Confiné mais pas isolé

Par leurs lettres de nouvelles, les pasteurs, en mission hors de France, partagent leur vécu et leurs questionnements, dans le contexte de la pandémie de Covid19. Comment faire Église ensemble tout en restant confiné ? Comment vivre et partager l’Évangile ?

 

Yves Chambaud est en mission pastorale courte à Cayenne auprès de l’Église protestante en Guyane.

La Guyane n’a pas été autant touchée par le virus que l’Hexagone. Mi mars, des mesures drastiques ont été prises, jusqu’à fermer les frontières avec le Brésil et le Surinam. A ce jour nous n’avons à déplorer qu’un seul décès. Le risque et le danger peuvent venir de l’extérieur, d’où une grande vigilance et un grand respect des consignes préfectorales.

L’Église protestante de Guyane a pris l’habitude de vivre le « désert », la solitude, l’isolement. Cette Église sans domicile fixe, sans lieu de vie attitré, sans pasteur permanent depuis de nombreuses années, avec beaucoup de mouvements de personnel, s’est accoutumée de ce provisoire qui dure.

Mais le confinement n’est pas le vide. Une nouvelle façon de vivre l’Église a émergé. Les réseaux se sont réactivés. Les solidarités et le soutien fraternel sont devenus une réalité, avec une parole pastorale et un mot d’ordre  » prendre soin et avoir le souci des autres ».

Chaque groupe communique avec autonomie et bienveillance par les réseaux sociaux. La vie spirituelle change de style et de modalité.

Et le pasteur dans tout cela ? Il fait le lien. Il accompagne par des appels systématiques et de fréquents courriels à l’ensemble des paroissiens et amis. Le moindre événement est vécu avec intensité, d’autant plus que l’ensemble de la communauté est en diaspora. Chacun porte aussi dans sa prière et dans son cœur son pays, sa famille.

L’activité pastorale se déploie en premier lieu par une écoute et un accueil des questionnements. La rencontre n’est pas physique, mais elle n’en est pas moins intense. Une sorte de thérapie de la foi s’instaure. Des interrogations, des craintes nouvelles apparaissent. On cherche un coupable et un responsable, ou à comprendre ce qui arrive. Il me semble que l’expression de la foi se déplace aussi sur des problématiques plus existentielles et plus solidaires. Une prise de conscience sur notre façon de vivre fait jour. Les « pourquoi » s’estompent, faisant place au « comment » et à l’« après ».

Le moindre geste et tous les mots prennent davantage de valeur. Les signes de reconnaissances sont vécus comme des bénédictions. Confiné certes, éprouvant assurément, mais pas destructeur.

En espérant et en attendant des jours meilleurs. L’« après » sera certainement différent de l’aujourd’hui.

 




Ce « petit machin de virus »

Par leurs lettres de nouvelles, les pasteurs, en mission hors de France, partagent leur vécu et leurs questionnements, dans le contexte de la pandémie de Covid19. Comment faire Église ensemble tout en restant confiné ? Comment vivre et partager l’Évangile ?

 

Pierre Thiam est VSI à Djibouti comme directeur du centre social ainsi que pasteur de l’Église protestante évangelique de ​Djibouti (EPED).

On a presque tout vu ou tout entendu avec cette pandémie de Covid19. S’il ne s’agit pas d’un virus fabriqué de toute pièce, il est un nouveau signe donné par Dieu pour appeler son peuple à revenir à lui ou une nouvelle accusation à l’encontre des animaux comme les pangolins, les chauves souris, etc. Que tout ce qui se dit soit vrai ou faux, ce qui est sûr, c’est que ce petit « machin de virus » pour emprunter l’expression d’un internaute, est entrain d’abimer le monde.

Ce virus a bloqué le monde. Par un jour de confinement, mon attention a été attirée par un bruit venant de ma toiture. Je sors pour voir ce qui se passe et je découvre que ce sont deux corbeaux qui se battent. Accrochés l’un à l’autre, ils tombent d’un coup de la toiture comme une boule noire pour reprendre leur envol dans une liberté dont rien ne fixe les limites. C’est alors que je me suis rendu compte que ma liberté à moi, homme, ne tenait qu’à un communiqué publié le 20 Mars et précisant : « Afin de renforcer le dispositif de prévention, le gouvernement a pris des mesures supplémentaires : fermeture des établissements scolaires, fermeture des mosquées, interdiction des activités sportives … Il est également conseillé par mesure de précaution d’éviter tout rassemblement. »

Jusque-là tout semblait bien aller mais l’apparition des deux premiers cas testés positifs, le 23 mars, a ouvert une longue période de confinement. Depuis ce jour, ce petit « machin de virus » s’est installé avec armes et bagages à Djibouti, défiant toutes les mesures de prévention. De l’interdiction des vols commerciaux au départ ou à l’arrivée de Djibouti à la fermeture des lieux de cultes en passant par l’interdiction des rassemblements et le confinement général, rien ne semble l’affecter ; pas même les gestes barrières répétés à longueur de journée pour sensibiliser la population.

Présents à Djibouti depuis plus de deux ans, c’est la première fois que nous vivons cette situation, dans un pays où chacun pouvait sortir à tout moment et faire ses courses dans une liberté que me rappelle celle des deux corbeaux sur le toit. Mais, maintenant, comme beaucoup d’autres, me voilà donc contraint à ne faire qu’une seule chose : « rester chez moi ». Toutes les activités étant aux arrêts dans le centre social et la paroisse, je ne puis m’empêcher de regarder chaque matin les oiseaux qui « refusent » d’être confinés. Libres de tout mouvement, les voilà qui voltigent du matin au soir sans se soucier du coronavirus comme pour dire aux humains : « c’est le temps du tout autrement : restez chez vous ». C’est ce que je fais, pour :

– repenser autrement le maintien des liens avec les paroissiens à travers les cultes en ligne

– repenser autrement l’accompagnement des enfants dans la suite des cours avec le e-learning.

– faire autrement du sport en montant et descendant les escaliers.

– m’accorder un peu plus de temps pour la lecture et m’occuper un peu du jardin.

– être davantage en relation avec ma famille, au pays, qui s’inquiète aussi malgré qu’elle vive la même situation que nous.

Et puisque ce petit « machin de virus » traine encore par ici, restons confinés comme tant d’autres à travers le monde, et vivons autrement, car il nous oblige à accepter de manière stoïque la pandémie. Pauvre de petit « machin de virus », Jésus nous demande d’aimer nos ennemis, mais toi, nous ne t’aimerons jamais.

