La mission en livres et en questions

La mission, ce sont aussi les hommes et les femmes qui l’incarnent. Avec des relations, des conceptions et des questionnements qui ont pu énormément évoluer entre le XIXème siècle, le grand siècle des missions protestantes, et l’époque actuelle. Des évolutions que viennent éclairer deux ouvrages publiés aux éditions Khartala, «Hommes et femmes en mission» et «Quel Dieu ? Quel homme ?». Ces deux livres, disponibles au Défap, reprennent les actes des colloques de 2016 et 2017 du CRÉDIC, le Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme‎.

Jubilé de la Mission du Lesotho (1895/1908) : Missionnaires devant une maison © Bibliothèque du Défap

 

Créé en 1979 à Lyon, le CRÉDIC (Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme‎) est un réseau universitaire international dont le but est de mener une réflexion historique sur les processus d’évangélisation Outre-mer et leurs résultats. Son travail s’inscrit dans une perspective de «laïcité ouverte», visant à respecter les impératifs de la recherche scientifique, tout en établissant un dialogue avec les diverses communautés chrétiennes. Ses membres sont des universitaires de différents pays (historiens, théologiens, anthropologues, etc.) engagés dans la recherche sur les champs de la mission, et qui trouvent à travers le CREDIC le moyen d’échanger sur leurs recherches ; mais aussi des hommes et femmes (laïcs, religieux, missionnaires, pasteurs, prêtres…) engagés sur les terrains de la mission.

Depuis l’an 2000, les éditions Karthala publient les actes des colloques annuels du CREDIC dans la collection «Histoire des mondes chrétiens» (ex «Mémoire d’Églises») dirigée par Paul Coulon. Dix-huit volumes d’actes ont ainsi déjà été publiés et un volume d’une anthologie de textes à l’occasion des 25 ans du CREDIC.

Les deux derniers livres en date,  Hommes et femmes en mission et Quel Dieu ? Quel homme ?, que l’on peut acquérir au Défap, sont sortis récemment dans la même collection.

 

Hommes et femmes en mission (XIXe-XXe siècles). Entre partage et confrontation

© Éditions Khartala

Sous la direction de
Bernadette Truchet
et Jean-François Zorn

Si le couple en mission, avec ou sans enfants, – pasteur/femme de pasteur, religieux/religieuse – est bien connu pour son travail de concert avec les autochtones, la réalité des rapports, tant individuels que collectifs, entre ces hommes et ces femmes est bien plus complexe qu’il n’y paraît. L’épreuve du temps et l’évolution des mœurs font aussi leur oeuvre.

Du côté des missionnaires, la subordination des unes aux autres se heurte à la conquête progressive d’une liberté traduite, tantôt dans les faits, quelquefois dans les institutions. Mais les relations hommes-femmes du côté missionnaire ne sont pas sans interroger les milieux autochtones. Elles bouleversent non seulement leur culture mais les missionnaires eux-mêmes, confrontés à des représentations et à des pratiques inédites telles que l’impossible célibat ou la polygamie, eux qui se pensaient porteurs d’une civilisation universelle.

Ainsi, au-delà des valeurs du christianisme que veulent apporter les missionnaires c’est tout un système de relations interculturelles qui est en jeu avec de multiples acculturations.

Grâce à l’étude de cas précis, voire de micro-histoires, tout un pan de l’histoire globale se déroule au cours des deux derniers siècles. C’est donc le but des actes du colloque organisé par le CRÉDIC à Paris en 2016 et rassemblés dans cet ouvrage, appelant à des études ultérieures.

Quel Dieu ? Quel homme ?

© Éditions Khartala

Sous la direction de
Jean Pirotte
Jean-François Zorn
et Luc Courtois

 

Si elle repose essentiellement sur une foi en un Dieu s’intéressant aux hommes, la mission est aussi une parole qui est adressée aux humains. Au coeur des théologies chrétiennes, la notion biblique d’alliance ne désigne-t-elle cette relation forte entre un Dieu et un peuple, un Dieu et l’humanité?

Dans le discours et la pratique missionnaires au cours des derniers siècles, les variations dans la présentation de Dieu aux peuples lointains occupent une place centrale. À ces variations, correspondent, d’une part, des mutations de la conception même du coeur religieux du message et, d’autre part, des changements importants dans la façon d’organiser les sociétés humaines. L’histoire de la dynamique missionnaire a souvent conjugué annonce évangélique et objectifs humanitaires, mais aussi établissement de la cité de Dieu et organisation de la cité terrestre.

C’est dans cette perspective que s’est inscrit le 38e colloque du CRÉDIC qui s’est tenu chez les bénédictines de Maredret en août 2017.




Le terrible exercice du pouvoir !

Méditation du jeudi 17 janvier 2019. Nous poursuivons notre lecture du cycle de Joseph et nous prions cette semaine pour nos envoyés en Égypte.

Joseph alla informer le Pharaon : « Mon père et mes frères, dit-il, sont arrivés du pays de Canaan, avec leurs moutons, leurs chèvres, leurs boeufs et tous leurs biens. Ils se trouvent actuellement dans la région de Gochen. »

Puis Joseph prit cinq de ses frères et les présenta au Pharaon. Celui-ci leur demanda : « Quel métier faites-vous ? » — « Majesté, répondirent-ils, nous sommes éleveurs de petit bétail, comme l’étaient nos ancêtres. La famine pèse si lourdement sur le pays de Canaan, qu’il n’y a plus de pâturages pour nos troupeaux. Nous sommes venus ici comme immigrés. Veuille nous accorder le droit de nous installer dans la région de Gochen.»

Le Pharaon dit à Joseph : « Maintenant que ton père et tes frères sont venus te rejoindre, toute l’Égypte est à ta disposition. Choisis le meilleur endroit du pays pour les y installer. Ils peuvent très bien séjourner dans la région de Gochen. Et si tu estimes qu’il y a parmi eux des hommes compétents, désigne-les comme responsables de mes propres troupeaux. »

Joseph amena aussi son père chez le Pharaon et le lui présenta.

Jacob salua respectueusement le Pharaon, et le roi lui demanda : « Quel est ton âge ? »

— « Il y a cent trente ans que je vais d’un pays à l’autre comme un étranger, répondit Jacob. Ma vie a passé vite, et j’ai connu des années difficiles. Je n’ai pas atteint l’âge de mes ancêtres, qui menaient pourtant la même existence que moi. » Jacob salua de nouveau le Pharaon et sortit du palais royal.

Joseph installa son père et ses frères dans le meilleur endroit d’Égypte, dans les environs de Ramsès, conformément à l’ordre du Pharaon. Il leur donna des terres en propriété. Il fournit des vivres à son père, à ses frères et à toutes leurs familles, selon le nombre des bouches à nourrir.

Joseph amassa tout l’argent d’Égypte et de Canaan avec lequel les gens lui achetaient du blé et il le fit déposer dans le palais du Pharaon.

Lorsqu’il n’y eut plus d’argent, ni en Égypte ni en Canaan, les Égyptiens vinrent dire à Joseph: « Donne-nous à manger. Faudrait-il que nous mourions sous tes yeux, parce que nous n’avons plus d’argent ? » — « Si vous n’avez plus d’argent, donnez-moi vos troupeaux, répondit Joseph, et moi, en échange, je vous donnerai à manger. » Ils amenèrent donc leurs troupeaux à Joseph qui leur procura de la nourriture en échange de leurs chevaux, moutons, chèvres, boeufs et ânes. Cette année-là il leur assura de quoi manger en échange de tout leur bétail.

