[Exclusivité Défap] Les épisodes du chemin

 

« Que dit le visage quand je l’aborde ? Le visage exposé à mon regard est désarmé » (Emmanuel Lévinas)

 

Ce matin-là, nous avions rendez-vous au ministère de l’Education de Dura, dans la banlieue-sud d’Hébron. Un projet d’école dans un petit hameau près de la « ligne verte ». Pas d’école depuis des années dans ce hameau, car l’école précédente avait été détruite par l’armée après la guerre de 1967. Conséquence perverse : seuls les garçons peuvent aller à l’école de la petite ville voisine d’Adh Dhahiriyah. Les filles restent à la maison.

 

Le check point 56, DR

 

Bien qu’EAPPI n’ait pas de rôle direct dans la construction d’écoles ou dans des projets d’infrastructures ou de développement économique, notre intervention peut être utile en tant qu’intermédiaire, car les situations les plus simples buttent parfois sur des obstacles futiles, que quelques réunions autour d’un verre de thé à la menthe peuvent aider à résoudre. Et c’était bien le cas de cette école, pour laquelle il s’agissait de trouver un terrain. De vieilles querelles de voisinage bloquaient les initiatives successives.

 

En tout état de cause, nous étions en route vers ce rendez-vous. La route que nous avions prise nous faisait passer par le camp de réfugiés d’Al Fawwar, l’un des points chauds de la sous- région. La population d’Al Fawwar vient de villages évacués lors des conflits successifs, et vit dans l’espoir incertain du retour ; les frustrations et tensions montent à mesure que cet espoir s’éloigne.

 

Au check-point, la première chose que l’on aperçoit, ce sont en général d’énormes blocs de béton grisâtre, desquels dépassent des rangées de fusils mitrailleurs et de casques métalliques. Les visages des soldats sont protégés par des passe-montagnes dans le froid vif du matin, rendant ces apparitions plus inhumaines encore. Le passage d’un check-point est toujours un moment désagréable car, après avoir attendu un long moment que la file de voitures et camions se résorbe, il faut répondre aux mêmes questions stéréotypées : où allez-vous ? Que faîtes-vous en Israël (sic) ? Où habitez-vous ? « A Yatta ? Mais c’est très dangereux ! Avez-vous des armes ? »

Cette fois-ci, l’interrogatoire a tourné court car lorsque j’ai présenté mon passeport, le soldat de service, un jeune homme d’une vingtaine d’années au visage poupin, s’est soudain détendu, et c’est dans un français parfait – je pense qu’il avait dû grandir en France – que nous avons eu une conversation brève et sympathique, étonnés l’un et l’autre que nous puissions dans de telles circonstances échanger calmement quelques mots sur les problèmes de la population locale.

 

Peut-être pensait-il encore à notre conversation quand, quelques minutes plus tard, il a été blessé grièvement de plusieurs coups de couteau portés par un jeune Palestinien.

Il a pu être transporté à temps dans un hôpital voisin, et ses jours ne sont plus en danger. Son assaillant, jeune étudiant de 19 ans venu du camp voisin, a eu moins de chance. Il a été blessé mortellement par les compagnons du soldat israélien.

 

Depuis, j’ai eu d’autres conversations avec des soldats israéliens, toujours trop rapides et superficielles, mais c’est le visage de ce jeune soldat, soudain si confiant et détendu, qui ne me quitte pas. Je n’ai pas vu son assaillant, mais sa photo était dans les medias le soir même, et lui aussi portait sur le visage l’espoir et la détermination qui sont ceux d’un jeune homme de 20 ans. Ce visage aussi est pour longtemps gravé dans ma mémoire.

 

Alors, face ce gâchis, quelle doit-être notre réaction ? Sûrement pas la haine, ni la peur de l’autre. Mais plutôt – et nous devons nous le demander sérieusement – n’est-il pas grand temps que nos dirigeants et que nous-mêmes prenions la mesure de nos incompétences ou, au moins, de nos indifférences. Nous devons nous sentir collectivement responsables de la société dans laquelle nous vivons, qui est celle que nous avons créée par nos actes et par nos absences. Est-ce cette société là que nous voulons laisser à nos enfants ?