 




« La destinée de l’homme est dans son cœur, pas dans ses mains »

Par leurs lettres de nouvelles, les pasteurs, en mission hors de France, partagent leur vécu et leurs questionnements, dans le contexte de la pandémie de Covid19. Comment faire Église ensemble tout en restant confiné ? Comment vivre et partager l’Évangile ?

 

Olivier Déaux est pasteur aux Antilles pour les Églises de Guadeloupe et Martinique ainsi qu’aumônier des prisons.

Je vous écris depuis la Guadeloupe, aux Antilles.

Quelques mots et réflexions dans ce temps si particulier de confinement, dans une région où, habituellement, on profite de la nature, des plages et des montagnes, du contact avec une population ouverte et joyeuse. Eh bien, tout cela, c’est fini !

Nous avons perdu nos repères, nous sommes déboussolés, le quotidien se trouve bousculé avec le confinement dû à l’épidémie. D’abord le silence de la ville, troublant et apaisant mais aussi inquiétant. Les rues se sont vidées de leurs voitures, le ronron de la ville s’est tu, d’autres bruits que nous ne remarquions pas auparavant, se font entendre. Les animaux sauvages pointent leur nez. Une drôle de paix, un calme fragile. Parce qu’en même temps ce silence n’est pas « normal », il est presque inquiétant; il n’y a pas de raison pour que la vie s’arrête. Un silence de mort ? Non, un silence d’attente, un silence en point d’interrogation à l’image des conséquences de cette épidémie dont l’homme n’a pas la maîtrise, submergé par la vague.

Nous sommes privés de mouvement, confinés à la maison sans contact avec autrui. Nous devons repenser notre vie dans ce contexte particulier. Cela dit, pour notre communauté chrétienne – c’est aussi vrai pour toute communauté – nous ne pouvons pas vivre sans lien, sans prier, sans chanter, sans louer Dieu. L’Église n’a d’existence qu’au travers les hommes et les femmes qui rendent témoignage à l’Évangile de Jésus Christ, Évangile incarné dans « la communauté de foi ».

Dans l’impossibilité de se rencontrer et de se rassembler, notre communion et notre foi doivent employer d’autres outils. Nous nous sommes mis à la vidéo, aux cultes et aux temps de prières filmés, à regarder ensemble à une heure que l’on se fixe… ou pas. Le CP a tenu sa réunion en vidéo-conférence dans le souci de poursuivre la marche de l’Église en partageant des nouvelles des uns et des autres. On sensibilise nos frères et sœurs aux difficultés financières…

« Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ », c’est un peu ce que nous essayons de mettre en pratique. Il est notre Unité, notre Communion. Notre prière collective via les réseaux est ce lien qui nous unit à lui et entre nous. Cette épreuve d’isolement qui nous montre combien nous sommes des êtres sociaux, doit nous faire réfléchir aux priorités que nous nous donnons. La croissance à tout prix est remise en cause et cependant elle est la source de revenu des travailleurs. Repenser le collectif avec ses priorités : éducation, santé, accompagnement des plus faibles…  oui, mais cela prendra du temps. Une conversion profonde.

J’ai entendu ce propos dans un petit film qui m’invite à méditer « la destinée de l’homme est dans son cœur et pas dans ses mains ». Nous ne sommes pas tout-puissants, un virus infiniment petit a grippé le moteur qui fait tourner le monde. Le savoir comme le pouvoir ne ne sont pas une fin en soi mais cette vie que nous partageons sur tous les endroits du globe.

Notre plus grande force c’est le lien que nous avons entre nous. L’amour est la seule chose qui se multiplie quand on le partage. Le Christ nous a déjà donné la route à suivre : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. »

Que cette épreuve ne laisse pas de traces trop profondes là où vous résidez.




Éloigné, en confinement : parole à Élie

Partir à l’étranger avec le Défap, ce n’est pas seulement découvrir un autre pays, une autre culture, et y vivre de nombreux mois en immersion : c’est aussi se découvrir soi-même. Avec le Covid-19, d’autres problématiques se posent. Au travers de leurs lettres de nouvelles, les envoyés partagent leur ressenti mais aussi leurs questionnements.

 

Elie OLIVIER était en service civique comme animateur linguistique – échanges interculturels à Antsirabe (Madagascar).

Que la joie demeure !

Le cœur dit de rester, la raison dit de partir. Qui écouter ? Je n’en sais rien. Puis je me décide : je pars. La tristesse me submerge et m’empêche d’exprimer ma colère. De toutes façons, contre qui être en colère ? Ce pauvre pangolin braconné ? Ce marché insalubre ? A quoi bon…

Parmi les sentiments qui me traversent, le plus intense est la déception. Déception d’interrompre des projets en cours, de ne pas avoir pu faire tout ce que j’avais envie de faire. Les larmes qui coulent sur mes joues ont un goût d’inachevé.

Aujourd’hui, il pleut. Ce n’est pas cette pluie tropicale, chaude, brève, puissante, que j’aimais tant affronter à vélo sur les routes boueuses. Non, c’est une pluie tiède, molle, qui ne cesse de tomber. Les vers de Verlaine que mon grand-père aimait beaucoup reviennent à ma mémoire :

Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville ; Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ?

Il faut maintenant annoncer la nouvelle aux enfants… Ils comprennent, même s’ils ne se rendent sans doute pas compte de l’ampleur d’une pandémie. Leur maturité m’étonne de plus en plus ! Ils pourraient m’en vouloir, mais ils sentent que mon choix est fait à contre-cœur. Nous organisons un goûter d’au revoir, car manger fait toujours du bien dans ces moments-là. Le vol n’est que demain soir, alors les enfants me convainquent de revenir le matin. C’est d’accord, j’essaierai de leur laisser une meilleure impression ! Des sourires plutôt que des larmes…

La dernière matinée, on joue, on prie, on rigole… Que du bonheur ! J’essaie d’apprendre un dernier morceau de piano à Fy et Bruno : « Que ma joie demeure » de l’intemporel et universel Bach. Ils adorent, alors j’écris la partition sur un bout de papier, vite, vite… puis il faut partir. Comme on dit à Madagascar, « Tsy veloma fa mandra-pihaoana » Ce n’est pas un adieu, mais à bientôt.

J’enfourche mon vélo, remercie de tout cœur la directrice et tout le monde pour ces merveilleux mois. Je donne un premier coup de pédale… un deuxième… un troisième… je me retourne une dernière fois. Il n’y a plus personne devant le portail, mais j’aperçois entre les grilles Mamy, ce petit bout de chou, qui me regarde m’éloigner, la tête entre les grilles. Quelle belle dernière image de Akanisoa je vais garder en mémoire !

