Maroc : à la découverte de l’Institut Al Mowafaqa

Rencontre entre les étudiants de l’IPT et ceux de l’Institut Al Mowafaqa © Défap

Le projet a été organisé par Corinne Lanoir, vice-doyenne de l’Institut Protestant de Théologie et qui assure à l’IPT Paris les cours d’Ancien Testament et la coordination des cours d’hébreu : un voyage d’étude au Maroc, en lien avec l’Institut Al Mowafaqa. Une occasion unique de s’initier au dialogue interreligieux dans le contexte d’une société où l’islam est majoritaire… et de découvrir un lieu de formation et de rencontres interculturelles tout aussi unique, avec lequel le Défap entretient des liens depuis plusieurs années. Départ le 18 mars en deux groupes, depuis Paris et Montpellier (les deux sites de l’Institut Protestant de Théologie) ; rassemblement à l’aéroport de Casablanca des 43 participants (dont 4 professeurs, 4 boursiers et boursières du Défap, et Tünde Lamboley, responsable Animation Jeunesse au Défap et chargée de l’aumônerie de l’IPT)… Puis, départ pour Rabat… et pour une semaine de découverte de l’histoire, de la culture et des enjeux du dialogue des religions au Maroc.

Des enjeux chargés au Maroc, pays-charnière entre l’Europe et l’Afrique, étape sur la route des migrants qui cherchent à passer en Espagne, monarchie où l’islam est religion d’État mais dont le souverain veut promouvoir une pratique modérée, s’efforçant de résister aux influences déstabilisatrices de l’islamisme radical…

Des apports utiles pour les futurs pasteurs

Pour aller plus loin :

Comment dialoguer sans connaître l’autre, ce qui fonde sa foi – comment même un dialogue est-il possible si la parole de l’autre semble attaquer les bases de ma propre foi ? Les questions fondamentales sont les mêmes de l’Afrique à l’Europe, même si les enjeux géopolitiques diffèrent. Il est particulièrement significatif qu’au Maroc, où le prosélytisme est interdit pour les non-musulmans, des lieux permettant la rencontre des religions aient vu le jour avec l’appui ou par la volonté de l’État, comme l’université d’Ifrane, créée en 1995 par Hassan II pour former les futures élites marocaines.

L’Institut œcuménique de théologie Al Mowafaqa, pour sa part, a été créé en 2012 à l’initiative des Églises catholique et protestante au Maroc. Les formations y sont assurées sous forme de sessions intensives avec des professeurs visiteurs venus d’Europe et d’Afrique auxquels s’ajoutent, pour le domaine de l’islam, des universitaires marocains. C’est à la fois un lieu d’enseignement, de réflexion et de brassage interculturel, avec des étudiants dont beaucoup viennent d’Afrique subsaharienne, mais qui peuvent venir aussi d’Europe : il est soutenu par le Défap, à la fois par un financement direct et par l’envoi de boursiers.

Rendez-vous en juillet à l’Institut Al Mowafaqa

Tünde Lamboley avec deux des boursiers du Défap participant au voyage © Défap

Au-delà des visites culturelles au mausolée de Mohammed V, sur le site archéologique de Volubilis, à Fès ou à Meknès, l’Institut Al Mowafaqa représentait une étape centrale du voyage, avec diverses occasions de rencontres entre les étudiants venus de France et ceux de Rabat, et des conférences comme celle de Rachid Saadi sur «Les grands débats dans l’Islam contemporain», ou celle d’Yelins Mahtat sur le thème «Comprendre l’islam marocain». Parallèlement, Corinne Lanoir venait elle aussi donner des cours et des conférences. «À travers ce voyage et ces conférences, souligne Tünde Lamboley, le but était de nous immerger dans la culture marocaine, avec l’apport de théologiens et d’universitaires pour nous guider dans l’islam contemporain et nous éclairer sur l’histoire de l’islam à différentes époques, ainsi que sur les différentes approches qui ont pu coexister à l’intérieur de l’islam au cours des siècles.» Avec, notamment pour de futurs pasteurs, des changements de perspective notables : «ceux qui se destinent à un ministère pastoral ont mesuré l’importance d’avoir des connaissances approfondies de l’islam et de la culture arabe : des apports qui leur seront indispensables dans toute entreprise de dialogue interreligieux.»

Comme le note encore Tünde Lamboley, «plusieurs des participants du voyage envisagent de revenir cet été, pour assister au séminaire d’été d’islamologie au Maroc.» Il aura lieu du 16 au 27 juillet 2018. Une formation pluridisciplinaire, ouverte à toutes les personnes intéressées par le dialogue interreligieux. Au menu : sept jours de formation et deux jours d’excursion à Fès et Volubilis. Le programme complet sera bientôt disponible : l’an dernier, l’Institut proposait une introduction à la langue arabe, des ateliers de lecture autour du «Coran entre croyances, contenu et histoire», des conférences sur le prophète Mohammed, le développement de la pensée islamique, le droit islamique, les dogmes et rites, le soufisme, l’islam contemporain ou encore la pédagogie interculturelle et interreligieuse. Renseignements et inscriptions : institut@almowafaqa.com.

 

Retrouvez ci-dessous quelques images du voyage au Maroc des étudiants de l’IPT :




Centrafrique : «La crise a développé le dialogue interreligieux»

À gauche : le président de l’EELRCA, Samuel Ndanga-Toue ; à droite, l’administrateur de l’EELRCA, Patrick Kelembha © Défap

Officiellement, la guerre civile a pris fin depuis plus de trois ans en République centrafricaine : un accord de cessation des hostilités a été signé en juillet 2014 à Brazzaville, un nouveau président a été élu à la fin de l’année suivante… Pourquoi les violences continuent-elles ?

Samuel Ndanga-Toue, président de l’EELRCA : Elles ne peuvent pas prendre fin tant que les groupes armés qui agissent à travers le pays n’auront pas tous été désarmés. À cause de ces groupes, nous vivons dans une grande insécurité. Ils sont susceptibles de commettre des exactions n’importe où, n’importe quand. À un moment donné, la situation peut sembler calme ; mais du jour au lendemain, la population peut subir des attaques. Il n’y aura pas de paix tant que tout le monde n’aura pas été désarmé.

De quelle manière les affrontements qui ont culminé au cours des années 2013-2014, et l’insécurité qui persiste, ont-ils pesé sur les actions et le témoignage de l’Église Évangélique Luthérienne de République centrafricaine ?

Pour aller plus loin :

Samuel Ndanga-Toue : En dépit de l’insécurité, nous organisons des campagnes publiques, des séances de formation, des colloques, des conférences : notre Église poursuit son témoignage au sein de la société. Elle s’est aussi beaucoup occupée des déplacés qui fuyaient les violences : toute une organisation a été mise sur pied pour les accueillir, les nourrir, prendre soin de leurs besoins. Il y a eu des collectes en leur faveur. Certains ont été accueillis dans des églises, d’autres logés dans des familles…
Mais la crise a eu aussi des aspects positifs : sans elle, il n’y aurait pas aujourd’hui de plateforme commune rassemblant catholiques, protestants et musulmans. C’est précisément les tensions communautaires qui ont montré le besoin de créer un lieu de dialogue de manière à désamorcer les risques de violences confessionnelles. La crise a contribué à renforcer le dialogue interreligieux.

Pour quels projets êtes-vous en relation avec les protestants de France ?

Patrick Kelembha, administrateur de l’EELRCA : Trois projets de notre Église ont bénéficié de financements de la Colureum [la Commission luthérienne des relations avec les Églises d’outre-mer, aujourd’hui intégrée au Défap]. L’un concernait le soutien à l’administration centrale de l’Église ; l’autre un programme d’évangélisation parmi les Citoyens [terme qui désigne officiellement les Pygmées] ; un troisième concernait le soutien à notre école de théologie de Baboua. Le premier et le dernier bénéficient encore aujourd’hui de financements.