Au bout d’une année, ils revinrent et dirent à Joseph : « Monsieur l’Administrateur, nous ne pouvons pas cacher que nous n’avons plus d’argent et que nos troupeaux t’appartiennent déjà. Nous n’avons plus rien d’autre à te proposer que nos personnes et nos terres. Faudrait-il que nous mourions sous tes yeux et que nos terres soient abandonnées ? Achète-nous avec nos terres, et fournis-nous de quoi manger. Nous serons, nous et nos terres, au service du Pharaon. Nous ne tenons pas à mourir. Procure-nous des semences pour que nous puissions survivre et que les terres ne soient pas réduites en désert. »

Joseph acheta toutes les terres d’Égypte pour le compte du Pharaon, parce que la famine s’était aggravée et que chaque Égyptien vendait son champ. De cette manière, le pays tout entier devint la propriété du Pharaon et Joseph réduisit le peuple en esclavage d’un bout à l’autre du pays. Les seules terres que Joseph n’acheta pas furent celles des prêtres, parce qu’il existait un décret du Pharaon en leur faveur. En effet, ils vivaient de ce que le Pharaon leur attribuait, c’est pourquoi ils n’eurent pas à vendre leurs terres.

Joseph s’adressa au peuple : « Maintenant que je vous ai achetés, vous et vos terres, pour le compte du Pharaon, je vais vous procurer du blé à semer dans les champs. Mais au moment de la moisson, vous donnerez un cinquième des récoltes au Pharaon. Les quatre autres cinquièmes vous appartiendront. Vous vous en servirez pour ensemencer les champs et pour vous nourrir, vous, vos enfants et tous ceux qui habitent dans vos maisons. »

Ils répondirent : « Tu nous sauves la vie. Puisque tu nous manifestes ta bienveillance, nous acceptons d’être les esclaves du Pharaon. » C’est ainsi que Joseph promulgua une loi, qui est encore en vigueur aujourd’hui : en Égypte, un cinquième des récoltes revient au Pharaon. Seules les terres des prêtres ne devinrent pas la propriété du Pharaon.

Les Israélites s’étaient établis en Égypte, dans la région de Gochen. Ils y acquirent des propriétés, eurent des enfants et devinrent très nombreux. Jacob vécut dix-sept ans en Égypte. La durée de sa vie fut de cent quarante-sept ans.

Lorsque Jacob sentit la mort venir, il appela son fils Joseph et lui dit : « Si tu as de l’affection pour moi, montre-moi ton amour et ta fidélité : ne m’enterre pas en Égypte. Promets-le-moi en mettant ta main sous ma cuisse. Quand je serai mort, tu emporteras mon corps d’Égypte et tu iras le déposer dans le tombeau de mes ancêtres. » — « Je ferai ce que tu m’as demandé », répondit Joseph. Jacob insista : « Jure-le-moi ». Joseph le lui jura. Alors Jacob le remercia en s’inclinant profondément à la tête de son lit. Genèse 47,1-31

 


Source : DR

 

Jacob est descendu en Égypte avec toute sa famille et ses biens. C’est avec une profonde émotion qu’il a retrouvé son fils Joseph. Celui-ci, sur la proposition de Pharaon, fait le projet d’installer les siens dans une région prospère du pays, à part des égyptiens, qui n’ont aucune sympathie pour les peuples bergers.

Mais cette installation, heureuse pour les réfugiés, coïncide avec une période terrible pour l’Égypte. La sécheresse et le manque règnent encore sur le pays, et les habitants, qui ont épuisé leurs économies, sont obligés de se séparer de leurs biens, puis d’entrer en servitude, pour simplement se nourrir et survivre.

Ainsi Joseph, ministre plénipotentiaire de Pharaon, assume un rôle dangereusement paradoxal. Il sauve les égyptiens de la famine mais fait peser sur eux la dure main de Pharaon, tout en limitant les futures redevances à 1/5 des récoltes. Et avec l’accord de Pharaon il sauve sa famille, mais, en lui donnant une position privilégiée, il risque fort, si la crise alimentaire s’aggrave, de l’offrir un jour en pâture à la vindicte du peuple égyptien. Car de tout temps les épreuves collectives favorisent la désignation d’un bouc émissaire.
Une double question est posée aux hébreux : quels liens gardent-ils ou non avec la terre que Dieu leur a donnée, et avec l’identité de « Jacob-Israël » que Dieu leur a conférée ? Il semblerait qu’il y ait sur ces questions une divergence entre Joseph et son père Jacob. 

Joseph a prospéré en exil ; il a épousé une femme égyptienne, dont il a eu deux fils auxquels il a donné des noms hébraïques. Joseph assume une double-identité, et aujourd’hui il ne désire qu’une chose : garder son père et sa famille près de lui, à l’abri. Mais Joseph n’a pas vraiment pensé aux modalités de leur intégration : peuple résidant à part, adorant son propre Dieu, avec des occupations et responsabilités spécifiques de pasteurs, y compris pour le compte de Pharaon, quelle sera la relation de ce peuple avec le peuple égyptien ?

Jacob, pour sa part, est conscient que les choses sont moins simples qu’il n’y paraît. Il est dépositaire de la promesse et ne peut rompre la chaîne de transmission qui lui vient d’Abraham. C’est pourquoi, s’il accepte de demeurer en Égypte pour le moment, il demande à Joseph qu’à sa mort, ses ossements soient emportés dans le tombeau de ses pères.

Les questions soulevées par ce récit sont fondamentales pour tous, mais les peuples en exil les incarnent de manière plus évidente. Il en va de l’identité de l’être humain – identité personnelle et collective. Qui sommes-nous ? Qu’est-ce que l’identité ? Notre identité est-elle liée à une terre, un pays  ? Devons-nous garder l’identité de ceux qui nous ont précédés ? Ou au contraire devons-nous accepter de nouveaux enracinements liés à de nouveaux contextes et conditions de vie ? Et si nous sommes exilés, devons-nous, pouvons-nous, « rentrer au pays » ?

Les réponses ne seront pas les mêmes pour tous, mais une chose est sûre, ici comme là-bas le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Joseph, de Moïse, de Jésus-Christ reste Dieu et Père pour nous, il ne nous abandonne pas et nous appelle à son service.

 

 


Source : Pixabay

 

Nous prions pour nos envoyés en Égypte.

Dieu, qui dans ta providence, dès le commencement du monde,
As prescrit à la terre de produire l’herbe et des fruits de toute sorte,
Toi qui donnes au semeur la semence et le pain pour la nourriture,
Nous t’en prions:
Permets que cette terre, enrichie par ta largesse et cultivée par le travail humain,
Produise du fruit en abondance
Pour que les peuples se réjouissent des biens que tu leur accordes,
Et qu’ils te rendent grâce ici et dans l’éternité.
Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. Amen.

Livre des Bénédictions (1986), Conférence des évêques catholiques du Canada




De Nouméa à Épinal : la Nouvelle-Calédonie à l’honneur de la «Journée des missions»

La pasteure Tünde Lamboley, du Défap, a été invitée à participer courant janvier à la «Journée des missions» organisée à Épinal sur le thème de la Nouvelle-Calédonie. Après le rendez-vous de novembre dernier et le référendum d’autodétermination, l’archipel se prépare à de nouvelles échéances électorales, notamment les prochaines élections provinciales. Mais au-delà des rapports de force politiques, se profilent des questions cruciales liées à une société en mutation, qui reste fortement inégalitaire, et dans laquelle les jeunes, notamment Kanak, peinent à trouver leur place. Des enjeux face auxquels les Églises sont appelées à se positionner, et qui interpellent aussi les protestants de métropole.

Tünde Lamboley présentant la coutume Kanak lors du culte à Épinal © Défap

 

Pas facile de cerner les enjeux de la Nouvelle-Calédonie depuis les Vosges, même quand on est protestant, bien au fait du rôle qu’a pu jouer Maurice Leenhardt en faveur des Kanak, et conscient des liens forgés par l’Histoire entre des communautés si éloignées géographiquement et culturellement. Comment interpréter les résultats du référendum d’autodétermination ? Quelles seront les prochaines étapes ? Avec quel impact sur la société calédonienne ? Et cette société, comment évolue-t-elle, quels sont ses défis ? Autant de questions qui se sont retrouvées au menu de la «Journée des missions» organisée à la mi-janvier à Épinal. Avec comme invitée la pasteure Tünde Lamboley, du Défap ; et comme thématique : «La Nouvelle-Calédonie après le référendum d’autodétermination».