Taxi-brousse, attente, avion, voiture… et me voilà en France. On nous avait parlé de la difficulté du retour de mission, mais ce retour-ci est si étrange… En 24 heures je suis passé de l’insouciance des enfants à la méfiance de tous ces gens masqués ; d’une proximité amicale à une distanciation forcée. Il faut faire avec et avancer… ou plutôt rester chez soi.

Paradoxalement, cette situation inédite rend le retour peut-être moins difficile. Comprenons-nous bien : ce départ précipité a été un déchirement. Mais ce que je redoutais du retour, c’était de ne pas me sentir en accord avec le mode de vie mes proches, de ne pas être sur la même longueur d’onde. Là, nous sommes tous bouleversés, nous allons sans doute tous changer, en un certain sens. Alors je me sens moins seul, bizarrement, dans ce triste épisode.

Cette année de mission devait être une parenthèse enchantée. Elle l’a été, et elle n’est pas encore refermée. Après avoir discuté avec le Défap, a émergé l’idée de poursuivre la mission à distance : préparer des fiches de cours de solfège, des partitions de piano, des problèmes d’échecs, un tuto pour construire un jeu de dames avec du carton et des bouchons de bouteille… L’idée est non seulement d’occuper les enfants pendant le confinement, mais aussi de préparer la venue du prochain volontaire, en commençant une « boîte à outils » que chaque envoyé pourra remplir de ses passions. Car l’idée centrale ici, qui m’a questionné le long de l’année, est la transmission. Comment assurer une continuité entre tous ceux qui viennent et ne restent qu’une année sur place ? Mon départ précipité pourrait ouvrir la voie à une nouvelle façon de passer le flambeau au suivant. Alors… au travail !

Avant tout, je commence par télécharger un logiciel sur mon ordinateur pour écrire des partitions. Car j’ai un morceau en tête qu’il faut que je leur envoie… Lequel ? « Que ma joie demeure », évidemment !




Éloigné, en confinement : parole à Zoé

Partir à l’étranger avec le Défap, ce n’est pas seulement découvrir un autre pays, une autre culture, et y vivre de nombreux mois en immersion : c’est aussi se découvrir soi-même. Avec le Covid-19, d’autres problématiques se posent. Au travers de leurs lettres de nouvelles, les envoyés partagent leur ressenti mais aussi leurs questionnements.

 

Zoe Koch est VSI en Égypte avec l’Action chrétienne en Orient. Elle est en mission à la maison Fowler au Caire. En raison du confinement, elle a dû rentrer en France le 20 mars.

Jeudi 16 avril 2020 à Colmar, mais toujours un peu au Caire dans la tête et le cœur.

Aéroport Paris-Charles de Gaulle. 10h du matin. Ça y est, je suis en France. Mon masque est la seule chose qui soutient encore mon visage fatigué. Dehors, tout est vide. Il n’y a plus personne dans les rues de Paris. L’air frais me réchauffe curieusement le cœur, mais je n’oublie pas qu’il y a encore quelques heures, je marchais dans les rues étouffantes du Caire.

La crise que nous traversons tous en ce moment est amère, brute, difficile. Elle a radicalement transformé nos modes de vie, elle nous a fait réfléchir, repenser nos habitudes. Elle a fait émerger du beau, également. Pour moi, elle a d’abord été légère. En mission au Caire à la maison Fowler, nous nous sentions si loin de l’agitation. La crise sanitaire est rapidement devenue l’objet de nos conversations avec les collègues pendant les repas. Au début, nous ne l’abordions qu’à travers quelques blagues. En effet, nous en étions si loin qu’elle nous semblait presque irréelle. Puis nous avons pu goûter aux inquiétudes, aux peurs de nos proches restés en France tout d’abord, puis aux frissons naissants qui ont agité la population égyptienne. La nouvelle est finalement tombée : l’aéroport du Caire allait fermer, les écoles également. Les gens dans la rue étaient devenus méfiants : nous étions, bien malgré nous, les visages de ce virus. Tout est allé très vite. Nous avons été un petit peu secoués par la police locale, qui souhaitait ne plus voir d’étrangers sur les lieux de travail. Une décision devait être prise, une décision compliquée et triste, mais indispensable.

Nous avons eu un petit peu plus de 24 heures pour faire nos adieux au Caire.

On nous apprend à partir. On nous prépare au choc culturel, on s’y attend. Et parce que ça semblait loin dans nos têtes avant cette crise, on oublie le retour. Ce retour, il m’est tombé sur la tête et il m’a brisé le cœur. J’ai réalisé à quel point il était difficile de dire au revoir, qui plus est à des enfants. Ces quelques mois au Caire ont été riches, beaux, durs parfois. Et parmi toutes les richesses de ce pays, j’ai eu la chance et la joie de fréquenter la plus belle de toutes les richesses, ou plutôt « les plus belles de toutes » : les filles de la maison Fowler. Oh qu’il a été dur de prendre l’avion et de les laisser ! Nous avions commencé tant de choses, appris beaucoup aussi, j’avais plein de projets dans la tête. Le matin même, nous discutions avec les collègues d’un nouveau programme à essayer avec les filles pour compenser la fermeture des écoles. Mais le soir, nous étions dans le bureau de notre patronne, à discuter de notre départ précipité.

Ce retour m’a aussi offert un torrent de lumière. Avant de partir, les filles m’ont fait le plus beau des cadeaux, elles ont placé en moi un espoir si grand et si fort qu’il peut aller plus loin que les crises et les difficultés. Aujourd’hui, je suis triste, mais sereine, car je sais que cet espoir est en chacun de nous, il transcende nos êtres, il est universel. Que ce temps de crise nous aide à le repenser et à le saisir, à le partager aussi à ceux qui n’y croient plus.

Et puis, pour finir, j’aimerais citer une amie égyptienne qui me disait la chose suivante : للخیر كلھ « tout ira pour le mieux », comme le rappellent les chrétiens égyptiens pour se souvenir que le monde est fait d’amour et d’espérance, et qu’il y a toujours quelqu’un qui ne les laissera jamais tomber.
Prenez grand soin de vous et de vos proches.

Le grand marché

 




Éloigné, en confinement : parole à Tanguy

Partir à l’étranger avec le Défap, ce n’est pas seulement découvrir un autre pays, une autre culture, et y vivre de nombreux mois en immersion : c’est aussi se découvrir soi-même. Avec le Covid-19 d’autres problématiques se posent. Au travers de leurs lettres de nouvelles, les envoyés partagent leur ressenti mais aussi leurs questionnements.

