Refonder la mission

Suite de notre dossier «Mission : refondation !» : nous publions cette semaine un texte de Thomas Wild, rédigé en mai 2018, qui fait partie des apports aux réflexions lancées actuellement au Défap sur la mission. L’auteur s’y interroge sur le sens de la mission aujourd’hui, dans un contexte qui a fortement évolué ; sur ses réalisations, ce qu’elle implique au niveau des Églises, l’état des réflexions lancées au niveau international, ainsi que sur ce que peuvent être ses fondements aujourd’hui.

Façade du Défap au 102 boulevard Arago, à Paris © Défap

«Refonder la mission»

le Président actuel du Conseil du Défap, le pasteur Joël Dautheville a ainsi intitulé l’éditorial du trimestriel diffusé auprès des Églises du Défap en ce mois d’avril de 2018. La question se pose pour tous les organismes missionnaires occidentaux, particulièrement pour ceux issus des Églises dites historiques, Églises qui peinent à se survivre et à transmettre la Bonne Nouvelle à la génération suivante. Je me suis senti provoqué par ce terme de refondation : dans ma vie de pasteur, qui pour l’essentiel se confond avec ma vie tout court, les relations missionnaires ont toujours joué un rôle important. En toute modestie, j’essaie ici de partager quelques idées sur la refondation du Défap et des organismes missionnaires du protestantisme historique en France (ce qui limite quelque peu le champ).

Comment prétendre évangéliser au loin lorsque c’est si difficile au près ? Car, quand même, l’ADN (comme on dit aujourd’hui pour parler de ce qui est essentiel) des organismes missionnaires reste la transmission et le partage de l’Évangile ! Refonder la mission, car la représentation d’un monde en noir et blanc, telle que je l’ai connue dans mon enfance, n’est plus de mise ! Il n’y a plus les chrétiens civilisés / occidentaux / blancs d’un côté et de l’autre les sauvages / barbares / païens ! en fait, c’est vrai depuis longtemps (dès 1966, le Conseil œcuménique des Églises parlait de «mission sur les six continents», dès 1970, la majorité des chrétiens sur le plan mondial vivait dans le sud de la planète), mais les clichés ont la vie dure ! Alors que souvent, ce sont les ressortissants des anciens champs de mission qui viennent donner un coup de jeune aux Églises historiques du Nord !

Quelle mission ? Sortir du contexte colonial

Pour aller plus loin :

Refonder la mission, mais quelle mission ? Celle cherchant à amener une conversion personnelle à Jésus Christ ? Celle visant à témoigner de Jésus-Christ et de son projet ici et ailleurs ? Celle mettant au centre le marginal (l’une des affirmations centrales de la théologie de libération) ? Celle consistant à chercher avant tout à assurer la survie de sa propre Église, avec le souci prioritaire de transmettre l’Évangile à la prochaine génération, à maintenir ce que l’on tient pour acquis (en bâtiments, en statut juridique dans la société, en image de marque) ?

Pourquoi faudrait-il poursuivre l’œuvre de l’ACO, du Défap et de la Cevaa ? N’ont-elles pas fait leur temps ? N’a-t-on pas perdu l’élan initial ? Qu’est-ce qui amènent ces Églises particulières du Nord et du Sud à avoir un projet missionnaire commun ? A leur origine, des membres des Églises du Nord se sont senties appelées à apporter l’Évangile à des personnes en situation de détresse absolue : la mission de Paris et les grands organismes missionnaires du Nord ont vu le jour parallèlement aux campagnes pour l’abolition de l’esclavage, au début 19e siècle, et se sont épanouies aux alentours de la conférence de Berlin (1870) qui inscrivait dans la conscience collective la supériorité de l’Occident, qui se croyait pourvu d’une mission civilisatrice sur le reste du monde, ce qui sera la colonisation de l’Afrique. L’ACO, un siècle plus tard, est issue d’un mouvement de solidarité avec les arméniens survivant du génocide dont ce peuple avait été la victime de la part de ce qui subsistait de l’empire ottoman. La situation n’est plus la même.

Durant mes études, un professeur de Tübingen avait émis l’hypothèse que l’indépendance des «jeunes» Églises était un problème pour les organismes missionnaires occidentaux. C’est bien le cas. Le Nord perd une grande partie de son pouvoir, ce qui va mal avec ses complexes de supériorité issus d’une représentation de soi discutable. Et il faut dire que s’il y a eu des missionnaires visionnaires, visant du fond de leur cœur et de leur intelligence l’émergence d’une Église autonome, bien d’autres ont pris comme évidente la supériorité occidentale, et ont fait durant des décennies, en bonne collaboration avec leurs dirigeants européens, la pluie et le beau temps dans leurs champs de mission. Cela n’est plus acceptable au 21e siècle. Et devant cette évolution, la motivation côté donateurs européens baisse.

Plutôt que de parler de problème, il vaudrait mieux parler d’une évolution inéluctable, oui souhaitable. La mission, le partage de l’Évangile, n’a pas pour but de reproduire une relation de type colonial, où celui qui bénéficie de la solidarité reste à vie dépendant ! Mais une fois que des Églises sont implantées, peut-on parler de mission accomplie ? C’est un peu la philosophie et la stratégie de bon nombre d’organismes missionnaires (surtout anglo-saxons). Une fois l’Église locale implantée, ces organismes quittent l’Église et la laissent se débrouiller.

Parfois, la séparation est douloureuse ! J’ai été le témoin indirect d’un conflit entre une Église latino-américaine, ayant choisi ses propres voies, et se voyant interdire l’accès de l’église construite par l’organisme missionnaire qui l’avait fondée, en raison de ces choix ! En d’autres lieux, il y a eu des transferts de responsabilités, comme lorsque la SMEP a «récupéré» les champs de mission anglais à Tahiti, Madagascar, en Nouvelle Calédonie, et allemand au Togo et au Cameroun (entre autres).

Souvent, lorsque l’Église dispose de suffisamment de cadres formés dans ses rangs, lorsqu’elle bénéficie d’une dynamique et d’une place reconnue dans la société, les relations avec la mission «mère» s’estompent, aussi (et peut-être surtout) lorsqu’il n’y a plus de missionnaires (collaborateurs fraternels-collaboratrices, envoyés-envoyées). En discutant avec des responsables du Synode Arabe (NESSL), j’ai ainsi entendu les récits de telles relations moribondes. Certes, les cadres arabes reçoivent encore des invitations pour les AG et autres moments importants, eux-mêmes en envoient, mais personne n’y va…

Certains organismes missionnaires, notamment d’origine américaine, mais surtout de nombreux individus prenant des initiatives individuelles, poussent ce modèle jusqu’à la caricature : j’ai ainsi vu agir une «missionnaire» américaine en Turquie, qui avait appris le turc, dont le but était de convaincre des chrétiens à demander le baptême, et qui, allant de village en village, une fois les gens baptisés, considérait sa mission comme accompli, le St Esprit devant terminer le travail !

Au-delà de cette caricature, il faut reconnaître une certaine cohérence à ce modèle. Il n’est pas sans rappeler cette scène clé du film «Gandhi» : lorsque le grand artisan de l’indépendance de l’Inde demande aux Européens qui le soutiennent de le quitter. Désormais, ce sera aux indiens de se prendre en main !

Phénomène analogue à celui du passage à l’âge adulte : lorsqu’un enfant grandit, il arrive un moment pour les parents de le laisser aller pour qu’il trouve sa propre voie. En est-il de même dans notre questionnement ?

Mission et communion mondiale des Églises / des chrétiens

La Cevaa, le Défap (enfants de la Société des Missions Évangéliques de Paris), la London Missionnary Society, l’ACO et bien d’autres organismes ont choisi un autre chemin que celui de la séparation radicale : ces organisations font le pari qu’Églises mères et Églises filles assurent désormais ensemble leur tâche de témoignage. Côté orthodoxe et catholique, le processus sera similaire, avec une «indigénisation» des Églises.

En 1972 (année de la création du Défap et de la Cevaa), on n’imaginait pas qu’un jour les relations allaient connaître une évolution aussi radicale, et qu’en l’espace de deux générations, Églises mères et Églises filles allaient suivre des voies de plus en plus indépendantes. Mais aussi que les Églises mères allaient s’affaiblir et les Églises filles procéder elles-mêmes à leur extension, aussi en Europe ! Parallèlement à la recherche d’un nouveau souffle pour ces relations, les Églises elles-mêmes allaient créer des postes pour les relations internationales (en France du moins – en Allemagne, les postes s’appellent «Mission und œkumene») (1).

Lorsque l’ACO Fellowship est fondée en 1995, on reste modeste : la solidarité avec les protestants libanais (sortant à peine d’une guerre civile qui a marqué le pays), iraniens (confrontés à une persécution qui continue) et syriens (entre temps confrontés à une situation horrible) unit des protestants hollandais, suisses et français, même si leur contribution reste modeste par rapport à celle des grands organismes américains. Mais qu’en sera-t-il lorsque les grandes crises du Proche Orient se seront apaisées ? Le «mission statement» d’ACO Fellowship, rédigé en 2011, met l’accent sur la solidarité entre chrétiens en Orient et Occident, leur demandant de vivre la communion en Christ par des liens vivant et une vraie solidarité concrète.

Les théologiens (déclarations de la FLM, du COE, du groupe de Lausanne) ont apporté leur contribution, mettant en avant un certain nombre d’affirmations fortes.

À savoir :

  1. Que la mission était inscrite dès le départ dans l’être trinitaire de Dieu.
  2. Qu’une Église était missionnaire ou n’était pas.
  3. Que la mission devait avoir lieu en paroles ET en actes (prédication + diaconie)
  4. Que la mission devait continuer, et porter les préoccupations en matière de justice, d’environnement (justice climatique), d’égalité : ainsi, on verra son domaine s’étendre aux luttes de libération (théologie de la libération d’Amérique Latine, combat pour l’indépendance – Nouvelle Calédonie, lutte contre le racisme – USA, contre la drogue, lutte pour la paix, etc…
  5. Et aujourd’hui, l’un des enjeux est la place de la femme dans l’Église, et la lutte contre les discriminations harcèlements dont elles sont victimes. Si le combat ne fait pas débat en Europe / aux USA, il en est tout autrement dans des contrées où le statut inférieur de la femme est inscrit dans les mœurs et les traditions, ou partagé avec la religion majoritaire

Mais à force d’embrasser tous les combats pour un monde meilleur et plus juste, la mission «extérieure» (qui nous préoccupe pour le Défap et l’ACO) a perdu sa visibilité.

Car malheureusement, les affirmations fortes ne répondent pas à la question de la «refondation» de la mission dans l’Église. À force d’élargir les contours de la mission extérieure, ceux-ci deviennent flous. Et concernent le travail «diplomatique» des directions d’Églises, qui parfois double le travail identique des organisations missionnaires elles-mêmes. Les déclarations peuvent aussi s’appliquer au travail social réalisé par les Églises européennes localement (2) comme le travail social réalisé au loin.

