«Aimer Dieu, c’est permettre à l’autre d’être reconnu comme un homme infiniment précieux»… À travers cet hommage écrit sous forme de lettre, le photographe Albert Huber, qui fut également envoyé et chargé de mission du Défap, revient sur le parcours singulier de Frédéric Trautmann.
Je t’écris de cette terre d’Alsace qui t’a vu naître, alors que tu viens de rejoindre l’autre rive. C’est à Porto Novo au Bénin que je t’ai photographié, lors d’un reportage à l’AG de la Cevaa, début des années 2000. Nous nous sommes croisés la dernière fois dans la salle des fêtes de l’Élysée à l’occasion de l’hommage du président Hollande aux responsables de la Fédération de l’Entraide Protestante. Mais c’est lorsque tu occupais le bureau du secrétariat général du Défap au 102 du boulevard Arago à Paris que nous nous sommes vraiment rapprochés.
De prime abord, ta haute stature d’homme m’avait impressionné. Mais une fois le contact établi, l’attention était comme captée par ton regard franc et direct. Dans la conversation, tu dégageais un quelque chose à la fois d’énergique et de paisible. Inutile le passage par de grandes déclarations, ton entrain, tu le puisais dans ton attention chaleureuse pour l’autre. Plus particulièrement pour celui resté au bord du chemin, ici comme au-delà des océans. Ton itinéraire singulier est édifiant à ce sujet. «Aimer Dieu, c’est permettre à l’autre d’être reconnu comme un homme infiniment précieux» était la boussole de ton parcours de vie. Tu l’as mise en pratique dans ta première paroisse de Sarre Union dans l’Alsace profonde – 2500 âmes, 4 cultes le dimanche. Plus tard, sur le terrain de la mission en Nouvelle-Calédonie déjà en quête d’indépendance. À ton retour, à la direction du Défap, l’historique Service protestant de mission. Et enfin, pour boucler la boucle, à la tête de Fondation protestante John Bost à La Force, 1000 personnes handicapées en résidence.
Si je ne devais retenir qu’une seule chose de nos échanges et correspondances, c’est à coup sûr la profonde fraternité qui te liait au peuple kanak de Nouvelle-Calédonie. Tu l’as vécue entre solidarités et tensions sur place, puis tout au long de tes 12 années au Défap. La fièvre monte en 1984-1985, quand Pierre Joxe, ministre de l’intérieur et des DOM-TOM, t’appelle au Défap te demandant d’intervenir. Un sous-préfet est pris en otage à Lifou : intolérable pour le gouvernement. Connaissant l’autorité de l’Église protestante au sein du peuple kanak, le ministre te demande d’intervenir. Au téléphone, tu interpelles une nuit entière tes anciens partenaires sur place et le sous-préfet est libéré, le bain de sang évité. «Kanak veut dire homme» écrivais-tu dans tes différents articles et rapports sur le Caillou.
Il est autour de chacun de nous des témoins d’humanité qui spontanément suscitent l’empathie. Personne ne prendra leur place un jour, eux-mêmes n’ayant pris la place de personne. Tu as été, cher Frédéric, de ceux-là.
Albert Huber ancien envoyé et chargé de mission du Défap
Au menu de Perspectives Missionnaires : Églises et replis identitaires
Ce numéro 77 de Perspectives Missionnaires, unique revue de missiologie protestante dans le monde francophone, est exceptionnel à plus d’un titre : il présente les actes du forum Églises et replis identitaires : pourquoi sortir de l’entre-soi ? qui avait été organisé fin novembre 2018 à la Maison du protestantisme, à Paris. Une rencontre à la qualité unanimement saluée, qui avait donné lieu à des éclairages sociologiques des plus stimulants comme ceux apportés par Jean-Paul Willaime, Yannick Fer ou Frédéric de Coninck, des aperçus des Églises et des communautés en recomposition dans une société devenue plus mobile avec Joseph Kabongo ou Bernard Coyault, des questionnements sur la possibilité d’un témoignage chrétien partagé avec Élisabeth Parmentier… Pour vous inciter à en savoir plus, nous vous livrons ici l’article de synthèse de Frédéric Rognon, professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg.
Ce film de Sonia Mussier a été projeté le 23 novembre par Jean-Luc Mouton au premier jour du forum de la revue Perspectives Missionnaires sur le thème « Églises et replis identitaires : pourquoi sortir de l’entre-soi ? » Réalisation : Campus Protestant.
Vouloir faire une synthèse de notre Forum tiendrait de la gageure, voir de la présomption. Car on ne synthétise pas une telle rencontre, qui s’est avérée d’une telle richesse ; on ne la conclut même pas. Je me contenterai donc d’exprimer quelques réflexions, plus ou moins subjectives, qui me sont venues au fil des interventions, ainsi que quelques pistes de résolution et d’action à emporter : quelques munitions pour la route.
Je procèderai en trois temps : tout d’abord, j’interrogerai le titre du Forum, et l’orientation qu’il signifie pour notre rencontre; dans un second temps, je reprendrai divers éléments d’une grille d’analyse, à travers cinq paradigmes ; et enfin, dans un troisième temps, je proposerai quelques axes d’engagement, à travers sept défis à relever.
Le titre du Forum
Notre rencontre était un « Forum ». Ce terme se voulait sans doute moins académique que celui de « Colloque » : nous étions en effet à l’interface de la sphère universitaire et de la sphère ecclésiale. Dans la Rome antique, le forum était une place publique où s’opéraient des échanges : des échanges d’abord langagiers, puis commerciaux, politiques, intellectuels et religieux. Notre rencontre était bien, à ce titre, un forum, en raison de son caractère interdisciplinaire et interactif : il ne s’agissait pas d’une succession d’enseignements magistraux, mais d’une circulation de la parole à l’occasion de communications, de débats, de travaux de groupe, de post-it, et de conversations informelles et conviviales. Plus encore, notre rencontre était un forum parce qu’elle était un événement performatif : consacrée à une réflexion sur la sortie de l’entre-soi, elle a cherché à effectuer, par son geste même, cette sortie, et donc à mettre en œuvre ce dont on parlait. La diversité du public que nous constituions a été soulignée dès l’ouverture du Forum par Marc Frédéric Muller ; nous étions représentatifs de ce protestantisme multicolore dont parlait François Clavairoly dans la même ouverture. Ne soyons cependant pas dupes : notre diversité était loin d’être infinie, et nous sommes un peu, et peut-être même un peu beaucoup, restés dans l’entre-soi, dans ce microcosme protestant qui, même lorsqu’il est rassemblé dans toute sa diversité comme ici, ne représente lui-même qu’une mini-minorité de la population de notre pays. L’important est d’en être conscient.
J’interrogerai maintenant le titre du Forum lui-même : « Les Églises aux prises avec les replis identitaires et culturels ». Pourquoi avoir privilégié cette version négative de la réalité ? On aurait pu intituler le Forum : « Les Églises entre ouverture et repli ». Ce titre aurait d’ailleurs été plus conforme au contenu de la rencontre, car une telle ambivalence a été au cœur de nos débats. Quant au sous-titre choisi : « Pourquoi sortir de l’entre-soi ? », il s’agit d’une question rhétorique. Pourquoi avoir posé la question : « Pourquoi ? » et non pas : « Comment ? » Ou pourquoi pas : « Pourquoi et comment ? »
L’entre-soi est en effet une expression connotée, foncièrement dépréciative. Il renvoie à une situation dont il faut sortir, à une posture dont il faut se déprendre, surtout si l’on est chrétien. Jean-Paul Willaime a même dit que l’entre-soi était mortifère. La réponse à la question : « Pourquoi ? » est donc évidente : parce que c’est tout l’Évangile qui nous invite à sortir de l’entre-soi. Et pourtant, la question reste posée du fait de la réalité de nos Églises, qui ressemblent souvent, comme le dit Fritz Lienhard (1), à des clubs d’affinités électives : pour être admis au club des luthéro-réformés, il faut faire preuve d’amour pour les psaumes du XVIe siècle, d’aptitude à assimiler un discours hautement intellectuel, et même d’une capacité physique à rester assis sur un banc inconfortable pendant une bonne demi-heure sans s’agiter (2)… ; quant aux Églises Mosaïc, elles exigent la maîtrise de certaines langues et de certains langages (y compris de langages non-verbaux), de certains codes et d’un certain rapport à la temporalité, l’adhésion à certaines valeurs, à un habitus et à un ethos, et une capacité à la mobilisation corporelle. Comme l’a bien montré Yannick Fer, le repli sur soi se manifeste aux deux bouts de l’échelle sociale.
L’entre-soi est donc une tentation pour toutes nos Églises. C’est même la tentation par excellence, puisque Claude Lévi-Strauss, dans les dernières lignes de sa fameuse thèse, Les structures élémentaires de la parenté (3), fait de la sortie de l’entre-soi, par le langage, par l’interdit de l’inceste et par l’exogamie que celui-ci impose, par les échanges de toutes sortes, la condition même de l’humanisation, de l’entrée en humanité : une sortie comme condition d’entrée ! Rappelons que pour Lévi-Strauss, il y a trois types fondamentaux d’échanges : l’échange des paroles, l’échange des objets, et l’échange des femmes. Or, Florence Taubmann nous a invités à faire en sorte que nos enfants se marient entre eux, pour établir des ponts entre nos Églises… ! Plus sérieusement, Marie Kim a témoigné des passerelles construites entre la Corée et la France, et entre Paris et Nantes. Il y a mille et une manières de sortir de l’entre-soi.
Je me propose donc à présent de dégager cinq paradigmes analytiques qui ont constitué une grille de lecture de la réalité de nos Églises au cours de ce Forum.
