Une cérémonie en hommage à Eric de Putter à Yaoundé

Éric de Putter, professeur d’Ancien Testament à l’Université protestante d’Afrique centrale (UPAC) à Yaoundé (Cameroun) et envoyé du Défap, a été assassiné le 8 juillet 2012 sur le campus. En ce 28 juin 2016, le Défap et l’UPAC lui ont rendu hommage. Lors de la cérémonie, organisée à l’Institut français de Yaoundé, Laurent Schlumberger, président du Conseil national de l’Eglise protestante unie de France, a pris la parole. Retrouvez ci-dessous l’intégralité de son discours.

Le campus de l’UPAC à Yaoundé © UPAC

Quatre ans après la mort du professeur Eric de Putter

« Jusqu’à quand, SEIGNEUR, m’oublieras-tu sans cesse ? Jusqu’à quand te détourneras-tu de moi ? Jusqu’à quand aurai-je des soucis et chaque jour le chagrin au cœur ? Jusqu’à quand mon ennemi s’élèvera-t-il contre moi ?

Regarde, réponds-moi, SEIGNEUR, mon Dieu ! Fais briller mes yeux, afin que je ne m’endorme pas dans la mort, afin que mon ennemi ne dise pas : ‘je l’ai emporté sur lui !’, et que mes adversaires ne soient pas dans l’allégresse, si je vacille.
Moi, j’ai mis ma confiance en ta fidélité ; mon cœur trouve de l’allégresse en ton salut. Je chanterai pour le SEIGNEUR, car il m’a fait du bien. »

Ce sont les mots du Psaume 13. Les Ecritures bibliques tenaient Eric de Putter debout, vivant. Elles étaient la source de son courage d’être, l’horizon de sa joie, le quotidien de son travail, le souffle de son inspiration – et c’est pourquoi j’ai ouvert mon propos non pas avec mes propres mots, mais avec ceux que la Bible nous offre, à lui et à nous tous.

Les mots du Psaume 13, sont des mots de plainte, de lutte, de refus, de vie et d’espérance. Et c’est très exactement là que je me situe, devant vous et avec vous.

« Jusqu’à quand ? » Depuis bientôt quatre ans, nous pouvons reprendre cette question, qui martèle le début de ce psaume à quatre reprises. « Jusqu’à quand ? » Et ce psaume, nous pouvons le dire et le redire avec bien des voix. Nous pouvons le dire avec les voix de Marie-Alix, Ellie et Jean, Loïc et Yann : « Jusqu’à quand aurai-je chaque jour le chagrin au cœur ? » Avec la voix de Rachel, la fille de Marie-Alix et Eric : « Fais briller mes yeux ! » Avec la voix des collègues d’Eric : « Que mon ennemi ne dise pas ‘je l’ai emporté sur lui’. » Avec la voix de tant de fidèles, de pasteurs, de responsables des Eglises protestantes de France : « Que l’adversaire ne soit pas dans l’allégresse si je vacille. »

Ce psaume, nous pouvons le dire et le redire, non pas seulement avec les voix des personnes liées à Eric de Putter d’une manière ou d’une autre. Nous pouvons aussi le dire avec la voix de l’amitié franco-camerounaise, fragilisée par cette tragédie. Et le redire avec la voix de la fraternité d’Eglises-sœurs, Eglises en France, Eglises au Cameroun, Eglises en France et au Cameroun, une fraternité mise à l’épreuve par ce drame. Car ce qui a été atteint, le 8 juillet 2012 mais aussi dans l’enlisement judiciaire qui dure – qui dure « Jusqu’à quand ? » –, c’est non seulement la vie d’un homme, mais aussi plus que cela.

Le professeur de Putter incarnait cette amitié et cette fraternité. Il les personnifiait. Eric de Putter a grandi dans le Nord de la France, dans une petite région qu’on appelle la Thiérache. Un paysage vallonné et vert, plutôt à l’écart des grandes voies de communication, mais qui fut traversé de part en part et à plusieurs reprises par les grandes vagues de l’histoire européenne. Il a été éduqué dans la foi protestante de cette région, un protestantisme vivant et à la volonté farouche, qui a traversé les siècles en ne comptant souvent que sur ses propres forces enracinées dans la fidélité de Dieu. Il a mené ses études jusqu’au doctorat à la Faculté de théologie de l’Université de Strasbourg, un doctorat remarqué pour son excellence et récompensé par un prix. Il a approfondi sa formation par un séjour à l’Ecole biblique de Jérusalem. Et tout ce parcours, dont je ne fais que rappeler quelques traits connus de tous, s’est comme concentré dans cet envoi en 2010, ici à Yaoundé. Un envoi inscrit dans ce statut, si justement et magnifiquement intitulé : « Volontaire de la solidarité internationale » – et chaque mot compte. Un envoi inscrit dans les relations si anciennes et profondes qui lient le Cameroun et la France, les Eglises de France et celles du Cameroun.

Que cet homme, issu de ce Nord de la France si européen, formé dans une université enracinée dans une région à la double culture française et germanique, passé par le Proche-Orient, devienne professeur d’hébreu, d’Ancien testament et d’histoire des religions au sein de l’Université protestante d’Afrique centrale, représente en quelque sorte la quintessence de cette amitié franco-camerounaise, de cette fraternité entre Eglises du Cameroun et de France.

Bon nombre d’entre vous savent ce que représente ce que nous appelons un envoyé. En l’occurrence, il s’agissait d’un envoyé par le biais du Défap, Service protestant de mission, des Eglises de France vers des Eglises d’Afrique et l’un de leurs fleurons universitaires. Etre envoyé, c’est être ambassadeur. C’est être, comme le dit l’apôtre Paul, une lettre vivante écrite avec l’esprit de Dieu sur une tablette de chair et dans des cœurs. C’est venir à la rencontre de frères et de sœurs, que l’on ne connaît pas encore et qu’on identifie pourtant déjà comme tels, en personnifiant celles et ceux qui vous envoient. Etre envoyé, c’est emporter avec soi tant d’histoire assumée, tant de convictions rassemblées, tant de reconnaissance reçue, tant de moyens patiemment collectés. Et c’est être porté par tout cela, par tout ce qu’il faut bien appeler par son nom, c’est-à-dire un amour reçu et partagé. Non pas un amour vaporeux ou idéalisé, mais un amour qui a la puissance de franchir les distances, de chasser les fantômes du passé, de traverser les fatalités, de construire un avenir commun. Un envoyé, c’est un homme porté par un élan personnel et intime, accompagné dans cette aventure par des proches et des institutions, mais qui entraîne avec lui le cortège d’un peuple qui l’envoie vers un autre peuple, de deux peuples rassemblés en un seul par le Dieu de tous les peuples, père de tous ses enfants.

Cette amitié franco-camerounaise, cette fraternité des Eglises du Cameroun et de France, que le professeur de Putter incarnait si pleinement, déborde donc largement la situation individuelle d’un envoyé. Elle est profondément imprimée dans la conscience de nos Eglises de France.