 

Tanguy Roman est en mission de service civique à l’école Kallaline à Tunis depuis sept mois. Il s’occupe d’activités d’échanges interculturels et linguistiques.

Mon séjour se passe très bien, sans soucis majeurs que ce soit du côté de l’école ou du travail. Amès, mon colocataire pour les quatre premiers mois, est parti début janvier en France pour finir son master si bien que je me retrouve avec une charge de travail un peu plus importante, surtout pour les remplacements que je fais seul maintenant. Courant janvier, un autre Français, Lucas, est venu trois semaines à l’école pendant ses vacances. Je me suis donc réellement trouvé seul début février. On me demande souvent si j’appréhende ce moment, mais pour l’instant je le vis bien. Nous nous entendions très bien, Amès et moi, mais la solitude va me forcer à me responsabiliser, et notamment à faire la cuisine !

Le travail m’intéresse toujours. J’apprends beaucoup même si parfois je me demande si je suis à la hauteur de la situation, mais j’essaie toujours de faire de mon mieux. J’ai très rarement des problèmes de langage bien qu’il soit parfois difficile de comprendre certaines attentes, car si les Tunisiens s’expriment très bien en français, leurs codes sont cependant différents. En ont découlé quelques incompréhensions, résolues rapidement et sans conséquence.

D’un point de vue pratique, j’ai l’impression de mieux m’en sortir : d’un côté les enfants commencent à comprendre la manière dont je fonctionne et je comprends de mieux en mieux comment les choses se passent. Le fait que les CP commencent un petit peu à pratiquer le français et à le comprendre aide aussi.

Le système éducatif tunisien particulier, plus proche de ce que j’ai vécu au lycée qu’à l’école primaire. Les enfants subissent beaucoup de pression, avec des évaluations notées régulières, ainsi que des examens en fin de trimestre, qui déterminent en partie leur passage pour l’année suivante et même leur futur dans le secondaire. En période d’examens, on perçoit que les enfants sont stressés par les épreuves.

Avec le départ d’Amès, mon quotidien s’est donc trouvé bousculé. Eh oui : davantage d’heures à l’école, plus de temps passé en cuisine, les jours filent plus vite.

D’un point de vue social, pas de soucis : entre l’école et l’ERT, (Eglise réformée de Tunis), je vois du monde, même si la plupart des gens que je côtoie sont eux aussi des expatriés, venus des quatre coins de l’Afrique, ou des gens de l’école. Mais avec le sport, et la facilité qu’ont les Tunisiens pour venir parler, je commence à connaître pas mal de monde. C’est assez intéressant de voir comment tous voient l’actualité.

J’ai aussi eu la chance de recevoir mes parents et mon petit frère courant février. Ils sont venus avec un bon guide touristique acheté en librairie et ont bien préparé ce qu’ils voulaient visiter. Je me suis rendu compte, à cette occasion, que mis à part les lieux les plus connus, je n’avais pas fait énormément de tourisme : on dirait bien que je suis en Tunisie pour travailler et non pour des vacances.

Au moment où j’écris ces lignes, il y a presque quarante cas de Covid-19 en Tunisie. Pour le moment, ce sont les vacances scolaires, qui ont commencé trois jours plus tôt pour des raisons sanitaires. Un couvre-feu a aussi été déclaré de 18 heures à 6 heures du matin. Beaucoup de « fake news » tournent en Tunisie sur les réseaux sociaux, parfois repris par les médias, notamment à propos des mesures prises en France. C’est assez difficile de savoir comment réagir quand quelqu’un affirme que la France paye le loyer et les dépenses d’eau de gaz et d’électricité pour tous les Français, en citant un article d’un journal tunisien. Fort heureusement, les gens commencent a prendre conscience de la réalité du problème et des gestes élémentaires à faire pour se protéger.

 




Éloigné, en confinement : parole à Soledad

Partir à l’étranger avec le Défap, ce n’est pas seulement découvrir un autre pays, une autre culture, et y vivre de nombreux mois en immersion : c’est aussi se découvrir soi-même. Avec le Covid-19 d’autres problématiques se posent. Au travers de leurs lettres de nouvelles, les envoyés partagent leur ressenti mais aussi leurs questionnements.

 

Soledad ANDRE

Soledad ANDRE est en mission au Liban comme VSI Défap, en collaboration avec la FEP (Fédération de l’entraide protestante), pour travailler au projet des Couloirs Humanitaires.

Le chant des oiseaux se fait entendre dans les rues de Getawi, à Beyrouth, tandis que les premiers rayons de soleil réchauffent mon balcon en ce matin du 2 avril 2020. Depuis quelques semaines, les voitures ont déserté les principales artères de la ville, on n’entend plus le bruit des klaxons et des éclats de voix qui créent habituellement cette joyeuse cacophonie si spécifique à Beyrouth.

Rues désertes dans Beyrouth

Nous sommes en quarantaine depuis le début du mois de mars du fait de la pandémie de COVID-19. Le tout nouveau gouvernement libanais, conspué par les manifestants depuis le premier jour de sa désignation, a pris des dispositions dès le début de l’épidémie au Liban : graduellement, il a décrété la fermeture des crèches, écoles et universités dès le 2 mars, puis de tous lieux de loisirs tels que les bars, les boites de nuit ou les restaurants, puis ce fut le tour des commerces à l’exception des commerces de nourriture et des pharmacies. Le 15 mars, nous sommes passés en « mobilisation générale ». La majorité de la population s’est donc auto-confinée de manière assez disciplinée. Il n’y pas eu de scènes de panique dans les magasins comme on a pu le voir dans certains pays. Je suppose que les Libanais sont habitués aux coups du sort… Ce n’est pas la première crise qu’ils traversent ces dernières années, et c’est sans doute loin d’être la dernière.

Depuis le 28 mars, nous avons franchi une nouvelle étape dans la gestion de la pandémie : le gouvernement de Hassan Diab a mis en place un couvre-feu. Nous n’avons pas le droit de sortir de 19h à 5h du matin, et tous les commerces doivent fermer leurs portes à 17H. Paradoxalement, si les habitants restaient confinés avant cette mesure, il me semble que certains ont pris cette dernière comme une autorisation de sortie durant la journée. La discipline de la population libanaise s’est sensiblement relâchée depuis une semaine.