Le premier paradigme est une clarification conceptuelle. Il s’agit de distinguer d’emblée « pluralité » et « pluralisme », « multiculturalité » et « multiculturalisme » : le fait et l’interprétation positive du fait. Jean-Paul Willaime nous y a, à juste titre, invités. Constater le fait permet en effet d’ouvrir à l’ambivalence du phénomène, qui est toujours à la fois un risque et une opportunité, au lieu d’y appliquer un jugement normatif ou idéologique. Mais franchissons un pas de plus.
Comment désigner ces Églises plurielles ? La tension entre les deux pôles d’autochtonie et d’allochtonie est-elle pertinente ? Bernard Coyault a soulevé le problème des connotations du vocable d’« autochtone », et des caricatures mutuelles qui s’en nourrissaient. Le « sang chaud » et l’« intensité du croire » avancés par Régis Debray s’avèrent être des présupposés doublement délétères : d’une part, parce qu’ils prêtent le flanc à une posture essentialiste et, d’autre part, parce que s’il y a intensité, c’est peut-être celle de l’expressivité, mais comment juger du niveau de la croyance ? Dans son second film, Jean-Luc Mouton a pointé les difficultés posées par la réception de ces images par les communautés concernées, lorsqu’on les désigne comme des Églises « issues de l’immigration » ; Pamela Millet y a dénoncé la stigmatisation qui est afférente à ces expressions. Il serait donc hautement préférable de prendre acte de la porosité des limites entre le soi et l’autre, et sortir de la dualité en affirmant que nous sommes tous dans la « Mosaïc » : personne n’est en dehors, chacun est une pièce du puzzle, sans quoi il n’y a plus, à proprement parler, de mosaïque.
Le second paradigme consiste à décrypter les effets de la globalisation, en y discernant une insigne ambivalence. On relève en effet deux effets inverses : d’une part, la circulation plus ou moins libre des personnes, les échanges d’idées, le foisonnement des ressources symboliques et spirituelles, la pluralisation des formes d’expression de la foi, produisent une ouverture à l’autre et un apprentissage de la tolérance ; d’autre part, cependant, les mêmes facteurs, et leurs premières conséquences, produisent des crispations identitaires, des replis confessionnels, des idéologies populistes. François Clavairoly a même parlé, non sans s’excuser de la formule, de populismes confessionnels et de souverainismes ecclésiaux. Ces deux effets inversés peuvent être simultanés ou successifs, chacun des deux nourrissant l’autre, dans une dialectique entre deux pôles en tension. Une expression est revenue à plusieurs reprises au cours du Forum : « L’universel, c’est le local sans les murs » ; il s’agit d’une version optimiste de ce qui nous arrive, qui peut évoquer à la fois la fameuse formule de Jacques Ellul : « Penser globalement, agir localement », et le concept plus récent de « glocal », pour articuler l’ouverture large au monde et l’enracinement en un terreau vivifiant.
Le troisième paradigme relève de l’analyse critique de la situation présente dans nos Églises. Il s’agit de prendre conscience du sort réservé aux chrétiens issus de l’immigration. Yannick Fer a parlé d’une intégration inégale, qui combine à la fois inclusion sociale et maintien des inégalités. Les immigrés sont des invités bienvenus, mais ne seront, et ne se sentiront, jamais chez eux. Les stéréotypes nourrissent des discours sur les autres qui contribuent à reproduire des rapports sociaux de domination. Georges Michel a annoncé que la nouvelle formule du Projet Mosaïc fera la promotion d’une conception de rapports entre Églises à parité, plutôt que celle de l’intégration, qui sous-tend la vision française d’une subordination d’Églises-filles envers des Églises-mères. Cette perspective ne peut que rappeler la vision de la Cevaa, ré-énoncée par Martin Burkhard.
Le quatrième paradigme est d’ordre biblico-théologique. Cette dimension a sans doute été trop discrète au cours du Forum, générant une frustration qu’expriment plusieurs post-it et rapports de groupes. Le motif scripturaire qui vient le plus immédiatement à l’esprit est celui de la tension entre Babel et la Pentecôte (4) : Babel évoque la pluralité de langues et de cultures comme vecteurs d’incompréhension, tandis que la Pentecôte signifie le dépassement des clivages sociaux, culturels et linguistiques, par l’Esprit d’amour. Nous sommes donc invités à toujours parcourir à nouveau le chemin qui va de Babel à la Pentecôte.
Joseph Kabongo nous a rappelé que la multiculturalité était déjà la situation des premières Églises. On pourrait citer l’incident d’Antioche, relaté par Paul en Galates 2, en tension avec la fameuse formule du même Paul en Galates 3, 28 : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec » ; Gabriel Amisi nous a dit que cette dernière expression était le mot d’ordre du travail auprès des demandeurs d’asile à Genève. Un dernier passage biblique peut être mentionné : Philippiens 3, 5-9, pour étudier le sens évangélique de l’identité : Paul se dit « de la tribu de Benjamin, Hébreu né d’Hébreux, quant à la loi pharisien… » (on pourrait actualiser en : « parisien »…), mais tout cela ne représente pour lui que « de la boue » depuis qu’il sait qu’il est « en Christ », et que c’est en lui que se situe sa véritable identité. Notre identité nous précède donc puisque Jésus-Christ nous précède. Jean-Marie Tjibaou, qui, outre le fait d’être un leader indépendantiste et un promoteur de la culture kanak, était un ancien prêtre, disait : « Notre identité est devant nous ».
Enfin, le cinquième paradigme est la prise de conscience, très nette tout au long de notre Forum, de la nécessité de formations à l’interculturalité. Joseph Kabongo a mentionné une nécessaire formation théologique, les travaux de groupes une formation à l’accueil, Elisabeth Parmentier une formation à la médiation interculturelle (où nous apprendrons les uns avec les autres, dans un échange de dons), et Jean-François Zorn une formation au dialogue.
Je présenterai donc sept défis, et sept pistes qui peuvent constituer une feuille de route pour chacun de nous. Il a été à plusieurs reprises question d’« horizon », notamment avec Elisabeth Parmentier. Une feuille de route est une boussole qui indique un horizon. Or, on sait bien que lorsque nous marchons ou roulons dans la campagne, l’horizon ne fait que reculer au fur et à mesure de notre avancée : nous n’atteindrons jamais l’horizon, du moins sur cette terre. Cependant, quand nous faisons de la haute montagne, l’horizon se rapproche, puis éclate à nouveau une fois parvenus au sommet. Il n’est pas sans intérêt de souligner l’analogie : l’horizon est plus proche lorsque l’on s’élève, sans pour autant être jamais à portée de main.
Le premier axe pourrait se formuler ainsi : redécouvrir la vertu de l’écoute. Michel Durussel, lors du moment de recueillement, a mentionné dans la confession de foi sa confiance en « une Église qui écoute avant de parler ». Lorsqu’en 1902, le missionnaire Maurice Leenhardt est arrivé en Nouvelle Calédonie, son père lui a écrit en l’exhortant à écouter : « Bien sûr, le missionnaire est envoyé pour proclamer l’Évangile, de même que le pasteur est l’homme ou la femme de la parole ; mais écoute d’abord ! » Et lorsqu’il revient en France, en 1926, après un quart de siècle d’apostolat, au cours des journées missionnaires dans les paroisses, destinées à récolter des fonds pour soutenir la mission, on lui demande : « Alors, monsieur le pasteur, combien de conversions avez-vous obtenues ? » La plupart des missionnaires de retour ou en congé racontaient des histoires édifiantes de conversions par milliers, ce qui impressionnait les membres des paroisses et suscitait leur générosité. Maurice Leenhardt, pour sa part, réfléchissait un moment avant de répondre : « Combien de conversions en vingt-cinq ans de mission ? Peut-être une seule : la mienne ! » Ce discours était financièrement moins rentable, mais plus honnête : pour Maurice Leenhardt, le missionnaire était tenu d’écouter d’abord, et de se convertir lui-même… (5) Il était ainsi un précurseur de ce principe de la « mission de partout vers partout », dont Martin Burkhard nous a dit qu’il définissait la Cevaa.
Le second axe consiste à se garder de toute stigmatisation, y compris inconsciente. Car elle peut prendre l’aspect très subtil de la « violence symbolique » analysée par Pierre Bourdieu (6). Le premier film de Jean-Luc Mouton a bien montré les difficultés à tourner des images dans certaines Églises par crainte de la stigmatisation. Il s’agit donc de travailler sur les stéréotypes et les préjugés que nous véhiculons, tout en assumant son ethnocentrisme : celui-ci est en effet paradoxalement universel (il est universel de porter sur le monde un regard non-universel, c’est-à-dire une perspective située, orientée). La meilleure façon de déconstruire nos propres ethnotypes est encore de les verbaliser.
Un troisième axe d’engagement revient à aller à la rencontre de l’autre pour devenir pleinement soi-même. Tel a été le propos de Frédéric de Coninck, par référence à Paul Ricœur : dans Soi-même comme un autre (7), Ricœur montre combien notre identité est plurielle, et que l’on peut découvrir l’altérité en soi et se retrouver en l’autre. Nous partons ainsi à la rencontre de notre « monde commun ». Ainsi, par exemple, il est vain de se contenter d’internet comme expérience de l’altérité : c’est le contact direct, l’hospitalité mutuelle, qui conduisent à discerner et à tracer un « monde commun ».
Claude Lévi-Strauss a recours à une métaphore suggestive pour décrire la diversité culturelle (8) : l’ensemble des cultures du monde sont comme un jeu de cartes. Il y a cinquante-quatre cartes : c’est notre monde commun. Mais à partir de là, nous pouvons jouer des parties en très grand nombre, et cependant en nombre non infini. Un certain nombre d’invariants universels nous relient donc en une commune humanité.