 

Jacques Toureille
30 novembre 2015




Visite aux pays : Tunisie

 

Durant cette visite de suivi, Laura Casorio a rendu visite à l’Eglise réformée de Tunisie (ERT) : rencontre avec le Conseil et la pastorale.

Le Conseil est en train d’organiser un forum avec des responsables d’Eglises d’Afrique de l’est : l’ERT est une Eglise toujours active, et engagée dans le maintien des relations avec tous ses partenaires.

 

La secrétaire exécutive s’est également rendue auprès des envoyés du Défap : il y en a onze en tout en Tunisie, dix à Tunis, un en milieu rural. Elle les a rencontrés de manière individuelle et collective.

 

Groupe des envoyés et leur famille, DR

 

Ceux-ci travaillent, pour la plus grande partie, pour les programmes extra curricula au sein de l’école Kallaline, institution privée liée historiquement au monde protestant et partenaire du Défap. Laura Casorio a également rencontré le directeur pédagogique de cette école.

Les autres envoyés travaillent au sein de projets sociaux de l’ERT : animation d’enfance, accompagnement aux étudiants subsahariens, activités et animation sociales, etc.

Le dernier des envoyés travaille sur le développement rural dans le sud du pays.

 

Cette visite fut aussi l’occasion de faire le point avec France Volontaires : échange de nouvelles autour de la collaboration avec le Défap, sans oublier une discussion sur la question sécuritaire.

Enfin, Laura Casorio a rencontré l’ACT (Association de Coopération en Tunisie), dont l’activité est parfois parallèle à l’action sociale de l’Eglise (jeunes en difficultés, mères célibataires etc.). C’est une organisation avec laquelle le Défap est en contact car leurs actions sont similaires sur le terrain ; une forme de collaboration est d’ailleurs en cours de discussion.

Une situation sécuritaire tendue

 

Des attentats ont eu lieu mardi à Tunis, sur l’avenue Mohamed V, une avenue centrale de la ville.
Le Défap a eu des nouvelles de tous les envoyés : ils vont bien et gardent le moral, même si les mesures de sécurité sont renforcées. Un couvre-feu a été mis en place en Tunisie.

Tous les envoyés sont en relation avec la police ou les autorités diplomatiques : l’ambassade de France a mis en place des personnes de contact sur place pour tenir informer les ressortissants français.

 

Les envoyés montrent leur solidarité envers le peuple tunisien : ils souhaitent soutenir la population face à ces événements, comme eux ont reçu du soutien lors des attentats à Paris. En effet, des personnes dans la rue leur ont fait part de leur solidarité, ne serait-ce que par quelques mots : c’est une chose à laquelle ils ne s’attendaient pas.

 

C’est aussi un point important pour l’Eglise : les communautés chrétiennes sur place sont attentives aux mesures et conditions sécuritaires.

L’Eglise se prépare cependant à vivre le temps de l’Avent : c’est un moment qui se vit au sein de l’Eglise principalement, très peu à l’extérieur.

 

Freddy Nzambé et sa femme Sylvie, DR

Freddy Nzambé et sa femme Sylvie. Il est le premier VSI du Défap en Tunisie et en est à 4ème année. DR

 

Cette visite fut l’occasion pour Laura Casorio de passer du temps avec les envoyés, d’observer leur travail sur place ainsi que de rencontrer les différents responsables des activités des partenaires.

Une soirée a été également organisée, comme moment de partage, notamment autour du ressenti des envoyés sur leur mission et de la question sécuritaire. L’animation a été assurée par certains envoyés :  musiques, chants, jeux, repas etc.

 




L’instant suspendu

 

« C’est jour de fête à Umm al-Kheir, un campement bédouin accroché à la colline, quelques mauvaises tentes déchirées par le vent, toilettes portatives et abris en tôle ondulée. Une clôture grillagée le sépare de la colonie israélienne de Karmel, villas attrayantes bénéficiant de tout le confort moderne, électricité, eau courante, système de traitement des eaux usées, jardins verdoyants, et une immense exploitation industrielle de volailles à quelques centaines de mètres. La convention de Genève prévoit bien que l’occupant israélien doit garantir l’égalité des moyens à tous les citoyens, mais ici clairement, certains sont plus égaux que les autres.