Nous avons pris la décision de suspendre les activités des Couloirs Humanitaires depuis le 11 mars dernier. Juste le temps pour moi de préparer le dernier voyage pour la France : vingt personnes ont ainsi pu partir le 15 mars, juste avant la fermeture de l’aéroport. Ce départ n’a pas été facile à organiser. Du fait de la pandémie, il nous a fallu modifier les dates, rassurer les équipes de réception en France quant à la mise en place des bonnes mesures d’hygiène au Liban, préparer les familles au contexte très particulier de leur arrivée, gérer le stress, la peur, rassurer…

Mais, cinq jours avant le départ, alors que j’accompagnais les familles pour leur enregistrement auprès des autorités libanaises et la préparation de leur visa de sortie, un des bénéficiaires du programme a été arrêté et mis en cellule. Son crime ? Il aurait utilisé une fausse carte d’identité à son arrivée au Liban, en 2017. L’utilisation de faux papiers n’est pas rare parmi les réfugiés syriens, en particulier parmi ceux qui ont tout perdu dans les bombardements ou les attaques du régime ou de l’opposition.

Groupe au départ le 15 mars

Ce n’est pas la première fois que nous devons faire face à ce genre de situation. Malheureusement, cette fois-ci, du fait du ralentissement de l’administration pour cause de pandémie, nous n’avons pas réussi à faire sortir ce jeune homme de prison à temps pour le départ.

Voilà donc plus de deux semaines que nous ne rencontrons plus les bénéficiaires du projet et que nous travaillons de chez nous. Il est donc temps d’avancer sur toutes ces choses que l’on met habituellement en attente par manque de temps : des formations en ligne sur le droit d’asile ou sur les différentes techniques d’entretien, le tri des dossiers, la protection des données, l’amélioration des préparations au départ pour les bénéficiaires… Nous avons encore de quoi nous occuper.

Le confinement serait-il donc l’occasion de simplement « prendre le temps » ? Pour nous qui avons le luxe de pouvoir travailler à notre domicile (tout du moins pour quelque temps), oui. Cette situation n’est toutefois pas tenable pour une grande majorité de Libanais, de Syriens ou de Palestiniens présents au Liban. Les 30 et 31 Mars 2020, des manifestations ont éclaté dans les banlieues sud de Beyrouth et à Tripoli, au Nord du pays. La population est en colère ; comment pourrait-elle se confiner et rester des semaines sans travailler dans un contexte de crise économique sévère ? Comment envisager un confinement dans des quartiers surpeuplés ? Et davantage dans les camps palestiniens tels que Sabra ou Chatila, semblables à de gigantesques bidonvilles, ou encore dans ceux, plus récents, des réfugiés syriens ?

Depuis plusieurs mois, le pays accumule les crises : en septembre 2019, des relations sont devenues plus que tendues avec Israël après l’envoi de deux drones chargés d’explosifs sur Beyrouth ; en octobre 2019, le début de la révolution libanaise sur fond de crise économique et financière, puis a suivi une crise politique et institutionnelle sans précédent depuis la fin de la guerre en 1991… Le 10 mars 2020, le Liban déposait le bilan. La crise sanitaire liée au coronavirus s’inscrit donc dans un contexte généralisé déjà particulièrement tendu.

De notre côté, au sein du programme des Couloirs Humanitaires, nous avons donc suspendu la plupart de nos activités pour le moment, mais sommes déterminés à reprendre le projet dès que possible, persuadés que ce programme est plus que jamais essentiel dans un contexte tel que celui dans lequel nous vivons aujourd’hui.




Éloigné, en confinement : parole à Louise

Partir à l’étranger avec le Défap, ce n’est pas seulement découvrir un autre pays, une autre culture, et y vivre de nombreux mois en immersion : c’est aussi se découvrir soi-même. Avec le Covid-19 d’autres problématiques se posent. Au travers de leurs lettres de nouvelles, les envoyés partagent leur ressenti mais aussi leurs questionnements.

 

Louise Guillon

Louise Guillon est VSI à Mahanoro, sur la côte est de Madagascar. Elle est enseignante de français dans un collège-lycée de la FJKM.

Bonjour à tous !

Le 20 mars dernier, le président annonçait des cas de coronavirus à Madagascar. Depuis ce jour je ne travaille plus, l’école a fermé, l’église aussi. Comme beaucoup d’entre nous, cette pandémie nous met face à nos peurs, et même notre peur la plus profonde : celle de la mort. Désolée d’être aussi crue, aussi brute mais la vie à Madagascar m’amène sur ce chemin. En effet, depuis le début de cette merveilleuse aventure, j’ai été confrontée à plusieurs situations qui m’ont miss justement face à mes peurs, en lien avec la sécurité et la mort. Une fois de plus, ce que nous vivons me ramène à cela. Je trouve cette période si déroutante, vertigineuse et hors du temps. Dans ce contexte, depuis deux semaines, je prends le temps.

Je prends le temps de lire et d’écouter des choses en lien avec notre conscience d’être. Je prends le temps d’écrire, de composer et de chanter comme sur cette vidéo. J’y exprime ce que je ressens au plus profond de moi face à la pandémie. Je vois ce temps comme une pause nécessaire car nous ne faisions que de courir après le temps… Maintenant nous l’avons, pour aller à la rencontre de soi-même et de sa famille proche pour certains. J’y vois aussi un silence et une renaissance pour la nature.

« Je dépose là mon arc et ma cible »… Arrêtons de nous battre avec nos faux semblants, arrêtons de nous battre tout court.. Cela me paraît presque ancestral.

J’ai la chance de ne pas être (pour le moment) en confinement total, même si je reste plus longtemps chez moi, je vois encore deux ou trois amis et madame Lala. Je vais courir le soir à la plage et ces moments m’émerveillent, le coucher du soleil fait monter dans le ciel des tons roses et orangés. La lune aussi est là et m’éclaire pour rentrer chez moi, à travers des ombres des cocotiers. Ici les arbres sont grands et majestueux et les hommes plutôt petits et forts !

Bref, la vie est brute, époustouflante et magique. Les moments de partage avec mes élèves me manquent… J’espère que l’école rouvrira bientôt…

À suivre, pour de prochaines aventures !

Merci,

J’espère que vous allez tous bien.

 

Je m’abandonne aux possibles

Car l’abondance est inaudible

Le silence restera invincible

Je dépose là mon arc et ma cible

Moi la guerrière de ton âme

Drôles de prières, beaucoup de larmes

Des coups de pierres presque ancestrales

Ce n’est plus l’âge d’être en cage

C’est le sage qui tournera la page

Vois-tu maintenant l’enfermement ?