Des missions accomplies

Il est frappant de constater que le document publié par la Mission de Bâle (aujourd’hui Mission 21) l’occasion de 200e anniversaire dit en couverture : «Pionniers, globe-trotters, constructeurs de ponts – en route pour un autre monde, une autre vie, les missionnaires comme voyageurs». Elle contient en 4e de couverture des hommages louant la mission de Bâle sur sa contribution au développement, au commerce équitable, à l’entreprenariat, à ses luttes pour la promotion de la femme, de la paix, à un œcuménisme horizontal. Elle dit les effets en Suisse du témoignage des missionnaires, aussi la manière dont la mission a modifié l’image de l’homme (et de la femme) du Sud. Jusqu’à l’institut de médecine tropicale de Tübingen qui loue les relations partenariales avec elle. Chaque fois, au-delà de la «mission» elle-même (et je suppose que pour les auteurs de ces éloges, c’est là la quintessence de l’annonce de l’Évangile), les témoins parlent des conséquences concrètes de l’Évangile, de concrétisations de son annonce, et non d’évangélisation directe. Même si l’Évangile ne se transmet pas de manière chimiquement pure, mais passe par des gestes d’agapè (dans le sens de 1 Corinthiens 13).

La question de la refondation devient encore plus aigüe devant un tel constat : une fois que la société devient consciente la nécessité de l’action humanitaire, prend en charge les besoins médicaux de base, accepte le principe du commerce équitable, inscrit dans ses lois l’égalité homme femme, etc…, le rôle de pionnier de la mission dans ces domaines spécifiques devient sans objet. Je me souviens d’une séance du Conseil du Défap où comme perspective à long terme de l’engagement du Défap n’apparaissait plus que la formation théologique. Est-ce vraiment la spécificité de la mission ? D’une autre manière, en Suisse, le DM a du mal à exister face à EPER, l’organisation de développement : une volonté d’être professionnel dans les secteurs du développement et de l’aide humanitaire (EPER) appauvrit considérablement le champ d’action de cet organisme missionnaire.

UEPAL 2017

Je consacre ici un paragraphe à mon Église. L’UEPAL, dans son organisation interne, a inscrit la dynamique missionnaire dans la partie «diaconie», et non dans celle «évangélisation». Il faut dire que l’organisation est complexe, et due à l’histoire compliquée de la région. L’UEPAL est culturellement marquée par sa proximité avec l’Allemagne et la Suisse. Dans la phase pionnière de la mission du début du 19e siècle, elle va soutenir aussi bien la mission de Bâle que celle de Paris, et plus tard celle de Hermannsburg, issue du réveil luthérien. Début du 20e siècle naît l’ACO. Lorsqu’en 1971-1972, l’intégration de la réalité missionnaire dans l’organisation de l’Église est décidée, l’UEPAL suivra un chemin original : elle se dotera d’un service missionnaire, chargé de coordonner l’aide aux différents partenaires, en centralisant progressivement les finances.

Dernière évolution en date : l’UEPAL est allée vers une gestion de ces relations en une relation d’aide à des projets des partenaires mission, en fondant son modèle sur celui des organisations de développement. Cela montre la difficulté de formuler de manière claire quelle est en ce 21e siècle, dans un monde globalisé comme jamais auparavant, la spécificité de la mission extérieure de petites Églises minoritaires (par rapport aux autres Églises, par rapport aux autres religions, dans des pays très fortement laïcs, a-religieux si ce n’est de manière militante anti-religieuse).

Lorsque l’UEPAL a décidé (sans grande concertation préalable) de scinder son soutien à Défap/Cevaa en deux soutiens distincts, c’était pour mieux maîtriser son soutien mission comme soutien à des projets concrets. Cela se comprend dans une logique de soutien à projets. Mais ainsi disparaissent des dimensions fondamentales de la création de ces deux organismes : l’unité du protestantisme français dans cette dimension de mission extérieure, et la vision d’une mission globale au sein de l’Église Universelle. Il apparaît qu’il y a une relève de génération, et que «l’histoire sainte» des origines de Défap/Cevaa ne fonctionne plus pour cette nouvelle génération.

Si besoin était, cette situation particulière montre qu’il y a urgence à refonder la mission dans le protestantisme français !

Quelques textes théologiques

Le COE, Édimbourg 1910 – 2010

Édimbourg 1910 représentait un tournant de la mission : les organismes missionnaires prenaient conscience de la nécessité de collaborer entre elles justement en raison de l’Évangile un annoncé, de faire une place aux Églises émergentes du Sud, pourtant pratiquement pas représentées, et allait initier la suite des rencontres internationales entre missions protestantes. Un organisme qui existait donc avant le Conseil œcuménique des Églises !

Édinbourg 2010 à mes yeux, et cela n’engage que moi, est par certains côtés très décevant. «L’appel commun» qui est issu de ce rassemblement est visiblement un texte où les attentes des uns et des autres sont compilées. Il souligne une nouvelle fois l’origine trinitaire de la mission, le côté mondial de la chrétienté, sa vocation à travailler à résoudre les conflits, à réconcilier et à se réconcilier avec la création, à faire de la place à toutes les minorités, etc…

Tout cela dans une communion missionnaire internationale et interculturelle, très riche pour ceux qui ont le privilège d’assister à des temps forts qui la réunissent, mais qui peine à se concrétiser dans la vie quotidienne de nos paroisses…

«Ensemble vers la vie – Nouvelles pistes pour la mission» – le document du COE 2013 (3)

Le Conseil œcuménique des Églises a produit un nouveau document sur la mission en 2013.
Il n’est pas facile à résumer : j’y relève un paradoxe, d’un côté, il est une fois de plus rappelé que la «missio dei» est ancrée dans l’être trinitaire de Dieu (paragraphe 1-3), ce qui est son centre, mais suit une insistance sur une mission sous la direction de l’Esprit Saint et une autre insistance sur le fait que la mission se fait souvent aux marges des structures humaines que sont les Églises établies.

Ce qui interroge toute communauté de croyant, et aussi tout croyant : qu’est qui est central et qu’est-ce qui est périphérique ? Le document prend bien acte du fait que dans un monde globalisé, il n’y a plus de centre de périphérie dans le sens géographique du terme. Ce qui est perturbant pour une vision claire ! Et pour moi, certes mettre en question le schéma centre / périphérie, le centre commandant ce qui se passe à la périphérie est juste et justifié (surtout lorsque l’on traite de plus ceux des marges avec mépris et condescendance), donner pour autant un rôle messianique aux exclus et marginaux mène également à des impasses. L’histoire (des décolonisations, des indépendances) nous a bien montré que les opprimés d’un jour peuvent devenir des oppresseurs pires que ceux qu’ils remplacent !

Un autre point fort (pour moi) est de rassembler de manière critique et bien plus exhaustive les problèmes globaux que doit affronter le monde ! Évidemment, cela perturbe quelque peu les chrétiens trop bien adaptés aux choix discutables des sociétés dont ils sont membres (4), choix qui sont à l’origine d’un certain nombre de ces problèmes. Il y a des consensus nationaux ou culturels qui demandent à être revus et corrigés à la lumière de l’Évangile … et aussi tout simplement pour permettre la survie de l’humanité dans des conditions à peu près décentes sur notre petite planète.

Ce n’est ni évident ni facile : mais où ailleurs que dans la chrétienté mondiale, est-il possible de se parler fraternellement et de s’entendre, de chercher des voies pour résoudre les énormes problèmes du monde, sachant qu’ultimement, nous avons le même père et devrions aller vers plus de fraternité, dans un premier temps entre nous, sans oublier le monde entier qui aspire à la délivrance !

Du côté évangélique (déclarations de Lausanne, de Manille, du Cap)

Le monde évangélique (dans le sens «evangelical»- anglais / evangelikal – allemand) part du constat que si la chrétienté reste la communauté religieuse la plus importante de la planète, il reste cependant de nombreuses régions peu ou pas atteintes par l’Évangile. Notamment dans une zone du Sud qui concentre mal- et sous-développement. La mission classique garde pour elle tout son sens, dans le sens gagner des chrétiens parmi les adeptes des religions «primitives» ou mieux encore, parmi les musulmans !

Théologiquement et missiologiquement, le point de départ est différent (et rejoint parfois des positions catholiques) : à savoir une vision de l’être humain assez pessimiste, pécheur, il a besoin de se convertir et de la grâce du Seigneur pour pouvoir être sauvé de la damnation éternelle. Christ est la seule voie du salut (c’est un sujet très sensible pour l’islam qui se sent menacé et contesté par ce genre de phrase), en-dehors de lui, c’est la damnation. Cette vérité est considérée comme universelle et intangible. Les injustices sociales, les discriminations en tous genres, ou même les atteintes à la création sont secondaires pour lui, elles ne sont pas négligeables, mais viennent après le salut devant Dieu.

La motivation principale est de sauver des individus, de planter des Églises (church planting – il s’agit de communautés locales, voire d’Églises de maison souvent considérées comme les seules vraies), et non de s’occuper des problèmes du monde ! Même s’il faut reconnaitre que la dimension diaconale de la foi est de plus en plus présente dans les milieux évangéliques, qui ont fait et font preuve d’inventivité et de pertinence dans leur travail. C’est leur manière de contextualiser l’Évangile, même si le mot pour eux n’aura pas beaucoup de sens. Dans ces milieux, il faut trouver des angles d’attaque pour l’Évangile dans la culture ou la religion de ceux que l’on veut convertir (ainsi, il existe des livres du monde évangélique expliquant la meilleure manière d’apporter l’Évangile à des musulmans).

Le monde évangélique du fait de sa vision simple (voire simpliste) du monde et de ses problèmes a pour lui de susciter beaucoup d’enthousiasme, un engagement sincère et coûteux sur le plan personnel de la part de très nombreuses personnes. La vision que j’en donne ici est elle aussi très simpliste ! Entre évangéliques américains, français, suisses, hollandais et allemands il y a d’infinies variantes…

Élan général pour la mission et projets particuliers

Logique d’une communion d’Églises

Face à la crise des relations, qui avec la disparition progressive des missionnaires au long cours (5), la tentation est grande de sortir d’une logique de communion, de relation fraternelle en Christ, à une logique de relation construite autour de projets, avec début, déroulement et fin, avec des dossiers techniquement complexes, mais obéissant à une logique de soutien ponctuel, et non dans la longue durée. Il est frappant de constater que la Cevaa par exemple ne prévoit plus d’envois sur le long terme, notamment pour les postes pastoraux. Chaque Église est devenue (jalousement ?) indépendante !

Il faut reconnaître que le grand projet d’une «communauté missionnaire» (Luthériens et Réformés, sur le plan mondial, ont préféré le terme de «communion») pour la Cevaa n’a pas été doté d’outils assez puissants pour pouvoir être réalisé. De grandes relations (souhaitées) entre de nombreux partenaires qui passent par des tuyaux très étroits ! Car la réalité ressemble plutôt à cela : quel vécu commun peut-il bien y avoir entre un membre de l’Église kanak, en proie à de vives tensions internes en raison de choix politiques critiques sur l’indépendance par rapport à la France et une paroisse d’une banlieue de Strasbourg (ou d’ailleurs), confrontée à la violence urbaine, les trafics de drogues, le délitement de la paroisse, quittée par ses forces vives ? Ce n’est pas tellement différent dans l’ACO : quelle communion entre des protestants égyptiens, tentés par l’exil aux USA, vivant la discrimination et la pression islamiste, et les paroisses rurales se sentant abandonnées en France ? On pourrait multiplier les exemples…

Il faudrait une volonté politique forte et permanente de la direction et de l’ensemble des cadres des Églises locales pour sensibiliser, informer, organiser des rencontres… or la réalité est que la plupart des paroisses et aussi les directions d’Église ont tant de problèmes immédiats à résoudre pour survivre et essayer de sauver ce qui peut l’être que les organismes missionnaires sont déjà contents lorsqu’une fois l’an, il y a une animation / information sur l’Église Universelle !