Tünde Lamboley connaît bien la Nouvelle-Calédonie, où elle a vécu plusieurs années ; chargée de la Formation théologique et de la Jeunesse au sein du service Animation du Défap, elle a en outre la «responsabilité pays» de la Nouvelle-Calédonie. Le culte organisé le dimanche matin lui a donné une première occasion de présenter «la coutume», cet ensemble de règles et de comportements codifiés qui régit les relations au sein de la société traditionnelle Kanak. «La coutume, décrit Tünde Lamboley, c’est le lien : on se présente devant l’autre pour établir les relations, créer ce lien, et il faut ensuite l’entretenir ; au sein de la société calédonienne, la coutume est aussi un chemin qui nous lie les uns aux autres». Un passeport indispensable pour toute relation avec les Kanak, s’appuyant sur l’échange d’objets symboliques – ici, une pièce de tissu décoré…

Société traditionnelle et multiculturalisme

Pour aller plus loin :

Cette première introduction à la vie des Kanak devait servir à libérer la parole, les questions et les témoignages. Car parmi les membres de la paroisse d’Épinal, certains avaient déjà été en contact avec l’archipel. «Quelqu’un avait apporté la sculpture en bois d’un «cagou», oiseau emblématique de Nouvelle-Calédonie», souligne Tünde Lamboley. «Et le mari d’une paroissienne, militaire, avait eu sous ses ordres une section de Kanak ; tant que le droit coutumier n’était pas respecté, il n’y avait pas moyen de leur donner des ordres. Il avait vite compris qu’il devait intégrer les divers aspects de la coutume pour que la communication puisse passer ; il a suffi que soit désigné parmi eux un responsable, porteur du droit coutumier, pour que les choses se débloquent.»

Mais ce lien fort de la coutume, symbole et matérialisation de relations sociales très intégrées au sein de la société Kanak, peut facilement se retourner contre les jeunes obligés de venir jusqu’en métropole pour faire des études supérieures. «En Nouvelle-Calédonie, souligne Tünde Lamboley, on est en permanence englobé dans un tout : la famille, la famille élargie, l’Église… et on vit au sein de ce tout. En arrivant en France, on est seul, on doit prendre des décisions en tant qu’individu, cette enveloppe protectrice n’existe plus. Et le contexte socio-culturel est si différent, que le défi à relever est immense pour ces jeunes». Avec comme corollaire un fort risque d’échec dans les études. Voilà pourquoi le Défap avait été chargé de l’accompagnement extra-scolaire d’étudiants venant suivre un cursus en métropole dans le cadre du programme ABS («Après-Bac Service»), financé par le ministère des Outre-mer. Un programme qui s’est achevé peu avant le référendum, et auquel il faut désormais trouver une suite.

«J’ai eu affaire à une assemblée très attentive, réactive, témoigne Tünde Lamboley. Il y a eu énormément de questions autour de la jeunesse : que fait l’Église, l’EPKNC ? À quels défis les jeunes sont-ils confrontés en Nouvelle-Calédonie ? Comment se passent les études ? Quelle place ont-ils dans la société ?» L’occasion de parler aussi des tensions les plus douloureuses au sein de la société calédonienne : une société qui reste très inégalitaire, avec une grande différence entre les îles et la grande ville, Nouméa : d’un côté, un mode de vie qui reste traditionnel, avec une forte intégration sociale et familiale, et de l’autre, une société devenue multiculturelle, ouverte sur des influences très diverses, avec des modes de vie très différents, une croissance forte d’Églises évangéliques d’implantation récente… Entre les deux, les jeunes – et en particulier les jeunes Kanak – peinent à trouver une place. Certains rejettent le modèle traditionnel et le poids de la coutume pour rejoindre Nouméa. Mais la ville est aussi le lieu où les inégalités s’affichent de la manière la plus flagrante : «il y a là-bas environ 10.000 personnes qui vivent dans des squats», souligne Tünde Lamboley. Des inégalités créant une situation potentiellement explosive, qui aurait pu dégénérer à l’occasion du référendum. Au final, les incidents ont été limités. Et le vote a montré la capacité de mobilisation des Kanak, rebattant les cartes du rapport de force politique dans l’archipel alors que les sondages annonçaient une victoire écrasante des partisans du maintien dans la France. Du coup, l’explosion redoutée en cas de défaite massive des indépendantistes n’a pas eu lieu, et le prochain affrontement politique aura lieu à l’occasion des élections provinciales, qui renouvelleront les élus des trois provinces (Sud, Nord, Iles) ainsi que ceux du Congrès, qui élit le gouvernement collégial. C’est-à-dire en mai 2019…

Accompagner, former, préserver

Beaucoup des défis de la Nouvelle-Calédonie, qu’il s’agisse du rapport à une société en profonde transformation, des inégalités socio-économiques persistantes, de l’accès à l’éducation ou des enjeux politiques, se cristallisent de fait autour de la jeunesse. C’est à elle qu’il reviendra, au-delà des prochaines échéances électorales, d’inventer un vivre-ensemble. Tünde Lamboley voit des marques d’espoir dans ces jeunes, soulignant notamment l’émergence d’une «jeune génération de Kanak qui réfléchissent aux enjeux de leur société, essaient d’inventer la Calédonie de demain : on voit apparaître des éléments prometteurs dans la vie politique, associative, éducative, qui sont de plus en plus présents et se font entendre au sein de la société calédonienne». Elle y discerne les lignes qui devront, selon elle, guider les priorités du Défap pour les prochaines années en Nouvelle-Calédonie : «d’abord, retravailler l’accompagnement des étudiants calédoniens en métropole, en collaboration avec Cadres Avenir». Depuis janvier 2006, ce Groupement d’intérêt public pilote le programme de formation en métropole de cadres Kanak, afin de favoriser un rééquilibrage économique et social de la Nouvelle-Calédonie, ainsi que l’avaient prévu les accords de Matignon en 1988. Signe de l’aspect stratégique de ce programme pour la société calédonienne, il est évalué chaque année par un comité de suivi, composé des signataires des accords de Matignon et Nouméa, qui se réunit en présence du haut-commissaire de la République. Or, l’accompagnement extra-scolaire des étudiants Kanak est un point crucial de ce programme…

Mais selon Tünde Lamboley, le Défap se doit aussi d’aider à préserver l’héritage commun des protestants de France et de Nouvelle-Calédonie. À ce titre, le lycée protestant Do Neva est un symbole. Un symbole fortement endommagé lors d’inondations exceptionnelles en novembre 2016, ce qui avait entraîné un mouvement de solidarité du protestantisme de la France métropolitaine afin d’aider aux réparations. «Au-delà de la rénovation des locaux, nous devons continuer l’accompagnement de Do Neva, estime Tünde Lamboley, car cet héritage de Maurice Leenhardt est une marque des liens qui unissent les protestants de Nouvelle-Calédonie et de métropole.»

Franck Lefebvre-Billiez

Retrouvez ci-dessous quelques images de la «Journée des missions» à Épinal :




Un défi à relever…

Pourquoi n’arrivons-nous pas à être Église avec toutes ces communautés d’origine étrangère qui fleurissent dans nos villes ? Cela devrait d’autant plus nous étonner que nous les accueillons souvent en leur prêtant des locaux et que nous proclamons très fort que dans l’Église, il n’y a plus de nationalités, mais que nous sommes tous un en Christ.

Bizarrement, nous avons réussi à devenir une Église protestante unie, mais en laissant de côté de nombreuses communautés ou unions d’Églises luthériennes et réformées d’origine étrangère. Depuis que le Défap et la Cevaa ont été créés, dans les années soixante-dix, et que l’on a compris que l’élaboration théologique ne passait pas uniquement par la culture occidentale, nous avons la prétention de construire une théologie et une Église communes et interculturelles. C’est donc un peu plus compliqué !