Comment percevez-vous la situation des Églises de France ?

Un des projets de l’EELRCA : une école à Bohong © Anne-Lise Deiss pour Défap

Samuel Ndanga-Toue : Les contextes sont très différents ; et pourtant en France, dans un pays en paix, nous avons constaté que les Églises peuvent avoir des difficultés pour porter leur témoignage dans la société. Les contraintes liées à une conception de la laïcité les tiennent enfermées dans leurs locaux et les gênent pour jouer leur rôle. Elles ne peuvent pas aller évangéliser dans des lieux publics. C’est là un lourd défi pour une Église.

Patrick Kelembha : De même pour l’accueil des réfugiés : les Églises doivent s’en occuper un peu en cachette, parce qu’aux yeux de l’État, certains peuvent légitimement être accueillis, et d’autres pas. Or pour l’Église, un être humain, c’est un être humain. On doit accorder la même dignité à tous.

Quel aspect de la vie des Églises de France vous a le plus intéressé ?

Samuel Ndanga-Toue : Nous avons été très impressionnés de voir à l’œuvre l’union des Églises luthériennes et réformées. Aujourd’hui en France, elles fonctionnent véritablement en commun. C’est là un constat encourageant pour nous, et qui nous pousse à espérer qu’en Afrique aussi, des Église différentes pourraient se rapprocher. On ne peut pas être une Église en restant chacun isolé ; nous défendons tous la même cause, et s’il existe des différences entre nous, nous devons les transcender pour faire progresser cette cause commune.

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez


Retrouvez dans la vidéo ci-dessous quelques illustrations de projets de l’Église Évangélique Luthérienne de République centrafricaine : une école pour filles musulmanes à Bohong (village de l’Ouest de la RCA, à 75 km de Bouar) ; un centre de soin, une école biblique ; l’école théologique de Baboua ; quelques vues d’une rencontre avec les partenaires de l’EELRCA ; ainsi que des illustrations de la vie en Centrafrique, avec notamment des déplacés ayant fui les violences pour se réfugier dans la brousse. Sur le million de Centrafricains qui ont fui les violences à partir de mars 2013, on dénombre encore aujourd’hui 384.000 personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et plus de 467.000 réfugiés dans les pays voisins.




Partir en mission, oui… mais avec quel bagage ?

Vue des travaux des ERM lors de la réunion du 15 mars © Défap

La Mission implique l’idée de mouvement. À plusieurs titres : il s’agit d’aller vers les autres, mais aussi d’accepter de se décentrer pour permettre la rencontre, voire de se laisser bousculer dans ses convictions… Dès lors, que doit-on garder ou laisser pour répondre à cet appel ? La question était au cœur du travail sur la dynamique de la Mission proposé le jeudi 15 mars par le pasteur Florence Taubmann, chargée des relations avec les paroisses au sein du Défap, lors de la réunion des ERM. Tout au long de l’année, les Équipes Régionales Mission, composées à la fois de pasteurs et de laïcs, travaillent avec les régions et les Églises locales pour soutenir leur dynamique missionnaire ; les rencontres organisées à intervalles réguliers au siège du Défap, à Paris, sont l’occasion à la fois d’échanger des nouvelles et d’initier des réflexions sur la Mission. Pour susciter les débats en ce 15 mars, divers textes bibliques illustrant l’envoi… et une conférence filmée de Clair Michalon de janvier 2012 intitulée «Les Roms, derniers porteurs de notre culture d’origine». Ce sociologue, ancien envoyé au Gabon, spécialiste de l’interculturel, a participé il y a un certain nombre d’années aux formations des envoyés du Défap. Aujourd’hui c’est une de ses collègues, Évelyne Engel, qui a pris le relais.

Quel rapport entre les Roms et la Mission ? En fait, à travers cette intervention d’un peu plus d’un quart d’heure, Clair Michalon revisite avec humour et pertinence l’histoire humaine depuis ses plus lointaines origines, décrivant le passage de l’état de nomades à celui de sédentaires et toutes les «inventions» qui l’ont entouré : celle de l’agriculture, du travail, de la propriété… Avec tout ce qui en découle comme rapport à l’espace et aux ressources naturelles, comme mythes fondateurs et comme visions du monde antagonistes.

Vous pouvez voir cette intervention ci-dessous :

La Mission implique-t-elle, pour celles et ceux qui la portent, de redevenir nomades ? Le pasteur Dina Radafiarijaona (ERM Centre-Alpes-Rhône) a plutôt mis en avant la notion d’interdépendance. En soulignant tout d’abord la persistance «d’une part de nomade en nous», même au sein d’une société de sédentaires : une telle dimension est nécessaire chez les pasteurs amenés à passer d’un poste à l’autre, mais aussi dans d’autres métiers (les militaires par exemple). Et en soulevant cette question plus spécifique à la Mission : «entre ceux qui partent en voyage et reviennent ensuite pour donner des nouvelles, raconter une forme de liberté ; et ceux qui ont peur de partir mais sont prêts à accueillir, comment cultiver la reconnaissance, et surtout l’interdépendance ?» À ses yeux, «dans le ministère pastoral, on est amené à dire profondément l’interdépendance».

«Dieu sait prendre l’être humain dans toute sa complexité»

Pour aller plus loin :

Outre le film de Clair Michalon, les textes bibliques choisis pour stimuler les réflexions, qui ont été menées lors de travaux de groupes, tournaient autour de l’envoi d’Abraham, et de celui des Douze par Jésus. Avec à chaque fois une remise en contexte et des questions entrant en résonance avec ce que peuvent être aujourd’hui nos propres conceptions de la Mission. Ainsi pour Abraham, dont l’apparition dans le texte biblique est précédée par le récit de la dispersion par Dieu des constructeurs de la tour de Babel, étaient d’abord présentés sa famille, ses épreuves, ses projets en repartant de la généalogie décrite au chapitre 11 de Genèse (versets 26 à 32). Une histoire marquée par la stérilité de la femme d’Abram, la mort de son frère Haran, le départ de la famille pour Canaan… D’où cette première série de questions : «Et nous-mêmes, quelles histoires de ceux qui nous ont précédés, quelles joies, quelles réussites, quelles souffrances portons-nous en nous-mêmes ?» Étaient ensuite repris l’appel de Dieu à Abram (Genèse 12, 1 à 6) et son arrivée en Égypte, avec ces questions : «Pouvons-nous actualiser l’appel d’Abram et la question de la place de sa famille, de ses relations ? Interpréter ses épreuves ? Contextualiser les dangers qu’il court et fait courir aux siens ? La suite du récit nous montrera la fécondité d’Abram et sa transformation intérieure, symbolisée par son nouveau nom : Abraham.»

De même pour l’envoi des Douze, tel que décrit dans l’évangile de Marc (chapitre 6, 7-13 : «pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie…»), les questions tournaient autour de leurs origines, du contexte de leur vocation, de ce qu’ils avaient déjà vécu avec Jésus, du contenu de leur mission et des épreuves à traverser. «Nous sommes toujours héritiers d’un contexte, d’un milieu familial, d’un parcours personnel, a souligné Florence Taubmann à l’issue des travaux de groupes ; et en même temps, il y a toujours la possibilité d’une rencontre, d’un événement qui nous déconnecte totalement. Il y a toujours une part de liberté irréductible. C’est intéressant à prendre en compte dans notre mission, dans le message que nous annonçons. Intéressant aussi de voir que Dieu sait prendre l’être humain dans toute sa complexité.»

Comment valoriser l’expérience des envoyés ?