 

Les petits colons assistent à la partie, DR

 

Pourtant, la joie et les vivats, c’est du côté des Palestiniens qu’on les trouve aujourd’hui. Une équipe anglaise amateur, les cowboys de Bristol, est venue jouer au football avec les gamins du village. Le niveau technique est limité, et le terrain parsemé de rochers et broussailles n’est pas vraiment réglementaire, mais qu’importe, l‘enthousiasme est au rendez-vous et les joueurs se dépensent sans compter.

Catastrophe, un coup de pied plus fort que les autres expédie la balle de l’autre côté du grillage, dans la colonie. En principe, un bataillon de soldats israéliens aurait dû venir s’interposer, car ces jets de ballon intempestifs pourraient blesser malencontreusement un colon passant par là. Mais non, pas de soldats pour une fois, mais plutôt trois ou quatre jeunes colons qui, entendant les cris poussés par les petits palestiniens, se sont dit qu’eux aussi participeraient bien à la fête et sont venus à quelque distance pour regarder le jeu.

 

En fait, ils viendraient bien jouer ! / DR

 

Alors, pour quelques minutes hors du temps, nous avons assisté de loin à un rapprochement magique entre ces enfants. Les petits colons ont rendu le ballon par-dessus le grillage, puis sont venus au contact des petits Palestiniens, à travers le grillage. Ils ont échangé sourires, paroles, et jeux d’enfants. Mais bien vite, malheureusement, un colon athlétique en bermuda, lunettes noires, et doberman aux ordres, est venu mettre fin à cet « instant suspendu », et les petits colons ont dû regagner bien à regret leurs bunkers cossus.

 

Bref échange, avant qu’un colon adulte n’intervienne / DR

 

Espérons que ces enfants se souviendront de cet instant de grâce, lorsqu’ils se retrouveront peut-être face à face, plus tard, les uns dans la force d’intervention israélienne, les autres cagoulés et armés de lance-pierres. Alors, s’ils se souviennent… »

 

Jacques Toureille
22 novembre 2015

 




Jonathan Tholo, aperçu d’une réussite

 

Sur les photos, il a toujours l’air d’un enfant sage, attentif et réfléchi. À 25 ans, petite barbe court taillée, cheveux disciplinés, on sent chez lui dès l’abord à la fois la profondeur d’un esprit vif et la gaité du jeune garçon élevé au soleil, dans l’amour et la fraternité.

 

Venu en France après son bac, dans le cadre du programme ABS, il a très tôt pris conscience de l’opportunité, pour son pays natal, de ces études supérieures. D’un trait, il a d’abord obtenu un DUT en Gestion des Entreprises et des Administrations à Bourges, en plein centre de cette France qui lui était alors largement inconnue. Dans la foulée, il s’est inscrit en licence de droit à Tours, ville universitaire à la fois bouillonnante et provinciale. Toujours très éloignée de la douceur calédonienne, mais l’habitude était déjà prise… C’est ensuite à Bordeaux qu’il s’installe, et obtient un master en droit.

 

© DR JONATHAN THOLO Jonathan Tholo aux Nations Unis

© DR JONATHAN THOLO Jonathan Tholo aux Nations Unis (Source : outre-mer 1ère)

 

À la rentrée universitaire 2015, Jonathan intègre Sciences-Po Bordeaux avec un objectif final : se préparer au concours externe de l’École nationale d’administration (ENA). S’il réussit, ce qui semble être bien parti, vu la première partie de son parcours, il sera le premier Kanak à y être admis.

 

Mais Jonathan Tholo n’est pas qu’un étudiant. Il a déjà à son actif une belle expérience professionnelle : en 2012, il est « Assistant Manager » au sein de la branche écossaise de l’ONG Save The Children. L’année suivante, il fait un stage d’assistant parlementaire dans le cabinet du député européen Maurice Ponga, au siège bruxellois du Parlement européen. Cet été, c’est pour le Tribunal spécial des Nations unies pour le Liban, à La Haye, qu’il a exercé son activité de juriste international. Là aussi : beau parcours !

 

Mais ce portrait ne serait pas complet sans la mention des activités associatives de Jonathan : il a été tour à tour vice-président de l’association des Calédoniens de Bordeaux, engagé dans la Fédération Nationale des Étudiants Cagous [autrement dit : calédoniens !] en métropole et organisateur d’une grande conférence sur la Nouvelle-Calédonie, à laquelle a évidemment assisté la promotion 2014-2015 des ABS !