C’est l’enfer qui me ment

Car il prône encore une fois la dualité

À tous ces corps alités

Enveloppés de l’écume de sa Majesté

Ce blanc si pur de notre mer

J’abandonnerai mon être à la terre

Pour ne faire qu’un en cette nouvelle ère

Louise Guillon

écouter sa chanson >>>




Éloigné, en confinement : parole à Manon

Partir à l’étranger avec le Défap, ce n’est pas seulement découvrir un autre pays, une autre culture, et y vivre de nombreux mois en immersion : c’est aussi se découvrir soi-même. Avec le Covid-19 d’autres problématiques se posent. Au travers de leurs lettres de nouvelles, les envoyés partagent leur ressenti mais aussi leurs questionnements.

 

Manon Grosbois à Madagascar

Manon Grosbois est actuellement à Madagascar. Elle a envoyé sa lettre de nouvelles, publiée ci-dessous, peu de temps avant le confinement. Depuis les nouvelles mesures, elle travaille ses cours dans l’optique d’une reprise : « Je vais bien. Je reste à la maison chez mes amis mais nous avons tous le moral. Le président prend la parole chaque soir, Antsirabe n’est pas confinée mais le maire prend des mesures avec la fermeture de tous commerces hors alimentaires etc… J’ai refait tout un programme, de quoi enseigner ici pour encore dix ans, il faut positiver ! Les mesures à Madagascar sont prises localement,  je sais par exemple que Betafo est confinée », écrit-elle.

Bonjour à tous ! c’était un plaisir de vous lire en janvier et imaginer chacun dans un coin particulier du monde. J’ai trouvé ma lettre de présentation très scolaire, est-ce le métier qui rentre ?

Le métier… Ma mission, cette fameuse mission d’enseigner le français à des enfants malgaches. Quelle mission ! Je constate que je suis en phase d’expérimentation. Du bidouillage, des essais, des erreurs, de la remise en question, beaucoup de remise en question, des illusions et désillusions, du sur-mesure, du peaufinage, des interrogations sans réponse. C’est intéressant et déstabilisant. Pour illustrer mon propos, nous sommes actuellement en mars, cinq mois après la rentrée scolaire. Je m’aperçois que la moitié des élèves de  ne 4ème ne connaissent pas les jours de la semaine, ni les trois premiers pronoms personnels. Et moi, dans l’ignorance et l’illusion groupale, avec la meilleure volonté du monde, je leur enseigne « la phrase négative » ! Leur prochaine leçon sera « les couleurs ». En parallèle, ils apprendront le fonctionnement du système digestif, EN FRANÇAIS ! Ce paradoxe, ce non-sens, cette incompréhension du système peuvent parfois me décourager, me peiner vis-à-vis des élèves qui se trouvent en difficulté.

Alors deux solutions s’offrent à moi : changer le système scolaire malgache, ou faire avec ! Le temps des colons est révolu. Je vais « faire avec » ! Et pour cela, régulièrement, je recontextualise ma présence ici, ma mission. Je crois que quelle que soit la leçon, le fait d’échanger avec les élèves, c’est cela ma mission. La rencontre avec mes collègues qui se transforme en belle relation, c’est ma mission. Apporter aux élèves une ouverture sur le reste du monde, c’est ma mission. Une mission de liens entre deux cultures et entre les hommes.

Quant à la vie à Betafo, c’est toujours l’ascenseur émotionnel. Nous sommes à un carrefour de petits villages isolés. C’est ici que se retrouvent les personnes handicapées considérées comme « folles », livrées à elles même et à la rue. Beaucoup de gens sont dépendants de l’alcool. Il y a aussi des élèves qui viennent de loin pour étudier et logent ensemble dans des chambres louées (dès 13 ans). Cette cohabitation peut générer parfois un sentiment de malaise. Puis il y a la facette de Betafo plus sympathique : « allô Manon, tu viens faire un foot ? », la reconnaissance des commerçants, les invitations à diner…

Zébus dans les rues de Betafo

Et parfois j’aimerais pouvoir prêter mes yeux pour partager des scènes de vie. 5h30 le matin, la lune brille encore, la pluie a transformé l’ile rouge en une palette de multiples verts. Je sillonne les rizières, je traverse des villages qui s’éveillent, je cours, ça monte et je souris face à la beauté des montagnes. Les rayons du soleil qui font briller les champs, les paysans à vélo qui transportent le lait, les élèves qui prennent le chemin de l’école, les zébus qui tirent les charrettes, l’odeur du café. Mais très vite, il est temps de rentrer j’ai cours à 8h !

Je fais le choix de prolonger ma mission, j’ai encore tant à découvrir et je sens que mon équilibre se stabilise. Je ne peux imaginer quitter le navire si rapidement !




Éloigné, en confinement : parole à Agathe

Partir à l’étranger avec le Défap, ce n’est pas seulement découvrir un autre pays, une autre culture, et y vivre de nombreux mois en immersion : c’est aussi se découvrir soi-même. Avec le Covid-19 d’autres problématiques se posent. Au travers de leurs lettres de nouvelles, les envoyés partagent leur ressenti mais aussi leurs questionnements.

 

Agathe Trehard, en service civique au Sénégal

Depuis six mois, Agathe Trehard est en service civique à Beer Sheba, au Sénégal.

Le temps passe vite ici et ce ne sont pas les occupations qui manquent pour participer à la vie de la communauté et promouvoir son développement.

Depuis décembre et ma dernière lettre, j’ai surtout travaillé à la boucherie. Les semaines passant, j’ai pu comprendre de mieux en mieux le fonctionnement de ce pôle porteur de Beer Sheba, saisir ses enjeux et participer au perfectionnement du système de production pour répondre aux exigences de la clientèle. En dialogue avec le responsable clientèle de la boucherie, nous avons élaboré et mis en place plusieurs systèmes afin d’améliorer la production, l’organisation du travail et la gestion des stocks. Grâce à Dieu, nos essais ont porté leurs fruits et nous avons pu augmenter la production, améliorer des recettes, simplifier certaines tâches et ainsi atteindre des objectifs plus élevés. L’arrivée du coronavirus début mars ayant doublé les commandes de viande, nous avons pu nous améliorer notre rythme et continuer à répondre à la clientèle tout en restant fidèle à notre exigence de qualité.

Travailler au sein du pôle boucherie de Beer Sheba a été une expérience très enrichissante pour moi. J’ai pu découvrir les qualités requises pour le management d’une équipe dans une perspective chrétienne. La sagesse du responsable m’a permis d’apprendre à travailler en tenant compte des différences culturelles et des tempéraments de chacun, à faire preuve de patience et de tempérance tout en faisant le travail avec amour et dévouement. C’est toute une philosophie du travail qui m’est révélée ici, car chez les Sérères, travailler rime avec rire, il est impossible d’envisager l’un sans l’autre.