Et comment aller au-delà d’une communion qui ne soit réservée exclusivement aux cadres des Églises ? Car c’est une grande tentation. On ne peut maintenir des liens qu’en se rendant visite, mais il n’est pas toujours évident de distinguer ces visites d’une attitude de tourisme d’Église, qui ne va guère en profondeur. Ou de visite d’affaires, pour justement gérer les projets, sans pour autant approfondir la communion spirituelle, qui doit être l’Alpha et l’Omega, la raison d’être des projets ! Je me souviendrai toujours d’une visite rendue au responsable de la Fédération Protestante d’Égypte, avec lequel nous souhaitions organiser un échange de paroissiens, et qui proposait de venir avec son staff… (6)

ACO Fellowship a tenté de répondre par la parution d’une lettre de prière rédigée à tour de rôle par les différents membres du Fellowship (Iran, Liban, Syrie, Hollande, Suisse France). C’est peu de choses, mais c’est un début. Est-ce possible à plus de 50 partenaires ? On peut en douter. L’existence d’un site internet de la Cevaa et d’un autre du Défap permet de suivre l’actualité, mais il faut faire l’effort soi-même.

D’autres essais consistent dans les échanges de groupes de jeunes, d’échanges de pasteurs, qui sont autant de pistes intéressantes et expérimentées à une certaine échelle. Là, la mission fonctionne dans les deux sens, et jeunes (et pasteurs) venant des partenaires en mission reçoivent un message qui leur permet de questionner, d’approfondir et de revitaliser leur foi et leur théologie ! Certes, on ne convertit plus les païens, mais on convertit le croyant à une plus grande ouverture d’esprit et de cœur.

La vision d’une communion spirituelle entre chrétiens de toutes origines a besoin de projets concrets

L’envoi de personnes avec toutes sortes de qualifications – mais pas toujours très engagées dans l’Église, et ne se sentant pas des âmes de missionnaires, les rencontres entre pasteurs, entre jeunes, de paroisse à paroisse sont riches et importantes. Mais cela ne suffit pas : je pense qu’il ne faut pas opposer la logique inhérente à l’idée d’une communion spirituelle (dans laquelle s’exprime la solidarité les uns pour les autres) et la logique de projets concrets : les deux logiques se nourrissent et se corrigent l’une l’autre, à condition de ne jamais oublier la finalité.

Nous avons vu la fragilité des relations missionnaires, que l’on croyait pérennes, et qui peuvent s’effriter et mourir. Elles s’entretiennent par des projets, menés par des personnes en chair et en os. Celles-ci seront bien plus que des mercenaires, payés pour faire un job, leur vocation est d’être des témoins : boursiers, envoyés, théologiens, experts pour des projets agricoles, médicaux, humanitaires, l’ensemble de l’activité déployée par les organisations ou avec le soutien des organisations doit avoir le but de maintenir les liens fraternels. Lorsqu’un projet commence à mener une vie propre et indépendante, l’organisme financeur n’étant plus perçu que comme un banquier, il a perdu son âme, et dans le cadre de relations missionnaire, son sens et sa raison d’être.

Cela suppose dans tous les sens un gros travail d’information (ou plutôt de témoignage, de partage fraternel) : les nouveaux réseaux de communications offrent des chances pour ce type d’évangélisation (un peu comme les voies romaines ont permis l’expansion du christianisme durant les premiers siècles de son existence).

Le projet doit être utile et obéir à des critères de sérieux, mais bien plus : il doit être un outil pour une plus grande communion. Ceci n’est pas évident, il est difficile pour le donateur de renoncer à sa position de pouvoir que son statut induit, qu’il le veuille ou non, et il est difficile pour celui qui bénéficie du soutien de ne pas s’autocensurer devant celui auquel il doit des ressources !

Pourtant, même si cela va a contrario des évidences du néolibéralisme économique (qui tient pour évident que celui qui est le plus puissant doit prendre les décisions), il est aussi évident que tout l’Évangile nous invite à une telle attitude !

Les (nouveaux ?) fondements de la mission

Une mission extérieure fidèle aux solidarités héritées de l’histoire, mais pas que…

Pourquoi le Cameroun ? La Nouvelle Calédonie ? Le Liban ? Pour le paroissien de base, un peu intéressé, ces questions faussement naïves montrent la nécessité de savoir pourquoi les organismes missionnaires sont présents en certains lieux et pas en d’autres.

Quel est le critère de choix des lieux vers lesquels va se diriger l’élan de mission et de solidarité des Églises de France ? La question n’est pas du tout évidente. On peut interroger plus haut, pourquoi partager sa foi, mais je pars dans le contexte de ce texte du principe qu’il y a un vrai désir de mission et de partage dans le cœur des croyants et des stratèges d’Église auxquels je m’adresse.

Que reste-t-il comme relations entre l’Église Unie de Zambie, l’Église du Lesotho, fondées par de grandes personnalités issues du protestantisme français ? Dès ses débuts, la SMEP avait le souci de ne pas simplement se soucier d’être un auxiliaire chrétien de la colonisation, mais de transcender par l’Évangile les barrières culturelles. Il faut reconnaître qu’il est difficile sans une forte volonté et des gens engagés de maintenir ces liens. Aujourd’hui, les liens vers ces pays anglophones se font via la Cevaa. Ce n’est que rarement une réalité de prière, de discussion, de partage fraternel sur les questions qui préoccupent les uns et les autres.

Pourtant, il me semble qu’il est essentiel de ne pas jeter aux orties de «vieilles» relations. J’ai été frappé à quel point l’ACO, pourtant acteur modeste auprès des Églises d’Orient, est respectée pour sa fidélité dans le temps. Syrie et Liban ont vu passer nombre d’ONG effectuant une mission puis laissant les gens aidés se débrouiller pour la suite.

Ce passé ne doit pas enfermer dans la nostalgie de ce qui a été (notamment pour ce qui est des relations parfois peu évangéliques lorsque les relations ont été des relations de pouvoir). Le monde a changé, en bien et en mal. Les problématiques se sont déplacées.

L’un des fondements de l’action missionnaire du 21e siècle sera, par tous les moyens (dont les projets) d’être aux côtés de ceux que le Seigneur a un jour mis sur le chemin des protestants français.

Ceci ne doit pas signifier que ces relations sont coulées dans le marbre – parfois il faut reconnaître leur fin, heureuse ou non. Et surtout, cette fidélité aux relations d’autrefois ne signifie pas que le Défap doit limiter son action à ces partenaires-là, ou pérenniser automatiquement ces relations.

Ouverture aux nouveautés du siècle : le devoir de vigilance des organismes missionnaires

Le Défap (avec la FPF) avait un temps essayé de construire des relations avec le protestantisme chinois. Cela a complètement disparu de ses radars. D’autres relations ont été ouvertes avec le Nicaragua et son protestantisme, d’autres encore avec Haïti.

Pour la Chine, c’était au moment où une certaine libéralisation permettait à la chrétienté chinoise d’émerger de la clandestinité et de la persécution. Les visites et premiers contacts (années 90) n’ont pas donné de développement. Un soutien accordé à un organisme de développement chinois (Amity Foundation) par le Conseil Missionnaire UEPAL a un peu prolongé les choses, mais à ma connaissance, il n’y a plus de relations. Pourtant, la réponse aux défis que rencontrent protestants chinois et français (société très séculaire, minorité chrétienne, engagement dans la société) auraient pu créer des convergences, André Appel, alors président de l’ECAAL, en était persuadé.

Pour le Nicaragua, considéré pendant longtemps comme un exemple de théologie de libération ayant réussi, et aussi du fait de la présence sur les lieux de Georges Casalis, des liens avec la Faculté de Théologie de Managua, l’accueil d’une femme-théologienne-boursière, l’envoi régulier d’enseignants pour de courts séminaires s’est poursuivi. Cela contribue-t-il à une communion entre les Églises de France et du Nicaragua ? On peut en douter.

Haïti, dont le protestantisme connaît une forte croissance (aux dépens du catholicisme, et sous la pression de missionnaires nord-américains), a connu plusieurs phases de relations avec la France. Une première visite exploratoire avait eu lieu dans les années 1990, avec une proposition de soutien au système scolaire protestant. Philippe Mary y tiendra un vrai rôle. Le tout va un peu s’endormir, et se réveiller lorsque le tremblement de terre de janvier 2010 réveille l’intérêt pour ce pays pauvre entre tous, d’une certaine manière francophone, le créole étant la langue courante.

La question pour le Nicaragua et pour Haïti est un peu la même : dans un protestantisme marqué par une culture congrégationaliste nord-américaine (et donc une habitude de relations bilatérales), y a-t-il une mission, une responsabilité particulière pour la France ?

Il y a aussi eu des histoires qui me laissent perplexe : après le tremblement de terre qui a dévasté l’Arménie le 7 décembre 1988 et son indépendance de l’Union Soviétique en 1991, deux organisations ont vu le jour : Espoir pour l’Arménie, venu de l’Union des Églises Évangéliques Arméniennes de France, et Solidarité Protestante Française avec l’Arménie (SPFA), fondé par Samuel Sahagian, pasteur de l’ERF d’origine arménienne, ayant quitté l’UEEAF trouvée trop fondamentaliste. Jean Alexandre, alors secrétaire général du Défap, s’était rendu sur place. Mais le Défap ne s’est pas vraiment engagé en Arménie, la petite Église Protestante en Arménie, très évangélique, ne demandait rien à la FPF, elle était probablement occupée à discuter avec l’UEEAF et surtout la grande société missionnaire américaine AAMA. Et SPFA se positionnait sur le terrain culturel et humanitaire. Mais SPFA a un budget très important, provenant en partie du protestantisme français, et fonctionne sur une base de bénévolat associatif ! L’ACO, n’ayant pas de contact direct avec l’Arménie, se tiendra (et se tient encore) aux côtés des deux organisations et soutient ou co-organise des projets avec eux.

Quelle leçon tirer de ces exemples ? Le Défap et autres organisations missionnaires du protestantisme français doivent avoir dans leur cahier de charges une ligne concernant leur devoir de vigilance. De nouvelles relations peuvent surgir, de nombreuses se proposent… rarement totalement désintéressées. Le Défap du fait de son positionnement très particulier peut lui-même percevoir de nouveaux défis, de nouveaux devoirs à accomplir. Où et comment discerner la volonté de Dieu pour le protestantisme français ?

Qui décide de l’ouverture de nouvelles relations de «mission extérieure» ? Et sur quels critères ?

Voici quelques propositions de principe pouvant guider cette mission de vigilance :

  • Le Défap doit fonctionner en immersion dans le réseau protestant français, certes, les trois Églises qui le constituent, mais aussi la FPF et ses Églises membres, la CEEEFE (le réseau protestant francophone), (7)
  • Il doit donc être à l’écoute des demandes qui remontent vers lui
  • Et il peut les renvoyer sur d’autres partenaires, mieux outillés que lui pour des raisons de familiarité régionale ou culturelle, ou les prendre en compte pour lui
  • Il peut également interpeller d’autres acteurs «mission» pour leur rappeler la nécessaire solidarité dans le protestantisme français pour ces actions

Critères

  • Dans les premiers temps, bien cadrer les possibilités du protestantisme français, vérifier la faisabilité des projets, leur utilité, ce que cela change, comment cela enrichit spirituellement et humainement les acteurs locaux et le protestantisme français
  • Faire son possible pour discuter avec des Églises (pas seulement des communautés locales ou des groupes), dans l’élaboration de chartes qui précisent l’objet du projet commun
  • Vérifier avec d’autres partenaires œcuméniques (missions européennes, américaines, asiatiques) la pertinence du projet, éventuellement créer des structures (légères !) de concertation.
  • Vérifier la faisabilité financière en concertation avec les Églises constituant le Défap
  • Enfin, il faudra élaborer une chaîne de décision qui permette des décisions collégiales du protestantisme pour répondre aux nouveaux défis

La mission extérieure : une marginalité assumée

Je me souviens de l’époque où les réalités missionnaires n’étaient pas intégrées dans le budget central de l’Église, qui laissait faire les spécialistes avec plus ou moins de bienveillance. Après une dizaine d’année d’intégration, un pasteur alsacien, devant la difficulté à faire passer l’idée de «mission extérieure» dans les paroisses, et aboutir à l’inscription de sommes autres que ridicules pour cette ligne, disait lors d’une réunion : finalement, est-ce que cela ne marchait pas mieux lorsque la mission était portée par un groupe de gens «qui en voulaient» ?