De l’occident…

Pour aller plus loin :

Après des siècles de développement assez linéaire de l’Église occidentale, nous avons connu une période de confrontation aux autres cultures dans le cadre des missions traditionnelles, pendant laquelle nous avons partagé ces siècles d’expériences et de construction théologique avec d’autres. À partir des années
soixante-dix, la Cevaa et d’autres organismes œcuméniques nous ont rendus conscients que chaque culture pouvait développer sa propre réflexion théologique. On a ainsi vu émerger des théologies asiatiques, des théologies africaines, etc. La théologie s’incarnait dans les diverses cultures et nos Églises réalisaient que l’Évangile pouvait se dire dans des concepts familiers à chacun. Depuis, des théologiens ont travaillé aux quatre coins du monde pour développer une pensée théologique propre à leur culture, publiant de nombreux ouvrages, preuves de la vitalité de ce nouveau souffle.

Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, la globalisation nous invite à passer à une autre étape : construire une théologie et une Église interculturelles. Il ne s’agit plus seulement de développer une théologie africaine en Afrique, une théologie chinoise en Chine, mais une réflexion théologique commune, qui mette en synergie en les valorisant toutes ces théologies culturellement marquées. En France, en tous cas, c’est devenu une nécessité. Les Églises de notre pays sont amenées à faire de la place à des hommes et des femmes venant d’ailleurs, qui veulent à la fois garder leur culture d’origine tout en intégrant celle qui les accueille. Ils ne veulent abandonner ni l’une ni l’autre. Nombre de nos frères et sœurs, assis le dimanche sur les mêmes bancs d’Église que nous, partagent une double identité ecclésiale : celle de leur Église d’origine et celle de leur Église d’accueil. Dans les grandes villes, il est courant de voir des chretiens membres de deux paroisses : une paroisse française et une paroisse issue de leur Église d’origine.

… au monde entier

Cette double identité ne va pas de soi, surtout lorsqu’on aborde des questions éthiques. Nous avons, par exemple, de la difficulté à imaginer le choc produit par notre décision de bénir des couples de même sexe pour des protestants venus de pays où l’on met en prison celui ou celle qui est seulement soupçonné d’homosexualité ! De notre côté, nous avons beaucoup de difficultés à comprendre comment fonctionne la famille africaine… Alors, la Cevaa a initié une réflexion commune et interculturelle autour de toutes ces questions : des séminaires ont eu lieu, des fiches d’animation ont été élaborées. C’est à nos communautés de se saisir de ce travail pour le prolonger localement, régionalement. Le chantier nous concerne tous : Églises locales, synodes, facultés de théologie et organismes missionnaires. L’enjeu est Vital pour l’Église de notre temps.

 

Jean-Luc Blanc,
Secrétaire général du Défap – Service protestant de mission
article publié dans Paroles Protestantes – Est-Montbéliard, n°141, janvier 2019




L’attente qui est en nous

Méditation du jeudi 20 décembre 2018. En ce temps de l’Avent nous prions pour notre envoyée au Bénin.

 

À la même époque, Marie s’empressa de se rendre dans une ville de la région montagneuse de Juda. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Dès qu’Élisabeth entendit la salutation de Marie, son enfant remua brusquement en elle et elle fut remplie du Saint-Esprit.

Elle s’écria d’une voix forte: «Tu es bénie parmi les femmes et l’enfant que tu portes est béni. Comment m’est-il accordé que la mère de mon Seigneur vienne vers moi? En effet, dès que j’ai entendu ta salutation, l’enfant a tressailli de joie en moi.

Heureuse celle qui a cru, parce que ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira.» Luc 1,39-45

 


Source : Pixabay

 

C’est certainement pour marquer le caractère unique de la visite de Marie à Élisabeth qu’on l’appelle Visitation. Car derrière la joie des deux femmes à se retrouver, à s’étreindre, à se confier l’une à l’autre leurs joies et leurs soucis, derrière les agréables rites de l’hospitalité se joue une autre rencontre, voilée : celle de l’éternité de Dieu et du temps des hommes, avec ces deux naissances annoncées qui vont changer le destin du monde. Et déjà le futur petit Jean s’esbaudit dans le ventre maternel, impatient peut-être de l’œuvre à accomplir et du rôle qu’y tiendra le futur petit Jésus qui, pour être de quelques mois son puîné n’en sera pas moins « plus grand » que lui.

Mais n’anticipons pas ! Arrêtons-nous à ce temps de la visitation, et qu’elle nous inspire de nous visiter les uns les autres, de nous offrir mutuellement l’épiphanie de la présence de Dieu. Dans l’être ensemble de ce temps de l’Avent, nous pouvons goûter la joie mystérieuse des accomplissements à venir. La prière et le chant y ont leur part, le silence aussi, et toutes les agapes qui peuvent réunir des êtres humains autour des fruits de la terre, en attendant la venue du Prince de la paix.

 

 


Source : Pixabay

 

En ce temps d’Avent nous prions pour notre envoyée au Bénin, et pour ceux qui se préparent à la joie de Noël.

Dieu tu as choisi de te faire attendre tout le temps d’un Avent.
Moi je n’aime pas attendre dans les files d’attente.
Je n’aime pas attendre mon tour.
Je n’aime pas attendre le train.
Je n’aime pas attendre pour juger.
Je n’aime pas attendre le moment.
Je n’aime pas attendre un autre jour.
Je n’aime pas attendre parce que je n’ai pas le temps et que je ne vis que dans l’instant.
Tu le sais bien d’ailleurs, tout est fait pour m’éviter l’attente :
les cartes bleues et les libre services,
les ventes à crédit et les distributeurs automatiques,
les coups de téléphone et les photos à développement instantané,
les télex et les terminaux d’ordinateur, la télévision et les flashes à la radio…
Je n’ai pas besoin d’attendre les nouvelles : elles me précèdent.
Mais Toi Dieu tu as choisi de te faire attendre le temps de tout un Avent.
Parce que tu as fait de l’attente l’espace de la conversion,
Le face à face avec ce qui est caché, l’usure qui ne s’use pas.
L’attente, seulement l’attente, l’attente de l’attente, l’intimité avec l’attente qui est en nous
Parce que seule l’attente réveille l’attention et que seule l’attention est capable d’aimer.
Tout est déjà donné dans l’attente, et pour Toi, Dieu, attendre se conjugue Prier.

Jean Debruynne




Les droits de l’homme et les religions

Le Défap était représenté par son Secrétaire général, Jean-Luc Blanc, au colloque organisé le 4 décembre au Sénat par la Conférence des responsables de Culte en France sur le thème «Les droits de l’homme et les religions». Un colloque placé sous le haut patronage de Gérard Larcher, Président du Sénat, à l’occasion du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée le 10 décembre 1948. Au menu de cette rencontre, des thèmes interrogeant les relations profondes entre les religions et les droits de l’homme.

Image du colloque du 4 décembre au Sénat © Jean-Luc Blanc pour Défap

 

L’année 2018 marque le soixante-dixième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies. Alors que ce texte représente une avancée inegalée dans l’histoire de l’humanité, il n’empêche toujours pas aujourd’hui les pires violations des droits de l’homme et le monde reste marqué par les dramatiques réalités de l’oppression, de la violence, de l’injustice et des inégalités.

La Conférence des responsables de Culte en France souhaitait, à l’occasion de cet anniversaire, par l’organisation de ce colloque, témoigner et refléchir à la façon dont les différents cultes pensent et vivent l’articulation de leurs engagements, de leurs convictions et de leur foi avec cette «plus haute aspiration de l’homme». Elle souhaitait aussi interroger les relations entre les cultes et les droits de l’homme : y a-t-il une origine religieuse des droits de l’homme ? Les cultes sont-ils promoteurs et porteurs des promesses contenues dans cette déclaration ?

Les responsables de Culte en France ont proposé ainsi un programme constitué d’une conférence d’ouverture et d’une table ronde interreligieuse avec les meilleurs spécialistes de la question par confession sous le haut patronage de Gérard Larcher, Président du Sénat et avec l’intervention de M. Jean-Louis Bianco, Président de l’Observatoire de la Laïcité.

Y a-t-il une vision religieuse des droits de l’homme ?