Laissez-moi évoquer quelques instants un témoignage personnel. C’est aujourd’hui la première fois que je pose mes pieds sur le sol du Cameroun. Et pourtant, j’ai le sentiment de l’avoir souvent foulé depuis bientôt 60 ans. Chaque année de mon enfance, je me rendais pour un séjour chez une vieille tante, très affectueuse et un peu rude, une petite femme un peu impressionnante. Elle vivait dans cette région maritime de l’Ouest de la France qu’est la Bretagne. Pour un enfant, ce petit coin avait quelque chose du paradis sans doute : la famille rassemblée, la mer au bout du petit jardin, le parfum des algues, le caquètement des poules et la régularité du ressac, le goût des crabes pêchés le matin même, la vielle maison humide et ensoleillée. Dans cette maison, il y avait une sorte de pièce au trésor, quelque chose comme un sanctuaire. Quand on était admis à y pénétrer, on baissait un peu la voix, on était attentif à ne rien abîmer, on écarquillait les yeux. Cette pièce, c’était le bureau de ma vieille tante. A l’instant même où on y entrait, on se trouvait en Afrique. Le tissu posé sur le petit canapé, les fauteuils, le bois sombre du bureau et des bibliothèques, une peau de bête et des objets d’ivoire – à l’époque c’était possible –, les photos au mur et quelques objets – deux ou trois masques, une lance – tout, absolument tout venait du Cameroun. La couleur même de la peinture sur les murs, les odeurs et les parfums de cette pièce, tout semblait camerounais. C’était magique. Depuis, une bonne partie de ma famille s’est installée dans ce village, où je vis moi-même une partie de l’année, et cette pièce existe toujours.

Cette petite femme qui travaillait si ardemment à son grand bureau, cette vieille tante, c’était Idelette Dugast, née Allier – un nom qui résonne familièrement aux oreilles de plusieurs ce matin, ici. Envoyée au Cameroun dans les années 1930 par la Société des missions évangéliques de Paris, elle avait immédiatement renoncé à se faire la porte-parole d’institutions françaises, trop passionnée par tout ce qu’elle découvrait et emportée par son désir de rencontrer et de comprendre. Elle est devenue ethnologue, enchaînant pendant 25 ans les séjours parmi les Ndiki, du peuple Banen. Au fil de ces séjours et de son travail de suite, elle a composé une œuvre qui leur est entièrement consacrée, rédigeant à ce bureau sur lequel je la voyais penchée, une monographie, un dictionnaire, une grammaire, un recueil de contes, proverbes et devinettes …

Ces ouvrages, comme tout ouvrage d’ethnologie, furent et sont sans doute lus par un petit nombre de spécialistes et de passionnés. Mais ils ont irradié autour d’elle et à travers les générations. Car ils sont porteurs de quelque chose d’essentiel : une rencontre entre des hommes, des femmes ; une rencontre entre des langues, des cultures, des peuples ; une rencontre féconde et qui porte des fruits d’avenir insoupçonnés. Le professeur Eric de Putter, de même, personnifiait en quelque sorte cette rencontre entre langues, peuples, Eglises, dans l’unité de l’humanité et de l’Evangile.

C’est pourquoi, oui, ce qui a été atteint avec l’assassinat du 8 juillet 2012, ce n’est pas seulement, même si c’est d’abord, un homme. C’est aussi la possibilité même de cette rencontre, puisque c’est l’un de ceux qui l’incarnait par excellence qui a été agressé, sans autre objectif que de l’éliminer. Pas de motif crapuleux, pas d’enchaînement de circonstances malheureux, pas de dérapage qui tourne mal, mais un meurtre réfléchi et calculé. C’est la possibilité même de la rencontre qui se trouve d’un coup contestée, minée, ébranlée. La possibilité de la rencontre et tout ce qui la tisse, c’est-à-dire la mémoire, la reconnaissance, la confiance, l’avenir.

Ma très ferme conviction, c’est que nous faisons face à cette tragédie ensemble. Et donc que nous ne pourrons la surmonter qu’ensemble.

Pour cela, nous avons, ensemble, besoin de deux choses : la justice par la vérité et une confiance renouvelée.

Nous avons besoin de la justice par la vérité. Quelques semaines avant sa mort, Eric de Putter avait publié avec son épouse un article dans la revue du Défap, dans lequel il écrivait : « la justice ne peut se fonder que sur la vérité ». C’est cette vérité que nous attendons. C’est cette vérité, qui porte dans ses flancs la justice, que nous espérons. C’est cette vérité qui nous est nécessaire, et pour laquelle nous devons tous nous engager : pouvoirs publics du Cameroun et de France, autorités judiciaires des deux pays, Université protestante d’Afrique centrale et Défap, Eglises d’ici et de là-bas. Ensemble. Et non pas seulement les institutions, dont l’effort doit bien sûr être soutenu, patient et je dirais même implacable, mais aussi les individus. Ce ne sont pas d’autres, « les autres » impersonnels, qui sont concernés ; vous, moi, nous qui sommes ensemble, nous sommes redevables à cette vérité et nous devons personnellement y concourir, car son établissement conditionne la justice.

Dans cet article, le professeur de Putter ajoutait : « les plus grands amis sont ceux qui se disent l’un à l’autre les pires vérités. Les amitiés les plus fidèles sont celles qui perdurent malgré tout, malgré la laideur d’un certain passé. » Or, chers amis, nous sommes ici ensemble ce matin. C’est bien le signe que cette amitié franco-camerounaise est possible. C’est bien la marque que cette fraternité a vocation à être pleinement reconstruite. C’est bien la preuve que ce désir de rencontre entre nos peuples, nos cultures, nos Eglises nous habite et nous conduit toujours. C’est bien l’assurance que nous pouvons ensemble faire face à cette vérité.

Oui, c’est la justice par la vérité dont nous avons besoin, ensemble, et dont nous avons l’ardente obligation d’être les serviteurs, ensemble.

Mais cela ne suffit pas. Il nous faut aussi une confiance renouvelée.

« Moi, j’ai mis ma confiance en ta fidélité ; mon cœur trouve de l’allégresse en ton salut. Je chanterai pour le SEIGNEUR, car il m’a fait du bien. » Ce sont les derniers mots du Psaume 13. Ce Psaume, qui s’ouvre sur la question quatre fois répétée : « Jusqu’à quand ? », « Jusqu’à quand ? », « Jusqu’à quand ? », « Jusqu’à quand ? », s’achève par cette affirmation du psalmiste au Dieu vivant : « Moi, j’ai mis ma confiance en ta fidélité. »

« J’ai mis ma confiance en ta fidélité » : je ne connais pas de plus lumineuse définition de la foi. Elle dit de la façon la plus ramassée que la confiance ne se décrète pas, mais qu’elle coule de cette intarissable source qu’est la fidélité de Dieu. Au-delà même de cette vérité et de cette justice, pour lesquelles nous devons lutter de toutes nos forces, nous sommes appelés à nous abandonner à cette fidélité de Dieu qui nous précède, nous enveloppe et nous suit. C’est elle qui permet de trouver l’allégresse dont parle le Psaume et qui permettra de chanter pour le bien que Dieu nous fait. C’est cette confiance qui ouvre un avenir possible et neuf.

Contre toutes les évidences et toutes les logiques de ce monde, je crois que c’est la vie qui a le dernier mot sur la mort, et non l’inverse. Je crois que nous sommes bien plus que nos actes, bien plus que nos réussites et nos échecs, car nous sommes d’abord les enfants d’un même Père, dont rien ne peut briser l’amour. Je crois que l’avenir n’est pas enfermé dans un passé aussi tragique soit-il, mais au contraire que c’est l’avenir rendu possible qui vient transformer notre aujourd’hui.

C’est pourquoi je crois que la rencontre, assassinée, germe déjà et à nouveau dans le cœur de Dieu. Il la relève. Il nous la confie.

 

Mardi 28 Juin 2016,

Laurent SCHLUMBERGER,
pasteur, président de l’Eglise protestante unie de France




Les grandes décisions du dernier Conseil

C’est au siège du Défap que le Conseil a eu lieu le 11 juin 2016. Au cours de cette journée, plusieurs décisions ont été prises. Retour sur les trois décisions phares du Service protestant de Mission.