Parallèlement au travail à la boucherie, je me suis intéressée au pôle élevage grâce à l’amitié tissée avec le vétérinaire de Beer Sheba. Participant à ses tournées dans les villages pour soigner les animaux malades, j’ai pu découvrir la culture sérère dans ses aspects les plus quotidiens, approfondir ma compréhension de la langue et élargir ma connaissance de la région et de ses habitants.

C’est alors que j’ai pu comprendre ce qu’est véritablement la Téranga sénégalaise (l’hospitalité). J’ai été très touchée par l’accueil spontané des villageois lors de nos tournées, les enfants qui viennent à notre rencontre, les mamans qui nous parlent et les hommes qui nous taquinent. Car rire et taquiner sont des traits caractéristiques du rapport à l’autre au Sénégal. Il n’y a pas la peur de l’étranger que nous avons bien souvent en France. Ici l’autre est un futur ami et non un potentiel danger ou une atteinte à mon confort individualiste. Il est si facile d’entrer en contact avec les gens ici ! Parler est très important pour vivre et être heureux au Sénégal. Un besoin, un problème ? Tout se résout par la parole et par le rire, et chacun est prompt à rendre service.

Durant le mois de mars, j’ai reçu la visite de mes parents. Initialement venus pour deux semaines, ils se sont retrouvés confinés ici à cause de l’arrivée du coronavirus en France. Nous avons fait ensemble un tour du Sénégal jusque dans la « sous-région » (la Casamance, au sud de la Gambie) dont j’avais tant entendu clamer la beauté. Nous n’avons pas été déçus, en effet, la Casamance est le jardin du Sénégal ! Et le peuple Djola qui y vit est d’un accueil et d’une convivialité sans pareil. Au cours de ce voyage, j’ai pu faire mes preuves en wolof en pratiquant davantage cette langue nationale.

De retour à Mbour, la situation causée par le virus et son arrivée progressive en Afrique m’ont poussée à demander mon rapatriement. C’est le cœur brisé que je laisse ici mes amis sénégalais. Que Dieu les protège de la pandémie et de tout mal. S’il y a bien une chose que je souhaite particulièrement rapporter de mon service civique au Sénégal, c’est le sens du partage que j’y ai découvert. Ici, il faut partager, plus qu’une obligation, c’est une habitude. Il est impensable de ne pas partager ce que l’on a, aussi petit que cela puisse être. Un quartier d’orange peut encore être partagé en cinq : s’il y a assez pour moi, il y a assez pour toi. Tant que j’ai quelque chose, c’est que je peux partager. La solidarité sénégalaise est très forte et c’est une véritable leçon de vie dont j’espère toujours me souvenir.

Pour finir cette lettre, je souhaite tout particulièrement remercier le Défap pour son accompagnement, et Éric pour la place qu’il m’a faite à Beer Sheba et la liberté qu’il m’a laissée de m’investir dans les différents pôles qui m’intéressaient.

 




Rencontre missionnaire à Paris

Les équipes du Défap, de la Cevaa et de DM – échange et mission, équivalent du Défap pour la Suisse romande, se sont retrouvées début mai à Paris pour évoquer les chantiers sur lesquelles les trois organismes travaillent ensemble, leurs évolutions en cours, leurs stratégies, leurs réflexions. De telles rencontres, qui ont lieu régulièrement, illustrent les relations tissées entre des organismes missionnaires qui peuvent intervenir dans les mêmes pays, travailler avec les mêmes Églises, sur les mêmes chantiers, et qui peuvent être aussi confrontés à des problématiques ou des interrogations comparables.

La galaxie missionnaire, si elle apparaît parfois dans un certain flou vue depuis les paroisses locales, n’est pas composée d’astres éloignés et sans relations les uns avec les autres. Quelles que soient les différences dans les domaines d’intervention, les lieux d’implantation géographique ou les conceptions théologiques, les divers organismes sont confrontés aux mêmes problématiques, aux mêmes évolutions du monde, aux mêmes questionnements, ce qui les amène à se rapprocher. Il peut s’agir de relations établies de longue date comme de coopérations ponctuelles qui se tissent sur le terrain pour faire avancer un projet ; elles peuvent être très concrètes et d’ordre pratique…. Elles peuvent encore se présenter comme des rencontres formelles destinées à se donner des nouvelles.

C’était le cas de la réunion organisée à Paris les 2 et 3 mai 2019, qui réunissait les équipes du Défap, de son équivalent pour la Suisse romande DM – échange et mission, et de la Cevaa. Entre ces trois organismes, les relations sont régulières : créés à la même période (DM – échange et mission n’a précédé que de quelques années le Défap et la Cevaa, nés tous deux de la Société des Missions Évangéliques de Paris en 1971), ils ont en commun beaucoup de relations d’Églises ; ils collaborent notamment au niveau des envoyés (une « session retour commune » a d’ailleurs été organisée il y a quelques mois), des passerelles existent aussi au niveau de la formation théologique et ils ont en commun certains partenaires comme le Secaar (Service Chrétien d’Appui à l’Animation Rurale) ou la CLCF (Centrale de Littérature Chrétienne Francophone)… Et de manière tout aussi régulière, chaque année, des rencontres organisées tantôt par l’un, tantôt par l’autre permettent aux équipes des trois organismes de faire le point sur leurs priorités, leurs réflexions et leurs chantiers du moment.

La «refondation» du Défap et le «nouveau» DM

Parmi ces chantiers, certains sont d’ampleur et touchent à l’identité même des organismes concernés. Depuis un peu plus d’un an, le Défap a lancé un important travail sur sa refondation, à la suite de l’appel de son président, Joël Dautheville, lors de l’AG 2018 ; cette thématique était encore au menu de l’AG 2019, qui a permis de faire le point sur ce qui a été fait en un an (mise en place d’un comité de pilotage, production de textes, réorganisation de l’équipe, nouveau partage des compétences…) et ce qui se prépare (forum et colloque sur la mission prévus au cours des prochains mois). De son côté, DM – échange et mission a entamé sa mue à l’issue de son «colloque missionnaire» (équivalent d’une Assemblée Générale) de novembre 2018, et il est déjà lancé dans un travail qui mobilise beaucoup d’énergies. Trois thématiques étant privilégiées : éducation, formation théologique et développement rural. Une partie de la réunion a donc tourné autour de ces travaux en cours au Défap et à DM – échange et mission, qui interrogent les modèles de la mission, tout comme ils impactent la place et le rôle des envoyés partant à l’étranger, ou encore les ressources financières. L’équipe de la Cevaa a souligné pour sa part qu’une telle réflexion avait déjà été menée à l’occasion de ses 40 ans et qu’elle avait servi de fil rouge à son Assemblée Générale 2012 ; elle avait alors été menée à base de questionnaires, de rencontres, de travaux en équipes au niveau des Églises, afin de déterminer quelle Communauté voulaient les Églises membres.