Déjeuner partagé avec la délégation de l’EELRCA © Défap

Invitée à participer à cette journée de rencontre des ERM, Laura Casorio, chargée notamment des envoyés au sein du Défap, a présenté un projet de parrainage d’envoyés. L’idée étant de créer du lien entre les Églises, les paroisses, et les envoyés du Défap, en s’appuyant pour cela sur les membres des Équipes Régionales Mission. À l’origine de ce projet, un double constat : les Églises sont demandeuses de plus de nouvelles… et les envoyés de retour seraient souvent disponibles pour témoigner en paroisse de ce qu’ils ont vécu au sein d’Églises sœurs à l’étranger, mais sont trop peu sollicités. Dès lors, comment créer, grâce aux ERM, des échanges pendant la mission, qui perdurent une fois celle-ci terminée, et permettent de valoriser l’expérience de l’envoyé ? Quelques pistes ont été évoquées comme la mise en relation des envoyés avec les ERM avant leur départ, l’échange de nouvelles entre paroisses et volontaires durant la mission, la participation des volontaires à des animations missionnaires en paroisse après la fin de leur mission…

Et comme cette réunion intervenait deux jours avant l’Assemblée Générale du Défap, à laquelle a été invitée à participer une délégation de l’Église Évangélique Luthérienne de République centrafricaine (l’EELRCA), une rencontre a été organisée à la mi-journée entre les délégués de Centrafrique déjà arrivés en France, et les membres des Équipes Régionales Mission. Les relations du Défap avec la RCA se sont surtout concentrées ces dernières années autour de Bangui, et des projets liés à l’Église Protestante Christ-Roi de Centrafrique. L’invitation de cette délégation devrait permettre de resserrer les liens avec l’EELRCA, qui regroupe aujourd’hui 120.000 membres à travers 540 congrégations (paroisses).

Ci-dessous, retrouvez un diaporama reprenant quelques images des travaux de cette journée :




«Transformer et guérir un monde qui souffre»

Participants de la conférence d’Arusha du Conseil œcuménique des Églises. Photo: © Albin Hillert/COE

«Nous ne sommes pas simplement ici pour discuter, en tant qu’experts en œcuménisme ou en missiologie. Nous sommes ici pour nous interroger, pour écouter, pour comprendre quelle est la transformation à laquelle Dieu nous appelle.» C’est par ces mots qu’Olav Fykse Tveit, secrétaire général du Conseil œcuménique des Églises (COE) a ouvert le jeudi 8 mars la Conférence mondiale sur la mission et l’évangélisation à Arusha, en Tanzanie, sous le thème «Agir selon l’Esprit: appelés à être des disciples transformés.» En cette année 2018, le thème de la Conférence a été établi à partir du passage biblique de Galates 5.25 : «Si nous vivons par l’Esprit, laissons-nous aussi conduire par l’Esprit.» Le défi lors de cette Conférence est de comprendre ce que signifie pour les Églises, leurs membres et toutes celles et tous ceux qui travaillent en lien avec la mission, que d’être transformés par l’Esprit Saint, et ce que signifie participer à l’action de l’Esprit pour transformer et guérir un monde qui souffre. Plus d’un millier de participants du monde entier se sont rassemblés pour l’événement, organisé par l’Église évangélique luthérienne en Tanzanie, qui se termine le 13 mars.

La première Conférence missionnaire mondiale s’était tenue à Édimbourg, en Écosse, en 1910, et cette date est depuis considérée comme marquant le début du mouvement œcuménique international. Depuis lors, une série de conférences ont été organisées toutes les décennies. Lorsque le Conseil international des missions, l’un des fruits d’Édimbourg, a été incorporé au Conseil œcuménique des Églises en 1961, ce dernier a repris la tâche consistant à organiser régulièrement des Conférences missionnaires, à travers la création d’une Commission de mission et d’évangélisation (CME). Le but étant d’offrir aux Églises, aux personnes et aux mouvements impliqués dans les travaux de mission et de témoignage, de partager des réflexions, des expériences, des questions et des découvertes concernant les contenus et les méthodes du témoignage chrétien aujourd’hui. Avec pour objectif de permettre aux Églises et aux organisations missionnaires de mieux travailler ensemble dans la mission.

La mission et les marges

Pour aller plus loin :

Ces conférences mondiales sur la mission permettent aussi aux membres du COE de vivre concrètement une forme d’œcuménisme «plus large» grâce à la pleine participation des délégués de l’Église catholique romaine, présents aux côtés de ceux des églises évangéliques et pentecôtistes, et des mouvements missionnaires.

Mais qu’entend-on aujourd’hui par des termes tels que la mission et l’évangélisation? Beaucoup de choses ont changé depuis 1910 et la conférence d’Édimbourg. Par rapport à la conception de la mission alors en vigueur, qui mettait surtout l’accent sur l’implantation d’Églises et sur l’évangélisation, la réflexion et les pratiques des Églises ont radicalement évolué. Pour beaucoup d’entre elles il s’agit plutôt aujourd’hui de chercher à travailler avec les populations dans les zones de conflit, dans les régions du monde les plus touchées par le changement climatique, et dans des situations où la survie économique et les droits des populations sont menacés. Ce long processus de déconstruction et de reconsidération du concept de mission a été possible grâce à l’inclusion et à l’écoute de la pluralité des voix, cultures, regards, pratiques, besoins qui composent la mosaïque humaine et les Églises : les voix et les critiques des femmes, des jeunes, des populations du Sud, des minorités, des personnes handicapées, des marginalisés et des exclus.

Participants de la conférence d’Arusha du Conseil œcuménique des Églises. Photo: © Albin Hillert/COE

Un processus de long terme, toujours en cours, et qui provoque encore aujourd’hui de profonds questionnements, comme en témoigne le pasteur Gwenaël Boulet, représentant de l’Église protestante unie de France, qui suit sur ce blog dédié la conférence d’Arusha. «L’essentiel des conférences, études et échanges, note-t-il, portent sur la mission du disciple à aller vers les marges : les aveugles, les affamés, les boiteux, les prisonniers de notre époque. Autant le dire, il y a comme un air de théologie de la libération qui souffle par ici. Je dirai même une théologie de la libération à l’heure africaine, rythmée par les chœurs qui bien souvent sont accompagnés de danses (…) Allons vers les marges, car c’est là que Dieu nous appelle ! Oui, oui bien sûr, comment dire le contraire ? Comment ne pas reconnaître qu’il y a des personnes qui ne sont pas entendues, sur lesquelles le regard porte à peine et qui sont aujourd’hui ce Christ qui a faim, qui a soif, qui est captif, dont nous parle l’Évangile ? Comment en chrétiens pouvons-nous ignorer des réalités que l’Évangile nous appelle à transformer ?»

«Mais de quelles marges parlons-nous réellement ? Du Sud pauvre, dont le Nord riche serait le centre ? Des jeunes, des femmes, des handicapés, dont les vieux, les hommes, les personnes valides seraient le centre ? Des personnes sans Église, des personnes qui n’ont jamais entendu l’Évangile, des personnes de l’autre côté du seuil, dont il conviendrait encore de définir le centre ? (…) Pour l’heure la conférence a fait le choix de définir les jeunes, les femmes et les Africains comme des marges et de leur donner la parole.»




Tanzanie : un rendez-vous mondial sur la Mission

Ouverture de la conférence d'Arusha du Conseil œcuménique des Églises. Photo: © Albin Hillert/COE

Parmi les organisations chrétiennes internationales, le Conseil œcuménique des Églises est un «poids lourd» : une communauté de 348 Églises membres représentant plus de 500 millions de chrétiens. Les Églises membres du COE sont présentes dans toutes les régions du monde et comprennent la plupart des Églises orthodoxes, ainsi qu'un grand nombre d'Églises anglicanes, baptistes, luthériennes, mennonites, méthodistes, moraves, réformées… L'Église catholique n'est pas membre, bien qu'elle collabore pour certains sujets.