Une quatrième piste consiste à prendre acte des conflits générés par les relations interculturelles. Jean-Claude Girondin a clairement mis ce point en exergue. Mais on peut franchir un pas de plus, décrypter aussi la fécondité du conflit. Le récit d’Actes 6, 1-6 montre bien que le conflit, y compris le conflit interculturel ou éthique, peut servir de signal d’alarme pour indiquer un dysfonctionnement, qui de ce fait peut être surmonté pour une croissance personnelle et communautaire. Anne Zell en a donné un exemple actuel, qui prouve que l’on peut vivre ensemble dans le dissensus.
Un cinquième axe d’engagement revient tout simplement (mais est-ce si simple ?) à entrer en dialogue. Le mot « dialogue » ne signifie nullement, contrairement à ce que l’on croit souvent, « conversation à deux », car le grec « dia- » ne veut pas dire « deux » mais « à travers ». Le dialogue signifie donc « parole – à travers », c’est-à-dire « circulation de la parole ». Il suppose alternance d’écoute et de parole, et non enseignement péremptoire ou magistral : il s’agit au contraire d’une posture d’humilité qui exclut tout surplomb comme toute condescendance, et qui va jusqu’à se mettre à l’école de l’autre. Jean-Claude Girondin a cité la fameuse formule d’Édouard Glissant : « Quand on échange, on change » ; l’expression a été reprise par d’autres, y compris sur les post-it et les rapports de groupe de partage. Jean Ravalitera a insisté sur le statut et le rôle de la langue dans la culture comme dans le culte. Cela peut évoquer le mouvement « La paix par les langues », qui prônait le multilinguisme comme garant de compréhension entre les peuples, et donc de relations pacifiques : apprendre la langue de l’autre, ainsi que son langage, c’est entrer dans son univers. Le dialogue n’a donc rien à faire avec la simple présence, qui peut n’être qu’une coexistence, voir une juxtaposition dans l’indifférence : le dialogue suppose la présence à l’autre, c’est-à-dire la sollicitude au sens de Paul Ricœur (9).
Un sixième axe d’engagement consiste à revisiter les sources de la communauté. Il a plus d’une fois été question de communauté, dans le sens d’« Église » ou dans celui d’« entité ethnique », au cours de ce Forum. Or, l’étymologie du mot « communauté », mise au jour par Roberto Esposito (10), s’avère fort instructive. Le vocable français vient du latin « cum – munus », qui signifie : « avec – une dette ». La communauté est donc l’assemblée de ceux qui se savent endettés : mutuellement endettés pour ce qui concerne l’endettement interne, et endettés vis-à-vis de la société globale pour ce qui concerne l’endettement externe. La communauté est donc, étymologiquement, le meilleur garde-fou contre l’entre-soi, et finalement contre le communautarisme. Or, si nous nous intéressons à la communauté chrétienne, nous savons que notre dette fondamentale nous a été remise en Jésus-Christ, afin que nous nous remettions mutuellement nos dettes secondaires ; quant à la dette envers la société, elle est rappelée lorsque nous disons que les chrétiens sont dans le monde sans être du monde (11), de ce monde peu aimable mais que Dieu a tant aimé (12). L’entre-soi est ici non seulement conjuré, mais transcendé par la mission des chrétiens envoyés dans le monde : hors les murs.
Enfin, le septième et dernier défi résonne comme un clin d’œil, passablement catastrophiste, mais à prendre au troisième degré. On connaît la formule d’André Malraux : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». Il semblerait qu’il s’agisse d’une phrase apocryphe, mais peu importe. Jacques Ellul, avec sa verve corrosive et sa réputation de Cassandre, de prophète de malheur, s’était autorisé à subvertir la formule pour en faire ceci : « Le XXIe siècle sera religieux, et de, ce fait, il ne sera pas… » (13) À ses yeux, la religion porte en effet en elle un potentiel de violence et de destruction, car elle prétend détenir la vérité absolue. Et comme il y a plusieurs religions, et plusieurs confessions, et plusieurs manières de comprendre la vérité au sein d’une même confession, les conflits de l’avenir risquent d’être particulièrement dévastateurs. Ne faisons cependant pas trop vite d’Ellul une Cassandre : lui-même s’identifiait davantage à Jonas, qui, comme on le sait, prophétisait pour que ce qu’il annonçait n’arrivât pas.
Le défi qui est devant nous est donc de faire en sorte que cette prophétie ne se réalise pas, et ainsi de faire mentir Jacques Ellul, comme les Ninivites ont fait mentir Jonas. Il s’agit de faire de la pluralité religieuse une opportunité de rencontre, une ressource pour la reconnaissance mutuelle et pour l’harmonie sociale : un véritable « kaïros ». Et je terminerai à dessein mon propos par une parole catholique (au sens d’universel), celle de Michel Mallèvre : « Partageons l’émerveillement d’une relation vivante au Christ ».
Frédéric Rognon,
professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg
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1) Fritz Lienhard, La différenciation culturelle en Europe. Un défi pour les Églises, Lyon, Olivétan, 2017. 2) Ibid., p. 5-6. 3) Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté (1947), Paris / La Haye, Mouton et C°, 1966², p. 570. 4) « Vivre la diversité. L’Église dans une société multiculturelle », Cahiers de l’École Pastorale, hors-série n°13, 2011, p. 39, 41, 63-64. 5) Frédéric Rognon, Maurice Leenhardt : pour un « Destin commun » en Nouvelle Calédonie, Lyon, Olivétan, 2018. 6) Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982 ; Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984 ; Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001. 7) Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990. 8) Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, Paris, Gallimard, 1987 (1952) (Folio essais). 9) Paul Ricœur, op. cit., p. 254-264 10) Roberto Esposito, Communitas. Origine et destin de la communauté, précédé de : Conloquium Jean-Luc Nancy, Traduit de l’italien par Nadine Le Lirzin, Paris, PUF (Les essais du Collège international de philosophie), 2000. 11) Jean 17, 14-18. 12) Jean 3, 16. 13) Jacques Ellul, La foi au prix du doute. « Encore quarante jours… » (1980), Paris, La Table Ronde (La petite Vermillon n°404), 2015³, p. 181.
« Perspectives Missionnaires », revue de missiologie de référence
Il ne suffit pas de vouloir témoigner ; encore faut-il savoir comment s’y prendre. C’est l’un des grands défis de la Mission aujourd’hui, dans un monde changeant, travaillé par une mondialisation qui érige souvent plus de murs qu’elle n’abat de frontières. Voilà pourquoi la Mission a besoin de lieux de débats et d’espaces de réflexion. C’est le rôle que joue depuis plus de trente-cinq ans Perspectives missionnaires, unique revue protestante de missiologie de langue française.
Née en 1981 dans la mouvance évangélique, à une époque de remise en question des modèles missionnaires, elle s’est élargie aux différents acteurs francophones de la mission dans le monde protestant et avec une ouverture oecuménique. Elle est actuellement gérée par une association indépendante et s’appuie sur plusieurs organismes de mission de Suisse et de France (DM-échange et mission, et le Défap, avec lesquels elle entretient des partenariats étroits), et depuis fin 2017 la Cevaa.
Rencontre missionnaire à Paris
Les équipes du Défap, de la Cevaa et de DM – échange et mission, équivalent du Défap pour la Suisse romande, se sont retrouvées début mai à Paris pour évoquer les chantiers sur lesquelles les trois organismes travaillent ensemble, leurs évolutions en cours, leurs stratégies, leurs réflexions. De telles rencontres, qui ont lieu régulièrement, illustrent les relations tissées entre des organismes missionnaires qui peuvent intervenir dans les mêmes pays, travailler avec les mêmes Églises, sur les mêmes chantiers, et qui peuvent être aussi confrontés à des problématiques ou des interrogations comparables.
La galaxie missionnaire, si elle apparaît parfois dans un certain flou vue depuis les paroisses locales, n’est pas composée d’astres éloignés et sans relations les uns avec les autres. Quelles que soient les différences dans les domaines d’intervention, les lieux d’implantation géographique ou les conceptions théologiques, les divers organismes sont confrontés aux mêmes problématiques, aux mêmes évolutions du monde, aux mêmes questionnements, ce qui les amène à se rapprocher. Il peut s’agir de relations établies de longue date comme de coopérations ponctuelles qui se tissent sur le terrain pour faire avancer un projet ; elles peuvent être très concrètes et d’ordre pratique…. Elles peuvent encore se présenter comme des rencontres formelles destinées à se donner des nouvelles.
C’était le cas de la réunion organisée à Paris les 2 et 3 mai 2019, qui réunissait les équipes du Défap, de son équivalent pour la Suisse romande DM – échange et mission, et de la Cevaa. Entre ces trois organismes, les relations sont régulières : créés à la même période (DM – échange et mission n’a précédé que de quelques années le Défap et la Cevaa, nés tous deux de la Société des Missions Évangéliques de Paris en 1971), ils ont en commun beaucoup de relations d’Églises ; ils collaborent notamment au niveau des envoyés (une « session retour commune » a d’ailleurs été organisée il y a quelques mois), des passerelles existent aussi au niveau de la formation théologique et ils ont en commun certains partenaires comme le Secaar (Service Chrétien d’Appui à l’Animation Rurale) ou la CLCF (Centrale de Littérature Chrétienne Francophone)… Et de manière tout aussi régulière, chaque année, des rencontres organisées tantôt par l’un, tantôt par l’autre permettent aux équipes des trois organismes de faire le point sur leurs priorités, leurs réflexions et leurs chantiers du moment.