Il me paraît presque normal que l’intérêt pour la mission extérieure ne soit pas automatique, y compris dans nos paroisses, qui ont souvent de vrais problèmes à gérer. Eveiller l’intérêt pour la mission demande beaucoup d’efforts, de témoignages, de constance. Et l’intérêt ne peut être commandé sur le mode administratif par une (ou des) direction d’Église !

Le rayonnement des relations missionnaires demande à grandir en une réalité spirituelle ! Le COE invite toutes les semaines à prier pour un groupe de pays. Il serait bon d’inviter (de diverses manières, en proposant des thèmes, des textes tout faits, des témoignages) à prier pour ceux qui sont notre proche famille sur le plan spirituel ! Un peu comme le fait la «Journée Mondiale de Prière».

Ceux qui se sentiront vraiment concernés et militants resteront une minorité, et ce n’est pas grave : c’est dans ses marges que l’Église se renouvelle… Souvent, ce sont les anciens coopérants, ceux qui ont participé à un échange avec le Sud (ou l’Orient) qui retrouvent leurs racines chrétiennes et renouvellent un engagement plus dynamique ! Cela échappe pour une large part à une logique de «faire», lorsqu’une telle expérience réussit, c’est de l’ordre de la grâce (qui fait partie de la promesse). La militance pour la mission, la prière, la solidarité, l’information qui l’accompagnent ne peut être remplacée par un engagement budgétaire, pourtant lui aussi important.

La mission extérieure : en France aussi

Parmi les nouveaux chantiers que la mission doit aux phénomènes migratoires, aux flux de réfugiés, à la mondialisation et aux réseaux sociaux, il y a l’accompagnement des paroisses confrontées aux problèmes et aux joies des relations nouvelles et inhabituelles auxquelles elles se trouvent confrontées.

Cela justifie amplement à mon avis la présence de Secrétaires Exécutifs chargés de l’animation France, et aussi animation jeunesse. Lectures interculturelles et communautaires de la Bible, rencontres interreligieuses permettent des rencontres qui autrement n’ont simplement pas lieu. Dans un monde où l’on communique comme jamais, et où l’on ne se comprend pas mieux pour autant, les organisations missionnaires peuvent apporter un témoignage et une expertise indispensable.

Mais là aussi, il est important que les organisations missionnaires ne se croient pas propriétaires de leur savoir-faire et de leur champ d’action : cela peut et doit fonctionner en réseau avec les autres forces vives du protestantisme !

Conclusion

Le Défap et les autres organismes missionnaires européens n’ont pas besoin de «refondation» : leur fondation, c’est la foi en Christ, c’est l’action de l’Esprit dans le monde, qui bouscule toujours à nouveau les croyants. Comment faire ? C’est là que les choses deviennent difficiles.

Lorsque je considère le monde avec les yeux de ma (petite) foi, je suis fasciné par sa diversité et les multiples manières dont l’Évangile libérateur peut changer la vie des hommes. Je reçois les interpellations qui me poussent à avoir des gestes de solidarité. Je sais aussi mes limites dans ce domaine !

Je vis sous la grâce d’avoir pu vivre des rencontres fantastiques et improbables. Cela nourrit ma réflexion, ma foi et mon action. Il ne m’appartient pas de juger et par là-même de mettre des limites à l’action de Dieu.

Ici, j’ai essayé de partager mes réflexions sur le sens que peut avoir la mission extérieure pour l’Église du 21e siècle. En toute modestie, j’ose espérer que cela aidera le Défap et les autres organismes à avancer !

Thomas Wild
Strasbourg, 15 mai 2018

 

1) Ainsi, l’EPUdF a créé un poste pour les relations extérieures – la personne siège au nom de l’EPUdF au Conseil du Défap, la FPF a ses propres relations extérieures, pour l’UEPAL, il y a un poste pour les relations européennes, sans aucune relation avec les organisations missionnaires
2) pour l’UEPAL : Semis, CASP, etc…, pour la FPF, la Fédération de l’Entraide Protestante, etc…
3) Le document final, issu d’une consultation de plusieurs années (2006-2013), destiné à remplacer une déclaration des années 80, a été approuvé lors de l’AG du Cœ de Busan en 2013. Il a été publié en 2015 en français par les éditions Olivétan, le numéro 2015/1 de «Perspectives missionnaires» lui est consacré.
4) Ainsi, lors de rencontres Orient-Occident ou Nord-Sud, les européens prennent (parfois) conscience des privilèges dont ils jouissent, qu’ils ont en grande partie hérités, et des frustrations des autres… mais souvent, devant l’apparente impossibilité de changer les choses en profondeur, on oublie ! Dans l’autre sens, les participants du Sud rendent attentifs au sort des personnes âgées dans les pays occidentaux, de la qualité de vie relationnelle et du manque de zèle à participer aux activités d’Église, qui pour eux sont évidents. Plus en profondeur : les clichés des uns sur les autres sont parfois hallucinants ! Et nos partenaires orientaux ont du mal à saisir la non-discrimination des musulmans par les nations européennes, parfois encore considérées comme chrétiennes, alors qu’eux vivent dans des nations musulmanes et supportent nombre de discriminations !
5) J’ai découvert en Turquie à quel point les ordres missionnaires catholiques poursuivaient à leur manière la présence de missionnaires à vie. Des personnes, prêtres et sœurs surtout, consacrent leur vie à une mission au loin. J’ai vu de tels exemples au Gabon (Foyer de Charité), au Caire (Centre des dominicains) et à Alexandrie (centre jésuite). Cette présence au long cours, impressionnante localement est un vrai témoignage. Mais là aussi, la relève a du mal à se faire.
6) Il faut dire que son point de vue se comprend. À mes débuts à l’ACO, personne n’avait vraiment compris l’organisation du protestantisme égyptien, et la Fédération n’était pas le bon endroit pour des contacts avec la base. S’ajoute à cela la vraie difficulté linguistique pour un échange, les protestants égyptiens se tournent plus volontiers vers l’anglais-américain que vers le français.



Le pasteur Basile Zouma, prochain Secrétaire Général du Défap

Actuellement pasteur dans la Manche, membre du Conseil régional de l’Église protestante unie de France Nord-Normandie et engagé dans la Coordination nationale Évangéliser-Former de l’EPUdF, Basile Zouma prendra ses fonctions de Secrétaire Général du Défap au mois de juillet 2019, succédant ainsi au pasteur Jean-Luc Blanc.

Le pasteur Basile Zouma © DR

 

Le processus de recrutement entrepris au lendemain de la démission du pasteur Bertrand Vergniol a abouti à la nomination du Pasteur Basile Zouma à ce poste.

Basile Zouma est actuellement pasteur de l’Église protestante unie de France en poste dans le département de la Manche (Églises locales de Cherbourg Nord-Cotentin et Saint-Lô Manche Sud) et président du Conseil du consistoire de Basse-Normandie. Il est membre du Conseil régional de l’EPUdF Nord-Normandie et engagé dans la Coordination nationale Évangéliser-Former de l’EPUdF.

Au Maroc, l’accompagnement des migrants

Pour aller plus loin :

Basile Zouma est né en Côte d’Ivoire en 1975 de parents burkinabè et a grandi dans un milieu familial multiconfessionnel. Titulaire d’un doctorat en médecine générale obtenu à Casablanca et d’un diplôme universitaire en épidémiologie et recherche clinique obtenu à Fès, il s’est engagé dans le médico-social pour l’aide, le conseil et l’accompagnement des migrants-réfugiés en transit sur le sol marocain. Son engagement ecclésial au Maroc s’est fait dans le cadre d’une suffragance dans la paroisse de Rabat ainsi que de l’aumônerie du mouvement national pour la jeunesse de l’Église.

Basile Zouma a obtenu un master professionnel de théologie à l’Institut protestant de Théologie, Faculté de Montpellier. Son ministère actuel sur le terrain s’élargit d’engagements au sein de l’ACAT (Commission Théologie) et l’ACONor (Association Chrétienne Œcuménique de Normandie) dont il assure la coprésidence.

C’est avec beaucoup de joie qu’il sera accueilli dans l’équipe et les instances du Défap ! Il prendra ses fonctions au mois de juillet 2019 et succédera ainsi au pasteur Jean-Luc Blanc qui quittera le Défap à la fin du mois de juillet.




Grand débat national : des outils pour repenser la politique migratoire

La Cimade met à disposition des citoyennes et citoyens qui souhaitent participer au grand débat national, ses cinq propositions majeures pour une politique migratoire différente.

 

Jusqu’au 15 mars, les citoyennes et citoyens ont la possibilité de participer et contribuer à une consultation nationale initiée par le gouvernement, et qui fait suite notamment au mouvement des gilets jaunes. Dans les sujets évoqués, l’immigration et l’intégration sont couvertes par quatre questions.

Pour aller plus loin :

Il nous semble important que chaque personne engagée pour une autre politique migratoire puisse participer à ce débat avec des informations actualisées et vérifiées, des propositions concrètes et des arguments juridiques et éthiques solides.

Afin d’outiller les citoyennes et citoyens sensibles à cette cause, La Cimade a actualisé ses 5 propositions majeures pour améliorer durablement le sort des personnes migrantes et réfugiées et un document de décryptage des 13 préjugés sur les migrations qui sont régulièrement énoncés dans les discours politiques ou relayés par certains médias.

Elle met également à disposition de chacun·e ses petites guides de sensibilisation qui contiennent de nombreux arguments pour contredire les stéréotypes et la xénophobie qui s’expriment parfois dans ces consultations (à consulter en ligne :




Les deux Centrafrique

Dans ce pays, le Défap est en lien avec deux Églises : l’EPCR (Église Protestante Christ-Roi), membre de la Cevaa, à Bangui, et l’EELRCA (Église Évangélique Luthérienne de République centrafricaine), qui compte près de 120.000 membres dont 84 pasteurs, et œuvre principalement dans l’ouest du pays, région déshéritée et instable. Entre ces deux lieux, la capitale et la province, d’énormes disparités, à commencer par les conditions de circulation et la sécurité. Le point avec cet article de Valérie Thorin (responsable du suivi de la Centrafrique au Défap) publié dans la Lettre du Défap de février 2019.

Rencontre des partenaires internationaux de l’EELRCA – 29-30 octobre 2018 © Valérie Thorin pour Défap

 

Il y a deux Centrafrique. Celle de la capitale, Bangui, donne l’impression que les institutions fonctionnent, que la sécurité est assurée et que la paix est revenue.