Pour aller plus loin :

La conférence d’ouverture faisait ainsi intervenir Valentine Zuber, historienne, directrice d’étude à l’École pratique des hautes études (EPHE), spécialiste de l’histoire de la tolérance religieuse et du pluralisme en Europe. Elle a particulièrement travaillé sur l’histoire de la laïcité en France et sur les origines intellectuelles des droits de l’homme. Elle s’intéresse actuellement aux paradoxes de la défense de la liberté religieuse dans le cadre de l’universalisation des droits de l’homme.

La table ronde interreligieuse organisée à la suite de cette conférence était animée par le journaliste Jean-Michel Carpentier, de France Télévision, et faisait intervenir :

  • le rabbin Didier Kassabi (Judaïsme) : rabbin du Consistoire de Paris à Boulogne Billancourt
  • le professeur Jean-Paul Willaime (Protestantisme) : docteur en sociologie et sciences religieuses, directeur d’études EPHE et à la Sorbonne
  • le professeur Eric Vinson (Bouddhisme) : enseignant, chercheur et journaliste (docteur en Sciences politiques, chercheur associé au GSRL, EPHE-CNRS) spécialiste sur le religieux, le spirituel et la laïcité. Directeur du programme interreligieux Emouna à Sciences Po
  • Maître Chems Eddine Hafiz (Islam) : avocat algérien, vice-président du Conseil français du culte musulman (CFCM)
  • le père Baudoin Roger (Catholicisme) : Collège des Bernardins, département Économie & Société
  • le professeur Georges Prévélakis (Orthodoxie): professeur à l’université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), membre du laboratoire Géographie-cités et membre associé du CERI (Sciences Po), spécialiste de la géopolitique des Balkans et des diasporas.

 

La conférence des responsables de Culte en France
La conférence des responsables de Culte en France (CRCF) a été créée le 23 novembre 2010. Elle regroupe six instances responsables du Bouddhisme, des Églises chrétiennes (Catholique, Orthodoxe, Protestante), de l’Islam et du Judaïsme.

Cette initiative est justifiée par la volonté des responsables de Culte en France d’approfondir leur connaissance mutuelle, par le sentiment de contribuer ensemble à la cohésion de notre société dans le respect des autres courants de pensée, et par la reconnaissance de la laïcité comme faisant partie du bien commun de notre société. Les membres de la CRCF se rencontrent régulièrement pour partager leurs actualités et discuter des sujets communs qui les occupent et organisent des colloques à dimension interreligieuse sur des sujets de société.
Ses membres en sont actuellement :
  • Mgr Georges Pontier et Mgr Pascal Delannoy, Conférence des Évêques de France
  • M. le Pasteur François Clavairoly et Mme Christiane Énamé, Fédération Protestante de France
  • Métropolite Emmanuel et Métropolite Joseph, Assemblée des Évêques Orthodoxes de France
  • M. le Grand Rabbin Haïm Korsia et M. Joël Mergui, Consistoire Central Israélite de France
  • M. Ahmet Ogras et M. Anouar Kbibech, Conseil Français du culte Musulman
  • Mme Minh Tri Vo et M. Olivier Wang-Genh, Union Bouddhiste de France

 




En dialogue par-delà les frontières, de Brazzaville à Strasbourg

Faciliter les échanges de professeurs de théologie fait partie des missions du Défap : à travers leurs voyages, à travers leurs rencontres avec d’autres professeurs ou étudiants, ce sont des approches différentes qui entrent en dialogue et s’enrichissent mutuellement. Rencontre avec le pasteur Alphonse Loussakou, de l’Église évangélique du Congo, professeur d’histoire de l’Église à la Faculté de théologie protestante de Brazzaville, venu en France pour une douzaine de jours afin de resserrer les liens avec la Faculté de théologie protestante de Strasbourg.

Alphonse Loussakou, de l’Église évangélique du Congo, professeur d’histoire de l’Église à la Faculté de théologie protestante de Brazzaville, au début de son séjour en France, dans le jardin du Défap © Défap

 

Défap : Dans quel cadre s’inscrit votre venue en France ?

Alphonse Loussakou : La décision en a été prise à la suite d’un séjour en France du Dr. Laurent Gaston Loubassou, doyen de la Faculté de théologie protestante de Brazzaville – une Faculté qui est gérée par l’Église évangélique du Congo (EEC). Dès son retour, il a réuni tous les enseignants lors d’un Conseil de la Faculté, pour évoquer avec nous les moyens de développer le partenariat avec la France, et en notamment, dans le cas qui m’occupe aujourd’hui, avec la Faculté de Strasbourg. Il existe déjà des collaborations entre enseignants chercheurs, par exemple avec l’Institut de Théologie Protestante, présent à Paris et Montpellier, mais il s’agissait d’aller au-delà en essayant de mettre en place davantage d’échanges d’enseignants avant, peut-être, des échanges d’étudiants. J’ai moi-même eu l’occasion d’étudier à l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier avant d’être enseignant. Rémi Gounelle, professeur d’Histoire de l’Antiquité chrétienne à Strasbourg, est déjà venu chez nous ; ainsi qu’un enseignant de Montpellier, Élian Cuvillier, qui était alors venu pour des interventions sur le Nouveau Testament.

Parlez-nous du paysage religieux au Congo : qu’y recouvre le protestantisme ?

Pour aller plus loin :

Alphonse Loussakou : Il y a un fort développement de nouvelles Églises, dont une majorité sont de tendance charismatique ou pentecôtiste. Dans la seule agglomération de Brazzaville, on trouve pas moins de trois cents dénominations : pratiquement à chaque carrefour, on croise une Église différente. C’est un milieu foisonnant dans lequel il n’est pas facile de se retrouver ; je suis à la tête d’une structure qui est en cours de constitution, une bibliothèque destinée au corps pastoral de l’Église évangélique du Congo, et nous sommes actuellement dans une phase d’identification de toutes ces différentes dénominations.

Devant ce foisonnement, il y a une vraie demande de la part de nos étudiants de revenir aux fondements historiques de notre Église. L’histoire de l’EEC trouve sa source dans les travaux de la Mission évangélique suédoise. On a coutume de faire remonter l’origine de notre Église à l’installation de la première station missionnaire de Madzia, dans le département du Pool. C’est là en effet qu’en janvier 1909, le missionnaire Hammar avait créé le premier poste missionnaire du Congo-Français. Ce sont les travaux de cette Mission évangélique suédoise qui constituent le sujet de mes recherches actuelles, ainsi que leurs effets économiques et culturels au Congo-Brazzaville. Je m’intéresse tout particulièrement à la figure d’un missionnaire suédois, Westlind Niels, qui a vraiment façonné l’histoire de la mission au Congo. Il y a effectué trois séjours de plusieurs années entre 1882 et 1895. Il était linguiste et a élaboré une grammaire pour la langue kikongo.

Quelles sont les attentes des étudiants en théologie à Brazzaville ?

Alphonse Loussakou place Denfert-Rochereau, à Paris, au dernier jour de son séjour en France, fin novembre © Gérard Banzakassa

Alphonse Loussakou : Ils espèrent l’ouverture d’un département de missiologie au niveau de la Faculté de théologie protestante de Brazzaville. Pour l’instant, beaucoup d’entre eux suivent des cours dispensés par L’Alliance chrétienne et missionnaire (en anglais : The Christian and Missionary Alliance – C&MA). Un tel département est un vrai besoin chez nous. La venue d’enseignants de France qui ont animé quelques cycles de conférences a été très appréciée. Elle a permis de proposer des perspectives tout à fait nouvelles à nos étudiants ; et aux-mêmes ont pu en profiter pour emmener parfois ces enseignants dans des directions qu’ils n’avaient pas prévues au cours de leurs interventions… Je me souviens par exemple d’une conférence d’Élian Cuvillier, qui s’était retrouvé avec des questions sur l’homosexualité ; il avait alors expliqué la perspective européenne sur ce sujet.