La «refondation» du Défap et le «nouveau» DM
Parmi ces chantiers, certains sont d’ampleur et touchent à l’identité même des organismes concernés. Depuis un peu plus d’un an, le Défap a lancé un important travail sur sa refondation, à la suite de l’appel de son président, Joël Dautheville, lors de l’AG 2018 ; cette thématique était encore au menu de l’AG 2019, qui a permis de faire le point sur ce qui a été fait en un an (mise en place d’un comité de pilotage, production de textes, réorganisation de l’équipe, nouveau partage des compétences…) et ce qui se prépare (forum et colloque sur la mission prévus au cours des prochains mois). De son côté, DM – échange et mission a entamé sa mue à l’issue de son «colloque missionnaire» (équivalent d’une Assemblée Générale) de novembre 2018, et il est déjà lancé dans un travail qui mobilise beaucoup d’énergies. Trois thématiques étant privilégiées : éducation, formation théologique et développement rural. Une partie de la réunion a donc tourné autour de ces travaux en cours au Défap et à DM – échange et mission, qui interrogent les modèles de la mission, tout comme ils impactent la place et le rôle des envoyés partant à l’étranger, ou encore les ressources financières. L’équipe de la Cevaa a souligné pour sa part qu’une telle réflexion avait déjà été menée à l’occasion de ses 40 ans et qu’elle avait servi de fil rouge à son Assemblée Générale 2012 ; elle avait alors été menée à base de questionnaires, de rencontres, de travaux en équipes au niveau des Églises, afin de déterminer quelle Communauté voulaient les Églises membres.
La rencontre a également permis de faire le point sur les activités à travers lesquelles coopèrent les trois organismes. En matière de formation théologique, l’un des temps forts de l’année écoulée a été le stage CPLR organisé au Togo, réunissant des pasteurs français et togolais. En ce qui concerne les envoyés, un bilan a été tiré de la «session retour commune» organisée en Suisse, à Longirod, pendant trois jours, du 30 novembre au 2 décembre 2018. Une expérience qui pourrait être renouvelée tous les 3 à 5 ans, et qui a permis par ailleurs d’établir des synergies au niveau des moyens de communication. Et précisément, en matière de communication, le Défap et la Cevaa, qui mutualisent leurs moyens dans ce domaine, ont convenu d’évaluer le cadre actuel de leur coopération.
Le prochain «mini-forum» du Défap se prépare en Normandie
L’objectif de ces rencontres régionales, à l’image de celle qui a déjà eu lieu en octobre 2018 en région centre-Alpes-Rhône, est de «décentraliser» les débats sur la mission qui ont lieu régulièrement lors des forums du Défap, afin de se rapprocher des participants et de toucher un plus large public. La prochaine aura lieu les 27, 28 et 29 septembre 2019 à Condé-sur-Noireau, dans le département du Calvados. Avec comme point de départ une citation de Gandhi («Vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre») pour réfléchir et échanger sur notre responsabilité face au dérèglement climatique.
L’urgence climatique appelle chacun de nous à l’action. Politiques, ONG, mais aussi Églises et théologiens : il existe aujourd’hui toute une théologie de la sauvegarde de la création, et la thématique de l’écologie est bien présente parmi les protestants. Cet engagement des Églises a connu un développement spectaculaire à partir de la COP 21 (du nom de la conférence internationale sur le climat qui réunit chaque année les pays signataires de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique ; celle de 2015 avait été organisée par la France, à Paris). Aujourd’hui, cette question de notre responsabilité collective pour sauvegarder la création s’est concrétisée à travers des opérations comme le label Église verte ; elle fait partie intégrante d’un certain nombre de projets du Défap (voir les liens ci-dessous)… Il était donc logique que cette préoccupation globale trouve des traductions locales dans les rencontres régionales sur la mission. C’était déjà le cas lors du «mini-forum» du Défap en région CAR, organisé avec le réseau Bible et création ; ce sera le cas encore à Condé-sur-Noireau, lors de la rencontre prévue les 27, 28 et 29 septembre 2019 pour la région Normandie, et qui tournera autour du thème «Vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre» (d’après une citation de Gandhi).
«C’est quoi vivre simplement ?»
«Dans le bocage Normand comme en Normandie et ailleurs, annoncent les organisateurs, nous sommes confrontés aux conséquences du réchauffement climatique. Même si depuis plusieurs années des initiatives et réflexions sont menées au sein de la paroisse du Bocage sur le partage des richesses, l’écologie, les questions de nourriture, les échanges et partages entre le bocage et l’Afrique, l’accueil des migrants, l’urgence nous rattrape.
Nous vous invitons à venir partager, échanger, construire autour d’une question simple mais qui nous permet déjà de faire un pas en faveur de la sauvegarde de la Création : C’est quoi vivre simplement ?
Vivre simplement dans ses dimensions matérielles et spirituelles, quel est le juste usage des biens dans ce monde ? (et les incidences de nos actes) du global au local, quel est le lien à la Terre et la terre ? (selon le sol où je suis) comment faire bouger les équilibres sans tomber dans les excès ? Comment limiter le gaspillage ? »
Sur toutes ces questions, que les organisateurs résument en une («C’est quoi vivre simplement ?»), des invités interviendront au cours des deux jours :
Florence Taubmann, pasteur au Défap
Martin Kopp, président de la commission écologie – justice climatique de la Fédération protestante de France.
Des Elu-e-s, des personnes témoins de leurs expériences
Rendez-vous prochainement sur le site du Défap pour avoir plus d’informations sur cette rencontre, et pour savoir comment participer !
Plongeon dans le lac de Tibériade !
Méditation du jeudi 2 mai 2019. Nous prions pour nos envoyés au Laos.
Le poisson (ichtus en latin) est le symbole du Christ pour les premiers chrétiens (acronyme de Jésus Christ de Dieu fils et sauveur en grec)
Quelque temps après, Jésus se montra de nouveau à ses disciples, au bord du lac de Tibériade.
Voici dans quelles circonstances il leur apparut : Simon Pierre, Thomas — surnommé le Jumeau —, Nathanaël — qui était de Cana en Galilée —, les fils de Zébédée, et deux autres disciples de Jésus, étaient ensemble. Simon Pierre leur dit : « Je vais à la pêche. »
Ils lui dirent : « Nous aussi, nous allons avec toi. » Ils partirent donc et montèrent dans la barque. Mais ils ne prirent rien cette nuit-là.
Quand il commença à faire jour, Jésus se tenait là, au bord de l’eau, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui. Jésus leur dit alors : « Avez-vous pris du poisson, mes enfants ? » — « Non », lui répondirent-ils. Il leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous en trouverez. » Ils jetèrent donc le filet, et ils n’arrivaient plus à le retirer de l’eau, tant il était plein de poissons. Le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Quand Simon Pierre entendit ces mots : « C’est le Seigneur », il remit son vêtement de dessus, car il l’avait enlevé pour pêcher, et il se jeta à l’eau. Les autres disciples revinrent en barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n’étaient pas très loin du bord, à cent mètres environ. Lorsqu’ils furent descendus à terre, ils virent là un feu avec du poisson posé dessus, et du pain. Jésus leur dit : « Apportez quelques-uns des poissons que vous venez de prendre. » Simon Pierre monta dans la barque et tira à terre le filet plein de gros poissons : cent cinquante-trois en tout. Et quoiqu’il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. Jésus leur dit : « Venez manger. » Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? », car ils savaient que c’était le Seigneur. Jésus s’approcha, prit le pain et le leur partagea ; il leur donna aussi du poisson. C’était la troisième fois que Jésus se montrait à ses disciples, depuis qu’il était revenu d’entre les morts.
Après le repas, Jésus demanda à Simon Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » — « Oui, Seigneur, répondit-il, tu sais que je t’aime. » Jésus lui dit : « Prends soin de mes agneaux. »Jean 21,1-15
Quand on vit des choses extraordinaires, il n’est jamais simple de « redescendre » dans la vie quotidienne et de retrouver le règne de la nécessité et des activités habituelles.
C’est pourtant ce qui arrive aux disciples, après avoir rencontré le Christ ressuscité. A la suite de Simon-Pierre, ils retrouvent leur barque, le lac de Tibériade, et les aléas d’une pêche infructueuse.
Heureusement nous savons que Dieu nous parle à travers les réalités de notre vie et même dans nos échecs. C’est ce que Jésus va faire, en se présentant à ses disciples depuis le bord du rivage. Mais il se présente incognito, à tel point qu’ils ne reconnaissent pas d’emblée l’homme qui leur prodigue des conseils pour une nouvelle tentative de pêche dans les eaux du lac.
On ne sait comment Jean -le disciple que Jésus aimait, le reconnait en premier. Est-ce l’exceptionnelle surabondance de poissons, est-ce un autre signe ? Cela mérite d’être médité : à quoi reconnait-on le Christ intervenant dans notre vie ?
Et réagit-on à la manière de Pierre l’impétueux, qui plonge alors dans les eaux, comme pour un baptême, afin de rejoindre plus vite son maître, tandis que ses compagnons regagnent le rivage sur leur barque. Et que signifient les 153 poissons de la pêche ? Ils ont fait couler beaucoup d’encre parmi les interprètes, qui y voient le signe de l’universalité et celui de la diversité des destinataires de l’évangile.
C’est bien toute la terre et toute l’humanité qui sont invitées à partager le repas de pain et de poisson, qui tous deux symbolisent le Christ nourriture des humains. Et cette mission d’invitation et de partage incombe, non seulement à Pierre, mais à tous ceux qui se reconnaissent comme disciples de Jésus le Christ : le faire connaître et reconnaître dans la communion à son amour qui nous nourrit !
Nous prions pour nos envoyés au Laos et nous partageons cette prière kanak
SEIGNEUR, NOTRE DIEU
Nous te rendons grâces pour la Terre, terre nourricière,
Elle est comme une mère pour nous et les nôtres…
Terre d’origine, elle nous donne le lieu où plongent nos racines…
Nous te prions, Seigneur pour ceux qui n’ont plus de terre,
Ceux qui ont été spoliés, déplacés, contraints à l’exil.