  • Nomination du nouveau président

À compter du 1er juillet 2016, c’est le pasteur Joël Dautheville qui présidera le Conseil du Défap.
Retrouvez ici l’intégralité de l’article sur la nomination du nouveau président.

  • Ouverture d’un poste d’animateur pasteur jeunesse

Le Défap a voté la création d’un poste d’animateur jeunesse. Cette décision illustre bien la volonté du Service Protestant de Mission de développer le secteur jeunesse.
L’animateur sera donc chargé des animations jeunesse en lien avec la Mission et le programme ABS (accueil des jeunes de Nouvelle Calédonie). Le poste sera ouvert dés juillet 2017.

  • Un soutien important aux réfugiés en Orient

Le Défap apporte un soutien financier à l’Action Chrétienne en Orient (ACO) pour son action auprès des réfugiés au Moyen-Orient. Cette subvention est destinée à financer les 2 projets en cours, présidés par le pasteur Thomas Wild (responsable de l’ACO). L’un concerne le synode arabe et le second l’Union des Eglises Evangéliques arméniennes.




Joël Dautheville, nouveau président du Défap

Le président du Service protestant de mission – Défap, le pasteur Jean-Arnold de Clermont, a adressé ce jour une lettre aux présidents des Églises fondatrices du Défap, Union des Églises protestantes d’Alsace-Lorraine (UEPAL), Union nationale des Églises évangéliques de France (UNEPREF) et Églises protestantes unies de France (EPUdF) pour les informer de l’élection de son successeur, lors de la réunion du Conseil du Défap le 11 juin dernier.

À compter du 1er juillet, c’est donc le pasteur Joël Dautheville, qui présidera le Conseil du Défap.

Jean-Arnold de Clermont reste en effet en fonction jusqu’au 30 juin, notamment en raison de son déplacement au Cameroun, en compagnie du président de l’EPUdF Laurent Schlumberger et du Pr Jean-François Zorn, de l’Institut protestant de théologie de Montpellier. À leurs côtés, il y représentera le Défap lors de la cérémonie en mémoire d’Eric De Putter, envoyé du Défap comme professeur d’Ancien Testament assassiné il y a quatre ans sur le campus de l’Université protestante d’Afrique centrale (UPAC), à Yaoundé.

« Je profite de ce courrier pour vous remercier de votre accompagnement pendant les années où j’ai assuré cette présidence. Votre accompagnement sera d’autant plus important dans les mois à venir, qui verront se dérouler l’Assemblée générale de la Cevaa à Sète, suivie par le Forum missionnaire organisé par le Défap, puis [au quatrième trimestre 2016] le colloque financier du Défap, autant d’occasions où le lien entre l’animation missionnaire portée par le Défap et l’engagement financier des Églises sera au cœur de notre réflexion commune », écrit-il.

Le pasteur Joël Dautheville sera sur Fréquence protestante, dans l’émission du Défap « Courrier de mission » mercredi 30 juin prochain, à 13 h 15.

 




Attentat de Tel Aviv : l’escalade de la violence

Mercredi 8 Juin, une attaque meurtrière est perpétrée dans l’un des endroits les plus populaires de Tel Aviv : le marché Sarona. Le lendemain, les autorités israéliennes décident de geler les permis d’entrée de 83 000 Palestiniens. Le Défap réaffirme son engagement pour une paix juste entre Israéliens et Palestiniens.

 

Dans un Proche Orient largement perturbé, cet attentat vient en rajouter dans l’escalade de la violence. Tel Aviv est une belle ville, le quartier Sarona un quartier populaire, les terrasses de café des lieux de vie, de convivialité et de liberté. C’est là que les terroristes ont frappé. 4 morts et des dizaines de blessés.

Le Défap adresse ses sentiments de fraternité et de solidarité aux familles endeuillées, à tous ceux qu’il connait en Israël et au peuple israélien.

 

Centre-Ville de Tel Aviv

 

Parce que nous sommes engagés dans le combat pour une paix juste entre Israéliens et Palestiniens, dans le cadre du programme EAPPI (Ecumenical Accompaniment in Palestine and Israël) mené par le Conseil Œcuménique des Eglises (COE), le Défap au nom des Eglises Protestantes de France dénonce et combat le terrorisme sous toutes ses formes à Paris, Tel Aviv ou Hébron.

Pour les peuples qui vivent en Israël et Palestine, ce n’est que dans la sécurité aujourd’hui, et dans l’espérance de la fraternité de demain, qu’une paix juste pourra se forger. Tout le contraire de l’escalade de violences que nous déplorons.




Manifestation à Beyrouth pour les droits des employés de maison

Le pasteur Lacoste et son épouse Christine, envoyés du Défap au Liban, ont participé cette année encore à une manifestation en faveur des droits des employés de maison.

Dimanche 1er mai 2016, l’Eglise protestante française de Beyrouth fermait ses portes et se mobilisait, comme l’an passé pour participer à la manifestation solidaire des travailleuses domestiques au Liban.

 

Manifestation Liban mai 2016, DR

Manifestation du 1er mai 2016 [DR EPFB]

 

La raison de cette manifestation ? Des revendications sociales et humanitaires.

Pourquoi cette date ? C’est celle choisie depuis six ans par les ONG spécialisées dans l’aide aux employées de maison.

 

Le défilé était composé d’environ trois cent personnes, principalement des employés de maison demandant plus de droits. En effet, ceux-ci « ne sont pas soumis au code du travail mais au système “Kafala” qui ne leur garantit que très peu de droits. Corvéable toute la journée, un seul jour de congé le plus souvent optionnel, passeports retirés, leur vie pendant les trois années que dure le contrat est entièrement soumise à l’arbitraire de leurs patrons », explique Christine Lacoste.

 

L’Eglise protestante française de Beyrouth est composée d’employés de maison malgaches, à 80%. Ils sont présents au culte le dimanche quand leurs employeurs le permettent.

 

« Leurs sourires, leurs chants empreints de joie réchauffent notre culte. “Ne soyez pas tristes! La joie qui vient du SEIGNEUR, voilà votre force!” (Néhémie 8 v 10) : Voilà l’appel que m’adressent mes sœurs malgaches », conclut Christine Lacoste.

 

Source : site de l’EPFB

 




« Gens de Dunkerque »

Valérie Thorin raconte son expérience au camp de Grande-Synthe.

Camp de Grande-Synthe, 2016, DR

Camp de Grande-Synthe, 2016, DR

 