 

Jonathan est toujours en contact avec le Défap : il était présent à la rencontre entre ABS à Bordeaux en février 2015, et a d’ailleurs aidé à son organisation. Il a également participé à l’encadrement du week-end ABS qui a eu lieu à Paris en octobre 2015, et il est prévu qu’il accompagne le prochain week-end ABS, en février 2016.

Article de la chaîne outre-mer 1ère

 




L’Eglise Evangélique du Gabon : de nouveaux projets

 

Les Eglises de France ont une longue tradition de relations avec l’Église du Gabon. Bien sûr il y a eu le Docteur Schweitzer, mais le plus célèbre des missionnaires ne doit pas faire oublier tous les autres, nombreux, qui ont marqué l’histoire de cette Église. Ces dernières décénnies, en partie à cause de conflits internes à l’Église Evangélique du Gabon (l’EEG), nos relations s’étaient distendues se réduisant à quelques échanges avec la région Centre Alpes Rhône de l’EPUdF. En 2011, le Défap a affirmé sa volonté de renouer des relations avec cette Eglise membre de la Cevaa. Ainsi, il a a reçu deux doctorants boursiers gabonais, un groupe de femmes de l’Église ainsi que son Président. En 2014 une nouvelle équipe a été élue à la tête de l’EEG. Le moment semblait alors venu d’aller sur place à la rencontre de ses paroisses, de ses régions et de ses instances nationales afin de déterminer ensemble comment, dans le cadre de la Cevaa, nous pourrions intensifier nos relations. Jean-Luc Blanc y était du 7 au 21 novembre. Il en revient avec des nouvelles et des propositions.

 

Le pasteur Jean-Luc Blanc lors du Séminaire Nouvelle Action Commune de la Cevaa, DR

Le pasteur Jean-Luc Blanc, à gauche, lors du Séminaire Nouvelle Action Commune de la Cevaa, à Libreville, en novembre 2015, DR

 

L’Église Evangélique du Gabon a fêté liturgiquement sa réconciliation en juillet 2015 après de longues et destructrices luttes internes. L’image qu’elle donnait à l’étranger était déplorable. Pourtant, pendant tout ce temps, les hommes et les femmes de cette Eglise, les membres des paroisses, n’ont jamais cessé de se réunir pour prier pour la réconciliation et chercher comment sortir de ces conflits. A aucun moment, le découragement n’a vidé les paroisses qui malgré les difficultés, ont continué à assumer leur mission.

 

Les participants et les formateurs, au séminaire, DR

 

Aujourd’hui, l’EEG se tourne vers l’avenir et veut le faire avec nous !

 

• Avec nous, elle veut développer sa faculté de théologie. Créée il y a trois ans, cette petite faculté fonctionne avec des professeurs extérieurs et une bibliothèque minuscule. Elle se tourne vers nous pour que nous lui envoyions des enseignants pour assurer quelques modules, que nous l’aidions à équiper sa bibliothèque et pour que nous participions à la formation de ses enseignants.

 

• Avec nous, elle souhaite former les cadres de son mouvement de jeunesse aux techniques d’animation et développer son mouvement de scoutisme.

 

• Avec nous, elle souhaite que le mouvement des femmes intensifie ses relations avec les Eglises de France de manière à s’ouvrir à d’autres réalités, d’autres manières de voir.

 

• Avec nous, elle souhaite que nous aidions son département de l’enseignement primaire et secondaire à collaborer avec d’autres structures semblables notamment par l’adhésion au RIEP (Réseau International de l’Enseignement Protestant). Elle souhaiterait aussi pouvoir accueillir deux jeunes volontaires dans ses écoles.

 

• Avec nous, elle souhaiterait développer des jumelages entre des paroisses du Gabon et des paroisses de France.

 

Lors du séminaire à Libreville, DR

 

Bref, avec nous, cette Eglise veut tout simplement vivre la réalité de l’Église Universelle dans le cadre des liens communautaires qui nous lient déjà : tout un programme que nous allons petit à petit mettre en œuvre ensemble ! La première étape sera une visite du Président de l’EEG au Défap, le 10 décembre.