Tous les dix ans, le Conseil œcuménique des Églises organise une Conférence mondiale sur la mission et l’évangélisation – une tradition qui remonte à la Conférence d'Édimbourg, en 1910. Cette année, cette grande réunion se tient à Arusha, en Tanzanie. Elle s'est ouverte le 8 mars en présence de près d'un millier de délégués (dont des représentants français) et durera jusqu'au 13 mars. Le thème en est : «Agir selon l’Esprit: appelés à être des disciples transformés».

La conférence compte aborder la mission comme une activité polyvalente. Les différentes dimensions du témoignage, de l’engagement pour la justice et la réconciliation, des dialogues seront abordées. Elle mènera une réflexion approfondie sur différentes questions soulevées par les pratiques missionnaires dans un monde en mutation.

Où suivre le déroulement de cette conférence ?

Pour aller plus loin :

Cette conférence s’inscrit par ailleurs dans le cadre général des célébrations du 70e anniversaire du COE, comme l'a rappelé jeudi dans son discours d'ouverture Mme Agnes Abuom, première femme et première Africaine présidente de l’histoire du Conseil œcuménique des Églises, membre de l’Église anglicane du Kenya. L’oratrice principale, la pasteure Mutale Mulenga-Kaunda, chercheuse postdoctorale à l’Université du KwaZulu-Natal, s’est dite pour sa part honorée d’assister à cette rencontre œcuménique, d’autant plus qu’elle s’ouvrait le jour de la Journée internationale de la femme.

Jusqu'au 13 mars, il sera possible de suivre quotidiennement le déroulement de la conférence, à la fois à travers les communiqués et les mises à jour du COE (la plupart sont en anglais, mais il y a d'ores et déjà des comptes-rendus en français), ainsi que sur ce blog dédié, où l'on trouve une présentation de la rencontre par Claire Sixt-Gateuille, responsable des relations internationales de l’Église protestante unie de France. L'EPUdF étant représentée sur place par le pasteur Gwenaël Boulet, qui alimente aussi ce même blog depuis Arusha. Avec en bonus le chant de l'assemblée :

 

 

Et également ce diaporama reprenant quelques-unes des photos de l'ouverture de la conférence, reprises sur sa page Facebook par la Cevaa, également représentée à ce grand rassemblement d'Arusha :

 




Quelles laïcités ?

Buste de Marianne © Wikimedia Commons

Les protestants ont longtemps été, en France, les meilleurs défenseurs de la laïcité, qui leur permettait d’exister dans un espace public libéré d’une traditionnelle hégémonie catholique. Mais le durcissement des débats au cours des vingt dernières années entre les tenants d’une laïcité «ouverte», et les défenseurs d’une laïcité «stricte», les a conduits à souhaiter affirmer un peu plus leur identité protestante. Le débat n’a rien de neuf : comme le notait le grand historien de la laïcité Jean Baubérot le 23 septembre 2017, invité à s’exprimer à l’Hôtel de Ville de Paris à l’occasion des 500 ans de la Réforme, «Jules Ferry parlait déjà de religion laïque pour signifier qu’il ne figurait pas parmi ses adeptes. Mais celles et ceux qui entretiennent un rapport religieux à la laïcité sont, en fait, des monothéistes séculiers, et leur Déesse-laïcité exige de ses fidèles qu’ils n’aient pas d’autres divinités devant Sa face.» Ce débat ancien a néanmoins eu tendance à être monopolisé ces dernières années par ces fameux «monothéistes séculiers», qui bien que «quantitativement minoritaires (…) dominent pourtant la scène médiatique et se croyaient, il y a quelques mois encore, hégémoniques sur la scène politique.»

Face à ces partisans d’un effacement pur et simple du fait religieux dans l’espace public (le pasteur Laurent Schlumberger, alors président de l’Église protestante unie de France, parlait d’une volonté de «laïcisation de la société, c’est-à-dire que l’espace public devienne neutre sur le plan religieux»), les mises en garde n’ont pas manqué. Lors des vœux de la Fédération Protestante de France, son président François Clavairoly s’interrogeait ainsi le soir du 24 janvier dernier, en présence du Premier ministre Édouard Philippe : «Qui peut oser penser que la spiritualité est une dimension facultative de l’existence, la transcendance un sujet d’ordre privé n’ayant aucun rapport avec l’élaboration des valeurs de notre société qui font de l’humain ce qu’il est ?». Or dans ce débat, le chef de l’État n’a pas hésité à prendre position, appelant les protestants à jouer le rôle de «vigies de la République» et plaidant ouvertement pour une laïcité ouverte, en soulignant : «Votre identité de protestants ne se construit pas dans la sécheresse d’une sociologie, mais dans un dialogue intense avec Dieu et c’est cela, ce que la République respecte.»

«Il n’y a pas de consensus sur la définition et la portée de la laïcité»

Emmanuel Macron s’exprimant lors du colloque « Protestantismes convictions et engagements » (capture écran de la conférence de presse diffusée sur Twitter)

Le rapport que le préfet Gilles Clavreul a remis au gouvernement il y a quelques jours doit être replacé dans ce contexte de débat ravivé entre conceptions opposées de la laïcité. Titré «Laïcité, valeurs de la République et exigences minimales de la vie en société», il s’ouvre sur un constat : «force est de constater qu’il n’y a pas de consensus sur la définition et la portée de la laïcité, et que la dynamique de ces dernières années est plutôt centrifuge que centripète (…) Cette instabilité est source d’incertitudes, d’incompréhensions, parfois même de conflits». Ce travail avait été commandé en septembre 2017 par le ministère de l’Intérieur, sur la demande de l’Observatoire de la laïcité. Concrètement, Gilles Clavreul avait été chargé de faire des propositions pour améliorer la coordination des administrations publiques en matière de laïcité. Son rapport va en fait bien au-delà, traçant un tableau plutôt sombre des menaces pesant sur la laïcité qui a aussitôt provoqué de nombreuses critiques, à commencer par celle de Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité.

Gilles Clavreul n’est pas un inconnu dans ce domaine : ancien directeur interministériel de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie (Dilcrah), ce conseiller à l’Elysée de François Hollande est devenu au fil du temps un proche de Manuel Valls. Il revendique une posture engagée en matière de laïcité, quitte à sortir volontiers de son devoir de neutralité, ce qui lui a valu des passes d’arme vigoureuses sur les réseaux sociaux avec des associations comme le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) ou avec diverses personnalités comme le journaliste Edwy Plenel ou le chercheur Pascal Boniface. Il est l’un des membres fondateurs du mouvement «Printemps républicain», qui revendique une vision stricte de la laïcité.

«Islam rigoriste, catholiques intégristes, mouvements évangéliques et juifs orthodoxes»

Pour aller plus loin :
Laïcité, migrants : les protestants endossent le rôle de «vigies»
L’hommage d’Emmanuel Macron aux protestants, «vigies de la République»
« Laïcité, valeurs de la République et exigences minimales de la vie en société » : Rapport Clavreul, février 2018
« Qu’est-ce que la laïcité ? » sur le site www.gouvernement.fr
Le site de l’Observatoire de la laïcité

Pour ce travail d’enquête, Gilles Clavreul a recueilli, entre le 22 octobre et le 15 janvier, de nombreux témoignages d’acteurs associatifs et d’agents de l’État. Il s’est déplacé surtout dans des départements à «dominante urbaine» (Bouches-du-Rhône, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique, Nord, Bas-Rhin, Rhône, Yvelines), ainsi que dans un département rural, la Meuse. Il conclut de ses observations et des témoins qu’il a interrogés que «les manifestations d’affirmation identitaire inspirées par la religion se multiplient et se diversifient, même si les situations sont très hétérogènes d’un territoire à l’autre. (…) Les contestations de la laïcité et des principes républicains se manifestent dans des proportions nettement plus significatives dans les territoires de la géographie prioritaire de la politique de la ville». Selon lui, «ces manifestations et les perturbations qu’elles entraînent sont le fait, dans la grande majorité des cas, d’un islam rigoriste voire radical, mais concernent également catholiques intégristes, mouvements évangéliques et juifs orthodoxes». Il en conclut que «si la “laïcité dans les textes” est largement observée, la “laïcité dans les têtes”, et plus largement l’adhésion aux principes républicains, reculent par endroits». Gilles Clavreul formule en outre un certain nombre de recommandations :