Nous te rendons grâces, Seigneur, pour l’igname et le cocotier…
Pour toutes les plantes qui nous nourrissent,
Pour la joie dans l’abondance,
Pour le courage de tenir dans les temps de pénurie…
Nous te prions, Seigneur
Pour ceux qui n’ont pas leur pain quotidien,
Mais aussi pour ceux qui en jettent,
Pour ceux qui ne savent mesurer la valeur des choses.
Nous te rendons grâces, Seigneur, pour les animaux,
Les oiseaux, les poissons de la mer…
Pour ceux qui nous apportent leur lait, leur laine, leur viande…
Mais aussi pour ceux, nos totems ou non,
Dont l’existence nous importe, même si elle ne nous est pas utile…
Nous te prions, Seigneur,
Pour que les humains apprennent à respecter tes créatures,
A comprendre à quel point nos survies sont liées…
Nous te rendons grâces, Seigneur, pour nos oncles, les frères de nos mères…
Ils veillent sur nous, ils sont vrais avec nous, ils nous sécurisent…
Nous te rendons grâces aussi pour nos mères, nos pères, nos ancêtres.
Nous sommes liés comme des maillons d’une chaîne de vie, d’âge en âge…
Nous te prions, Seigneur,
Pour ceux qui ne veulent vivre que pour eux-mêmes ou leur famille proche,
Pour ceux qui refusent d’être solidaires,
Pour ceux qui ne savent qu’être méfiants à l’égard des autres…
Pour ceux qui ne connaissent point les joies de l’amitié…
Dans les terres du Pacifique, viens Seigneur : apprends-nous à vivre ! Amen !
Voyageurs et missionnaires
Des ouvrages pour se replonger dans l’histoire des missionnaires à Madagascar, pour comprendre les phénomènes de radicalité religieuse à l’oeuvre sur le continent africain, ou pour explorer les racines de l’histoire africaine : c’est ce que vous propose de découvrir ce mois-ci la bibliothèque du Défap à travers cette sélection…
Un aperçu sur la vie quotidienne et le ressenti de femmes en situation d’expatriation : à partir d’une étude des correspondances reçues entre 1902 et 1907 par Lucy Bianquis (1859-1939), épouse de Jean Bianquis – futur directeur de la SMEP –, et émanant d’Européennes installées à Madagascar dans un cadre missionnaire.
« Vous n’êtes pas là par hasard : la fabrication d’une théologie de la migration au Maroc »
Par Sophie Bava, In : Afrique(s) en mouvement (Presses de l’Université internationale de Rabat), n°1, janvier 2019, p. 30-39 Téléchargeable ici. Une étude de terrain, par une socio-anthropologue, qui vise à éclairer ce qui se joue dans l’existence, en contexte marocain et musulman, du Centre oecuménique Al Mowafaqa et de l’Église Évangélique Au Maroc (EEAM).
Afrique(s) et radicalités religieuses
Actes du colloque international tenu à Rabat les 25 et 26 novembre 2016] / Institut oecuménique de théologie Al Mowafaqa (Rabat) ; Institut de recherche pour le développement (France) ; Université internationale de Rabat ; Université catholique d’Afrique centrale (Yaoundé) ; Bava, S., éd. ; Coyault, B., éd. ; Asri, F., éd. ; et al. – Konrad Adenauer Stiftung, 2018. (301 p.). (Cote : 300.465 (6) BAV)
Un effort de décryptage des évolutions récentes du religieux, omniprésent en Afrique, et de ses tendances à une radicalisation génératrice de violence. Une approche plurielle et interdisciplinaire (sciences humaines et sociales, théologie) avec des contributions de spécialistes de l’islam et du christianisme.
L’Afrique ancienne. De l’Acacus au Zimbabwe
Sous la dir. de Fr.-X. Fauvelle. Éd. Belin, coll. Mondes anciens, 680 p. (49 €) ISBN 978-2-7011-9836-1 Cote : 230.21 (6) FAU
L’Afrique ancienne a une histoire. Mais comment la raconter lorsque les témoignages écrits font, la plupart du temps, défaut ? C’est le défi relevé par des spécialistes du monde entier sous la direction de François-Xavier Fauvelle. A partir d’une diversité de sources, historiques et archéologiques (Tombouctou, Lalibela, Le Grand Zimbabwe), de vestiges d’objets usuels ou cérémoniels, de peintures rupestres, de récits transmis oralement, de fragments écrits. On plonge à la découverte de puissants royaumes (Aksum, Méroé, Ghana, Kongo…), ou encore d’empires médiévaux, islamiques et chrétiens. On marche sur les traces de marchands grecs, arabes ou persans à la rencontre de villes prospères, du Sahel au Nil et de l’Ethiopie à Madagascar. Une histoire qui change notre regard sur l’Afrique. Magnifiquement illustrée !
M élodie(s) en sous-sol : travaux en cours aux archives
«Pour que les chercheurs puissent chercher, d’autres doivent s’affairer…» Nous vous proposons aujourd’hui un détour par les coulisses de la bibliothèque du Défap, qui dispose d’un fonds unique sur l’histoire des missions protestantes francophones. Un fonds qui doit être entretenu, valorisé… ce à quoi s’affaire toute une équipe de passionnés. Exemples avec cette exploration d’un fonds iconographique, celui de Jean Keller (1900-1993), infatigable voyageur à travers le continent africain, au service de la Société des missions évangéliques de Paris (la SMEP, ancêtre du Défap) ; et avec cette plongée dans les archives d’une « dynastie » missionnaire, les Ellenberger, trois générations au Sud de l’Afrique.
Jean Keller (Paris 1900 — Aix-en-Provence 1993)
ou le voyageur infatigable
L’histoire en images
Fonds photographique remis par sa fille Arlette en 2010. Environ 1200 diapositives, en couleurs pour la plupart, réalisées principalement dans les années 1950-1960, parfaitement conservées, classées et légendées. Un fonds que Bernard Moziman inventorie et indexe.
Le pasteur Jean Keller sillonne l’Afrique subsaharienne d’Ouest en Est, entre 1943 et 1966, à une période-charnière, celle des indépendances. Missionnaire de la Société des Missions évangéliques parti au Gabon dès 1924, devenu agent de liaison durant la guerre entre le siège de la Mission à Paris et les missionnaires à l’oeuvre sur le continent africain.
Voyageur infatigable, on le découvre photographe curieux de tout : des gens qu’il rencontre, des pays qu’il découvre, des événements auxquels il prend part, ou dont il est simple témoin. Marcher sur ses traces, nous oblige à réviser notre géographie, en même temps que notre histoire : Rhodésie, Dahomey, Haute Volta, Soudan français… des noms lointains voire ignorés aujourd’hui !
Un parcours non dénué d’humour lorsqu’au détour d’une boîte, émergent des vues prises d’avion portant pour toute légende : « Mer de nuages au-dessus du Congo belge ».
Une geste familiale entre Afrique et Europe, les Ellenberger
ou quand une dynastie missionnaire sort de sa boîte
Un trésor dans une malle
Environ une centaine de boîtes – mais aussi une « malle Ellenberger » – remises par la famille au courant de l’année 2016 et dont Jean-François Faba entreprend le classement et la description.
Trois générations de missionnaires au Lesotho. Depuis le grand ancêtre venu de la Suisse, David Frédéric (1835-1920), quarante-cinq ans en Afrique australe, en passant par Victor (1879-1972), son fils – également missionnaire en Zambie –, et le frère de ce dernier, René Ellenberger (1873-1944) -missionnaire au Gabon -, pour arriver à Paul (1919-2016). Trois générations de pasteurs qui se révélèrent aussi ethnologues, linguistes, traducteurs, historiens, paléontologues…
Le tableau serait incomplet si l’on ne citait pas les femmes de la famille, Emma Hartung, Emma MacGregor, Evangéline Christol, Lucie Ellenberger…
Une mémoire familiale autant que missionnaire – correspondances, cahiers de souvenirs rédigés par Victor et abondamment illustrés, nombreux manuscrits de livres publiés par la suite, de traductions de textes en sotho, mais aussi prédications et documents imprimés, parfois uniques en raison des notes et commentaires manuscrits qui les accompagnent.
De rares objets, hétéroclites, aux allures de reliques… Comme ce morceau d’ardoise prélevé à Stanger – en zulu, KwaDukuza, ville fondée par le chef zulu Shaka -, sur le site présumé de son assassinat en 1826. Entre mythe et histoire.
Entre colle et reliure…
Une « totale rénovation » ?
Dans l’univers des livres rares
Le jeudi matin, c’est l’atelier récolement… Une entreprise de longue haleine qui se déroule dans les entrailles de la bibliothèque où se trouvent les magasins.
Avec Mireille Boissonnat, c’est un état des lieux de notre fonds ancien (16e-19e siècle) que nous dressons, sur la base des registres d’inventaire.
Opérations de dépoussiérage des rayonnages et des ouvrages, petites réparations, mesures de prévention, repérages pour des travaux plus importants.
Satisfaction de manipuler quelques-uns parmi les ouvrages les plus vieux et les plus curieux du fonds. Jongler avec les dates en chiffres romains, repérer les ex-libris des propriétaires antérieurs, les dédicaces, apprécier un frontispice, des planches de gravure. Tout un univers propre à l’objet-livre, voyage virtuel dans le temps mais aussi dans l’espace-monde tel qu’il était appréhendé par nos ancêtres.