 

Libreville, DR

 




La petite fenêtre rouge

 

« A cinq heures, ils ont fait violemment irruption dans la petite maison blottie contre la falaise blanche. Une trentaine de soldats israéliens puissamment armés, gilets pare-balles, fusils mitrailleurs pointés, lance-grenades, casques lourds, tout l’attirail nécessaire pour mener une attaque en règle contre un adversaire redoutable.

A l’intérieur, le père, la mère, la grand-mère, et cinq enfants dormaient paisiblement sur des matelas jetés à même le sol. Ils leur ont donné cinq minutes pour s’habiller et évacuer leurs maigres effets.

Ensuite, le bulldozer est entré en œuvre, et en quelques instants, la modeste construction, murs de parpaing, toit de tôle, réservoir d’eau, tout ce qui n’a pu être sauvé à temps, ont été réduits en un amas informe de gravats et ferrailles tordues.

 

Ce qu’il reste de la maison, DR

 

Lorsque nous sommes arrivés quelques heures plus tard, les femmes, le regard vide, étaient assises sur les quelques meubles et coussins qu’elles avaient pu sortir à la hâte. Un petit meuble vernis, soigneusement mis de côté par la grand-mère, contenait tout ce que la maisonnée détenait de précieux : quelques verres à thé, une bouilloire en métal embouti, et une douzaine d’assiettes de faïence.

Sami, le père, effondré, contemplait ce qui restait de son rêve détruit en un instant, une maison bien à eux, construite depuis à peine trois mois, et fruit de tant d’efforts et de privations. A l’écart, la petite Leïla, cinq ans, pleurait silencieusement, appuyée sur un chambranle de porte resté debout par quelque miracle.

 

Le désarroi des femmes, DR

 

En France, c’était le 1er novembre, et la trêve hivernale venait juste de commencer. Mais ici, pas de trêve, bien au contraire. L’arrivée de l’hiver, c’est le moment idéal pour entreprendre les sinistres besognes de destruction. Le froid est déjà bien présent dans cette banlieue de Jérusalem, le Jebel Mukkader, où l’altitude avoisine les 800 mètres, et il n’est pas question de s’attarder dehors bien longtemps, avec femme et enfants en bas âge. Avant le soir, il faut avoir trouvé un abri temporaire, auprès d’un cousin ou d’un ami.

Alors, pour la famille de Sami, comme pour tous ces familles délogées sans ménagement, il a fallu partir, et partir encore. Combien de fois la famille de Sami a-t-elle déjà dû déguerpir à la hâte ? Combien de fois ont-ils vu leurs maigres biens dévastés. A ce jour, plus de 5000 habitations ont été détruites par l’armée israélienne, sur un territoire de la taille de la moitié d’un département français.

 

Le visage ravagé de Sami, le père, DR

 

Sami, comme plus d’un million de palestiniens, est un réfugié. Mais qu’entend-on donc par réfugié en Palestine ? Au sens de la Convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés, dite Convention de Genève, un réfugié est « une personne qui se trouve hors du pays dont elle a la nationalité ou dans lequel elle a sa résidence habituelle ». Mais ici, en Palestine, le réfugié est un réfugié dans son propre pays. Sa résidence, il l’a perdue au gré des guerres et des expulsions. Pour la plupart, ces familles ont été déplacées dès 1948, et jamais, en près de 70 ans de conflits, elles n’ont pu retrouver une habitation sûre et un emploi stable. Les demandes de permis de construire des palestiniens sont pratiquement toujours refusées par l’administration israélienne, et la sécurité de l’emploi n’existe pas.

 

Dans la chambre que Leïla partageait avec ses sœurs et sa grand-mère, la fenêtre était rouge.  En terre musulmane, le rouge est la couleur des gardiens de la Mecque. Par la fenêtre, on pouvait apercevoir les fils de fer barbelés et l’horrible mur de béton grisâtre édifié à partir de 2002 pour ceinturer Jérusalem, et séparer Israël de la Cisjordanie.

Mais pour la petite Leïla, cette fenêtre rouge, c’était la chose la plus importante dans sa maison nouvelle, et elle appelait de ces sanglots celui qui pourrait l’aider à retrouver la petite fenêtre sous les débris. Un cousin s’efforçait donc de soulever les poutrelles enchevêtrées pour essayer de dégager les restes de la fenêtre, comme s’il n’y avait rien de plus urgent à faire, au milieu de tant d’infortune.