À quoi rêve-t-elle, cette famille syrienne en promenade, l’homme et la femme, leurs trois enfants et une dame plus âgée à leurs côtés ? Marchant silencieusement le long de la grève, ils regardent davantage la mer que leurs bambins trop sages, qui leur donnent la main. À quoi rêvent-ils, ces deux Afghans accroupis sur un remblai du nouveau camp de réfugiés de Grande-Synthe ? Leur ombre ressemble à celle du commandant Massoud méditant devant les montagnes plissées dominant la vallée du Panchir. À quoi rêvent-ils, ces trois jeunes Syriens dans la force de l’âge, le regard dur et fixe ? Ils ont vu leur ville bombardée par le pouvoir de Damas, attaquée par les islamistes, puis par les Russes, espionnée par des drones non identifiés, réduite en poussière, les obligeant à fuir droit devant sans plus savoir à qui faire confiance. À quoi rêve-t-il, cet homme du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, dont il a tagué le logo sur sa baraque en planches ? Il a traversé à pied toute l’Europe orientale, payé prix d’or des passeurs pour enjamber les frontières, dormi sous des cartons, mangé des racines et le voilà ici, à Dunkerque, presque au terme de son voyage. À quoi rêvent-elles, ces fillettes timides, qui se courbent et entrent à pas de loup dans la tente de l’école du camp ? Elles savent qu’elles ont échappé à la tyrannie des islamistes, dont l’objectif est de les contraindre à rester cloîtrées, illettrées et soumises, chez leurs parents puis chez leur mari. À quoi rêvent-ils ces Iraniens yazidis, pourchassés par islamistes, chiites, sunnites, au motif qu’ils seraient des « adorateurs du diable », et même par les chrétiens, qui les considèrent comme des hérétiques ? Passés les monts Zagros, ils ont longé le Tigre jusqu’à Kirkouk, capitale de l’ancienne Mésopotamie, erré jusqu’en Turquie où, après la barrière des monts Taurus, et l’immense plaine de l’ouest, ils ont embarqué sur un dangereux esquif pour la Grèce. Après la Bulgarie, la Serbie, la Croatie, la Slovénie et l’Italie, ils sont remontés jusqu’à Dunkerque. Un périple incroyable, de ceux dont rêvent les Occidentaux fortunés et qu’ils ont payé de leurs larmes, après y avoir englouti tout ce qu’ils avaient mis une vie à économiser.

 

Camp de Grande-Synthe, 2016, DR

Camp de Grande-Synthe, 2016, DR

 

Ils ne rêvent que de jeux et de rires, ces gamins agités et inquiets, qui roulent à toute berzingue dans le camp, juchés sur des vélos trop grands pour eux, mais si précieux pour se défouler.
Tous sont là rassemblés, dans ce nouveau camp de Grande-Synthe installé sur un terrain municipal, entre voie ferrée et autoroute. Pas le Pérou, mais tellement, tellement mieux que le camp du Basroch, situé à quelques kilomètres à peine, en bordure d’une zone résidentielle. Là, c’était l’enfer. Il n’en reste que des ruines, mais au plus fort de l’hiver, près de trois mille personnes y ont vécu, survécu plutôt. Partout, on pataugeait dans vingt centimètres de boue immonde. Des ordures, épluchures et détritus en tout genre, jonchaient le moindre centimètre carré de sol. Quelques latrines, bouchées depuis belle lurette, répandaient une odeur pestilentielle, difficilement supportable. Les reliefs de nourriture avaient fini par attirer des rats gros comme des chats, et même les corbeaux n’osaient plus s’approcher de ce cloaque. Village de tentes, de tissu et de carton, foyer de gale, de poux et de teigne, il était l’incarnation de la honte absolue, un marécage infâme. Bouleversant pour les riverains, lesquels, émus aux larmes, apercevaient les réfugiés au petit matin, grelottant et trempés, attendant silencieux et mornes un bienfaisant bol de café. « Et le soir, la puanteur et la saleté m’agressaient tant que je les haïssais… » avait confié un voisin, révélant la terrible et si humaine ambivalence de quiconque se trouve un jour confronté à la misère absolue devant sa propre porte.

 

Camp de Grande-Synthe, 2016, DR

Camp de Grande-Synthe, 2016, DR

 

L’on peut et l’on doit reconnaître à Damien Carême, maire de Grande-Synthe, d’avoir eu le courage politique et physique de faire déménager tout le monde vers le lieu-dit La Linière. L’État français ne l’y a pas aidé, bien au contraire. Là, avec le concours de Médecins sans frontière (MSF), des bungalows de bois pouvant accueillir quatre personnes, chauffables grâce à des réchauds à pétrole, ont été montés. La logistique générale a été confiée à l’association bretonne Utopia 56, spécialiste des… festivals, mais donc compétente pour gérer des milliers de personnes rassemblées en un même endroit. D’innombrables ONG, fournissant un roulement de quelque cent vingt bénévoles par jour, assurent l’entretien des infrastructures, le ravitaillement en vivres, en eau, en vêtements, en literie et autres produits de première nécessité, s’occupent également de l’adduction d’eau, de l’évacuation des déchets et du ramassage des ordures, de la santé et de l’éducation, bien sûr. MSF, la Croix-Rouge et Médecins du monde font des maraudes, il n’y a plus ni vermine, ni maladies. La solidarité joue à plein. Celle des habitants de Grande-Synthe, bien sûr, mais aussi celle de gens venus de plus loin, et même d’Angleterre.

 

Le premier camp humanitaire de France est né, le 9 mars 2016.




« Démolition punitive »

Laurent Mérer, envoyé en Israël/Palestine, raconte l’histoire d’une démolition punitive d’une habitation.

Un message (du jeudi 31 mars à 08h48) de l’Agence des Nations Unies nous prévient : « Les forces israéliennes ont mené ce matin une opération de démolition punitive d’une maison d’habitation dans le quartier de Jabt Alshareef à Hébron. Pour plus d’information contacter le… ».

 

La maison appartient à la famille d’un jeune Palestinien, Ihab Maswada, tué par balle le 7 décembre dernier pour avoir poignardé un colon en ville. Son cousin, Abd al-Rahman, est tué deux jours plus tard rue Al-Shuhada au cours de l’attaque de deux Israéliens. Tous deux ont une vingtaine d’années. La tension est vive à cette époque à Hébron, après l’assassinat au check-point 56 par les forces israéliennes en novembre d’une jeune palestinienne de 18 ans, et le maquillage de cet assassinat en attaque. Si l’armée nie, personne à Hébron n’est dupe : un témoin a vu les soldats déposer un couteau près du corps de la malheureuse ; de ce fait les autorités israéliennes sont fébriles. Un portrait de la jeune fille dressé à l’entrée du check-point sera tronçonné quelques semaines plus tard pendant la nuit par l’armée.

 

La maison en ruines, DR

La maison en ruines, DR

 

A l’évidence, Ihab Maswada et Abd al-Rahman sont coupables. Terroristes, proclament les Israéliens. Résistance, affirment les Palestiniens. Les Français connaissent cette histoire : nos grands-pères qui tiraient sur des Allemands armés sous l’occupation étaient-ils des terroristes ou des résistants – des héros ? Ici, l’occupation dure depuis maintenant cinquante ans. Le seul horizon de ces jeunes, ce sont les murs, les check-points, les barbelés, l’humiliation des fouilles au corps, et les colons qui paradent, armés jusqu’aux dents. Les autorités palestiniennes et les Palestiniens raisonnables condamnent ces actes de jeunes désespérés qui font en réalité le jeu des colons et des Israéliens, en maintenant une tension qui justifie les déploiements de forces et l’accaparement de nouvelles terres pour « raison de sécurité ».

 

Notre ami Arrafat nous conduit vers Jabt Alshareef samedi 2 avril dans l’après-midi. La petite rue du quartier populaire qui descend à flanc de colline est encombrée. Un voisin nous montre la maison. Aucun signe extérieur d’exaction, mais dès que nous franchissons le seuil, le spectacle est désolant : toutes les cloisons intérieures du rez-de-chaussée ont été démolies à la masse. Il ne reste qu’un tas de gravats et les meubles disloqués. Cette partie de la maison était occupée par les parents. Nous montons à l’étage dans le salon où deux lits ont été installés.