L’Église protestante unie de Lezay au cœur de l’Église verte
Nous poursuivons notre série de portraits de paroisses sur le site du Défap, avec un passage par Lezay : engagée, depuis le printemps 2018, dans la démarche Église verte et solidaire, l’Église protestante unie de Lezay, située dans les Deux-Sèvres, figure parmi les toutes premières à avoir relevé le défi. Il est vrai que ce bastion protestant, dont les origines huguenotes remontent au 16ème siècle, n’en est pas à son premier défi. Une Église de Lezay qui avait très chaleureusement accueilli le Synode National en 2018. Cette série est proposée par Marie Piat, en partenariat avec Regards Protestants.
Lancé en 2017, le très œcuménique label Eglise verte rassemble les Églises catholiques, orthodoxes et protestantes autour de l’épineux problème de l’écologie. A ce jour, quelque 160 communautés sont labellisées, dont environ 30% d’Églises protestantes. Parmi celles-ci, l’Église Protestante Unie de Lezay qui peut s’enorgueillir d’avoir déjà atteint le niveau « Figuier », soit l’avant dernière étape du parcours qui requiert 50 à 75% de réponses adéquates. De fait, cela fait maintenant un an que cette Église, bientôt réunie avec les paroisses de La Mothe-Saint-Héray (Deux-Sèvres) et de Lusignan (Vienne) pour devenir l’Ensemble du Poitou Rural Protestant, s’est lancée dans la conquête du label Église verte (2). Comment s’y prendre ? « La démarche doit être menée progressivement étape par étape en commençant tout d’abord par constituer une équipe pour mener à bien le projet », répond Francine Villeneuve, présidente du conseil presbytéral de la paroisse de Lezay. Puis il faut inscrire la paroisse en répondant à l’éco-diagnostic (sur le site), et en s’engageant sur un minimum de deux ou trois aspects. Ces premières étapes permettent d’atteindre rapidement les deux premiers niveaux, à savoir « Graine de Sénevé » et « Lis des champs. »
C’est dans cette perspective que les quelque 300 foyers de la paroisse de Lezay ont décidé d’accentuer le temps de prière communautaire axé sur le respect de la création pendant les cultes. De prendre part à des événements chrétiens consacrés au développement durable. Enfin, d’encourager les membres de l’Église, via notamment le journal paroissial, à promouvoir la consommation locale, biologique et le commerce équitable. « Le niveau du Figuier n’est pas si difficile à atteindre, minimise avec modestie Bertrand Marchand, pasteur de l’Ensemble du Poitou Rural Protestant depuis 2015. Cela fait maintenant plus de cinq ans que nous évoquons le respect de la création, de la nature, dans la catéchèse et lors des cultes. Par ailleurs, les repas paroissiaux proviennent quasi intégralement des jardins locaux. Pour les bâtiments, nous avons fait isoler le presbytère et nous n’utilisons plus de pesticides. Mais nous avons encore beaucoup à faire. »
La création de l’Ensemble du Poitou Rural Protestant, qui réunira quelque 600 foyers, devrait permettre d’avancer encore dans cette démarche écologique, d’autant que la région pratique depuis longtemps l’agriculture raisonnée. Le 24 mars dernier, les assemblées générales des paroisses de Lezay, de La Mothe-Saint-Héray et de Lusignan se sont déroulées dans un même temps et dans un lieu unique. « Les votes étaient, cependant, dissociés, précise Bertrand Marchand. Mais en 2020, les trois assemblées générales seront suivies d’une seule assemblée constituante entérinant le regroupement des associations cultuelles. » Le fonctionnement est, du reste, d’ores et déjà commun pour un certain nombre d’activités. A commencer par les cultes. Un ou deux cultes sont organisés chaque week-end en fonction d’une rotation autour des treize temples, même si le Poitou Rural Protestant compte des lieux de cultes principaux, dont Lezay, Saint-Sauvant et Exoudun. Les autres temples étant utilisés plus ponctuellement en fonction de la saison. Par ailleurs, la catéchèse, les études bibliques, les groupes de maison, les cultes de maison et le covoiturage ont déjà fusionné. L’Ensemble compte, en principe, deux postes pastoraux. Le deuxième poste étant vacant, Bertrand Marchand est épaulé par Madame Christiane Hervaud, chargée de mission régionale rémunérée. Christiane Hervaud est associée à toutes les activités de l’église, des cultes aux actes pastoraux, de l’animation biblique aux visites de personnes. Un premier poste de ce type en France pour remédier à la vacance pastorale. Pour l’heure, une expérience unique, menée par l’Eglise Protestante Unie de France en région Ouest, qui sera peut-être étendue à d’autres régions dans les années qui viennent.
Marie Piat,
Regards sur les paroisses,
22 avril 2019
Ensemble du Poitou Rural Protestant/EPUdF de Lezay : 18, rue du Temple – 79120 Lezay
05 49 29 40 46
À la découverte de la mission d’hier et d’aujourd’hui
Permettre à des jeunes venus de toutes les paroisses de toucher du doigt l’histoire des missions protestantes, et leur montrer comment les échanges et les partenariats avec les Églises sœurs se vivent aujourd’hui au Défap : c’était l’objectif du programme «Voir et revoir Paris». Un an et demi après son lancement, ces visites de groupes au sein de la «Maison des Missions» sont entrées dans le quotidien du 102 boulevard Arago. Avec leurs étapes incontournables, comme la bibliothèque ou la chapelle ; et leur lot de rencontres avec des visiteurs du monde entier qui se croisent au Défap. Quel autre lieu du protestantisme français permet ainsi, le même jour, de petit-déjeuner avec un professeur de théologie du Congo-Brazzaville, de croiser dans un couloir un envoyé de retour de Madagascar, ou de discuter dans le jardin avec un responsable d’une Église camerounaise ?
L’initiative avait été lancée en septembre 2017, avec le programme «Voir et revoir Paris». Il s’agissait alors d’ouvrir la «Maison des Missions» du 102 boulevard Arago à des visiteurs venus de toutes les paroisses de France : jeunes avec leurs pasteurs, animateurs, catéchumènes, paroissiens, à travers des week-ends et mini-séjours «découverte». L’objectif étant de faire de cette visite d’un lieu une véritable initiation à l’histoire de la mission, et de montrer en même temps comment fonctionne le Défap aujourd’hui. Un an et demi plus tard, ces mini-séjours de groupes de visiteurs sont entrés dans le quotidien du 102 boulevard Arago, et le calendrier est bien rempli. En ce 16 avril, un groupe de jeunes accompagnés par le pasteur Pascal Hickel est en pleine découverte de la maison ; ils viennent d’Alsace, plus précisément de la paroisse de Furdenheim (Handschuheim). Ils ont été précédés quelques jours plus tôt par un groupe constitué des jeunes des paroisses d’Orange-Carpentras et d’Avignon, accompagnés par les pasteures Sophie Zentz-Amedro et Corinne Danielian ; ainsi que par des visiteurs venus de Metz. Et au cours du week-end précédent, ce sont 25 catéchumènes d’une paroisse parisienne, celle de Pentemont-Luxembourg, qui ont été accueillis. Au cours des prochaines semaines, d’autres viendront de Chartres, ou encore du Mazet Saint-Voy, en Centre-Alpes-Rhône.
Des incursions dans le passé… et des échos bien actuels
«Ce sont des groupes qui viennent des quatre coins de France, décrit la pasteure Tünde Lamboley, chargée à la fois des questions de formation théologique et de la Jeunesse. Avec des attentes qui peuvent varier. Alors, on adapte souvent notre programme. Au cœur de chaque visite, il y a bien sûr toujours la découverte de la Maison des Missions – ce qu’elle a pu représenter par le passé, et ce qui se vit aujourd’hui à travers elle : la façon dont sont entretenues les relations nouées avec les Églises sœurs, les échanges… On évoque notamment les cadres qui permettent actuellement à des jeunes de partir avec le Défap, par exemple celui du service civique… Et au-delà du 102 boulevard Arago, la visite se prolonge souvent en une découverte du Paris protestant, avec ses lieux historiques comme la tour de Calvin, et certains de ses lieux actuels emblématiques comme le temple de l’Oratoire…»
Au cœur du parcours de découverte dessiné pour chacun des groupes à travers la «Maison Défap», il y a bien sûr la rencontre avec l’équipe des permanents ; ainsi qu’un passage au «salon rouge« avec sa galerie de portraits d’anciens responsables de la Société des Missions Évangéliques de Paris, une halte dans la «salle de cours», où étaient formés les futurs missionnaires de la SMEP, une visite du «musée», où sont exposés divers objets rapportés au gré de leurs missions… La bibliothèque, riche de documents historiques uniques sur les missions protestantes, est une étape incontournable. «C’est un lieu où l’on peut vraiment toucher du doigt l’histoire de la mission, souligne Tünde Lamboley, et nos visiteurs le perçoivent parfaitement. On peut y voir les premières photos, prises au XIXème siècle, de pays alors inconnus pour les Européens, des cartes dessinées à la main par les missionnaires qui cartographiaient les territoires qu’ils découvraient… On peut reconstituer les parcours des hommes et des femmes qui ont fait la mission, voir de quelle manière l’Évangile a été transmis et reçu, de quelle manière ces missionnaires ont été eux-mêmes transformés par ces rencontres faites au cours de leur aventure, par tous ces échanges culturels et humains…»
Le 102 boulevard Arago, c’est une maison qui vit
Des incursions dans le passé qui trouvent des échos bien actuels lorsque les visiteurs croisent dans la maison, comme le souligne Tünde Lamboley, «un professeur de théologie venu du Congo-Brazzaville, un président d’Église malgache… Ou lorsqu’ils prennent leur petit-déjeuner avec le responsable d’une Église camerounaise. Le 102 boulevard Arago, c’est une maison qui vit, c’est la maison des Églises protestantes de France et d’ailleurs… La vocation de ce lieu, c’est de créer des liens, et il y a des rencontres uniques qui se font entre ces murs. Nos groupes de visiteurs ont l’occasion de le vivre de l’intérieur, lorsqu’ils croisent un envoyé du Défap de passage au 102 boulevard Arago, ou qu’ils assistent dans le salon d’accueil à une danse improvisée par une délégation de femmes tahitienne de l’Église protestante Māòhi.»