  • conditionner le soutien de l’État (subventions, emplois aidés) au respect de la laïcité
  • former tous les agents de l’État à la laïcité d’ici 2020
  • intégrer la laïcité dans les épreuves du Bafa
  • établir une cartographie précise des «situations problématiques»
  • établir un «corps de doctrine» sur les «atteintes à la laïcité»

Mais selon Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, ce rapport «ne répond pas vraiment à la demande initiale» et ne donne pas réellemet de piste pour une meilleure coordination des administrations publiques. Quant au travail d’enquête, il est resté assez limité et s’est cantonné à des faits déjà connus de l’Observatoire de la laïcité. Jean-Louis Bianco a critiqué notamment le fait que ce document repose surtout sur quelques dizaines de témoignages. Il a dit regretter «le manque de rigueur méthodologique de ce rapport…et la méconnaissance d’actions déjà mises en œuvre par les pouvoirs publics». Voilà en tout cas le débat relancé.

Franck Lefebvre-Billiez
 

Pour une rapide présentation de l’histoire et des enjeux de la laïcité en France, retrouvez ci-dessous «La laïcité en trois minutes (ou presque)», film de l’association Coexister, lauréat d’une mention spéciale du Prix de la laïcité de la République française 2016 :




L’espérance au cœur des ténèbres

Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé © Défap

La rencontre a eu lieu début novembre à l’Institut Protestant de Théologie (IPT), à Paris : Jürgen Moltmann l’Allemand, Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé le Centrafricain – deux univers qui se croisent et se parlent. Le premier, venu à l’IPT pour une conférence, est un survivant de la Seconde Guerre mondiale : né en 1926 à Hambourg, il a connu l’enrôlement dès 14 ans au sein des Jeunesses hitlériennes. Puis au sein de la défense anti-aérienne de l’armée allemande. Fait prisonnier en 1945, il a passé les trois années suivantes dans divers camps. Et c’est là qu’il a reçu un Nouveau Testament des mains d’un aumônier américain, et rencontré divers groupes chrétiens et étudiants en théologie. Retournant enfin chez lui en 1948, pour retrouver sa ville natale réduite en ruines par les bombardements américains, il a commencé à réfléchir à une théologie de l’espérance adressée à ceux qu’il qualifie de «survivants de sa génération». Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé, pour sa part, est né en 1984 en République centrafricaine ; il a été pasteur de l’Église évangélique Béthanie, à Bangui, de 2006 à 2013. Il a bénéficié d’une bourse du Défap pour étudier le dialogue des cultures et des religions à l’institut Al Mowafaqa, au Maroc ; depuis 2015, toujours avec l’aide du Défap, il étudie à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris) où il prépare un doctorat. Son sujet d’étude : la théologie de Moltmann, et plus précisément la façon dont elle est reçue par les protestants francophones…

Un sujet qui, pour Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé, reflète bien plus qu’un choix académique. «Jürgen Moltmann a connu une vie de souffrance, il a connu les bombardements, la prison, il a perdu tous ses proches dans la guerre : et c’est dans ce contexte qu’il a expérimenté la Croix. J’ai aussi vécu la guerre en Centrafrique ; j’ai aussi été personnellement touché, ma famille a été durement frappée, mes amis proches ont été tués ; et même si je n’y vis pas actuellement, je ressens fortement qu’il y a en Centrafrique beaucoup de gens qui continuent d’y vivre des choses terribles, et qui ont vraiment besoin d’un message d’espérance. Or Moltmann, à travers tout ce qu’il a vécu, réussit à nous parler d’un Dieu non pas lointain, mais bien présent ; un Dieu qui compâtit à la douleur et qui intervient, qui agit.»

«Pour une Église qui n’a pas peur de la rencontre»

De gauche à droite : la rencontre entre Jürgen Moltmann et Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé © Défap

L’intérêt de Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé pour le parcours et la théologie de Jürgen Moltmann n’est pas récent, mais il n’a fait que se renforcer avec l’aggravation de la crise centrafricaine : «Je l’avais déjà étudié quand j’étais en licence à la faculté de théologie évangélique de Bangui (la Fateb). Déjà à cette époque, Moltmann  m’avait beaucoup intéressé. Mais quand est venu le moment de déposer mon sujet de doctorat, la situation de mon pays s’était tellement dégradée que je me suis demandé : en tant que théologien, y a-t-il un message d’espoir que je puisse porter ? Des experts de l’Onu évoquent régulièrement des signes avant-coureurs de génocide, les populations sont désespérées, elles ne savent si elles vont s’en sortir… Je me suis alors rendu compte que théologie de Moltmann répond aux besoins de tout ce que traverse mon pays depuis bientôt sept ans. Et au-delà de ses travaux, par ses prises de position, il soutient aussi l’engagement de l’Église dans la société.  Jürgen Moltmann rappelle quelle attitude avait Jésus-Christ vis-à-vis des autorités politiques ; comment il faisait face aux dirigeants de son temps, n’hésitait pas à dénoncer, attirer l’attention… C’est là le rôle que Moltmann veut pour l’Église : selon lui, l’Église n’est pas hors de la société, elle est dans la société, et tout ce qui concerne la société concerne aussi l’Église. L’Église a ainsi un rôle à jouer en matière de protection de l’environnement, elle peut lutter contre la xénophobie à travers des programmes inter-communautaires ; elle peut légitimement s’engager dans les relations œcuméniques, dans le dialogue avec d’autres religions…»

A travers ses travaux, Rodolphe Gozegba-de-Bombémbé espère aussi contribuer à mieux faire connaître un théologien qui est, curieusement, mieux connu chez les catholiques et dans le monde anglo-saxon qu’au sein du monde protestant francophone. «Dans les milieux protestants, Moltmann est très critiqué, notamment chez les évangéliques, qui le classent parmi les théologiens libéraux. Il est vrai que sa théologie encourage une foi ouverte, une Église ouverte, qui ne soit pas introvertie… Une Église qui n’a pas peur de la rencontre et du dialogue. Ainsi qu’il est écrit dans les lettres de Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme »…»

Franck Lefebvre-Billiez




Carême 2018 : une soif de justice

Le Carême désigne la période de quarante jours précédant Pâques durant laquelle le croyant est invité à méditer sur sa propre vie en ayant à l’esprit le cheminement du Christ jusqu’à la Croix. Cette démarche spirituelle a notamment pour but de raviver la foi et de sortir le Chrétien de son inertie, de son endormissement en le poussant à abandonner sa routine quotidienne.

La Réforme n’a en rien contesté l’importance du Carême pour la spiritualité, mais elle n’impose pas la pratique de la pénitence. Actuellement, les Églises de la Réforme ont malgré tout la volonté de marquer ce temps de Carême par l’organisation de nombreuses actions incitant le croyant à aller vers les autres (sous formes de don ou d’action humanitaire par exemple). En nuançant, on peut dire que certains luthériens, en Alsace-Moselle, à Paris, commencent le Carême avec le mercredi des Cendres, comme les catholiques, que les réformés ont institué des conférences de Carême, et que les Églises protestantes sont plus autonomes que les paroisses catholiques.