Le frère nous raconte : « une centaine de soldats ont envahi et bouclé le quartier vers minuit. Plusieurs sont entrés chez nous et nous ont donné dix minutes pour évacuer les lieux. Nous sommes montés ici, au premier étage, et en bas ils ont défoncé les murs à la masse ». « Ils ont tiré une grenade lacrymogène dans la maison, et tout le monde s’est mis à pleurer », ajoute la maman de Maswada, une femme de belle allure dans la cinquantaine, digne sous son voile bleu à motifs blancs, assise en coin dans un fauteuil. Visiblement, elle est encore sous le choc, alors que le frère d’Ihab Maswada qui nous raconte la scène est plus serein. Les belles sœurs servent le café, les enfants jouent sur les deux lits. « Elle est fatiguée », nous dit le frère. Deux autres frères nous ont rejoints. Nous sommes une dizaine dans la petite pièce réaménagée pour héberger les parents.

Les autorités israéliennes, nous expliquent-ils, avaient établi un premier ordre de démolition dès février, resté sans effet. Un deuxième avait été dressé trois jours auparavant, et les soldats avaient dit au père de famille qu’il serait exécuté dans la semaine. « Mais nous avons été surpris quand ils se sont présentés peu après minuit », nous disent-ils.

 

Les démolitions punitives ont été instituées par le gouvernement Netanyahu à la mi-octobre, suite au regain de tension, et plusieurs ont été réalisées depuis cette date. Le mouvement s’est poursuivi malgré les recommandations du comité militaire israélien qui a déclaré qu’elles n’étaient pas dissuasives.

Les familles qui reçoivent des ordres de démolition peuvent faire appel de la décision, mais ces appels ont toujours été rejetés par la Haute Cour. Plusieurs organisations israéliennes condamnent ces sanctions collectives à l’égard des membres des familles qui n’ont commis aucun crime.

La maman s’endort tranquillement dans le fauteuil, tandis que les frères nous raccompagnent en nous remerciant chaleureusement de la visite. Denier passage au milieu des gravats. Outre les voisins très solidaires, nous sommes les premiers visiteurs à venir leur manifester notre solidarité.

 




La très éphémère école d’Abu Nwar

Témoignage sur une école éphémère en Israël/Palestine.

 

Je découvre  la communauté bédouine d’Abu Nwar un samedi de février.  Il y a moins de deux semaines que je suis arrivée et, nous essayons, avec mes collègues de l’équipe de Jérusalem, d’y voir clair dans les multiples zones aux statuts différents, disposées de part et d’autre du mur qui cercle la ville en zigzag. Il fait chaud ; nous sommes en visite dans un village palestinien des environs, en  conversation avec un groupe de femmes, mêlant  nos pauvres mots d’arabe à leurs pauvres mots d’anglais.  Heureusement les sourires et les mains expriment l’universel.

Soudain mon téléphone vibre ; c’est le principal outil de l’accompagnateur EAPPI, en plus de son passeport.

Le chef de la communauté  bédouine  d’Abu Nwar nous demande de venir dès que possible. Firaz, notre fidèle chauffeur et traducteur nous mène jusqu’au campement par des chemins de traverse, car toutes les routes ne sont pas autorisées aux voitures immatriculées en Palestine. Nous terminons par une très mauvaise piste. Nous découvrons un étonnant village dont les maisons sont faites de palettes de bois et de  barricades usagées couvertes de grandes toiles, les toits de vieilles tôles maintenues par de gros cailloux. Des moutons à  épaisse  toison brune et des chèvres courtaudes à longs poils soyeux broutent alentour les rares bosquets qui émergent au milieu d’un paysage de terre rouge  semé  de rochers blancs. Pas âme  qui vive…

Pourtant, surgit d’on se sait où, un homme s’approche de la voiture, c’est le chef du village, nous dit Firaz, on l’appelle ici le mouktar.

 

Abu Imad, la cinquantaine, a belle allure dans sa une longue robe grise, tenue traditionnelle  des  bédouins, la tête  ceinte  d’un keffieh à carreaux noirs et blancs. Il semble heureux de nous voir, sourit, hèle plusieurs membres de la communauté qui le rejoignent, tous des hommes, et nous invite à prendre place en rond sur des chaises plastiques hors d’âge, à côté d’un petit enclos abritant  deux balançoires et un toboggan vert : la cour de l’ancienne école.

Plusieurs minutes passent. Un gamin au sourire édenté nous apporte des verres de thé brûlant abondamment sucré. Après la première gorgée que le mouktar nous dévoile la raison de son appel.

Jusqu’à ce jour Abu Nwar, comptant 113 familles et 650 habitants, n’avait qu’une seule école composée  de deux « caravanes ». « Caravanes » est le terme employé ici pour désigner ce qu’on appelle chez nous des baraques de chantiers. Celles-là sont en simples tôle, sommairement assemblées. Dans la première s’entassent les quarante enfants de la maternelle tandis que trente élèves et trois professeurs se partagent l’autre, dans la pluie et le froid en hiver, par chaleur étouffante  en été. C’est la «vieille école « .

Hier soir, nous explique Abu Imad très  fier, les hommes du village ont monté  une nouvelle école : « regardez-la, dit-il en se retournant, juste à côté ».

Suivant son geste, nous découvrons trois autres caravanes disposées  en L, légèrement plus grandes que les premières, étincelantes  dans le soleil encore haut de l’après-midi. Sur l’une d’elle une immense affiche collée indique : « Payé par la France. Ministère des Affaires Etrangères. »

Abu Imad nous propose de visiter la nouvelle structure qui accueillera dès demain dimanche 70 élèves.

Ecole éphémère Abu Nwar, DR

Payé par la France… (DR)

Ecole éphémère d'Abu Nwar, DR

Surtout protégé du froid… (DR)

Si le sol reste inégal  car la dalle a été  sommairement et rapidement coulée, les murs et le toit sont cette fois en panneaux sandwich de tôle, garnis d’isolant. C’est assurément  d’un grand dépouillement mais plus grand et surtout protégé du froid et de la chaleur. Chaque porte est munie d’une serrure, l’ouverture des fenêtres est facile.

C’est un grand changement, pour ainsi dire le paradis et les bédouins sont à la fête, presque à la fête…

« Car cette nuit, vers minuit reprend Abu Imad qui a perdu son sourire, j’ai été  réveillé par des bruits de moteur. Je ne dors que d’un œil car ma communauté est sous menace permanente de déplacement  forcé ; je me suis  levé précipitamment et j’ai aperçu une dizaine de véhicules de l’armée israélienne et de l’administration civile, juste en haut du village. Les militaires et les civils prenaient des photos de la nouvelle école avec des appareils équipés de zooms impressionnants ».

Abu Imad a  de l’expérience. Quand l’administration civile prend des photos ce n’est pas pour faire un bel article sur la débrouillardise des habitants ou la générosité de la  France.

 

Nous sommes surprises que la construction de l’école ait pu être  connue si vite des services de l’État israélien : nos administrations ne nous ont pas habituées à une telle célérité.

Abu Imad devance nos questions. « Ce sont les colons alentour, nous explique-t-il le regard triste, qui nous surveillent en permanence et dénoncent chacun de nos actes ».

Voyant cette opération de repérage, le mouktar a alors craint la démolition  de l’école. Celle-ci est en effet  construite sans autorisation officielle car les permis de construire ne sont jamais délivrés, quand bien même il s’agit d’un programme humanitaire. C’est pourquoi il nous a appelés et demandés  de venir d’assurer une « présence  protectrice ». C’est l’essence de notre mission. L’expérience montre que lorsque des témoins  internationaux sont présents, les autorités israéliennes hésitent à agir.

 

Nous lui proposons alors de rester dormir mais Abu Imad refuse. Nous lui promettons de revenir demain pour voir les enfants dans leurs nouvelles classes.