Parmi les perspectives nouvelles qui sont très attendues par nos étudiants, il y a tout ce qui concerne l’histoire des idées. Nous avons souvent tendance, dans nos enseignements, à coller beaucoup plus aux événements ; quand nous recevons un enseignant venu de France, les étudiants ont l’impression de se retrouver soudain dans un cours de philosophie. C’est une approche très stimulante, et qui m’avait frappé déjà lorsque je suivais moi-même des enseignements à Montpellier. Je m’en suis depuis inspiré dans les cours que je dispense à mes étudiants ; par exemple lorsque j’ai évoqué la pensée de Martin Luther à propos de l’histoire de la famille…

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez




Rencontre avec un boursier du Défap : Eloi Tahina Rakotomahefa

Eloi Tahina Rakotomahefa, venu de Fianarantsoa, à Madagascar, est boursier du Défap depuis 2014. Il fait partie de la FLM (Fiangonana Loterana Malagasy), l’Église luthérienne malgache. Il travaille à une thèse sur la première épître de Paul aux Corinthiens, avec le soutien du Défap. Rencontre et entretien.

 




Cameroun : le Cepca à la rencontre du protestantisme français

Du 24 novembre au 4 décembre, le Secrétaire général et le responsable de la Communication du Conseil des Églises protestantes du Cameroun (Cepca) sont en visite en France. Leurs objectifs : évoquer des thèmes cruciaux pour le Cameroun, comme la crise anglophone, avec le Défap et la Fédération protestante de France ; et favoriser un rapprochement des diverses Églises camerounaises en France, notamment en organisant un culte commun, prévu le 2 décembre au sud de Paris.

La façade du bâtiment du Cepca à Yaoundé, où il voisine avec l’Upac © Cepca

Le Cameroun est un pays dans lequel le protestantisme a laissé une empreinte profonde. Les missions protestantes s’y sont succédé du XIXème au XXème siècle, venues des États-Unis, des divers pays d’Europe – ce qui inclut la SMEP, la Société des Missions Évangéliques de Paris, l’ancêtre du Défap. Les protestants ont construit les premières écoles, les premiers hôpitaux, la première université : l’Université protestante d’Afrique centrale (l’Upac), à Yaoundé. S’ils ne sont plus majoritaires, les protestants représentent encore aujourd’hui 26% de la population, le catholicisme étant à 40%, et l’islam à 20%. Les communautés protestantes les plus représentées sont les évangéliques, les baptistes, les presbytériens et les luthériens.

Dans ce pays où la vie religieuse est très active et très présente dans l’espace public, le Conseil des Églises protestantes du Cameroun (le Cepca) représente onze Églises luthériennes, réformées, baptistes et anglicanes. Anciennement nommé Fédération des Églises et Missions évangéliques du Cameroun (Femec), il est l’un des principaux partenaires du Défap dans le pays. Il représente, à travers ses diverses Églises membres, plus de 9 millions de fidèles, 10.000 temples (paroisses et lieux de cultes), environ 15.000 pasteurs, évangélistes et catéchistes ; ainsi que plus de 400 structures hospitalières (40% des hôpitaux camerounais sont des structures confessionnelles), et près de 1600 écoles.

Du 26 novembre au 2 décembre, deux représentants du Cepca sont en visite en France : il s’agit de son Secrétaire général, le pasteur Paul Ngando Mbende, et de son responsable de la Communication, le pasteur Gustav Ebai Tabi. Ils se sont entretenus lundi avec Jean-Luc Blanc, Secrétaire général du Défap, avant de rencontrer mardi François Clavairoly, Président de la Fédération protestante de France. Rencontres et entretiens.


Quels sont les principaux objectifs de votre visite en France ?

Pour aller plus loin :

Pasteur Paul Ngando Mbende, Secrétaire général du Cepca : Le bureau exécutif du Cepca ayant été renouvelé depuis le mois de mai 2018, il était indispensable de renouer les contacts avec nos partenaires. La venue au Cameroun du Secrétaire général du Défap, le pasteur Jean-Luc Blanc, a été pour nous le facteur déclencheur qui nous a décidés à lancer ces visites. Nous sommes à Paris depuis le samedi 24 novembre ; notre première rencontre a eu lieu ce lundi, au Défap. Nous avons eu l’occasion d’évoquer avec Jean-Luc Blanc l’évolution de la crise anglophone au Cameroun ; le plan stratégique du Cepca pour la période 2017-2021, notamment sur les questions des migrations et de la santé ; ainsi que les moyens de permettre un rapprochement des protestants camerounais présents en France, afin de faciliter le dialogue avec le Défap et la Fédération protestante de France.

En ce qui concerne la crise anglophone, en quoi se manifeste l’implication des Églises ?

Pasteur Gustav Ebai Tabi, Secrétaire Exécutif chargé du Département de l’Information et de la Communication : Les divers milieux religieux ont élaboré des actions de plaidoyer communes au sujet de la crise. Protestants, catholiques, musulmans, orthodoxes travaillent ensemble, appellent tous à une cessation des violences et à une reprise des activités normales dans les écoles, qui ont été visées par des prises d’otages. Pour nous tous, cet arrêt des violences est un préalable indispensable avant toute reprise des discussions. Et beaucoup de gens au Cameroun comptent sur cette implication des leaders religieux, sans qu’ils prennent parti, pour aider à retrouver une atmosphère de paix. Ainsi, à l’occasion de la Journée internationale de la Paix, nous avons organisé tous ensemble une cérémonie commune, en y invitant des représentants de la société civile, de l’armée, du gouvernement, de la sphère religieuse…

Qu’attendez-vous du protestantisme français sur ce sujet ?

Paul Ngando Mbende : C’est un sujet complexe et nous sommes encore en train de jeter les bases pour voir comment le protestantisme français, à travers le Défap et la Fédération protestante de France, peut manifester sa solidarité. Cette visite doit justement y contribuer.

À gauche, le Secrétaire général, le pasteur Paul Ngando Mbende ; à droite, le pasteur Gustav Ebai Tabi, Secrétaire Exécutif chargé du Département de l’Information et de la Communication © Défap

Quels sont vos objectifs en matière de santé ?

Gustav Ebai Tabi : Un des projets que nous avons évoqués avec le Secrétaire général du Défap, c’est la création d’une centrale d’approvisonnement en médicaments essentiels. C’est un thème qui nous tient à coeur et qui est très important pour nous, sachant que la santé est un département très développé au sein du Cepca : les diverses Églises membres du Cepca gèrent un total de 38 hôpitaux et 380 centres de santé. Or, trop souvent, les médicaments qui sont importés au Cameroun sont des génériques qui viennent d’Asie, et ne sont pas toujours efficaces…

Qu’envisagez-vous en direction des Églises camerounaises de France ?

Paul Ngando Mbende : Nous avons pour but de promouvoir un rapprochement de ces diverses Églises, qui sont très diverses, notamment en organisant un culte commun. Le but étant de permettre au Défap et à la FPF d’avoir des interlocuteurs bien identifiés au sein des Églises camerounaises, pour faciliter les contacts. Ce culte commun est prévu le 2 décembre à Issy-les-Moulineaux. Le Défap a accepté d’accueillir une réunion de pasteurs qui doit permettre de l’organiser. Nous espérons jeter des jalons afin de construire un petit groupe qui assurerait à la fois le rôle d’interface avec le Cepca, et d’interlocuteur pour le protestantisme français.

Dans quel autre domaine visez-vous à vous rapprocher du protestantisme français ?

Gustav Ebai Tabi : Nous recherchons des partenariats en termes d’information et de communication. Nous avons une radio, Protestant Voice Radio (PVR), un journal, Regards Protestants, un centre de ressources qui est riche en archives… Nous avons aussi développé un projet «Jeunesse et communication de paix» : il s’agit de former des jeunes dans des quartiers défavorisés pour qu’ils produisent des émissions de radio sur ce qu’il se passe près de chez eux…

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez




«Jeûne pour le climat» : le texte de l’appel diffusé avant la COP24

«Sortir de la fascination du désastre, témoigner de la capacité humaine au changement» : c’est ce qu’espère produire une initiative lancée par quatre personnalités protestantes, Alexandra Breukink, Natacha Cros-Ancey, Marion Muller-Colard et Martin Kopp. Tous quatre ont diffusé un appel en faveur d’un nouveau «Jeûne pour le climat», alors que doit s’ouvrir le 3 décembre en Pologne la la 24ème conférence internationale sur le climat, qui doit préciser les termes de l’Accord de Paris sur le climat signé en 2015.