Mais pour tous, cette période représente un moment privilégié pour traduire l’engagement spirituel en actes ; et un temps où les chrétiens peuvent s’unir pour plus de justice. Voilà pourquoi, cette année encore, la période de Carême est marquée par de nombreuses initiatives sociales, humanitaires ou pour préserver l’environnement :

 

Le mouvement «Chrétiens unis pour la terre» propose un carême pour la terre, un temps sans viande et sans poisson, un temps où on s’engage à mieux respecter ses propres limites et celles de la terre. Tout un faisceau d’arguments se rejoignent pour porter cette proposition de carême sans viande et sans poisson; des arguments écologiques, des arguments philosophiques, des arguments éthiques, des arguments sociaux… qui se complètent et se répondent dans les différents chapitres de cet article. Soulever la question de la consommation de viande (et également de poisson) dans notre société occidentale n’est pas anodin et engendre tout un cortège de questionnements corollaires qui rejoignent nos interrogations en tant que chrétiens.

 

 

En lien avec avec RCF (la radio chrétienne), «Chrétiens unis pour la terre» propose le mot «sobriété» comme porte d’entrée au Carême. Jusqu’au Vendredi Saint, tous les jours du lundi au vendredi, à deux reprises, une première fois à 6h26 le matin et une seconde fois à 13h10, Chrétiens Unis pour la Terre propose une méditation pour vivre le carême autrement, de façon sobre, écologique, consciente. Chaque méditation fait découvrir une courte citation de la Bible ou de la tradition chrétienne, l’éclaire et invite chacun à l’incarner concrètement dans sa vie par des gestes simples.

 

 

«Sept semaines pour l’eau» est une campagne annuelle du Réseau œcuménique de l’eau (ROE) du Conseil œcuménique des Églises. Les réflexions biblico-théologiques fournies cette année sont basées sur la crise de l’eau dans la région Amérique latine/Caraïbes et prennent en considération les questions de justice et de paix. Pendant ce Carême 2018, diverses activités autour des Sept semaines pour l’eau ont lieu dans la région, à commencer par le lancement de la Campagne de Carême sur la Justice de l’Eau à Bogota en Colombie. Par ailleurs, le Forum mondial de l’eau se déroule également au Brésil pendant la période du Carême, du 18 au 23 mars 2018.

 

Retrouvez ci-dessous une interview, en anglais, de Dinesh Suna, coordinateur du ROE

 

 

À ne pas manquer : les conférences de Carême Protestant 2018. Les conférences de carême inaugurées par le pasteur Boegner en 1928 à la radio qui s’appellent depuis 1981 « Carême Protestant » montrent la démarche des protestant pour s’approprier cette période. C’est un temps de réflexion assidue pour mieux accueillir en soi le paradoxe que représente le Salut apporté par celui qui meurt sur une croix et qui manifeste la justification par Dieu de tous ceux qui croient, s’en remettent à Dieu pour donner du sens à leur vie. Chaque dimanche sur France Culture du 18 février au 25 mars 2017, de 16 heures à 16 h 30, les conférences de Carême seront assurées par Laurent Schlumberger Pasteur de l’Église Protestante Unie de France sur le thème : « Du zapping à la rencontre » : Mobilités contemporaines et mobile de Dieu. Des migrations aux pratiques sportives, de l’accélération sociale aux brassages culturels, ou de la flambée des burn-out à l’engouement pour les « nouveaux départs », pourquoi les mobilités deviennent-elles porteuses de tant de promesses et de tant de détresses ?

Ci-dessous, retrouvez une interview de Laurent Schlumberger présentant ces six émissions :




D’Abraham aux modernes pratiques sportives, mobilités d’hier et d’aujourd’hui

Le voyage d’Abraham d’Ur à Canaan, tableau du peintre hongrois József Molnár © Magyar Nemzeti Galéria

 

Pourquoi avoir choisi la mobilité comme thème de cette série de conférences pour les émissions de Carême protestant ?

Laurent Schlumberger : Je suis frappé par l’importance croissante des mobilités de toutes natures dans notre vie quotidienne et dans les manières que nous avons de nous les représenter dans notre vie et notre monde. Elles ont toujours existé ; mais aujourd’hui, elles se renforcent.

La nouveauté, c’est surtout qu’elles sont devenues une forme d’injonction. Autrefois, c’était plutôt le fait d’être stable qui était valorisé ; aujourd’hui, on contraire, on valorise la mobilité et on dévalorise la stabilité. J’ai voulu réfléchir à cette valorisation croissante durant cette période de carême, que l’on décrit généralement comme un chemin – un chemin vers Pâques ; et réfléchir au croisement des mobilités d’aujourd’hui et des mobilités dans la Bible.

 

Car dans la Bible aussi, la mobilité est très présente…

Il y a plusieurs niveaux de mobilité dans la Bible.

  • Sur un premier plan, celui des mobilités géographiques, on peut dire qu’elles sont omniprésentes : dans l’Ancien Testament, on n’arrête pas de bouger – on parlera d’exode ou d’exil pour le peuple d’Israël. Dans le Nouveau Testament, Jésus parle de lui-même comme n’ayant «pas un  endroit où reposer sa tête» ; quant à l’apôtre Paul, il ne tenait tout simplement pas en place.
  • Sur un deuxième plan, la mobilité est valorisée dans la Bible lorsqu’il s’agit de la relation avec Dieu : ce sont les appels à la conversion, les vocations adressées à des individus… Il y a là une autre forme de mobilité, non seulement physique, mais aussi intérieure : une mobilité à la fois géographique et existentielle. Pensons au message adressé par Dieu à Abraham : «Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai».
  • Sur un troisième plan, Dieu lui-même se présente comme mobile. Ce qui va à l’encontre de toutes nos représentations classiques d’un Dieu trônant dans le ciel, au milieu des nuages, immuable… La Bible nous montre au contraire un Dieu toujours en marche, non seulement se déplaçant mais aussi évoluant dans ses pensées, ses décisions… Et Jésus, à travers ses paraboles, peut nous montrer aussi des images étonnantes de la mobilité de Dieu…

 

Mais si la mobilité est déjà tellement présente dans la Bible, pourquoi cet accent mis jusqu’alors sur la stabilité ?

Pour aller plus loin :
Carême protestant : « Du zapping à la rencontre »
Le site de Carême protestant
Carême 2018 : annonce sur le site de l’EPUdF
Annonce sur le site de Fréquence Protestante

Nous avons longtemps vécu dans une société où les évolutions étaient extrêmement lentes : les changements sociaux se faisaient sur plusieurs générations. Alors qu’aujourd’hui, nous assistons à des bouleversements à l’échelle d’une seule et même génération…

La Bible, elle, a été écrite sur un temps long ; et à l’échelle de ce temps long, elle met déjà l’accent sur la mobilité – mobilité de Dieu et de la foi. Un des enjeux de réflexion actuellement est : comment vivre notre foi dans un monde mouvant, liquide, mobile, en relation avec un Dieu que nous percevons comme immobile ? Plutôt que de nous accrocher à un passé rêvé comme immuable, nous devrions changer nos représentations de Dieu pour vivre notre foi aujourd’hui.

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez




Carême protestant : « Du zapping à la rencontre »

LE SITE DE CARÊME PROTESTANT

>> Carême 2018 : annonce sur le site de l’EPUdF <<
>> Carême 2018 : annonce sur le site de Fréquence Protestante <<

Illustration pour Carême Protestant © EPUdF

Peut-on faire Carême en étant protestant ? Tout dépend de la manière dont on envisage le Carême… Carême et protestantisme semblent ne pas vraiment aller ensemble, si on l’envisage de manière stricte et sous la forme d’un jeûne, et associer les deux termes comme le fait Carême protestant dans une série de conférences diffusées chaque année sur France Culture ne peut qu’impliquer une pratique bien différente.