Nous sommes de retour ce dimanche en début  d’après-midi, à temps pour assister la fin des cours. Comme hier le village semble désert. Comme hier Abu Imad surgit, mais il a un pauvre sourire sur les lèvres. Nous cherchons la nouvelle  école, mais il ne reste que la dalle.

 

Dans la nuit des ouvriers, protégés  par des dizaines de militaires lourdement armés  sont venus démonter les panneaux isolés et ont tout emporté.

Il ne reste, dans la main crispée  d’Abu Imad, que le trousseau des clés qui n’auront jamais servi.

 

Ecole éphémère d'Abu Nwar, DR

Il ne reste que la dalle… (DR)




Pâques à Jérusalem

Corinne Mérer, envoyée en Israël/Palestine, raconte ses impressions après avoir vécu les fêtes de Pâques à Jérusalem.

Il est émouvant  et étrange d’être ici pour célébrer le temps de Pâques.

Émouvant de relire dans les Evangiles l’entrée de Jésus à Jérusalem et de suivre le même chemin depuis Bethanie jusqu’ aux portes de la ville en compagnie de 12 000 fidèles agitant des rameaux de palmiers et acclamant son nom par des chants joyeux, en toutes langues.

 

Procession des rameaux, DR

Procession des rameaux, DR

 

Émouvant, le vendredi saint, de regarder ces mêmes pèlerins parcourir le chemin de croix dans les ruelles étroites de la vieille ville, marchant derrière les franciscains en bure brune, les popes tout de noir vêtus, coiffés de hautes toques garnies de voiles qui leur descendent jusqu’à mi-dos, et les patriarches en violine et blanc.

 

Devant l'église, DR

Devant l’église, DR

 

Émouvant, mais pour le moins étrange : il n’est pas question en effet que les processions se mélangent ; l’heure et le temps de passage dans l’église du Saint Sépulcre sont soigneusement et longuement négociés  les semaines précédentes entre les dignitaires des différentes Eglises catholiques : latine, arménienne, ou grecque. Alors, de nombreux soldats et policiers israéliens, fusil d’assaut en bandoulière, assurent l’ordre, déplacent les barrières au fil de l’avancée des processions, bloquant ici, laissant passer là.

Les Eglises protestantes, anglicanes,  luthériennes, écossaises quant à elles sont absentes : ce n’est pas leur culture.

Nos divisions entre chrétiens  crucifient à  nouveau Jésus.

 

La procession, DR

La procession, DR

 

Émouvant, étrange mais aussi révoltant ce vendredi saint.

Le matin, avant le début  des processions, j’étais au check-point de Qalandya comme tous les vendredis. Mais ce 25 mars, en raison des fêtes pascales et de la fête juive de Purim qui cette année tombent en même  temps, les habitants de la Westbank, chrétiens comme musulmans, doivent présenter un permis spécial,  délivré seulement pour raison médicale. Être âgé de plus de 55 ans ne suffit plus pour aller prier sur les lieux saints. Ce 25 mars, le nombre de Palestiniens refoulés  au check point est ainsi bien supérieur à celui des autorisés.

Fête sainte pour les uns, restrictions supplémentaires pour les autres.

 

Émouvant, étrange, révoltant. Pourtant, comme une bouffée d’espérance, j’ai aperçu sur la placette qui jouxte celle de l’église du Saint Sépulcre quatre jeunes israéliens de six à huit ans, kippa sur la tête regardant passer la procession les yeux écarquillés. A côté d’eux un scout palestinien et un militaire suivaient le spectacle avec le même  émerveillement.

 

Des enfants israéliens regardent passer la procession, DR

Des enfants israéliens regardent passer la procession, DR

 

Cette semaine se termine par une grande joie et beaucoup d’émotions : j’assiste au service de Pâques dans l’église luthérienne de Redammeer. En ce jour, communauté orientale de langue arabe et occidentale de langue anglaise de la paroisse se sont réunies pour fêter ensemble, dans un culte bilingue, Christ ressuscité.

Christ  est ressuscité, il est vraiment ressuscité.

 




Le Défap au Bénin : formation des pasteurs et projets en cours

C’est à l’occasion d’un stage de formation des pasteurs français et béninois que le pasteur Jean-Luc Blanc se rend au Bénin vendredi 1er avril. Il en profitera également pour effectuer un tour d’horizon des projets soutenus sur place par le Défap.

Le CPLR (Conseil Permanent Luthéro-Réformé) a mis en place cette formation permanente depuis maintenant une dizaine d’années. Elle organise dans ce cadre, tous les deux ans, un stage à l’étranger pour les pasteurs luthériens et réformés. 2014 fut l’année du Maroc, 2016 sera béninoise. La formation portera sur « le développement durable et la fin du monde ». Cette thématique sera abordée de manière transversale : articulation avec le monde professionnel, rapport à l’utopie que propose les nouveaux modes de pensée liés au développement durable, concept de responsabilité et d’espérance…

 

Jean-Luc Blanc et une envoyée du Défap au Bénin, Ganvié (Bénin), 2015, DR

Jean-Luc Blanc et une envoyée du Défap au Bénin, Ganvié (Bénin), 2015, DR

 

Mais son séjour ne portera pas sur ce seul événement. Il en profitera pour rendre visite à l’envoyé du Défap, Nicolas Fines, sur place pour dix mois. Il n’oubliera pas non plus de prendre des nouvelles des projets ambitieux portés par le Défap au Bénin. Projet avec l’Université Protestante de l’Afrique de l’Ouest (UPAO) pour l’envoi d’un professeur de théologie, soutien à la bibliothèque, aide à l’édition d’un manuel de catéchisme dans les langues locales, rencontre avec les responsables de l’université et cerise sur le gâteau, le soutien à la radio de l’Eglise, en coopération avec Alain Meyer, financée par la Cevaa et DM-échange et mission.

 

Rendez-vous au prochain flash info Bénin, la semaine prochaine !




Paix & environnement au programme du RIEP

Le RIEP, ou Réseau International de l’Enseignement Protestant, tient sa première assemblée générale courant mars. Retour sur les projets du réseau.

Cette structure associative a deux ans. À l’occasion de la première assemblée générale ordinaire, revenons sur les cinq projets qu’elle propose de soutenir (Présentation du RIEP).

 

Le bureau du RIEP, DR

Le bureau du RIEP, DR

 

Le premier est l’ouverture d’une école pilote au Rwanda avec formation sur la protection de l’environnement. Celle-ci serait d’abord dispensée aux enseignants, afin qu’ils puissent développer des « clubs d’amis de l’environnement ». À cela s’ajouteraient une émission de radio, animée par les élèves, et sur le plan pratique, des actions de reboisement sur les terrains de l’école pilote et aux alentours. Le projet durerait deux ans dans cet établissement, mais l’objectif final est qu’il soit étendu à d’autres écoles, voire même à toute la communauté.

 

Les deuxième et troisième projets concernent la République Démocratique du Congo, et plus exactement les deux Kivu.

Au nord Kivu, dans un contexte où les tensions inter-communautaires sont très fortes, y compris au sein même des établissements scolaires protestants, l’objectif est de développer des formations conjointes à la paix et à la protection de l’environnement : comme au Rwanda voisin, l’idéal serait que des clubs se créent autour des écoles afin et que les communautés se sentent également concernées.

Au sud Kivu, le thème de l’environnement est lié à un souci d’amélioration sanitaire et de l’hygiène, afin d’éviter la propagation de maladies contagieuses. Pour cela, la coordination des écoles protestantes souhaite développer des projets d’adduction d’eau, construire des latrines et, parallèlement, lancer des opérations de reboisement. Une formation du corps enseignant et des parents est également prévue.