Jeûner, c’est prendre soin de soi, des autres et de notre environnement. Prendre soin de soi en offrant à son corps et son esprit un temps différent. Prendre soin des autres en témoignant de notre capacité à nous limiter pour une meilleure répartition des ressources. Prendre soin de ce que certains appellent nature, d’autres création, en nous montrant capables de résister à l’avidité encouragée par nos sociétés de consommation.

Jeûner pour le climat, c’est répondre à l’alerte lancée par le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et interpeller les citoyens et les gouvernements à l’occasion de la COP24 :

Oui, nous avons entendu qu’il est à la fois urgent et possible d’agir pour limiter le réchauffement climatique en cours. Continuant à évoluer sur sa trajectoire actuelle, il engagerait à court terme des dérèglements dévastateurs et irrémédiables pour l’ensemble du vivant.

Pour aller plus loin :

Oui, nous avons conscience que les conséquences du dérèglement climatique pour l’humanité touchent et toucheront d’abord les populations les plus vulnérables. Chacun et tous devons nous mobiliser pour prévenir les injustices et les violences locales qui sont le résultat d’une irresponsabilité collective.

Oui, nous avons une plus belle ambition que celle de « tirer notre épingle du jeu » : que la crise que nous traversons à une échelle inédite soit l’occasion d’une transformation positive de l’humain, conscient d’appartenir à un monde, à une histoire, à une communauté avec lesquels il interagit pour le meilleur et non plus pour le pire.

Jeûner pour le climat, c’est saisir l’occasion de réfléchir à notre manière d’habiter le monde et de décider de changements concrets dans nos modes de vie (choisir, par exemple, de manger, se déplacer, ou consommer autrement).

Jeûner ensemble, c’est rassembler des femmes et des hommes de tous horizons, d’appartenance confessionnelle ou non, militants ou non, autour d’une pratique ancestrale et d’une identité commune : habitants d’un monde en surchauffe, en résistance devant la fatalité et en espérance pour un changement au bénéfice de tous.

Jeûner pour le climat, c’est sortir de la fascination du désastre, témoigner de la capacité humaine au changement, à la solidarité avec sa propre espèce et l’ensemble du vivant et encourager les gouvernements à faire des enjeux climatiques le point giratoire de leur politique.

Rendez-vous le vendredi 30 novembre, samedi 1er décembre et dimanche 2 décembre, jour d’ouverture de la COP24. Jeûnons un jour ou plusieurs. Jeûnons seul ou en groupe. Jeûnons de nourriture ou d’autre chose (de sa voiture, de son smartphone, etc.). Et pourquoi ne pas rompre son jeûne par un repas joyeux, qui célèbre nos engagements actuels et à venir ? Proposons et rejoignons des événements locaux de jeûne et/ou de repas de rupture partout en France, grâce au site : jeunepourleclimat.net.

 

Cet appel est signé par plus de 90 personnalités venues de tous les horizons, dont l’écrivain Emmanuel Carrère, le philosophe et écrivain Alexandre Jollien, Radia Bakkouch, présidente de Coexister, Véronique Fayet, présidente du Secours catholique, ou encore Olivier de Schutter, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation et membre du comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU.

Les quatre personnalités à l’origine de cet appel : de gauche à droite, Alexandra Breukink, Natacha Cros-Ancey, Marion Muller-Colard et Martin Kopp



Un «jeûne pour le climat» relancé avant l’ouverture de la COP24

À l’approche de la 24ème conférence internationale sur le climat, la COP24, qui doit s’ouvrir le 3 décembre en Pologne, à Katowice, plusieurs personnalités protestantes engagées pour la défense de l’environnement relancent un appel à jeûner pour le climat. Une initiative qui avait déjà vu une mobilisation internationale importante, dans la foulée d’un appel de la Fédération luthérienne mondiale, en amont des COP20 et 21. Les préoccupations environnementales ne sont plus du seul ressort des militants écologistes ou des politiques : les milieux d’Églises manifestent ainsi régulièrement leurs préoccupations pour la sauvegarde de la création.

 

Une Terre bleue, où des bouffées de chaleur apparaissent parfois en jaune ou rouge : une Terre qui, au fil du temps et des années, vire peu à peu à un bleu plus pâle, puis à une couleur dorée presque uniforme… Et bientôt, la couleur dominante vire au cuivre. Ce pourrait être un cauchemar de science-fiction. Ce n’est qu’une des multiples animations disponibles aujourd’hui et qui transcrivent sous forme de graphiques ou de mises en images frappantes les résultats d’études scientifiques sur l’évolution du climat. Celle-ci fait partie d’un ensemble de vidéos mises en ligne par la Nasa sur sa page Youtube, et qui ont toutes pour but de synthétiser les observations réalisées dans de multiples domaines et de multiples régions sur les changements climatiques. Il ne s’agit en rien d’une projection, qui pourrait présenter une vision catastrophiste d’un futur lointain : c’est tout simplement la compilation de données recueillies entre les années 1880 et 2017 sur les anomalies de températures observées dans le monde.

Et les scientifiques ne sont plus les seuls à alerter sur les effets des changements climatiques. Les humanitaires s’y sont mis aussi. «Oui, le changement climatique est un problème humanitaire», affirme un article de l’agence IRIN News, service d’information et d’analyses humanitaires (IRIN étant un acronyme en anglais pour l’expression : «Integrated Regional Information Networks», un réseau créé en 1995 et qui était à l’origine lié au Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU). «Le changement climatique n’est plus perçu comme une menace future: la réalité nous frappe aujourd’hui», poursuit le même article, signé de Maarten van Aalst, Directeur du Centre climat de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. «En août, la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC) a signalé que des millions de personnes étaient menacées par les sécheresses à travers le monde qui affectaient la production alimentaire.»

«Les conséquences ­seront gravissimes»

Pour aller plus loin :

Sur le plan politique, les rencontres internationales piétinent. En témoignent les frustrations exprimées à chaque Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), des réunions plus connues du grand public sous l’abréviation «COP» : la COP21, en 2015, s’était tenue à Paris et s’était achevée par un accord international sur le climat, applicable à tous les pays ; un accord alors validé par tous les pays participants, qui fixait comme objectif une limitation du réchauffement mondial entre 1,5°C et 2°C d’ici 2100. Mais son application a depuis été bloquée, notamment par les États-Unis qui, à la suite de l’élection de Donald Trump, ont décidé de réexaminer leur position dans ce dossier. La COP24, censée préciser les règles d’application de l’accord de Paris, doit se tenir à partir du 3 décembre en Pologne, à Katowice. À quelques jours de son ouverture, Laurent Fabius, qui fut président de la COP21, a lancé un appel «impérieux» dans les colonnes du Journal du Dimanche. «J’ai, avec d’autres, sonné l’alerte rouge, écrit l’actuel président du Conseil constitutionnel. Sans un ensemble de mesures urgentes, puissantes et convergentes, nous courons le risque de perdre la course engagée contre le réchauffement. Les conséquences ­seront gravissimes, comme le laisse présager la multiplication des ­catastrophes auxquelles on assiste et qui n’épargnent aucune région du monde.»