Le Carême ne fait pas partie de la tradition protestante. Essentiellement pour des raisons historiques. Au tout début du protestantisme, les Réformateurs ne se sont pas prononcés à son sujet. Le carême était trop associé à un contexte de bonnes oeuvres, à un esprit de contrition contradictoire avec l’idée de Grâce. Par la suite, tout ce qui ne relevait pas de la Grâce seule a été rapidement abandonné. De ce fait, le carême est tombé en désuétude chez les protestants, qui sont, de surcroît, relativement étrangers au fait de se fixer des règles de conduite pour une période particulière.

Et pourtant, cela fait maintenant plusieurs années que les protestants retrouvent l’utilité de ce temps précédant Pâques. Il n’existe, bien entendu, aucune règle institutionnelle en la matière. Mais le Carême peut, dans notre vie chrétienne, correspondre à un temps de réflexion. Une période pendant laquelle on peut se demander, ou se redemander, ce que signifie être disciple du Christ dans notre quotidien… 

Carême protestant 2018

Chaque dimanche sur France Culture du 18 février au 25 mars 2017, de 16 heures à 16 h 30, les conférences de Carême seront assurées par Laurent Schlumberger Pasteur de l’Église Protestante Unie de France sur le thème :

« Du zapping à la rencontre » : Mobilités contemporaines et mobile de Dieu

 

L’histoire de Carême protestant

1928
Le Pasteur Boegner présente sa première conférence dans sa paroisse de l’Annonciation. Il sera suivi par bien d’autres pasteurs. Pendant l’occupation, le Pasteur Boegner se battra avec la censure allemande pour que ses conférences soient retransmises par la radio. Il gagnera. Les retransmissions n’avaient pas le retentissement qu’elles ont actuellement ; les postes de radio n’étaient pas aussi nombreux.

1981
Le titre de « Carême protestant » apparaît pour la première fois – une trouvaille qui va faire une percée fulgurante dans tous les milieux et qui est maintenant déposée comme une marque. Peu à peu, le cercle des auditeurs de toutes confessions s’agrandit et comprend 25% de catholiques intéressés par la pensée protestante. Les conférences sont éditées en brochures, en cassettes audio et en CD qui connaissent un bon succès. « Carême protestant » fait partie des émissions satellites de France Culture qui couvrent l’Europe et le bassin méditerranéen, jusqu’en Égypte.

Depuis 1997
« Carême protestant » a son propre site internet, et les prédications sont proposées en intégralité aussitôt après Pâques.

 

Des migrations aux pratiques sportives, de l’accélération sociale aux brassages culturels, ou de la flambée des burn-out à l’engouement pour les « nouveaux départs », pourquoi les mobilités deviennent-elles porteuses de tant de promesses et de tant de détresses ?

Avec Laurent Schlumberger, nous explorerons ce trait de notre époque à la lumière de la Bible. Les Écritures bibliques sont elles-mêmes traversées de mobilités. Et, à l’opposé de l’image d’une divinité siégeant dans son immuable majesté, elles témoignent d’un Dieu mobile, tout entier mû par le désir de rencontrer.


18 février MOBILITÉS DANS L’ESPACE ET SES LIMITES
Avec Adam et Ève, Caïn, Babel, Abraham, l’Exode, l’Exil

25 février MOBILITÉS DANS LE TEMPS ET SES METAMORPHOSES
Avec Noé, le Qohéleth, les prophètes, le sabbat, l’espérance selon le Nouveau Testament

4 mars MOBILITÉS DANS LA CULTURE ET SES ECARTS
Avec Philippe et l’eunuque éthiopien, et toute la Bible comme phénomène interculturel

11 mars MOBILITES DANS L’EXISTENCE ET SES POTENTIALITES
Avec les prophètes, les rois et les disciples appelés, le peuple saint en marche

18 mars LE DIEU MOBILE
Au buisson ardent et à l’Horeb, à Jérusalem et en Chaldée, de l’Égypte à Golgotha, sur la terre comme au ciel

25 mars LE MOBILE DE DIEU
Avec la parabole sans doute la plus scandaleuse de Jésus




Tsima Razanadrakoto : une foi à l’épreuve de la rencontre

Tsima Andrianorojaona Razanadrakoto © Défap

En langue malagasy, «tsima» est un vieux mot qui désigne la garde royale ; ou alors, les piquets qui empêchent la tente de s’écrouler. Ce double symbole qui s’attache à son prénom, Tsima Andrianorojaona Razanadrakoto le décrypte avec un léger sourire, mais il semble s’y reconnaître : ce qui le garde et le protège, ce qui le maintient debout, c’est sa foi. Une foi qui libère. Elle s’exprime à travers la thèse qu’il a soutenue le 30 novembre dernier à l’Institut Protestant de Théologie à  Montpellier : «Sans la loi mais par la foi», une exégèse de Romains 12:1 à 15:13, dirigée par Elian Cuvillier. Un travail qui a représenté un cheminement personnel autant qu’intellectuel : il l’a amené bien loin de Madagascar, où il enseigne à l’institut d’études politiques de Tananarive tout en étant pasteur de l’Église internationale Andohalo, seule paroisse internationale de la FJKM (l’Église de Jésus-Christ à Madagascar, plus grande Église protestante de l’île avec environ 8 millions de membres). Ce cheminement a été marqué par des rencontres et notamment celle d’Elian Cuvillier, professeur à la faculté de théologie de Montpellier.  Tsima Razanadrakoto rend hommage à «son humanité, sa compréhension, qui m’ont permis de cheminer sur un parcours qui n’était pas facile. C’est son approche, son aide qui m’ont permis de continuer malgré les difficultés que j’ai pu rencontrer à mon arrivée de Madagascar, et de ne rien lâcher. Je lui en suis très reconnaissant, pour ne pas dire redevable. C’est un professeur qui ne garde pas ses distances et qui est très stimulant, quitte à bousculer autant qu’à exhorter.»

La genèse du travail qu’il a soutenu fin novembre remonte à 2011. «J’étais venu en France pour un projet doctoral, raconte Tsima Razanadrakoto, et c’est à ce moment que j’ai commencé à travailler avec Elian Cuvillier. Il m’a préconisé un travail complémentaire en master recherche. Ce qui m’a permis de continuer le cycle doctoral, et d’obtenir une bourse de l’IPT (Institut Protestant de Théologie), grâce à laquelle j’ai pu rester deux ans de plus, jusqu’en 2014. Entre-temps, le Défap m’a toujours soutenu financièrement, et la Cevaa m’a accordé des aides ponctuelles. Après ces trois années de séjour en France, j’ai pris mes fonctions à Tananarive tout en continuant à écrire ma thèse. De 2014 à 2017, j’ai fait des allers-retours entre Madagascar et la France, avec le soutien du Défap.» 

«Faire passer des messages sans heurter les sensibilités»

Pour aller plus loin :
Madagascar : fiche pays et actualité du Défap
L’échange théologique entre Eglises de cultures différentes : une volonté qui ne se dément pas
Un ancien boursier du Défap distingué au Gabon
L’échange théologique entre Eglises de cultures différentes : une volonté qui ne se dément pas

Le choix de son sujet de thèse révèle bien plus qu’un intérêt intellectuel. Il s’y attache à la question du «renouvellement de l’intelligence», entendu comme une traduction pratique de la justification – la justification par la foi se traduisant en la personne du croyant comme une métamorphose opérée par Dieu lui-même. «La théologie de Paul, souligne Tsima Razanadrakoto, m’a toujours intéressé. En partie à cause du contexte propre à Madagascar, qui ne donne pas forcément la première place à la théologie de la grâce et de la rédemption ; et en partie parce que j’ai toujours été intéressé par la relation avec l’Autre. C’était déjà le thème de mon mémoire de master recherche, que j’avais intitulé «La foi à l’épreuve de la rencontre». La foi nous donne des pratiques et des convictions personnelles et communautaires ; mais nous devons accepter que ces pratiques, rites et convictions ne soient pas figés, mais soient toujours à l’épreuve de chaque rencontre. Cette idée, je l’ai étudiée plus largement dans ma thèse en m’intéressant à la question de la relation interpersonnelle sous toutes ses facettes.» Une relation dans laquelle l’apôtre Paul, à travers ses lettres aux Romains, et notamment dans le chapitre 14, réintègre la présence de Dieu : «Paul élargit toujours les relations duelles, en relations triangulaires dans lesquelles Dieu a sa place : le soi, l’autre et Dieu. Dès lors toute relation interpersonnelle y compris avec les ennemis, y compris avec les autorités, se voit régie par cette logique de l’amour, qui conduit chaque croyant à se trouver dans la dynamique de l’espérance et de la persévérance, non dans le jugement et le mépris.»