Leïla devant sa maison effondrée, DR

 

Peu de temps après notre arrivée, un ami est arrivé à bord d’une petite camionnette blanche, et a pu y charger sans difficulté tout ce que la famille possédait. Un vieux taxi poussif est venu ensuite, et, après nous avoir remerciés bien chaleureusement pour notre présence, la famille est partie pour une destination qui nous était inconnue.

Mais ce dont nous sommes certains, pour avoir rencontré un grand nombre de palestiniens dont les maisons ont été détruites, c’est que dès le lendemain, Sami s’efforcera de trouver un emplacement pour une nouvelle maison, qu’il mettra toute son énergie à la construire, avec l’espoir qu’enfin, cette maison-là, personne ne viendra la détruire, et qu’il pourra y vivre en paix avec sa famille. »

 

Jacques Toureille
18 novembre 2015




Madagascar : de nombreuses rencontres

 

Après un bref arrêt à Antananarivo, les voyageurs se sont rendus à Antsirabe où ils ont logé à la Mission norvégienne : en effet, les Norvégiens sont très présents sur l’île depuis 150 ans ; ils y ont envoyé de nombreux missionnaires luthériens dans le passé et continuent de soutenir des projets éducatifs.

 

Vue sur Antananarivo, DR

Rencontre avec les envoyés à Antsirabe

 

Antsirabe est une ville surprenante : ville d’eau avec un hôtel des thermes dans le style colonial. Elle aurait presque un charme européen, si ce n’était la grande misère qui y règne.

 

C’est dans cette ville qu’a eu lieu une première rencontre avec les envoyés :

– Ando, en service civique, est basée à la maison des sœurs de Mamré à Antananarivo ;

– Mathilde, en service civique à l’orphelinat luthérien Akany Soa d’Antsirabé, fait de l’animation auprès de la trentaine d’enfants qui habitent la maison et va enseigner le français à une vingtaine d’enfants du primaire ;

– Thomas, en service civique à l’orphelinat de Tangaïna, dans la banlieue d’Antananarivo, déjeune avec les enfants au retour de l’école, puis les aide dans leurs devoirs.

– Vincent Ligneau est en mission à Ecole Normale luthérienne de Frandriana. Il enseigne le français, pratique et académique, pour le primaire et le secondaire. Il fait aussi du suivi de stages en brousse, a conçu un module d’adaptation à l’enseignement en milieu rural, enseigne le sport, à un niveau pratique et didactique, et souhaite animer un club lecture et un club cinéma. Il en est à sa sixième année de coopération, la dernière pour un VSI ;

– Irène Ott est en VSI pour la deuxième année à l’école FJKM d’Ivato, près d’Antananarivo. Elle enseigne le français à neuf classes, de la 5ème à la terminale, à raison de deux heures hebdomadaires par classe, ce dans des conditions particulières : une soixantaine d’élèves dans des salles très petites. Elle souhaite animer un club vidéo.

 

A cette rencontre étaient également présentes des personnes qui sont en envoi court : Hélène et Michel Brosille, présents de début octobre à début décembre, à l’Ecole normale Luthérienne de Fandriana. Envoyés dans les années 2000 pour deux ans par le Défap, ils retournent deux mois tous les ans à Madagascar. Hélène forme les enseignants du préscolaire, pour les enfants de 3 à 5 ans. Michel assure des modules de formation autour du rôle de l’enseignant comme agent de développement dans son environnement.

 

Une longue route pour Fianarantsoa

 

Après Antsirabe, cap sur Fianarantsoa : la route fait 250km mais prend sept heures…

Un voyage épuisant mais des paysages magnifiques : la terre rouge des petites montagnes, en harmonie avec les maisons traditionnelles à deux étages, dont le confort est très sommaire mais le tracé simple et élégant, d’innombrables petites rizières vertes en terrasse, soigneusement cultivées, des plantations d’herbes diverses servant à la confection d’huiles essentielles, de loin en loin l’arbre du voyageur, panachant le ciel de ses palmes, puis de petits étals en bord de route… avec quelques aliments, légumes ou autres improbables produits qui ne doivent pas toujours trouver preneurs.