Un aperçu des danses Māòhi dans le salon d’accueil du Défap, 31 octobre 2018…
La chapelle est pour sa part un lieu privilégié pour des temps de réflexion autour des questions liées à la vocation : qu’est-ce que la Mission, quelle peut être Ma mission ? «À travers la présentation des envoyés d’aujourd’hui, on peut voir l’évolution des parcours et des profils des missionnaires, note Tünde Lamboley. On voit ce qui animait les missionnaires du XIXème siècle, et dans quel état d’esprit sont les envoyés qui partent aujourd’hui, alors que les relations se conçoivent désormais comme des partenariats avec des Églises sœurs.» C’est aussi dans la chapelle qu’ont lieu en grande partie les sessions de formation des futurs envoyés du Défap, ce qui donne l’occasion d’insister auprès des visiteurs sur l’importance de ce temps de préparation. «Même dans les cas de séjours courts de groupes de jeunes, souligne Tünde Lamboley, il est nécessaire de les sensibiliser aux différences culturelles et cultuelles qu’ils vont rencontrer. Qu’ils aient conscience de ce qui pourrait les heurter une fois sur place, ou des attitudes qu’ils pourraient eux-mêmes avoir et qui seraient sources de tensions possibles.» En insistant sur la nécessité d’un véritable échange autour d’un projet solidaire, et en mettant en garde contre les projets qui relèveraient plutôt du «volontourisme»…
«Ce que l’on veut promouvoir ici, conclut Tünde Lamboley, c’est la relation, l’enrichissement par la découverte de l’autre. Si on arrive, à travers ces week-ends et ces visites de groupes, à sensibiliser les jeunes à une ouverture, un changement de regard, un accueil de l’autre dans sa différence, c’est déjà beaucoup.»
Retour sur une des premières visites de groupes au Défap dans le cadre du programme «Voir et revoir Paris»…
L’école Kallaline : bienveillance et respect
Respect des différences, de l’autre et de soi-même : c’est une des constantes de l’enseignement à l’école Kallaline, un établissement atypique de Tunis résolument inscrit dans la langue et la culture françaises, et soutenu par le Défap qui y envoie régulièrement des services civiques. Depuis bientôt 160 ans, l’école Kallaline, à travers un cursus à la qualité reconnue, s’efforce ainsi de transmettre, non seulement des savoirs, mais aussi des valeurs, qui sont celles portées par le Défap et la tradition protestante : le respect, l’amour de l’autre, la justice et l’honnêteté.
Derrière les murs blancs de l’école Kallaline, au 12 place des Potiers, dans le faubourg nord de la médina de Tunis, près de Bab Souika, on trouve près de 160 ans d’histoire : cet établissement est aujourd’hui l’un des plus anciens de la capitale tunisienne. Tout remonte à l’année 1861, avec sa fondation par un révérend anglais… Depuis, la petite école a bien grandi et fait son chemin : elle compte une équipe de 45 intervenants pour un peu plus de 300 élèves. Résolument ouverte au monde, l’école Kallaline prône une éducation bienveillante : chaque enfant est ainsi respecté de manière à faire ressortir ses qualités. Tout comme il est incité à respecter les autres et à respecter les différences. L’équipe enseignante est à la fois multiculturelle et multiconfessionnelle. Les collaborateurs peuvent être tunisiens, français, originaires d’Afrique subsaharienne ; ils peuvent être chrétiens, musulmans, athées ; et le travail s’effectue en bonne intelligence, et dans le respect des valeurs d’ouverture que prône l’école.
Retrouvez ci-dessous une vidéo réalisée à l’occasion des 150 ans de l’école :
L’école Kallaline fait partie des établissements d’enseignement soutenus par le Défap, qui y envoie régulièrement des services civiques. Une école ancienne, mais aussi atypique, qui s’inscrit dans la tradition et la culture françaises : une partie importante des cours, des activités et de la vie scolaire se fait en français. C’est aussi un établissement qui vise à transmettre des valeurs, qui sont celles portées par le Défap et la tradition protestante : le respect, l’amour de l’autre, la justice et l’honnêteté.
Le rôle des volontaires
Au-delà des cours proprement dits, le français est la langue de communication par excellence au sein de cette école, et pour les enfants, qui suivent là un cursus de sept années, ce bain de langage commence dès la grande section de maternelle. Entre les adultes de l’équipe, tous les rapports de communication ont également lieu en français. Un choix qui s’explique non seulement par l’existence en Tunisie de toute une tradition de la langue française, mais qui est aussi un gage d’ouverture : beaucoup des parents d’élèves de l’école Kallaline considèrent souvent que, dans un contexte de mondialisation des échanges, un bon niveau de français sera un avantage. Nombre de ces parents sont d’ailleurs eux-mêmes d’anciens élèves de l’école Kallaline.
Dans cet établissement où tout est fait pour individualiser l’enseignement, favoriser l’envie d’apprendre, pousser les enfants à être autonomes dans leurs études et à donner le meilleur d’eux-mêmes, les intervenants étrangers ont un rôle fondamental. C’est là qu’intervient le Défap, qui envoie régulièrement des services civiques à l’école Kallaline. Souvent, ils sont amenés à faire du soutien scolaire en français, pour améliorer l’expression orale des élèves. Ils peuvent aussi animer des clubs : de théâtre, de percussions musicales, ou encore axés sur les reportages ou l’environnement… Chacune et chacun, par la perspective particulière qu’il ou elle apporte sur la culture française, a la possibilité d’enrichir ce bain culturel qui fait la caractéristique de l’école.
Pour vous en convaincre, regardez ci-dessous ce témoignage de Camille : envoyée du Défap en Tunisie, elle a effectué 10 mois de service civique à l’école Kallaline au cours de l’année scolaire 2016 / 2017. Elle a été rencontrée par l’équipe de l’Espace Volontariats Tunisie qui a réalisé un reportage sur l’école. Elle revient sur ce que cette mission lui a apporté.
Le Secaar : une aventure qui dure depuis 30 ans
Le Défap était présent à Lomé (Togo) du 24 au 30 mars pour le Conseil d’Orientation et de Suivi du Secaar. Un rendez-vous également marqué par la commémoration des 30 ans de cette organisation atypique au service du développement holistique, qui regroupe aujourd’hui 19 Églises et organisations chrétiennes d’Afrique et d’Europe.
Le nouveau bureau du Secaar
Loin d’une course au développement à tout crin, le Secaar (Service chrétien d’appui à l’animation rurale), un réseau de dix-neuf Églises et organisations chrétiennes d’Afrique et d’Europe, présent dans une douzaine de pays, cherche à promouvoir l’être humain dans toutes ses dimensions : spirituelle, sociale et matérielle. Ses actions se déploient selon cinq axes de travail : le développement intégral (considérer l’être humain comme une créature avec des besoins matériels mais également relationnels et spirituels), l’agroécologie (maintenir les équilibres des écosystèmes), le climat et l’environnement (système alimentaire mondial plus juste, avec respect de l’environnement), les droits humains (promotion de la dignité humaine et accès équitable aux ressources), et la gestion de projet (accompagnement et/ou suivi). Il a été fondé en 1988 au Bénin, avant d’être officiellement constitué en association internationale en 1994 à Yaoundé, au Cameroun ; et le Défap en est un des membres fondateurs. Son siège se trouve aujourd’hui à Lausanne, en Suisse, et le secrétariat exécutif à Lomé, au Togo.
En ce mois de mars 2019, du 24 au 30, les 22 délégués des 19 différentes organisations membres, dont le Défap, se sont réunis à Lomé à l’occasion du Conseil d’Orientation et de Suivi (COS) du Secaar : une réunion qui a lieu deux fois par an, et qui fait office d’Assemblée générale du Réseau. Figurait notamment à l’ordre du jour l’élection d’un nouveau bureau, pour un mandat de deux ans : après six années à la présidence du réseau, Jean-Blaise Kenmogne a été remplacé par Roger Agbakli de l’ONG BUPDOS (Bénin). Roger Zürcher (Suisse), Francis Gueye (Sénégal) et Blanche Djou (Cameroun) ont été respectivement reconduits à leurs postes de vice-président, trésorier général et membre. Ces rencontres sont également l’occasion de faire le point sur des démarches particulières réunissant divers acteurs du réseau : François Fouchier, qui avec Laura Casorio représentait le Défap à ce Conseil d’Orientation et de Suivi, a ainsi évoqué le cas de la démarche «Église verte» en France.
