premiers versets :

« En sortant de la synagogue, ils se rendirent, avec Jacques et Jean, chez Simon et André. La belle-mère de Simon était alitée, elle avait de la fièvre ; aussitôt ils lui parlent d’elle. Il s’approcha et la fit lever en lui saisissant la main ; la fièvre la quitta, et elle se mit à les servir. »

C’est le début du ministère de Jésus. Jacques, Jean, Simon et André sont les quatre premiers disciples, quatre pêcheurs de poissons. Ces quatre hommes écoutent Jésus, ébahis, et le suivent. Ils ont déjà assisté à un premier miracle, une première guérison.

Et que font ces quatre disciples tout nouvellement recrutés ? Ils l’emmènent chez eux, pratiquant l’hospitalité sans hésitation avec ce Maître qui les surprend, qui bouleverse leurs représentations, leurs attentes et leurs croyances. Eux qui avaient tout quitté pour le suivre, c’est… chez eux qu’ils l’emmènent. Et « aussitôt, ils lui parlent d’elle ». Ces hommes qui suivent Jésus et qui accueillent cet homme extraordinaire dans leur maison, leur première pensée est de faire appel à lui pour guérir cette femme qui souffre. Pour que Jésus s’approche de cette femme et la guérisse, il a fallu que d’autres s’en mêlent.

« Aussitôt, ils lui parlent d’elle ». C’est par ces quelques mots que l’avenir s’est ouvert, pour tous ceux qui étaient présents dans la maison ce jour-là. Parler de celui qui souffre. C’est le premier acte des disciples, les premières paroles qu’ils prononcent dans l’évangile de Marc, le premier service rendu. Et c’est bien là le premier service que nous aussi, nous sommes appelés à rendre. Ne pas oublier celui qui souffre en silence, le sans-voix à nos côtés, celui, ou celle, qui est bien incapable de se relever seule. Le premier service, ce n’est pas d’abord de le relever nous-mêmes ! C’est en appeler à un autre, ce Christ que nous ne comprenons pas, qui fait irruption, que nous ne pouvons que suivre. Le premier service, c’est de savoir qu’on ne peut rien par nous-mêmes, mais en agissant par lui. Qui a le pouvoir de relever, sinon lui ?

Être relevé – un don

Le premier service que nous puissions rendre, c’est de nous en remettre à un autre que nous-mêmes. Ce que nous avons reçu, c’est le don gratuit, illimité, pour rien, de la vie en Christ. Lorsqu’il est venu nous rejoindre dans notre humanité, c’est chacun de nous qu’il a pris par la main, qu’il n’a pas hésité à toucher, avec douceur, avec un amour infini pour nos faiblesses, nos maladies, nos hésitations, nos échecs, nos refus. Il a tendu la main, il a pris notre main dans la sienne, alors que nous ne le connaissions même pas. Et sans que nous fassions le moindre effort, sans que nous fassions nous-même le moindre geste, c’est lui qui nous a relevés. Nous avons été relevés : en grec, c’est le même mot pour dire la résurrection. La rencontre avec lui ne dépend pas de nous, elle n’exige de nous aucun effort, elle nous rejoint là où nous sommes. Et elle nous ressuscite. Elle nous redonne goût à la vie.

C’est un cadeau. C’est donné. Et c’est d’une extrême exigence.

Servir ?

Finalement, que signifie « servir » ? C’est rendre l’autre capable de servir à son tour… Mais pas un service servile et décérébré, pas un esclavage. Servir… à quelque chose, à quelqu’un, au sens profond et joyeux du service. La belle-mère de Simon peut enfin se lever, et se mettre à servir. C’est une vie nouvelle qui s’ouvre. On abandonne tout pour aller se risquer dans le monde. Les chrétiens ne sont pas appelés à annoncer l’Évangile pour un salaire. Ce qui les fait vivre, d’une vraie vie imprenable, c’est d’avoir déjà reçu la vie. Nous n’avons pas signé de contrat avec Dieu, nous ne sommes pas ses salariés : nous avons été appelés à servir. Cette charge nous est confiée. Aussitôt relevés, nous voici chargés d’une mission : servir. À quelque chose, à quelqu’un.

Que dirai-je à mon frère humain ?

Le service découle immédiatement du don que nous avons reçu. Mais que dirai-je de ce que j’ai reçu ? Comment dirai-je à mon frère humain ce que signifie avoir été relevé par le Christ ?

Souvenons-nous du temps où nous étions encore à terre, où nous n’étions pas encore relevés. Le poids d’être en vie, simplement d’être en vie, est parfois si lourd qu’on croit être rassasiés de malheur. On voit passer les jours et on ne peut croire que l’avenir apportera autre chose que la douleur, l’épuisement, la peine. Et puis un jour, en un instant ou sur un long temps, une rencontre change tout. C’est au creux de ta solitude et de ton impuissance que le Seigneur vient t’appeler et te relever. Regarde ! Il est à tes côtés, il prend ta main, et sans que tu saches comment, ta crainte, ta peine et ton impuissance sont tombées comme un vieux manteau. Tu es debout, face à lui.

Une fois relevés, avons-nous le choix ? Un avenir nous est donné. Nous ne l’imaginions même pas, nous croyions peut-être même que la mort valait mieux que nos souffrances, et tout à coup une brèche s’ouvre dans le quotidien, un rayon de soleil perce au travers des nuages, et l’espérance est là. Cet avenir qui nous est donné, il est inattendu, inouï, à la fois exaltant et effrayant… Mais c’est cet avenir qui nous est donné qui donne sens à notre guérison. La guérison pour elle-même n’a pas de sens. Elle n’a de sens que parce qu’elle ouvre un avenir possible, nouveau, différent.

Servir, maintenant

C’est cela que nous avons à dire à nos frères humains. Et ça ne se dissocie pas du service auquel nous sommes appelés.

Le service, c’est la pratique de l’amour du prochain. C’est difficile ? Oui – et non. Oui, c’est difficile, si nous comptons sur nos propres forces, si nous croyons ne jamais en faire assez, si nous croyons qu’il faut en faire encore plus, tout le temps. Mais non, si nous avons la certitude que nous servons déjà, quoi qu’il arrive, et que c’est le Christ qui agit à travers nous. Déjà, maintenant, nous sommes au service… dans nos vies telles qu’elles sont. Dans ce temple. Dans notre œuvre diaconale. Dans nos vies. Dans des détails ou de grands projets.

Le service, la diaconie, c’est le même mot en grec. Les services de diaconie de nos Églises sont une façon de servir, de façon communautaire.

Nous avons tous de bonnes raisons de nous engager dans la lutte pour un monde meilleur. Il y a au moins une bonne raison : nous savons que tout le monde, chaque être humain sans exception, est sous le regard bienveillant de Dieu, que personne n’est indigne du regard de Dieu. Nous pouvons nous engager sans crainte par amour pour les autres, en sachant que c’est vers chaque être humain, quel qu’il soit, que nous sommes envoyés. Mais la seule vraie raison à nos engagements, au fond, c’est l’appel que nous avons reçu et le don qui nous a été fait.

Ce don nous ouvre aux autres. Et finalement, c’est peut-être ça, le véritable miracle…

Amen