L’activité urbaine témoigne d’une certaine reprise économique, perçue par le biais des services (banques, commerces, hôtellerie, restauration) et des télécommunications (le sacro-saint portable…). Les usines de transformation tournent à plein régime : boissons, sucre, cigarettes même si l’agriculture reste malgré tout le principal contributeur au PIB (pour 43% en 2017) avec le café, le coton, le palmier à huile et le bois.

La RCA engrange donc des recettes fiscales liées à toutes ces activités économiques (9,1% du PIB en 2017) mais elles restent en deçà des dépenses (14,9% du PIB), ce qui signifie une forte dépendance visà-vis de l’aide extérieure (FMI, Banque mondiale, Banque africaine de développement, Union européenne et France).

La seconde…

Pour aller plus loin :

La «seconde Centrafrique» est celle de la province. Près de 80% du pays – du centre à l’est – est aux mains des bandes armées, dirigées par des chefs de guerre se comportant comme de petits proconsuls, tout-puissants et violents. L’ouest est plus tranquille. Certes, il y a toujours des voyous qui jouent les coupeurs de routes, mais ils se satisfont en général de quelques francs CFA. À Bouar, ville où est installée l’administration de l’Église évangélique luthérienne de Centrafrique (EELRCA), les Casques bleus des Nations unies font office de gendarmerie, un blindé posté au carrefour principal en guise de dissuasion.

Et presque rien ne fonctionne : quasi-absence de réseau téléphonique, pas ou très peu d’eau courante, pas d’électricité hormis lorsque les groupes électrogènes sont en marche, quelques heures à la nuit tombée parce que le carburant doit être utilisé avec parcimonie. Les pistes sont dans un état lamentable, défoncées, inondées et les routes dites goudronnées sont souvent effondrées ; il n’y a pas d’écoles publiques sauf dans les villes et très peu d’hôpitaux. D’où l’importance du réseau que l’EELRCA a réussi à mettre en place en ce qui concerne l’éducation et la santé.

La région est grosse productrice d’or et de diamants alluvionnaires (les fameux diamants de Centrafrique…) et la forêt pluviale permet l’exploitation des bois précieux. Les trafics sont intenses. Il est fréquent de croiser des camions grumiers le soir et la nuit, alors qu’ils devraient avoir quitté les pistes à 16h30 (la nuit tombe vers 17h). Les diamants peuvent être « pêchés » par tout un chacun et les collecteurs, qui ont pignon sur rue dans la moindre bourgade, font des bénéfices de l’ordre de 1 pour 10 000…

À Carnot, préfecture et plaque tournante du commerce des pierres, certaines maisons ressemblent à des palais des mille-et-une nuits. Mais pour un sultan, 10 000 pauvres bougres se tuent au travail.

Valérie Thorin, envoyée spéciale

L’école de théologie de l’EELRCA à Baboua, l’un des projets soutenus par le Défap – 29-30 octobre 2018 © Valérie Thorin pour Défap



La Nouvelle-Calédonie à l’honneur

Cette semaine, plusieurs représentants des Églises de Nouvelle-Calédonie étaient en visite en France. À cette occasion, le professeur Frédéric Rognon a animé le jeudi 31 janvier, à la Maison du protestantisme, à Paris, une conférence-débat sur le thème : «La Nouvelle-Calédonie après le référendum : quels défis pour les Églises ?»

Les délégués des Églises calédoniennes, en visite en France, faisant la coutume à l’AG de la Fédération Protestante de France, 26 janvier 2019 © Défap

 

Les invités sont arrivés au Défap, où ils étaient hébergés, quelques jours avant les premières rencontres à la Maison du protestantisme, au 47 rue de Clichy, dans le neuvième arrondissement : une délégation des Églises de Nouvelle-Calédonie, présente à Paris à l’invitation de la Fédération Protestante de France (FPF), qui tenait son Assemblée Générale. Cette délégation comprenait le pasteur Var Kaemo, président de l’Église protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (EPKNC) et son épouse la pasteure Marie-Claire Kaemo, directrice du Centre de Formation Pastorale et Théologique de Béthanie ; le pasteur Yvon Dea, président des Assemblées de Dieu de Nouvelle-Calédonie ; le pasteur et aumônier Marc Perrin, Assemblées de Dieu de Nouvelle-Calédonie ; le pasteur André Beinon, président de l’Église évangélique libre de Nouvelle-Calédonie.

Les membres de cette délégation étaient également invités à la conférence-débat animée le jeudi 31 janvier par le professeur Frédéric Rognon, sur le thème : «La Nouvelle-Calédonie après le référendum : quels défis pour les Églises ?». Car dans cette terre loin de la métropole et de sa conception de la laïcité, la religion a un rôle crucial à jouer. Selon ce mot de l’ancien Haut-Commissaire Vincent Bouvier : «Ce sont des hommes d’Église qui ont permis, souvent en désaccord avec les autorités de l’époque, de poser un regard différent sur l’identité Kanak. La religion a un rôle majeur à jouer dans la gestion des tensions et le maintien du dialogue.» Et de Maurice Leenhardt jusqu’à Jacques Stewart, les protestants de métropole et ceux de Nouvelle-Calédonie entretiennent depuis longtemps des relations singulières. Ce qu’avait rappelé François Clavairoly, le président de la FPF, en évoquant «l’histoire partagée du protestantisme kanak et du protestantisme anglais puis français» à la suite de sa visite dans l’île en mai 2018 en compagnie d’Emmanuel Macron, à quelques mois du référendum d’autodétermination qui s’est déroulé en novembre, et a vu la victoire, attendue mais moins nette que ne le prédisaient les sondages, du maintien dans la France.

Coutume et multiculturalisme

Pour aller plus loin :

Si ce rendez-vous électoral s’est passé sans explosion, les principaux problèmes de la société calédonienne demeurent. Une société qui reste très inégalitaire, avec une grande différence entre les îles et la grande ville, Nouméa : d’un côté, un mode de vie qui reste traditionnel, avec une forte intégration sociale et familiale, et de l’autre, une société devenue multiculturelle, ouverte sur des influences très diverses, avec des modes de vie très différents, une croissance forte d’Églises évangéliques d’implantation récente…

Depuis l’accord de Nouméa, les Kanak disposent d’un statut civil particulier, formalisé par l’article 75 de la Constitution, appelé «statut coutumier», et ne sont pas soumis au code civil. La coutume régit tous les aspects de la vie des Kanak, avec ses offrandes et ses rites qui rythment toutes les étapes de l’existence, naissance, mariage, deuil, alliance et pardon entre clans : ces règles «définissent les devoirs et les obligations vis-à-vis de la communauté, mais aussi le lien à la terre et au sacré», comme le souligne Emmanuel Tjibaou, fils de Jean-Marie Tjibaou et directeur du centre culturel Tjibaou à Nouméa. Mais les Kanak sont aujourd’hui minoritaires, ce que montrent bien les chiffres du dernier recensement : en 2014, 39,05% des habitants se sont déclarés Kanak, 27,2% européens, 33,75% (soit plus du tiers) se réclamant d’autres communautés, notamment vietnamienne ou indonésienne. Un cosmopolitisme que reflète la ville de Nouméa. Entre ces deux images très contrastées de la Nouvelle-Calédonie, les jeunes – et en particulier les jeunes Kanak – peinent à trouver une place. Certains rejettent le modèle traditionnel et le poids de la coutume pour rejoindre Nouméa. Mais la ville est aussi le lieu où les inégalités s’affichent de la manière la plus flagrante : «il y a là-bas environ 10.000 personnes qui vivent dans des squats», souligne Tünde Lamboley, responsable du suivi des relations avec la Nouvelle-Calédonie au sein du Défap.

Place des Églises et de la coutume, suites du référendum d’autodétermination et invention d’un «destin commun» en Nouvelle-Calédonie, relations avec la métropole : une table ronde animée par Didier Crouzet, secrétaire général de l’EPUdF, a réuni le 26 janvier au 47 rue de Clichy, à la Maison du protestantisme, les pasteurs Var et Marie-Claire Kaemo, le pasteur André Beinon et les pasteurs Yvon Dea et Marc Perrin, hôtes d’honneur de l’assemblée générale de la FPF.

 

Toujours à l’occasion de cette visite de la délégation des Églises de Nouvelle-Calédonie, Place des protestants, le programme de Présence protestante diffusé le dimanche 10 février, sera consacré au protestantisme dans l’île.




La mission en livres et en questions

La mission, ce sont aussi les hommes et les femmes qui l’incarnent. Avec des relations, des conceptions et des questionnements qui ont pu énormément évoluer entre le XIXème siècle, le grand siècle des missions protestantes, et l’époque actuelle. Des évolutions que viennent éclairer deux ouvrages publiés aux éditions Khartala, «Hommes et femmes en mission» et «Quel Dieu ? Quel homme ?». Ces deux livres, disponibles au Défap, reprennent les actes des colloques de 2016 et 2017 du CRÉDIC, le Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme‎.

Jubilé de la Mission du Lesotho (1895/1908) : Missionnaires devant une maison © Bibliothèque du Défap

 

Créé en 1979 à Lyon, le CRÉDIC (Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme‎) est un réseau universitaire international dont le but est de mener une réflexion historique sur les processus d’évangélisation Outre-mer et leurs résultats. Son travail s’inscrit dans une perspective de «laïcité ouverte», visant à respecter les impératifs de la recherche scientifique, tout en établissant un dialogue avec les diverses communautés chrétiennes. Ses membres sont des universitaires de différents pays (historiens, théologiens, anthropologues, etc.) engagés dans la recherche sur les champs de la mission, et qui trouvent à travers le CREDIC le moyen d’échanger sur leurs recherches ; mais aussi des hommes et femmes (laïcs, religieux, missionnaires, pasteurs, prêtres…) engagés sur les terrains de la mission.

Depuis l’an 2000, les éditions Karthala publient les actes des colloques annuels du CREDIC dans la collection «Histoire des mondes chrétiens» (ex «Mémoire d’Églises») dirigée par Paul Coulon. Dix-huit volumes d’actes ont ainsi déjà été publiés et un volume d’une anthologie de textes à l’occasion des 25 ans du CREDIC.

Les deux derniers livres en date,  Hommes et femmes en mission et Quel Dieu ? Quel homme ?, que l’on peut acquérir au Défap, sont sortis récemment dans la même collection.

 

Hommes et femmes en mission (XIXe-XXe siècles). Entre partage et confrontation

© Éditions Khartala

Sous la direction de
Bernadette Truchet
et Jean-François Zorn

Si le couple en mission, avec ou sans enfants, – pasteur/femme de pasteur, religieux/religieuse – est bien connu pour son travail de concert avec les autochtones, la réalité des rapports, tant individuels que collectifs, entre ces hommes et ces femmes est bien plus complexe qu’il n’y paraît. L’épreuve du temps et l’évolution des mœurs font aussi leur oeuvre.

Du côté des missionnaires, la subordination des unes aux autres se heurte à la conquête progressive d’une liberté traduite, tantôt dans les faits, quelquefois dans les institutions. Mais les relations hommes-femmes du côté missionnaire ne sont pas sans interroger les milieux autochtones. Elles bouleversent non seulement leur culture mais les missionnaires eux-mêmes, confrontés à des représentations et à des pratiques inédites telles que l’impossible célibat ou la polygamie, eux qui se pensaient porteurs d’une civilisation universelle.

Ainsi, au-delà des valeurs du christianisme que veulent apporter les missionnaires c’est tout un système de relations interculturelles qui est en jeu avec de multiples acculturations.