Alors que les conséquences des changements climatiques, de la déforestation, de l’épuisement des ressources naturelles font peser des menaces sur l’avenir de toute l’humanité, et notamment des plus fragiles, les questions environnementales ne sont plus du seul ressort des spécialistes ou des militants écologistes. Les Églises s’en sont également saisies, aux côtés de nombreux mouvements citoyens. Si elles ne militent pas directement en faveur du climat, elles manifestent bien souvent, à travers leurs activités, leurs projets, des préoccupations fortes concernant la sauvegarde de la création. C’est ainsi le cas du Défap, qui a contribué à la création du Secaar, réseau de 18 Églises et organisations chrétiennes d’Afrique et d’Europe, lequel s’est fixé comme vocation «de rétablir l’Homme et la Création dans son intégrité» ; le Défap soutient aussi des projets associant sauvegarde de la création et lutte contre l’exclusion et la pauvreté, comme, en Tunisie, l’association Abel Granier, qui a mis au point des techniques de réhabilitation des sols, ou au Maroc, l’ALCESDAM, qui aide à la sauvegarde de palmeraies, luttant contre l’avancée du désert et permettant aux paysans de mieux vivre sur place au lieu de devoir s’expatrier…

«Rendez-vous le vendredi 30 novembre»

Cette mobilisation des Églises pour le climat avait été particulièrement spectaculaire en amont de la COP20 et de la COP21. Marche pour le climat, mobilisations dans les rues avant le début de la conférence de Lima… L’une des mobilisations les plus importantes, à la fois sur la durée et par la diversité des chrétiens engagés partout dans le monde, s’était traduite à travers le jeûne pour le climat. Il faisait suite à un appel lancé par la Fédération luthérienne mondiale qui avait inauguré, début 2014, un mouvement mondial se traduisant par une journée mensuelle de jeûne. Cet appel s’inscrivait lui-même dans le fil d’une initiative inaugurée lors de la conférence internationale de Varsovie sur le climat.

Alors qu’en cette année 2018, la Pologne accueille de nouveau la prochaine réunion, en France, diverses personnalités protestantes ont décidé de relancer le «jeûne pour le climat», avec le soutien actif de l’Église protestante unie de France (EPUdF) et de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (UEPAL), toutes deux membres du Défap. Le site international «fastfortheclimate» n’existe plus et les mobilisations communes se sont faites plus discrètes, mais dans le monde religieux, les initiatives en faveur du climat sont toujours présentes. Chrétiens unis pour la Terre appelle ainsi, à partir de samedi 1er décembre, à 24h de prière pour le climat.

Le nouvel appel français à un «jeûne pour le climat» à l’occasion de l’ouverture de la COP24 est dû à deux pasteures de l’UEPAL, Alexandra Breukink et Natacha Cros-Ancey, à Marion Muller-Colard, théologienne, docteure en théologie protestante de l’Université de Strasbourg, et à Martin Kopp, qui préside la commission écologie / justice climatique de la Fédération protestante de France. Il participa notamment aux COP19, COP20 et COP21. «Rendez-vous le vendredi 30 novembre, samedi 1er décembre et dimanche 2 décembre, jour d’ouverture de la COP24», exhortent ces quatre personnalités dans un appel commun, relayé par l’hebdomadaire protestant Réforme et signé par plus de 90 personnalités de tous horizons. «Jeûner pour le climat, c’est sortir de la fascination du désastre, témoigner de la capacité humaine au changement, à la solidarité avec sa propre espèce et l’ensemble du vivant et encourager les gouvernements à faire des enjeux climatiques le point giratoire de leur politique.»

Franck Lefebvre-Billiez




Chacun de nous n’a-t-il pas plusieurs identités ?

Méditation du jeudi 15 novembre 2018 : nous poursuivons notre série pour une lecture interculturelle du cycle de Joseph. Et nous prions pour nos envoyés en Égypte.

Enfin Pharaon donna à Joseph le nom égyptien de Safnath-Panéa, et lui accorda comme femme Asnath, fille du prêtre Potiféra, de la ville d’On. Dès lors Joseph put se déplacer dans toute l’Égypte. Il avait trente ans lorsqu’il avait été amené devant le Pharaon, roi d’Égypte.

Joseph quitta le Pharaon et se mit à parcourir l’Égypte. Pendant les sept années d’abondance, la terre produisit des récoltes exceptionnelles. Joseph accumula des réserves de vivres en Égypte durant ces années-là. Il entreposait dans les villes les provisions récoltées dans les campagnes environnantes. Il emmagasina de très grandes quantités de blé. Il y en avait autant que de sable au bord de la mer, si bien qu’il devint impossible d’en tenir le compte.

Avant le début de la famine, Asnath, la femme de Joseph, mit au monde deux fils. Joseph appela l’aîné Manassé, et il déclara : «Dieu m’a permis d’oublier toutes mes souffrances et ma séparation d’avec les miens.» Il appela le cadet Éfraïm, et il expliqua : «Dieu m’a accordé des enfants dans ce pays où j’ai été si malheureux.»

En Égypte les sept années d’abondance prirent fin. Alors commencèrent les sept années de famine, comme Joseph l’avait annoncé. La famine s’étendit à tous les pays, mais en Égypte il y avait des réserves de vivres. Quand les Égyptiens commencèrent à souffrir de la faim, ils réclamèrent au Pharaon de quoi manger. Celui-ci répondit à l’ensemble de la population : « Adressez-vous à Joseph et faites ce qu’il vous dira. » La famine devint générale dans le pays. Joseph fit alors ouvrir les entrepôts et vendre du blé aux Égyptiens. Puis la famine s’aggrava encore en Égypte. On y venait aussi de tous les pays pour acheter du blé à Joseph, car la famine sévissait durement partout. Genèse 41,45-57

 


La stèle de la famine, découverte en 1889, est une inscription située sur l’île de Sehel sur le Nil près d’Assouan, qui parle d’une période de sept ans de famine durant le règne de Djéser (IIIe dynastie).

 

Aux yeux de Pharaon il semble que Joseph ne puisse administrer l’Egypte sans devenir égyptien. Et ceci se traduit par une intégration familiale et culturelle qui va jusqu’au changement de nom et au mariage avec une femme égyptienne.

Joseph devient Safnath-Panéa qui pourrait signifier en égyptien « soutien de la vie » ; il épouse Asnath, que l’on peut traduire « suivante de la déesse Neith » dont le père est le prêtre Potiféra, de la ville d’On – Héliopolis.

Est-ce à dire que Joseph, en se pliant à la volonté de Pharaon, est en voie d’assimilation et de renoncement à son identité profonde ? Ou simplement qu’il comprend son égyptianisation comme un moyen nécessaire à sa mission d’administrateur du pays d’Egypte. Il aura à faire au peuple, ne doit-il pas s’identifier à lui ostensiblement ? Cette question se pose de manière récurrente dans l’histoire des sociétés, et de manière spécifique quand il s’agit pour des personnes immigrées d’exercer de hautes fonctions. 

Pourtant Joseph reste lui-même. Il ne perd pas son nom et il donne à ses deux fils des noms hébraïques : Manassé, dont la racine hébraïque signifie oublier, et Ephraïm, fructifier. Comme s’il avait besoin d’un effacement de son passé et du passage à une nouvelle identité pour accomplir sa mission salvatrice. Mais c’est bien à son Dieu et dans sa propre langue qu’il rend grâce pour cet oubli nécessaire et cette fécondité nouvelle.

Cela va lui donner une grande force. Il engrangera, pendant les 7 années d’abondance, non seulement un cinquième des récoltes, mais autant de blé que les grains du sable de la mer. Alors il pourra, lors des 7 années de sécheresse, gérer la pénurie et sauver les égyptiens, ainsi que les peuples alentours, en leur vendant le nécessaire.

 

 


Source : Pixabay

 

Prions pour nos envoyés en Égypte

Seigneur, donne-moi de prendre ma part
D’habiter l’identité que tu me donnes
D’exploiter les charismes de ton regard
Déploie en moi d’être présent là où tu me places
Seigneur donne-moi d’être ce que tu espères de moi.

Seigneur donne-moi de prendre toute ma part
De ne pas me réfugier derrière mon sentiment d’insuffisance
De ne pas brandir ma petitesse pour me dérober à mes devoirs
Seigneur donne-moi d’oser ce que tu attends de moi.

Seigneur donne-moi de prendre seulement ma part
De ne pas présumer de mes forces
De ne pas ombrager l’espace dont les autres ont besoin pour grandir
De m’ouvrir à l’altérité dans le respect de mes limites
Seigneur donne-moi de naître à ce que je suis par toi.

Marion Müller-Collard