«Ce qui n’est calculable ni mesurable, c’est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l’amour»
Mais ce COS de mars 2019 a été aussi marqué par les commémorations des trente ans du Secaar, avec une journée portes ouvertes pour permettre de présenter les partenaires ; un événement qui a donné lieu à une édition spéciale du bulletin de nouvelles du Secaar, Partage, avec un retour sur ces trois décennies d’aventure du réseau depuis ses origines. Trente ans d’engagements pour le droit à la terre, le droit des femmes, pour aider les communautés à faire face aux changements climatiques… Jean-Blaise Kenmogne, président sortant du Secaar, est ainsi revenu à travers un article sur le concept de «développement holistique» : «S’il est un rêve qui habite tous les pays du monde, c’est assurément celui de se développer. Très souvent appréhendé comme un processus d’amélioration des conditions matérielles de l’existence, le développement postule une production et une consommation des biens et des services toujours plus élevées (…) Une telle pratique, si elle a le mérite d’être quantifiable, ne peut générer à elle toute seule l’idéal souhaité par une société. Elle ignore ce qui n’est calculable ni mesurable, c’est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l’amour et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance.» L’un de ses prédécesseurs, Jean-François Faba, a fait l’éloge de cette pensée à contre-courant des vents dominants du développement : «Dans la tradition protestante française, nous avons le verbe «résister» inscrit dans la pierre d’une prison pour femmes. Ces dernières étaient accusées d’appartenir à la religion prétendue réformée. Ce verbe met en action toute une série de paroles et de gestes qui envisagent un avenir possible au-delà de la sombre réalité du temps présent. Pendant quelques années j’ai pu, au sein du bureau du Secaar, vivre cette résistance dans un réseau d’hommes et de femmes dont la volonté de dépasser le poids des contraintes subies m’apparaissait comme les prémices d’une libération sociale et économique.»
Cette commémoration des trente ans du Secaar a aussi donné l’occasion de revenir sur la «capitalisation d’expériences», un processus permettant de valoriser tous les acquis et enseignements des diverses actions entreprises par le Secaar, de manière à pouvoir en partager les fruits : ce qui se fait déjà à travers des fiches disponibles sur le site de l’organisation, des vidéos, des témoignages, mais pourrait prendre aussi dans le futur la forme de sessions de formation, comme Simplice Agbavon, secrétaire exécutif du Secaar, en exprime l’espoir.
Retrouvez ci-dessous quelques témoignages en vidéo illustrant la diversité des actions et des partenariats du Secaar :
Car cette thématique de la formation est devenue au fil des années l’une des spécialités et l’une des marques de fabrique du Secaar. Au-delà de son soutien aux ONG ou Églises membres, il cherche à apporter une réflexion théologique aux acteurs de développement et une réflexion sur le développement aux théologiens. Des actions pour lesquelles il travaille en collaboration régulière avec le Défap et son homologue suisse, DM-échange et mission : le Défap a, par exemple, envoyé la bibliste Christine Prieto pour travailler sur un cycle de formations bibliques, qui a abouti à l ‘édition d’un ouvrage conçu pour aider des groupes à réfléchir sur la question du développement dans une perspective biblique. DM fournit pour sa part un appui à la communication du Secaar, à laquelle travaille actuellement une envoyée venue de Suisse, Marion Delannoy ; par le passé, cette mission a pu être assurée par des envoyés du Défap et de DM-échange et mission.
Retrouvez ci-dessous quelques images de ce Conseil d’Orientation et de Suivi du Secaar :
AG 2019 du Défap : une après-midi en forme de «mini-forum»
Deux envoyés récents du Défap ainsi que son secrétaire général, le président de la Commission des ministères de l’EPUdF, un enseignant de l’Institut Protestant de Théologie : autant de témoignages, autant de regards sur l’apport du Service protestant de mission qui sont venus se croiser, le samedi 30 mars, lors de l’AG du Défap, à l’occasion d’une après-midi consacrée aux «fruits de la mission».
Image de l’après-midi de l’AG du Défap consacrée à des débats sur les «fruits de la mission»
Depuis 1971, quels sont les «fruits de la mission» visibles à travers le Défap ? L’après-midi du 30 mars, jour de l’AG 2019, était toute entière placée sous cette thématique, ouverture vers une sorte de «mini-forum» donnant déjà un avant-goût du colloque qui se prépare pour les prochains mois. Avec pour l’illustrer, deux anciens envoyés, Éline O. (Égypte) et Mahieu Ramanitra (Madagascar) ; mais aussi Vincent Nême-Peyron, président de la Commission des ministères de l’EPUdF, qui a participé à un stage CPLR au Bénin ; ainsi que Jean-Luc Blanc, secrétaire général du Défap, et Gilles Vidal (IPT Montpellier). «On réalise», a souligné Florence Taubmann en présentant ces différents invités devant les délégués de l’Assemblée Générale, «quand on regarde l’histoire de la mission, mais aussi l’actualité, et quand on rencontre les envoyés formés par le Défap chaque année, que la mission, c’est toujours une histoire de vocation personnelle. On rencontre des personnalités fortes qui, à un moment donné, reçoivent un appel à partir.»
Ces diverses vocations, ces personnalités très diverses viennent se croiser au Défap et tout particulièrement lors d’une période privilégiée : celle de la formation des envoyés. «Ce sont des rencontres riches qui ont lieu lors de ces sessions de formation, a rappelé Florence Taubmann, avec des jeunes issus des milieux évangéliques, du monde luthéro-réformé ; des jeunes venus de la société civile et sans réelle éducation religieuse… Face à un public aussi divers, nous devons nous poser des questions, en tant que formateurs : réfléchir à notre manière de présenter la mission ; les préparer à vivre dans des sociétés où la pratique religieuse est le lot commun de tous…»
Se former aux rencontres interculturelles
Une formation dont les deux envoyés présents ont pu souligner l’aspect indispensable : «Sans elle, a notamment insisté Mahieu Ramanitra, on se serait heurté dans notre mission à des incompréhensions inévitables. Sans une préparation aux débats spirituels qui attendent les envoyés, comment réagir quand on se retrouve, par exemple, comme ça m’est arrivé à Madagascar, plongé dans une discussion sur les sorcières ?» Tout comme Éline O. il a souligné aussi la richesse des rencontres permises par la mission à laquelle il a participé, la manière dont elle avait influé durablement sur sa vision du monde, ses engagements dans la société… Quant aux «fruits de la mission» récoltés sur le plan personnel, Éline et Mahieu ont évoqué tous deux une véritable «salade de fruits» : ainsi pour Mahieu, «au niveau des fruits relationnels, je suis entré dans une dynamique de non-violence dans les relations et la communication. Au niveau professionnel, cette mission m’a incité à m’intéresser de plus près aux langues ; au niveau spirituel, certaines rencontres que j’ai faites m’ont incité à approfondir mes recherches…» Éline a souligné l’ampleur des prises de conscience qu’elle a pu faire : «J’ai pu voir en Égypte la manière dont la société était travaillée par la révolution qui venait de se produire ; faire des visites en prison et mesurer l’importance d’un système politique qui respecte les droits fondamentaux, et de ce qui se produit quand ils ne sont pas respectés… J’ai pu mesurer qu’en matière de libertés, rien n’est jamais acquis – ce qui est vrai par exemple pour les droits des femmes… Je me suis rendu compte que c’est par l’éducation qu’une société peut changer… Toutes ces choses que j’ai réalisées continuent à me travailler aujourd’hui. La voie que je suis en train de prendre, sur le plan de ma vie professionnelle, c’est la médiation socio religieuse : ce que j’ai vécu en Égypte y a certainement contribué.»
Vincent Nême-Peyron (à gauche) ; Florence Taubmann (à droite)
Changement de registre avec l’invité suivant de Florence Taubmann : Vincent Nême-Peyron, président de la Commission des ministères de l’Église protestante unie de France (EPUdF). Il a eu l’occasion de participer à un stage CPLR (un stage dans le cadre de la formation permanente des pasteurs), co-organisé au Bénin avec le Défap. Un contexte très différent de celui que connaissent les volontaires qui partent sur des missions de VSI ou de Service civique avec le Défap… et pourtant, un certain nombre de thématiques communes émergent. La question, tout d’abord, de la reconnaissance des différences culturelles et de la manière de les dépasser pour communiquer : une préoccupation évidente dans le cas d’un départ en mission à l’étranger, mais qui peut concerner également des pasteurs dans leur paroisse. Tout particulièrement dans les paroisses de grandes villes, dont la sociologie évolue et qui comportent une part croissante de paroissiens nés hors de France, et ayant grandi dans un contexte culturel et ecclésial très différent. Parmi les exemples cités par Vincent Nême-Peyron au cours de son intervention, on peut retenir ce cas d’un pasteur engagé avec des paroissiens dans un débat sur la circoncision : une pratique qu’il considérait comme un héritage de l’Ancien Testament… avant de se rendre compte que dans l’expérience de certains de ses interlocuteurs, nés en Afrique et installés depuis lors en France, la circoncision était un marqueur de la différence entre animistes et chrétiens. «Pour rendre attentifs les futurs pasteurs de l’EPUdF à ces problématiques interculturelles, a souligné Vincent Nême-Peyron, on a travaillé avec des responsables du Défap et de la Cevaa. Dès l’an prochain, on prévoit des modules de sensibilisation.»
Les deux derniers intervenants invités par Florence Taubmann à évoquer les «fruits du Défap» devant les participants de l’AG étaient des familiers de la maison : Jean-Luc Blanc, secrétaire général, et Gilles Vidal, professeur de théologie mais aussi ancien envoyé, qui a découvert la Nouvelle-Calédonie et l’EPKNC grâce au Défap. Le premier a insisté sur l’importance du Défap pour aider à mieux prendre en compte les interactions croissantes entre Églises, ou membres d’Églises, par-delà les frontières, qui posent autant de questions sur les identités de chacun et rendent nécessaire un renouveau théologique ; le second, sur l’expérience irremplaçable vécue par les envoyés eux-mêmes, mais aussi leurs enfants, littéralement devenus des «enfants du Défap». Tous deux se retrouvant sur le thème de la mémoire («non seulement la mémoire des missionnaires européens, mais la mémoire des peuples et des Églises qui font partie de l’histoire et du présent du Défap») : une richesse à préserver, irremplaçable pour mieux comprendre le présent. Et pour que les paroissiens au sein d’une même Église, mais aussi les Églises elles-mêmes, puissent se comprendre et grandir ensemble, au lieu d’entrer en dissidence ou en concurrence.