Grâce à l’étude de cas précis, voire de micro-histoires, tout un pan de l’histoire globale se déroule au cours des deux derniers siècles. C’est donc le but des actes du colloque organisé par le CRÉDIC à Paris en 2016 et rassemblés dans cet ouvrage, appelant à des études ultérieures.

Quel Dieu ? Quel homme ?

© Éditions Khartala

Sous la direction de
Jean Pirotte
Jean-François Zorn
et Luc Courtois

 

Si elle repose essentiellement sur une foi en un Dieu s’intéressant aux hommes, la mission est aussi une parole qui est adressée aux humains. Au coeur des théologies chrétiennes, la notion biblique d’alliance ne désigne-t-elle cette relation forte entre un Dieu et un peuple, un Dieu et l’humanité?

Dans le discours et la pratique missionnaires au cours des derniers siècles, les variations dans la présentation de Dieu aux peuples lointains occupent une place centrale. À ces variations, correspondent, d’une part, des mutations de la conception même du coeur religieux du message et, d’autre part, des changements importants dans la façon d’organiser les sociétés humaines. L’histoire de la dynamique missionnaire a souvent conjugué annonce évangélique et objectifs humanitaires, mais aussi établissement de la cité de Dieu et organisation de la cité terrestre.

C’est dans cette perspective que s’est inscrit le 38e colloque du CRÉDIC qui s’est tenu chez les bénédictines de Maredret en août 2017.




De Nouméa à Épinal : la Nouvelle-Calédonie à l’honneur de la «Journée des missions»

La pasteure Tünde Lamboley, du Défap, a été invitée à participer courant janvier à la «Journée des missions» organisée à Épinal sur le thème de la Nouvelle-Calédonie. Après le rendez-vous de novembre dernier et le référendum d’autodétermination, l’archipel se prépare à de nouvelles échéances électorales, notamment les prochaines élections provinciales. Mais au-delà des rapports de force politiques, se profilent des questions cruciales liées à une société en mutation, qui reste fortement inégalitaire, et dans laquelle les jeunes, notamment Kanak, peinent à trouver leur place. Des enjeux face auxquels les Églises sont appelées à se positionner, et qui interpellent aussi les protestants de métropole.

Tünde Lamboley présentant la coutume Kanak lors du culte à Épinal © Défap

 

Pas facile de cerner les enjeux de la Nouvelle-Calédonie depuis les Vosges, même quand on est protestant, bien au fait du rôle qu’a pu jouer Maurice Leenhardt en faveur des Kanak, et conscient des liens forgés par l’Histoire entre des communautés si éloignées géographiquement et culturellement. Comment interpréter les résultats du référendum d’autodétermination ? Quelles seront les prochaines étapes ? Avec quel impact sur la société calédonienne ? Et cette société, comment évolue-t-elle, quels sont ses défis ? Autant de questions qui se sont retrouvées au menu de la «Journée des missions» organisée à la mi-janvier à Épinal. Avec comme invitée la pasteure Tünde Lamboley, du Défap ; et comme thématique : «La Nouvelle-Calédonie après le référendum d’autodétermination».

Tünde Lamboley connaît bien la Nouvelle-Calédonie, où elle a vécu plusieurs années ; chargée de la Formation théologique et de la Jeunesse au sein du service Animation du Défap, elle a en outre la «responsabilité pays» de la Nouvelle-Calédonie. Le culte organisé le dimanche matin lui a donné une première occasion de présenter «la coutume», cet ensemble de règles et de comportements codifiés qui régit les relations au sein de la société traditionnelle Kanak. «La coutume, décrit Tünde Lamboley, c’est le lien : on se présente devant l’autre pour établir les relations, créer ce lien, et il faut ensuite l’entretenir ; au sein de la société calédonienne, la coutume est aussi un chemin qui nous lie les uns aux autres». Un passeport indispensable pour toute relation avec les Kanak, s’appuyant sur l’échange d’objets symboliques – ici, une pièce de tissu décoré…

Société traditionnelle et multiculturalisme

Pour aller plus loin :

Cette première introduction à la vie des Kanak devait servir à libérer la parole, les questions et les témoignages. Car parmi les membres de la paroisse d’Épinal, certains avaient déjà été en contact avec l’archipel. «Quelqu’un avait apporté la sculpture en bois d’un «cagou», oiseau emblématique de Nouvelle-Calédonie», souligne Tünde Lamboley. «Et le mari d’une paroissienne, militaire, avait eu sous ses ordres une section de Kanak ; tant que le droit coutumier n’était pas respecté, il n’y avait pas moyen de leur donner des ordres. Il avait vite compris qu’il devait intégrer les divers aspects de la coutume pour que la communication puisse passer ; il a suffi que soit désigné parmi eux un responsable, porteur du droit coutumier, pour que les choses se débloquent.»

Mais ce lien fort de la coutume, symbole et matérialisation de relations sociales très intégrées au sein de la société Kanak, peut facilement se retourner contre les jeunes obligés de venir jusqu’en métropole pour faire des études supérieures. «En Nouvelle-Calédonie, souligne Tünde Lamboley, on est en permanence englobé dans un tout : la famille, la famille élargie, l’Église… et on vit au sein de ce tout. En arrivant en France, on est seul, on doit prendre des décisions en tant qu’individu, cette enveloppe protectrice n’existe plus. Et le contexte socio-culturel est si différent, que le défi à relever est immense pour ces jeunes». Avec comme corollaire un fort risque d’échec dans les études. Voilà pourquoi le Défap avait été chargé de l’accompagnement extra-scolaire d’étudiants venant suivre un cursus en métropole dans le cadre du programme ABS («Après-Bac Service»), financé par le ministère des Outre-mer. Un programme qui s’est achevé peu avant le référendum, et auquel il faut désormais trouver une suite.

«J’ai eu affaire à une assemblée très attentive, réactive, témoigne Tünde Lamboley. Il y a eu énormément de questions autour de la jeunesse : que fait l’Église, l’EPKNC ? À quels défis les jeunes sont-ils confrontés en Nouvelle-Calédonie ? Comment se passent les études ? Quelle place ont-ils dans la société ?» L’occasion de parler aussi des tensions les plus douloureuses au sein de la société calédonienne : une société qui reste très inégalitaire, avec une grande différence entre les îles et la grande ville, Nouméa : d’un côté, un mode de vie qui reste traditionnel, avec une forte intégration sociale et familiale, et de l’autre, une société devenue multiculturelle, ouverte sur des influences très diverses, avec des modes de vie très différents, une croissance forte d’Églises évangéliques d’implantation récente… Entre les deux, les jeunes – et en particulier les jeunes Kanak – peinent à trouver une place. Certains rejettent le modèle traditionnel et le poids de la coutume pour rejoindre Nouméa. Mais la ville est aussi le lieu où les inégalités s’affichent de la manière la plus flagrante : «il y a là-bas environ 10.000 personnes qui vivent dans des squats», souligne Tünde Lamboley. Des inégalités créant une situation potentiellement explosive, qui aurait pu dégénérer à l’occasion du référendum. Au final, les incidents ont été limités. Et le vote a montré la capacité de mobilisation des Kanak, rebattant les cartes du rapport de force politique dans l’archipel alors que les sondages annonçaient une victoire écrasante des partisans du maintien dans la France. Du coup, l’explosion redoutée en cas de défaite massive des indépendantistes n’a pas eu lieu, et le prochain affrontement politique aura lieu à l’occasion des élections provinciales, qui renouvelleront les élus des trois provinces (Sud, Nord, Iles) ainsi que ceux du Congrès, qui élit le gouvernement collégial. C’est-à-dire en mai 2019…

Accompagner, former, préserver

Beaucoup des défis de la Nouvelle-Calédonie, qu’il s’agisse du rapport à une société en profonde transformation, des inégalités socio-économiques persistantes, de l’accès à l’éducation ou des enjeux politiques, se cristallisent de fait autour de la jeunesse. C’est à elle qu’il reviendra, au-delà des prochaines échéances électorales, d’inventer un vivre-ensemble. Tünde Lamboley voit des marques d’espoir dans ces jeunes, soulignant notamment l’émergence d’une «jeune génération de Kanak qui réfléchissent aux enjeux de leur société, essaient d’inventer la Calédonie de demain : on voit apparaître des éléments prometteurs dans la vie politique, associative, éducative, qui sont de plus en plus présents et se font entendre au sein de la société calédonienne». Elle y discerne les lignes qui devront, selon elle, guider les priorités du Défap pour les prochaines années en Nouvelle-Calédonie : «d’abord, retravailler l’accompagnement des étudiants calédoniens en métropole, en collaboration avec Cadres Avenir». Depuis janvier 2006, ce Groupement d’intérêt public pilote le programme de formation en métropole de cadres Kanak, afin de favoriser un rééquilibrage économique et social de la Nouvelle-Calédonie, ainsi que l’avaient prévu les accords de Matignon en 1988. Signe de l’aspect stratégique de ce programme pour la société calédonienne, il est évalué chaque année par un comité de suivi, composé des signataires des accords de Matignon et Nouméa, qui se réunit en présence du haut-commissaire de la République. Or, l’accompagnement extra-scolaire des étudiants Kanak est un point crucial de ce programme…

Mais selon Tünde Lamboley, le Défap se doit aussi d’aider à préserver l’héritage commun des protestants de France et de Nouvelle-Calédonie. À ce titre, le lycée protestant Do Neva est un symbole. Un symbole fortement endommagé lors d’inondations exceptionnelles en novembre 2016, ce qui avait entraîné un mouvement de solidarité du protestantisme de la France métropolitaine afin d’aider aux réparations. «Au-delà de la rénovation des locaux, nous devons continuer l’accompagnement de Do Neva, estime Tünde Lamboley, car cet héritage de Maurice Leenhardt est une marque des liens qui unissent les protestants de Nouvelle-Calédonie et de métropole.»

Franck Lefebvre-Billiez

Retrouvez ci-dessous quelques images de la «Journée des missions» à Épinal :




Semaine de Prière pour l’Unité des Chrétiens : «Justice et Paix s’embrassent»

Comme chaque année, du 18 au 25 janvier, les chrétiens célèbrent ensemble la Semaine universelle de prière pour l’unité des chrétiens. L’événement, en cette année 2019, a été préparé par les chrétiens d’Indonésie, plus grand pays d’Asie du Sud-Est avec plus de 17.000 îles, 1340 groupes ethniques différents et plus de 740 langues. Voici quelques outils pour vivre pleinement la semaine de prière pour l’Unité chrétienne.

Détail de l’affiche de la Semaine de Prière pour l’Unité des Chrétiens 2019 © DR

 

Traditionnellement, cette semaine internationale de prière est célébrée du 18 au 25 janvier, entre la commémoration de la confession de foi de saint Pierre et celle de la conversion de saint Paul. Dans l’hémisphère Sud, où janvier est une période de congés, les Églises trouvent souvent un autre moment, par exemple aux alentours de la Pentecôte, qui est aussi une date symbolique pour l’unité. Ce grand rendez-vous est préparé conjointement par la Commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises et par le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens (pour l’Église catholique). D’une année sur l’autre, il prend pour thème un verset différent de la Bible. Et traditionnellement, il est demandé à un groupe œcuménique local ou national à travers le monde de proposer un thème et de préparer des textes bibliques, des méditations pour chaque jour et une première ébauche de célébration œcuménique. Le thème de l’année 2018 était ainsi : «Le Seigneur est ma force et ma louange, il est mon libérateur» (Ex 15-6). Et les Églises des Caraïbes avaient été désignées pour faire la première rédaction des textes.