 

En Haïti, la fédération des écoles protestantes a pour ambition la modification en profondeur du rapport de la population à son environnement, afin de faire de ce dernier un moyen de sortir de la pauvreté. Elle propose déjà une formation sur les comportements en cas de catastrophe naturelle (article sur MB Loze https://www.defap.fr/etre-envoye/temoignages-1/soutenir-les-structures-locales-un-geste-indispensable). Par ailleurs, elle souhaite développer des activités agricoles génératrices de revenus, comme des plantations autour des écoles, tout en intégrant dans les établissements des formations professionnelles en agronomie.

 

Enfin, au Congo-Brazzaville, le projet consiste à intégrer des communautés minoritaires, notamment pygmées, au sein de la société civile, à travers l’école. Les obstacles sont nombreux, liés au manque de moyens et aux discriminations.

 

Après l’assemblée générale de mars, le bureau – composé de trois personnes –  se retrouvera à Paris les 19 et 20 avril.

 




Un camp de réfugiés en Palestine, la vie quotidienne et les arrestations…

Témoignage de Laurent Mérer, envoyé en Israël/Palestine.


    Il fait de nouveau froid sur les hautes collines du sud de la Judée et la pluie s’est remise à tomber. Le « service », un de ces innombrables minibus jaunes qui sillonnent la Palestine nous dépose pour quelques shekels à l’entrée du camp de réfugiés d’Al’Arrub, à mi-chemin entre Hébron et Bethléem. L’entrée du camp est sur la droite. Ismail Hajajreh, un solide jeune homme de 24 ans, blouson de cuir, pantalon clair et cheveux noirs lissés nous attend là, sous l’auvent d’une modeste épicerie. Les environs sont animés : les passants se saluent ou s’interpellent et plusieurs véhicules sont stationnés, voitures individuelles, taxis et minibus en attente de clients pour Bethléem. Les présentations sont rapidement faite Laurent, Luisa, Anaïs, Corinne. Ismaïl a la bonne allure du gendre idéal, belle prestance et sourire chaleureux. Il entre dans la boutique et nous offre des cafés en guise de bienvenue. De l’autre côté de la route sur laquelle voitures et camions passent à vive allure dans des vrombissements de moteurs et des éclaboussements d’eaux, se dresse un mirador gris surmonté de caméras et entouré de rouleaux de barbelés. Trois soldats casqués, dont une jeune femme blonde montent la garde derrière des plots de béton au pied de la tour, et leurs fusils d’assaut pointent l’entrée du camp. Je suis dans la ligne de mire, et j’empoigne mon appareil pour saisir l’instant, mais l’un des soldats me fait signe que non. « Nous sommes en Palestine, tu peux photographier qui tu veux, ils sont chez nous » me lance Ismaïl avec un grand éclat de rire.

 

Dans la ligne de mire, à l’entrée du camp d’Al Arrub
Dans la ligne de mire, à l’entrée du camp d’Al Arrub

 

   À quelques centaines de mètres au nord en suivant la route du côté opposé du camp, se dresse Beit Al Baraka, «la maison de la bénédiction », une ancienne mission presbytérienne américaine transformée en 1995 en auberge de jeunesse pour pèlerins, dont la propriété est aujourd’hui contestée, et revendiquée par les israéliens d’une colonie voisine. L’endroit est stratégique, car s’ils occupaient Beit Al Baraka, la route serait vraisemblablement fermée par l’armée pour protéger ces derniers, or c’est la voie principale qui relie Hébron à Bethléem. Les colons organisent fréquemment des marches sur cette route pour manifester leur détermination, lançant au passage des pierres sur l’entrée du camp. Les gamins répondent. Les soldats du mirador ouvrent alors le feu pour protéger les colons et la situation dans les parages est en permanence tendue.


   Le camp de réfugiés, 1km x 1km, c’est la norme habituelle pour les camps de Palestine a été créé en 1948/1949, après la déclaration d’indépendance et la victoire israélienne, pour accueillir des Palestiniens expulsés de la partie israélienne ou fuyant les combats, les massacres ou leurs villages saccagés, « la Nakba » disent les Palestiniens, « la catastrophe », symbole de la perte de leur intégrité et de leur exil. Tous les camps de réfugiés, qu’ils soient en Cisjordanie (Palestine), dans la bande de Gaza, au Liban, en Jordanie ou en Syrie ont été installés à la même époque dans le cadre l’UNRWA, un programme spécial des Nations Unies destiné à leur venir en aide. Les réfugiés Palestiniens ont un statut particulier, différent du régime international garanti par le Haut Comité aux Réfugiés (HCR). Si ce statut leur assure une meilleure visibilité politique et symbolique, il est en revanche défini de façon discrétionnaire par les États d’accueil en fonction de leurs propres intérêts nationaux. Toutefois cette différence de traitement a été soutenue dès l’origine par les États arabes mais aussi par les Palestiniens eux-mêmes qui voient dans la reconnaissance de cette spécificité l’assurance du maintien de leur droit au retour sur leurs terres, ce qu’évidemment les autorités israéliennes contestent.
                                    
 

Dans le camp d’Al Arrub

Dans le camp d’Al’Arrub


   L’enseignement primaire et le service de santé sont assurés par les Nations Unies, et certaines prestations sont fournies (eau, électricité, enlèvement des ordures…), procurant ainsi quelques avantages aux réfugiés qui font grincer les dents les Palestiniens qui ne bénéficient pas du statut… Celui-ci est transmissible aux descendants, mais peut se perdre si l’on cesse de résider dans le camp au-delà d’une certaine durée. On compte aujourd’hui, selon l’UNWRA, 59 camps officiels au Moyen-Orient et plus de 4 millions de réfugiés.
   Ceux d’Al’Arubb proviennent à l’origine de 37 villages du sud de la Palestine rasés par les Israéliens, le grand père d’Ismaïl était l’un d’entre eux, et Ismaïl nous montre sa première maison, une petite construction basse en ciment, avec toit plat et une seule ouverture, à flanc de colline. Une maison plus grande accueille aujourd’hui la famille, accolée à l’ancienne habitation du grand-père.


   Ne serait son statut, le camp d’Al’Arrub où nous pénétrons ressemble à une ville ordinaire, avec ses écoles, ses boutiques, son centre médical, son embrouillamini de maisons à demi-terminées, ou au contraire surélevées d’un ou deux étages : les extensions se font en hauteur, car les limites du camp sont fixées… pour 99 ans, tel est le bail pour lequel le terrain a été loué par les Nations Unies. Personne ne sait ce qui passera en 2047, si à cette échéance la question palestinienne n’a pas été réglée. C’est demain, Ismaïl sera dans la force de l’âge. Aujourd’hui, le camp compte 12 000 habitants.


  « Vous êtes les bienvenus nous avait-il déclaré lorsque nous avons franchi la porte d’accès, votre présence est un acte de résistance ».


  Des enfants jouent dans la rue, poussant un ballon, comme tous les enfants du monde, les petites filles nous font des signes de la main du haut des balcons (ici les fenêtres ne sont pas grillagées, car les colons ne peuvent y lancer des pierres). Les enfants sont partout. Ismaïl est lui-même d’une famille de huit, c’est la norme basse ici ; « mon père, nous dit-il, m’expliquait que c’était notre armée ». Les juifs religieux sont dans la même démarche, on ne manque de le remarquer dans la partie juive de la vieille ville de Jérusalem, ou dans Mea She’Arim. Qui va gagner la guerre des berceaux ? Une question qui préoccupe certainement le gouvernement israélien.