Or dans toute société se pose nécessairement cette question de «comment exister et être en relation avec l’Autre». Y compris aujourd’hui, ce qui invite à une lecture actuelle de l’épître de Paul aux Romains. Y compris dans la société malgache, même si la rencontre, reconnaît  Tsima Razanadrakoto, n’y est pas toujours facile. «Lorsque je suis dans ma position d’enseignant, je peux ouvrir des débats avec des étudiants, qui sont là pour apprendre. Mais il peut m’arriver de rencontrer des gens aux convictions figées, qui ne sont pas forcément à l’écoute ; auquel cas j’essaie de faire passer des messages sans heurter leur sensibilité.» Cette difficulté est particulièrement visible dans les relations interreligieuses : «à Madagascar, le terme de « dialogue interreligieux » n’existe pas vraiment ; on parle plutôt d’évangélisation, parfois à outrance ; on va vers l’Autre uniquement pour essayer de convaincre. La différence, au final, ça fait peur à Madagascar ; on reste sur son coin de rue, dans la position de celui qui juge et considère que les autres font fausse route ; même au sein de la FJKM, on utilisera plutôt le terme « Paik’ady » (tactique de guerre) pour christianiser les musulmans, qui commencent à gagner du terrain (il existe ainsi un projet visant à bâtir de nombreuses mosquées). Mais au sein de la paroisse internationale, j’ai plus de latitude pour introduire l’idée de dialogue avec nos frères musulmans : j’ai déjà donné des conférences sur ce thème, ouvertes au public. Au final, la grande question c’est : quel est le message de l’Église ? Sommes-nous là pour susciter l’hostilité, ou pour pratiquer l’hospitalité ?»

Cette ouverture dont témoigne Tsima Razanadrakoto lui a aussi permis, tout au long de ce parcours qui l’a mené de Tananarive à Montpellier et à Paris, de se laisser bousculer dans ses convictions. «L’image de la France que j’avais avant d’y venir pour mes études, c’était celui, très répandu à Madagascar, d’une France colonialiste, toujours à la source des maux qui nous frappent. J’ai pu découvrir un autre visage de la France, celui qui a le plus d’humanité, qui est touché par l’amour. Et pour cela, je voudrais exprimer ma reconnaissance, en mon nom et au nom de mon Église, envers le Défap, la Cevaa, l’IPT, et envers divers amis qui m’ont fait comprendre qu’il est toujours possible de vivre et d’exister autrement, même dans les pires contextes.»

Franck Lefebvre-Billiez




Les protestants de France solidaires de la RDC

Carte de RDC © Division Géographique de la Direction des Archives du Ministère des Affaires Étrangères – 2004

 

Officiellement, Joseph Kabila ne devrait plus être président de la République démocratique du Congo depuis plus d’un an. Son deuxième mandat a pris fin le 19 décembre 2016. Il dirige pourtant toujours le pays, promettant des élections pour le 23 décembre 2018. Promesse à laquelle bien peu de monde accorde du crédit en RDC, même si elle semble admise par la communauté internationale. En attendant, toutes les manifestations sont réprimées, souvent violemment, toute contestation baîllonnée ; les arrestations arbitraires se multiplient. Une situation qui interpelle directement les Églises.

En décembre 2016, lorsque la fin du deuxième et, théoriquement, dernier mandat de Joseph Kabila a dégénéré en crise politique aiguë, l’Église catholique a accepté de jouer un rôle de médiation entre le pouvoir et l’opposition. Résultat : un accord pour des élections transparentes et une alternance politique. Mais cet accord dit de la Saint-Sylvestre, en vertu duquel une élection présidentielle aurait dû avoir lieu avant le 31 décembre 2017, est resté lettre morte. En mars 2017, les évêques se sont retirés de leur rôle de médiateurs. En novembre, ils ont demandé à Joseph Kabila de ne pas se présenter à la prochaine présidentielle. Le 31 décembre, des marches pacifiques pour l’alternance politique, organisées à Kinshasa par une association de laïcs reconnue par l’Église catholique, ont été réprimées avec une violence meurtrière. Nouvelle manifestation le 21 janvier, et nouvelle répression. Le 26 janvier, le président de la RDC, s’exprimant lors d’une conférence de presse, la première en cinq ans, a intimé aux Églises de se tenir à l’écart de la politique : «Nulle part, dans la Bible, Jésus-Christ n’a jamais présidé une commission électorale».

Une répression qui s’étend progressivement aux Églises

AG de la FPF © Fédération protestante de France

Ce rôle assumé par l’Église catholique, avec le soutien d’une grande partie de la population, interpelle directement toutes les autres Églises et notamment le protestantisme congolais, à travers l’Église du Christ au Congo (ECC). Le 16 janvier dernier, pour la commémoration du 17e anniversaire de l’assassinat de son père, Laurent-Désiré Kabila, qui fut maître du pays avant lui de mai 1997 à janvier 2001, Joseph Kabila avait choisi de prier avec les protestants. Espérant sans doute éviter ainsi un sermon critique. Mais devant le chef de l’État et ses proches, le pasteur François-David Ekofo a dénoncé les lacunes de l’autorité et de la justice en RDC. «Nous devons léguer à nos enfants un pays où l’État existe réellement. Je dis bien réellement. Parce que j’ai l’impression que l’État n’existe pas vraiment. (…) Il faut renforcer l’autorité de l’État. Nous devons léguer à nos enfants un pays où l’État est réel, un État responsable, où tout le monde est égal devant la loi.»

Désormais, ce sont toutes les Églises qui sont menacées par la répression pendant que Joseph Kabila se maintient au pouvoir par la force. Suscitant un mouvement de solidarité au-delà des frontières de RDC : ainsi l’assemblée générale de la Fédération protestante de France, qui s’est tenue les 27 et 28 janvier à Paris, réunissant près de 170 délégués représentant 30 unions d’Églises et plus de 500 œuvres, communautés et associations (dont le Défap), a voté la recommandation suivante :

Le texte de la recommandation de l’AG de la FPF

«Informée de la situation sécuritaire et de tensions politiques en République Démocratique du Congo et de la répression que subissent dans ce pays les chrétiens qui réclament des élections crédibles et la cessation des violences politiques, l’Assemblée Générale de la Fédération protestante de France (FPF), réunie à Paris les 27 et 28 janvier 2018, demande :

  • à son président, de transmettre au pasteur André Bokundoa, nouveau président de l’Église du Christ au Congo (ECC), un message fraternel et de prière face aux menaces dont font l’objet les dirigeants de l’Église.
  • à son président, d’alerter les autorités françaises sur les risques concernant la sécurité personnelle des autorités ecclésiastiques et communautés chrétiennes congolaises, tant protestantes que catholiques, actuellement ciblées par le régime en place.
  • à son Conseil, d’étudier la meilleure façon de suivre la situation (contacts réguliers, mise en place d’une plateforme rassemblant les différents organismes protestants travaillant avec l’ECC ou autres).»