Pour cette année 2019, la Semaine de prière a été préparée par les chrétiens d’Indonésie. L’Indonésie est le plus grand pays d’Asie du Sud-Est avec plus de 17.000 îles, 1340 groupes ethniques différents et plus de 740 langues. Elle est pourtant unie dans sa diversité. Ce fragile équilibre est aujourd’hui menacé par de graves problèmes. La corruption est présente sous plusieurs formes, elle pervertit les relations sociales et accroît les situations d’injustice. Animés par ces inquiétudes, les chrétiens d’Indonésie ont trouvé que le verset du Deutéronome «Tu rechercheras la justice, rien que la justice…» (Dt 16,20) était un appel particulièrement pertinent pour eux et pour tous les chrétiens.

Questions pratiques et «boîte à outils» de base

Pour aller plus loin :

En lien avec la Conférence des évêques de France, la Fédération protestante de France et l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, l’association Unité Chrétienne a  élaboré, comme chaque année,  le matériel nécessaire à la préparation et la célébration de la Semaine de prière pour l’unité chrétienne en France et Suisse romande. La diffusion en Suisse Romande est réalisée grâce à la collaboration de la Communauté des Eglises chrétiennes dans le Canton de Vaud.

Unité Chrétienne travaille à partir des documents internationaux produits par la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises et le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens réunis chaque année dans une commission mixte internationale de préparation de la Semaine de prière pour l’unité chrétienne.

Unité Chrétienne imagine régulièrement de nouveaux outils pour promouvoir davantage la Semaine de prière dans le monde chrétien francophone :

  • Pour communiquer sur la Semaine de prière : le visuel décliné en plusieurs versions et formats, en particulier une affiche.
  • Pour diffuser largement la Semaine de prière : le dépliant  à mettre à la disposition du plus grand nombre de fidèles des différentes Eglises,
  • Pour préparer et célébrer la Semaine de prière : la brochure ou numéro de la Revue de l’année qui contient l’adaptation française de la célébration oecuménique (téléchargeable), des textes et prières pour chaque jour de la Semaine et des articles développant le thème de l’année.- Chaque année le Conseil des Eglises Chrétiennes en France (CECEF) propose un destinataire pour les offrandes collectées pendant les célébrations de la Semaine de prière, lire le communiqué du CECEF.



«Je cherche Dieu»… sur le web

S’approprier les nouveaux moyens de communication est souvent un défi pour les Églises. Avec «jecherchedieu.ch», l’Église protestante de Genève (EPG) a lancé un pari : s’adresser aussi bien aux personnes en quête de sens qu’à celles qui pratiquent déjà. Ce blog est animé par le pasteur Marc Pernot, qui avait connu un beau succès de blogueur lorsqu’il avait la charge de la paroisse de l’Oratoire du Louvre, à Paris.

Bandeau illustrant le blog animé par Marc Pernot © DR

 

Le titre du nouveau blog de l’Église protestante de Genève (EPG) annonce d’emblée la couleur : «Je cherche Dieu». Lancé en novembre dernier, il est animé par Marc Pernot, pasteur de l’EPUdF, déjà «blogueur» à succès pour l’Oratoire du Louvre à Paris, ainsi que par ses collègues suisses Laurence Mottier (art religieux) et Anne-Christine Menu-Lecourt (éco-spiritualité), avec le soutien de la Faculté de théologie de l’Université de Genève (philosophie et théologie). Ce nouvel outil, qui renforce indirectement la présence de l’Église de Genève sur le web, est une forme de «pastorale» qui se répand, au niveau européen et, on peut le dire dans le monde entier, répondant à un besoin de spiritualité transversale. Dans une perspective qui semble consolider l’idée d’une «Église sur mesure», elle répond aux besoins de l’individu, dans une dimension personnelle plutôt que communautaire.

En fait, les utilisateurs de jecherchedieu.ch, qui s’adresse aux 30 à 60 ans, peuvent être à la fois «des gens qui fréquentent déjà un peu l’église mais n’ont pas assez de temps pour s’y rendre plus souvent», explique Marc Pernot, ou des gens qui n’assistent pas du tout à des cultes et qui sont peut-être insensibles à tout discours religieux, mais qui cependant «cherchent Dieu».

Questions pratiques et «boîte à outils» de base

Pour aller plus loin :

C’est donc un instrument qui intègre la pratique religieuse d’un membre de l’Église, mais aussi un lieu de partage du message évangélique (le pasteur ne veut pas parler d’évangélisation): «Nous voulons donner aux gens l’occasion de commencer à se familiariser avec la réalité de l’Église et de lire la Bible par leurs propres moyens», explique-t-il, ajoutant :«Beaucoup de gens peuvent être intéressés par une recherche personnelle, une recherche de sens : cet outil leur offre une aide. C’est un service que nous leur rendons, nous le faisons pour pour les aider, pas pour évangéliser. Nous avons un trésor, l’Évangile, et nous serions heureux que d’autres aient le plaisir de le découvrir.»

Le blog est divisé en plusieurs sections («Questions-Réponses», «Théologie», «Lire la Bible», «Prier méditer», «Pratiquer», «Témoignages»…), au premier rang desquelles apparaît la partie regroupant les questionnements directement inspirés par des internautes, et les réponses faites par Marc Pernot. On y trouve déjà plus de 200 interventions, dont certaines venues d’enfants et d’adolescents. Outre des considérations générales sur les différences entre les différentes religions et confessions, ou sur la manière de concilier certaines normes bibliques avec la vie quotidienne, beaucoup sont très personnelles («Je suis critiquée d’être mère au foyer. C’est dur. Est-ce que Dieu aussi serait contre ?», «Si une femme divorce et se remarie : elle est adultère ?», «Je suis épuisée d’avoir essayé pendant 3 ans d’aider une amie : que faire ? que fait Dieu ?»…).

«Que faire ? que fait Dieu ?»

Certaines d’entre elles, sur les religions et sur les questions éthiques, sont également présentes dans la section «Pratiquer un peu (à sa façon)», qui apparaît comme une sorte de «boîte à outils» de base, avec des glossaires, des idées, des indications pratiques (où puis-je acheter une Bible? comment prier?).

Une série de témoignages (de membres d’Église, de pasteurs) et de ressources multimédias proposées par les paroisses de l’Église protestante de Genève, téléchargeables et disponibles à l’écoute, complètent l’ensemble. Avec une attention particulière portée à l’interactivité : outre la possibilité d’envoyer des questions de manière anonyme, «les lecteurs, souligne Marc Pernot, peuvent également commenter une prédication, partager leur opinion sur une publication ou une réflexion. Bien entendu, rien n’oblige à être d’accord avec ma réponse.»




Un défi à relever…

Pourquoi n’arrivons-nous pas à être Église avec toutes ces communautés d’origine étrangère qui fleurissent dans nos villes ? Cela devrait d’autant plus nous étonner que nous les accueillons souvent en leur prêtant des locaux et que nous proclamons très fort que dans l’Église, il n’y a plus de nationalités, mais que nous sommes tous un en Christ.

Bizarrement, nous avons réussi à devenir une Église protestante unie, mais en laissant de côté de nombreuses communautés ou unions d’Églises luthériennes et réformées d’origine étrangère. Depuis que le Défap et la Cevaa ont été créés, dans les années soixante-dix, et que l’on a compris que l’élaboration théologique ne passait pas uniquement par la culture occidentale, nous avons la prétention de construire une théologie et une Église communes et interculturelles. C’est donc un peu plus compliqué !

De l’occident…

Pour aller plus loin :

Après des siècles de développement assez linéaire de l’Église occidentale, nous avons connu une période de confrontation aux autres cultures dans le cadre des missions traditionnelles, pendant laquelle nous avons partagé ces siècles d’expériences et de construction théologique avec d’autres. À partir des années
soixante-dix, la Cevaa et d’autres organismes œcuméniques nous ont rendus conscients que chaque culture pouvait développer sa propre réflexion théologique. On a ainsi vu émerger des théologies asiatiques, des théologies africaines, etc. La théologie s’incarnait dans les diverses cultures et nos Églises réalisaient que l’Évangile pouvait se dire dans des concepts familiers à chacun. Depuis, des théologiens ont travaillé aux quatre coins du monde pour développer une pensée théologique propre à leur culture, publiant de nombreux ouvrages, preuves de la vitalité de ce nouveau souffle.

Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, la globalisation nous invite à passer à une autre étape : construire une théologie et une Église interculturelles. Il ne s’agit plus seulement de développer une théologie africaine en Afrique, une théologie chinoise en Chine, mais une réflexion théologique commune, qui mette en synergie en les valorisant toutes ces théologies culturellement marquées. En France, en tous cas, c’est devenu une nécessité. Les Églises de notre pays sont amenées à faire de la place à des hommes et des femmes venant d’ailleurs, qui veulent à la fois garder leur culture d’origine tout en intégrant celle qui les accueille. Ils ne veulent abandonner ni l’une ni l’autre. Nombre de nos frères et sœurs, assis le dimanche sur les mêmes bancs d’Église que nous, partagent une double identité ecclésiale : celle de leur Église d’origine et celle de leur Église d’accueil. Dans les grandes villes, il est courant de voir des chretiens membres de deux paroisses : une paroisse française et une paroisse issue de leur Église d’origine.

… au monde entier

Cette double identité ne va pas de soi, surtout lorsqu’on aborde des questions éthiques. Nous avons, par exemple, de la difficulté à imaginer le choc produit par notre décision de bénir des couples de même sexe pour des protestants venus de pays où l’on met en prison celui ou celle qui est seulement soupçonné d’homosexualité ! De notre côté, nous avons beaucoup de difficultés à comprendre comment fonctionne la famille africaine… Alors, la Cevaa a initié une réflexion commune et interculturelle autour de toutes ces questions : des séminaires ont eu lieu, des fiches d’animation ont été élaborées. C’est à nos communautés de se saisir de ce travail pour le prolonger localement, régionalement. Le chantier nous concerne tous : Églises locales, synodes, facultés de théologie et organismes missionnaires. L’enjeu est Vital pour l’Église de notre temps.

 

Jean-Luc Blanc,
Secrétaire général du Défap – Service protestant de mission
article publié dans Paroles Protestantes – Est-Montbéliard, n°141, janvier 2019




Migration avec dignité

La Journée internationale des migrants, en ce 18 décembre, est l’occasion de dissiper les préjugés et de sensibiliser l’opinion à leurs contributions dans les domaines économique, culturel et social, au profit tant de leur pays d’origine que de leur pays de destination.

En 2018, près de 3400 migrants et réfugiés ont perdu la vie.

Traiter chaque migrant avec dignité est l’une des exigences fondamentales qui doit guider chacune de nos actions. La migration est le grand enjeu de notre époque mais elle représente également un moteur pour la dignité, car elle permet aux individus de choisir de participer plutôt que de s’isoler. Voilà pourquoi, en ce 18 décembre, journée internationale des migrants, l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) lance la campagne #AvecDignité. 

Pour aller plus loin :

«Nous sommes aujourd’hui une espèce en mouvement, souligne le directeur général de l’OIM, António Vitorino ; des centaines de millions d’entre nous sont, au sens le plus large, des migrants. Il reste beaucoup à faire. Et apprendre. Mais la dignité vient en premier. Avant tout, la dignité de choisir. La migration est un facteur de dignité car elle permet aux personnes de choisir de se sauver, de se protéger, de s’éduquer ou de se libérer. (…) Nous devons honorer ces choix en les respectant. Nous les respectons en traitant ceux qui font de tels choix avec dignité.» Ériger des murs ne peut être une solution : le responsable explique que «la guerre, le changement climatique, la démographie et l’écart grandissant entre les nantis et les démunis contribuent à rendre plus importante la dépendance des hommes à la migration comme moyen d’assurer la sécurité et le bien-être des individus, des familles et des communautés».