La rencontre a également permis de faire le point sur les activités à travers lesquelles coopèrent les trois organismes. En matière de formation théologique, l’un des temps forts de l’année écoulée a été le stage CPLR organisé au Togo, réunissant des pasteurs français et togolais. En ce qui concerne les envoyés, un bilan a été tiré de la «session retour commune» organisée en Suisse, à Longirod, pendant trois jours, du 30 novembre au 2 décembre 2018. Une expérience qui pourrait être renouvelée tous les 3 à 5 ans, et qui a permis par ailleurs d’établir des synergies au niveau des moyens de communication. Et précisément, en matière de communication, le Défap et la Cevaa, qui mutualisent leurs moyens dans ce domaine, ont convenu d’évaluer le cadre actuel de leur coopération.




Service civique : partir pour les autres, et se trouver soi-même

Partir en Service civique, ce n’est pas seulement donner de son temps aux autres : cela peut être aussi préparer son propre avenir. Avec le Défap ou avec VISA-AD, c’est une occasion privilégiée de s’engager à l’international. Témoignages et retours d’expérience avec William, parti en Tunisie, et Nicolas, parti au Bénin. Pour en savoir plus, et rencontrer d’anciens volontaires du Défap ou de VISA-AD, rendez-vous le jeudi 11 avril au Défap, 102 boulevard Arago à Paris ; et le jeudi 25 avril au 1bis quai Saint-Thomas à Strasbourg.

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William est parti en mission de Service civique avec le Défap en Tunisie : «Dix mois dans une vie, ça marque un virage», témoigne-t-il. Il était assistant d’éducation à l’école Kallaline, et c’était sa première expérience à l’étranger. Nicolas, pour sa part, était au Bénin où il faisait du soutien scolaire : «J’espère que ce que j’ai créé là-bas a toujours du sens aujourd’hui». Comme eux, nombre d’anciens envoyés du Défap partis en Service civique peuvent témoigner de ce que cette période de leur vie leur a apporté. Ils ont pu s’engager pour des missions d’éducation ou de santé à Madagascar, au Sénégal, au Cameroun, en Égypte, au Congo-Brazzaville…

Depuis sa création il y a neuf ans, le Service civique a conquis sa légitimité : il est vu aujourd’hui très favorablement par des DRH lors d’un processus d’embauche… Grâce à ce dispositif, partir, ce n’est pas seulement donner de son temps aux autres : cela peut être aussi préparer son propre avenir. Et avec le Défap, c’est une occasion privilégiée de s’engager à l’international.

Le Service Civique, de plus en plus reconnu par les DRH

Pour aller plus loin :

Le Service Civique, c’est la possibilité de vivre de nouvelles expériences et de vous ouvrir à d’autres horizons en effectuant une mission au service de la collectivité. C’est également une opportunité de développer ou d’acquérir de nouvelles compétences. Accessible sans condition de diplôme, il est indemnisé et s’effectue en France ou à l’étranger. Connu par 93% des jeunes et plus généralement par plus de neuf Français sur dix, selon une étude Ifop, il suscite l’intérêt de près de 67% des jeunes. Plus d’un français sur deux cite spontanément le Service Civique comme le premier dispositif d’engagement proposant aux jeunes des missions citoyennes. Ce rôle d’acteur de référence en matière de jeunesse et d’engagement se retrouve aussi dans les concepts qui lui sont spontanément associés : «solidarité», «engagement», «utile», «aide», «civisme», «citoyenneté», «volontariat».

La spécificité des missions proposées par le Défap, c’est qu’elles s’effectuent à l’étranger, et plus particulièrement en-dehors du continent européen. Ce qui est plutôt exceptionnel dans le cadre d’un Service Civique. Ainsi, en 2014, sur 35.000 volontaires, 784 au total s’étaient engagés pour des missions à l’étranger, dont 491 hors Europe. La découverte d’un pays, le travail dans un contexte interculturel, représentent une expérience dont les Volontaires en Service Civique à l’International (VSCI) reconnaissent tous qu’ils en sortent transformés. Un vrai atout pour l’avenir, tant citoyen que professionnel, avec des bénéfices directs pour poursuivre des études, pour l’orientation professionnelle ; une expérience qui peut aussi déboucher par la suite sur d’autres formes d’engagement.

Le Service Civique est aujourd’hui de plus en plus reconnu par les DRH qui, à 87%, en ont une bonne voire très bonne image. Ils considèrent à 75% que c’est un atout dans le parcours d’un jeune et à 64% que cette expérience d’engagement citoyen pourrait les inciter à recruter. Huit ans après la création de ce dispositif, des volontaires de la «première génération» reconnaissent eux aussi le bénéfice qu’a pu avoir le Service Civique dans leur propre parcours. Illustration avec ce témoignage de Daniel Cremer, parti avec le Défap comme assistant d’éducation à l’école primaire protestante Kallaline, en Tunisie, pendant l’année scolaire 2012-2013. Son investissement personnel a été reconnu et apprécié non seulement au sein de l’école elle-même, mais aussi en-dehors, puisqu’il lui a permis de devenir lauréat de l’Institut du Service Civique (devenu depuis l’Institut de l’Engagement). Avec à la clé un soutien pour la suite de son parcours professionnel. Signe de cette prise en compte de plus en plus importante du Service Civique dans le parcours d’un volontaire, l’Institut de l’Engagement augmente d’ailleurs spectaculairement, d’année en année, le nombre de l’auréats qu’il accompagne…

Pour vous montrer ce que peut vous apporter une mission de Service Civique, voici les témoignages complets en vidéo de William et Nicolas, partis en mission au cours de l’année 2015-2016… Vous pourrez en rencontrer d’autres au siège du Défap lors de notre journée d’information prévue le 11 avril prochain (pour participer, renseignez-vous par mail ou en téléphonant au 01 42 34 55 55).

William, de retour de mission en Tunisie : «Dix mois dans une vie, ça marque un virage»

Nicolas, de retour du Bénin : «J’espère que ce que j’ai créé là-bas a toujours du sens aujourd’hui»