« Je suis sûr que nous pouvons vivre en paix avec les Israéliens, poursuit Ismaïl, beaucoup d’entre-eux sont de la même origine que nous ; nos parents, nos ancêtres avaient l’habitude de vivre ici côte à côte, beaucoup étaient amis. Le problème, ce sont les colons qui viennent de l’étranger, avec d’autres coutumes, d’autres habitudes. Ils ne se sentaient pas bien dans leurs pays d’origine, ils ne sentent pas bien ici. En fait ils se haïssent eux-mêmes. Beaucoup sont à moitié dérangés). On leur dit : venez ici, ce n’est pas cher, vous êtes chez vous. Et en plus on leur donne le permis de tuer, de nous tuer, en étant protégé par l’armée. Ils doivent retourner d’où ils viennent ».


   Nous passons devant le centre médical. « C’est là que tu vas-travailler ? » demandais-je à Ismaïl qui termine ses études d’infirmier à Bethléem. « Oui, certainement au début, mais après j’ai d’autres projets… Mon rêve c’est de faire évoluer les choses, ce sera long… Il faut changer les esprits… quand je dis changer les esprits, c’est ne pas haïr, ne pas tuer… La première chose, c’est de ne pas tuer…  Nous non plus on ne doit pas tuer, cela mène à rien, cela donne des prétextes aux colons et aux Israéliens. Comment pourtant ne pas comprendre la haine quand on a pour seul horizon les barbelés et les check-points, quand on ne peut pas même aller voir nos familles à Jérusalem, notre ville à nous aussi, à 30 km d’ici. Mais ne pas haïr, ne pas tuer. Il faut changer les esprits ».


   Les murs des maisons, des ateliers et des boutiques sont couverts de graffitis : Al’Arrub est réputé pour ses artistes de rue qui dessinent,  portraits des « martyrs » tués par les soldats israéliens après  jets de pierres, attaques réelles ou supposées au couteau,  symboles de la « Nakba » (un petit bonhomme vu de dos, mains croisés sur les reins), jeunes enfants ou adolescents, foulards sur le visage lançant des bouquets de fleurs sur le « mur », et ce touchant dessin d’une enfant palestinienne vêtue de rose, fouillant(« body search ») un soldat israélien courbé face au mur, bras levés en croix comme les soldats le font ici, mais eux écartent à coups de bottes les pieds de leurs victimes, et leurs retournent un bras après l’autre, sans ménagement.

 

 

La Nakba


   Nous arrivons à la maison d’Ismaïl, construite sur plusieurs niveaux. Béton brut. Sa mère, sans voile, est occupée à des tâches ménagères, une de ses sœurs vient nous saluer. Thé à la menthe, assis par terre sur des coussins, autour de la pièce, selon la tradition d’ici. Ismaïl nous raconte son arrestation, le 17 mars 2013 :
   « Il était juste après minuit, mon père s’était levé pour se faire du café, moi j’étais dans ma chambre, déjà couché, je surfais sur internet. J’ai entendu du bruit, et j’ai vu de la lumière sous la porte. Je suis descendu avec mon casque sur la tête. Mon père était là avec trois soldats, je savais qu’ils allaient m’arrêter. Avec un de mes amis, nous avions peint des inscriptions sur les murs d’une maison du camp, à proximité de la sortie. J’avais vu les caméras du mirador nous filmer, je les avais vues s’orienter. J’ai gardé le sourire. Mon père m’a dit : « enlève tes écouteurs ». Le capitaine m’a dit : « donne-moi ta carte d’identité et ton téléphone », j’ai continué à sourire. Il m’a dit : « je suis capitaine, tu dois répondre, tu es recherché ». Je lui ai dit : « mon petit frère dort, ne le réveille pas ». Quinze soldats sont entrés. J’ai dit au capitaine : « j’ai le droit d’emporter mes affaires et d’embrasser mes parents ». Un autre de mes frères est entré. Un soldat l’a poussé du pied ; je l’ai attrapé par le cou et je l’ai poussé par terre. Mon frère a fait la même chose. Il y avait deux soldats sur le sol, les autres ont armé leurs fusils d’assaut et les ont pointés sur nous. Le capitaine m’a dit : « j’ai le droit de te tirer dessus ». Je lui ai répondu : « fais-le ». Il a dit aux autres : « dans deux minutes on l’emmène ». Mon père m’a descendu des vêtements. J’ai dit au capitaine : « laisse-moi embrasser mes parents, sinon je porterai plainte ». Ils ont allumé un fumigène devant la porte pour que mes parents ne me voient pas partir ; la dernière chose que j’ai aperçu en me retournant, ce sont les larmes de ma mère.  Sur le chemin de la sortie du camp, ils m’ont poussé avec leurs fusils. Je continuais à sourire. L’un des soldats m’a dit : « tu joues les héros »; je lui ai répondu : « détache – moi les mains, tu verras si je suis un héros, tu t’en souviendras ». Ils m’ont amené en voiture vers la prison pour l’interrogatoire. Là-bas, un autre capitaine m’a dit « bienvenue au centre d’interrogatoire », je lui ai répondu « merci ». Les trois jours suivants, je n’ai rien répondu. Ils étaient en colère de me voir sourire. L’un m’a dit « je vais t’enlever ton putain de sourire », je lui ai répondu « le seul qui peut me l’enlever, c’est celui qui me l’a donné, c’est Dieu… ».


   Ismaïl continue de nous raconter son interrogatoire, puis sa condamnation à cinq mois de prison, puis sa détention dans une prison du désert. Il faisait la vaisselle des gardiens en échange de cigarettes. Il n’en garde pas un mauvais souvenir.


« Après les cinq mois un capitaine est venu avec trois soldats et il m’a dit « tu es libre, ne vas pas faire le jihad ! ».


   Nous le questionnons : « Et l’intifada de Jérusalem ? » « Je ne suis pas pour cela, nous devons nous défendre autrement. Cela donne des prétextes aux Israéliens. Ne pas haïr, ne pas tuer ».

 

La jeune fille et le soldat
La jeune fille et le soldat


   Nous avons déjà avalé trois thés à la menthe. Ismaïl doit regagner son école de Bethléem. Il plie soigneusement sa blouse blanche que sa mère vient de repasser, et la fourre dans son sac. Nous saluons sa mère. Nous retraversons le camp avec lui, heureusement la pluie a cessé. Des chats roux fouillent dans les bennes à ordure, et les gamins poussent un ballon. Tout le monde se salue au passage. Derniers regards aux graffitis.


   Même agitation à la sortie du camp que lors de notre arrivée. On prend date pour venir visiter deux familles dont les enfants sont en prison. Ismaïl s’engouffre dans un « service » pour Bethléem. Nous traversons prudemment la route, car les voitures et les camionnettes filent à toute allure. Juste en face du mirador. Les soldats israéliens nous suivent du bout de leurs armes. La blonde n’est plus là, c’est maintenant un falasha, visage anguleux des Ethiopiens, qui nous pointe. Nous hélons un « service » qui nous dépose quinze minutes plus tard à Hébron.


   A l’heure où j’écris (vendredi 18 mars à 20h30) j’apprends par un message d’alerte – nous les recevons régulièrement par téléphone –  qu’un nouvel « incident » vient de se produire au carrefour de Gosh Etzion à un km au nord du camp d’Al Arrub. Un palestinien tué par un soldat.


                                                      Laurent Mérer, à Hébron, le 18 mars 1016

          

L’équipe EAPPI au camp de réfugiés d’Al’Arrub avec Ismaïl

L’équipe EAPPI au camp de réfugiés d’Al’Arrub avec Ismaïl