L’Assemblée générale de l’ONU en 2016 a adopté des engagements essentiels visant à renforcer la protection de millions de personnes déplacées de force et qui se déplacent pour d’autres motifs dans le monde entier. Par ce texte, appelé la Déclaration de New York, les États Membres se sont engagés à :

  • Protéger les droits des réfugiés et des migrants;
  • Sauver des vies;
  • Partager la responsabilité du soutien et de l’accueil de ces réfugiés et migrants;
  • Entamer des négociations menant à une conférence internationale;
  • Adopter en 2018 un pacte mondial pour une migration sûre, ordonnée et régulière.

On compte 258 millions de migrants dans le monde soit 3,4 % de la population. Près de 40 millions sont des enfants et des étudiants. Ils se déplacent majoritairement en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, avec seulement un tiers vivant en Europe. 

Retrouvez ci-dessous le message du directeur général de l’OIM, António Vitorino, à l’occasion du lancement de la campagne #AvecDignité le 18 décembre, journée internationale des migrants :

 




«On n’empêche pas l’humanité de se mouvoir»

Faire tomber les préjugés, changer les regards sur les migrants : c’est le combat de Geneviève Jacques, militante de longue date de la Cimade, et qui a présidé cette association de 2013 à 2018. Elle était invitée au Défap le 6 décembre dernier lors de la journée de réunion des Équipes Régionales Mission. Une manière de concrétiser une proximité qui se traduit notamment par le fait que le Défap siège au Conseil d’administration de la Cimade… À l’occasion de cette rencontre, Geneviève Jacques est revenue sur les engagements de la Cimade.

Geneviève Jacques lors de la réunion des ERM au Défap, 6 décembre 2018 © Défap

 

Protestantisme et Résistance, les racines de la Cimade

«La Cimade, fondée le 18 octobre 1939 et baptisée à l’origine «Comité inter-mouvements auprès des évacués», va célébrer ses 80 ans en 2019. Ses engagements d’aujourd’hui plongent dans les racines de ses engagements d’alors. Au moment de la Drôle de Guerre, des étudiants, scouts, protestants, se sont mis ensemble pour accompagner tous les «déplacés internes» que l’on évacuait alors d’Alsace-Lorraine, en prévision de l’arrivée de l’armée allemande. Puis la guerre a éclaté, la France a été en partie occupée ; la Cimade a été appelée par le pasteur Cadier, d’Oloron-Sainte Marie, pour envoyer des équipes dans un camp d’internement, celui de Gurs, où l’on commençait à enfermer de plus en plus d’anti-nazis allemands et autrichiens, considérés comme des indésirables étrangers (parmi ces indésirables figurait, par exemple, Hannah Arendt). On avait aussi commencé à y interner des Juifs, étrangers dans un premier temps, puis des Juifs français. La Cimade a installé dans le camp du Gurs une présence, une baraque qui est devenue un lieu de rencontre culturel et cultuel : les gens y retrouvaient leur dignité, ceux qui voulaient prier le faisaient… Puis, quand l’Occupation s’est étendue à tout le pays, la Cimade est entrée dans la Résistance pour faire passer des Juifs et des résistants hors du pays.

La Cimade était donc, à l’origine, un mouvement de jeunes protestants français, nourris par des réflexions de théologiens français, mais aussi allemands comme Dietrich Bonhoeffer. Avec l’idée d’être aux côtés de ceux que l’on considérait comme indésirables dans la société ; de tenter tout ce qui était possible pour qu’ils vivent une vie digne au milieu des autres et avec les autres. Cette action s’est accompagnée, de la part des grandes figures de l’époque, d’une dénonciation à l’extérieur : c’est notamment grâce à la Cimade, qui faisait parvenir clandestinement des informations hors du pays, qu’une solidarité internationale œcuménique a pu se mettre en place.»


Être «aux côtés de»

Pour aller plus loin :

«Ne pas simplement «agir pour», mais être «à côté», «du côté» des personnes étrangères – réfugiés, demandeurs d’asile, immigrés, exilés – c’est ce qui fait encore aujourd’hui partie de l’identité de la Cimade ; et aussi témoigner à l’extérieur, ne pas se contenter d’une action de terrain. Enfin, intervenir auprès des pouvoirs publics pour faire changer des lois quand elles sont indignes, ou des pratiques quand elles sont inacceptables. Et changer les regards… Ce combat pour essayer de faire changer les regards dans l’opinion publique passe par les explications rationnelles, les publications pour démonter les préjugés et citer les vrais chiffres, mais aussi par des discours et des actions pour toucher les gens qui hésitent : ce qui peut se faire à travers des rencontres, pour sortir des concepts qui suscitent les craintes. Les rencontres avec des gens concrets sont essentielles pour faire tomber les peurs : eux aussi sont des pères ou des fils, ont une famille ; cette expérience d’une humanité partagée permet de faire évoluer les regards. Les leviers de la culture (littérature, cinéma, théâtre, chansons, mais aussi cuisine ou artisanat) permettent aussi une ouverture aux autres et au monde. Ils permettent de lutter contre l’enfermement, de montrer aux gens qu’on respire mieux avec la fenêtre ouverte. Ils donnent à voir d’autres façons de comprendre et de vivre le monde. Ils permettent de montrer que ces hommes, ces femmes et ces enfants ne sont pas des abstractions, qu’ils sont là avec nous ; et qu’il nous faut construire ensemble un «nous» commun.»


Accueillir les migrants, est-ce irréaliste ?

«Des politiques nous disent parfois que nous sommes irréalistes, naïfs ; qu’il est plus réaliste de renvoyer ceux qui sont illégalement dans notre pays. On estime qu’en France, il y a entre 200.000 et 400.000 personnes qui n’ont pas les bons papiers. Les expulser, ce n’est pas réaliste. Ce qui est irréaliste, c’est de prétendre fermer les frontières de manière étanche, de renvoyer les gens qui n’ont pas les bons papiers. Il y a de plus en plus de chercheurs, d’écrivains, qui disent qu’il est urgent d’aller vers une autre vision, une autre appréhension de la société et des questions migratoires présentes et à venir. Tout le monde reconnaît que les êtres humains ont toujours bougé à travers l’Histoire et vont continuer à le faire : on n’empêche pas l’humanité de se mouvoir. Fermer les yeux sur cette réalité, c’est se condamner à être aveugle. C’est un fait ! Et parmi les facteurs qui accroissent aujourd’hui cette mobilité, il y a par exemple le dérèglement climatique, dont les conséquence touchent déjà de plein fouet de nombreux pays. Dans la zone sahélienne en particulier, les régions habitables se réduisent ; les populations doivent partir ; et même si l’Afrique est la première concernée par ces mouvements (80% des migrations africaines se passent à l’intérieur même du continent), cela entraîne aussi des migrations internationales.

L’urgence serait de repenser cette question des mobilités entre les pays de départ, d’arrivée, de transit ; et avec les migrants, pour qu’il n’y ait pas autant de drames en cours de route : 17.000 morts et disparus en Méditerranée depuis 2014, selon l’OIM (l’Organisation internationale pour les migrations). Et comme l’Europe se ferme toujours plus pour décourager les arrivées, le nombre de ceux qui traversent la Méditerranée diminue quelque peu… mais le pourcentage des morts augmente. Il faut repenser notre façon d’habiter la Terre : les pays existent ; mais qui dit frontières ne dit pas forcément frontières fermées ; et il faut savoir gérer ces migrations, ces mobilités, dans l’intérêt de tout le monde, pour que ce ne soient pas toujours les plus faibles qui en pâtissent.

À ceux qui disent aussi qu’il faut renvoyer les migrants pour qu’ils participent au développement de leur pays, on peut répondre que l’argent envoyé par les migrants à leurs proches atteint des montants 100 fois supérieurs à ceux de l’aide publique au développement. Des populations entières survivent ainsi. Arrêter l’immigration aujourd’hui, ce serait aggraver les problèmes d’extrême pauvreté, par exemple en Afrique.»


«Bons» et «mauvais» migrants

Geneviève Jacques au Défap, 6 décembre 2018 © Défap

«Les mots ne sont jamais neutres. On entend souvent, pêle-mêle, ceux de «réfugiés», de «demandeurs d’asile», de «migrants économiques», de «clandestins», «d’irréguliers»… Il y a ce que disent les dictionnaires, et la manière dont on utilise le vocabulaire – souvent pour entretenir une certaine confusion.

Le terme «réfugié» désigne des personnes qui ont été demandeuses d’un asile, d’une protection internationale, et qui ont été reconnues comme pouvant bénéficier de cette protection garantie par la Convention de Genève sur les réfugiés. Une personne qui fuit son pays parce qu’elle craint pour sa vie pour cause de religion, couleur, ethnie, opinions politiques, orientation sexuelle… peut demander ainsi l’asile dans un autre pays en vertu de l’article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’an dernier, 13.000 personnes ont obtenu en France le titre de «réfugiés».

Un «demandeur d’asile», c’est quelqu’un qui vient d’arriver et qui sollicite cette protection. Parfois, il peut être pris en charge dans un certain nombre de centres – ou pas pris en charge du tout ; et il va passer par toute une procédure menée par l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), qui examine ces demandes. En 2017, plus de 100.000 personnes ont ainsi déposé une demande d’asile en France.

Les politiques entretiennent facilement la confusion, surtout quand ils ne veulent pas accueillir… On parlera plus facilement de «migrants économiques» pour justifier le rejet de certains migrants. Or il y a très peu de gens aujourd’hui qui ne viennent que pour des raisons politiques, ou que pour des raisons économiques. Tous prennent les mêmes bateaux, tous fuient pour un ensemble de raisons qui sont de plus en plus mélangées : le HCR (l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés) parle aujourd’hui de profils mixtes. On ne peut pas dire qu’on va accueillir ceux qui fuient les guerres et les persécutions politiques, et fermer les frontières aux autres. Opposer de façon simplistes les «bons» et les «mauvais» migrants, c’est détestable. Derrière toutes ces histoires, il y a beaucoup de drames humains, et notre devoir, c’est de faire en sorte qu’ils soient le mieux accueillis possible. Car pour beaucoup, le retour est tout simplement inenvisageable. Ils ont emprunté pour faire le voyage et doivent beaucoup d’argent, ils ont survécu à un parcours terriblement dangereux, ils ont vécu des choses terribles, franchi des milliers de kilomètres au péril de leur vie… Ils ne peuvent pas repartir.»


«Délit de solidarité» 

Le délit de solidarité n’existe pas, sur le plan juridique. Mais on désigne ainsi les poursuites qui peuvent viser des personnes venant en aide à des migrants. Ce «délit» a été fortement écorné par rapport à la première version que prévoyait la législation française ; le seul aspect qui reste pénalement répréhensible, c’est le fait d’aider à passer une frontière. Le fait d’héberger un clandestin n’est plus un délit. Tout ce qui est de l’ordre de l’expression humanitaire n’est plus sanctionné. Le Conseil constitutionnel a reconnu un principe de fraternité en vertu duquel accueillir quelqu’un ne peut mener à une condamnation.

Geneviève Jacques

 

Retrouvez ci-dessous le spot de la campagne de la Cimade : «Faisons tomber les barrières invisibles !»