 

Maisons en briques et terre rouges, DR

Maisons en briques et terre rouges, DR

 

Sur cette route, on passe également par Ambositra, la ville des artisans : on y trouve de belles sculptures en bois, des objets en corne, des sacs tressés aux belles couleurs, de la soie sauvage…

 

Arrivés à Fianarantsoa, les pasteurs Florence Taubmann et Pascal Hickel se sont rendus à la faculté de théologie luthérienne où a travaillé le pasteur Mino.

Ville de 200 000 habitants construite dans les montagnes, Fianarantsoa est considérée comme la ville intellectuelle de Madagascar. Sa partie haute, qui compte six ou sept églises et de très jolies maisons traditionnelles, est un lieu prisé par les touristes. C’est à Fianarantsoa que le photographe de renommée internationale Pierrot Men a son atelier.

 

La vieille ville de Fianarantsoa, DR

La vieille ville de Fianarantsoa, DR

 

La rencontre avec le doyen, les professeurs, la bibliothécaire et les étudiants de la faculté luthérienne fut très chaleureuse, égayée par le chant du chœur d’hommes qui viendra dans un proche avenir faire une tournée en France. Ce fut l’occasion aussi de partager les soucis et les manques, matériels et académiques. En effet, le pasteur Mino Randriamanatena, qui est resté 4 ans, n’a pas été remplacé et le besoin d’enseignants en diverses matières se fait sentir.

 

Le choeur d'hommes de la SALT, DR

Le choeur d’hommes de la SALT, DR

 

Dernière étape à Antananarivo

De retour à Antananarivo, Florence Taubmann a encore multiplié les visites et les rencontres, notamment avec Dominique Ranaivoson, en envoi court d’une semaine pour participer à la rentrée des étudiants à l’Institut de Formation et de Recherche Pédagogique. Le pasteur s’est aussi rendu à l’orphelinat de Topaza, chez les sœurs de Mamré, à l’orphelinat de Tangaïna… Et chez les Mangado autour d’un dîner très amical.

Benjamin Mangado a travaillé au Défap comme animateur jeunesse et est actuellement envoyé à Madagascar par DM-échange et mission. Il travaille dans la formation continue et son épouse est professeur au lycée français d’Antananarivo.

 

Le Palais de la Reine, symbole de la nation malgache, qui domine Antananarivo, DR

Le Palais de la Reine, symbole de la nation malgache, qui domine Antananarivo, DR

 

Entre autres pasteurs, Florence a fait la connaissance d’une collègue, le Pasteur Vololona Randriamanatena, mise par la FJKM à disposition de l’ONG SAVE qui lutte contre le sida. Dans le cadre de ces responsabilités, elle anime un programme d’ateliers bibliques autour de la violence sexuelle : la Campagne Tamar, lancée par la FECCLAHA (Fellowship of Christian Councils and Churches in the Great Lakes and Horn of Africa*). Toutes deux ont partagé l’idée d’organiser conjointement, à Madagascar et en France, des groupes d’études sur le même thème et les mêmes textes, avec le projet de visites mutuelles qui permettraient aux lecteurs de croiser leurs interprétations et leurs expériences. Affaire à suivre !

 

* Communauté des Eglises et des Conseils Chrétiens de la Région des Grands Lacs et de la Corne de L’Afrique

 




Communiqué du Défap après les attentats du 13 novembre

 

Des centaines de personnes, à Paris, ont perdu la vie ou ont été blessées, lors des actes terroristes du vendredi 13 novembre. Nous recevons au Défap des marques de sympathie du monde entier, Guyane, Liban, Congo, La Réunion, Haïti, Madagascar, Israël et Palestine, Mayotte…

Selon nos informations actuelles, personne parmi nos connaissances au Défap, n’a été directement victime du terrorisme. Néanmoins chacun, chacune, citoyen, membre d’Eglises, est touché. En France et bien ailleurs. Notre pays est blessé.

 

Communiqué de l’EPUdF

Communiqué de la FPF

Communiqué du Pôle protestant de Guyane




Israël/Palestine : « une situation de dépression »

 

Cette visite avait deux objectifs :

– participer à la réunion annuelle des coordinateurs nationaux EAPPI, vingt personnes venues des quatre coins du monde qui envoient des Accompagnateurs Œcuméniques dans les territoires palestiniens ;

– être en relation avec une Eglise pentecôtiste membre de la Communauté d’Églises protestantes francophones à l’étranger (Ceeefe), elle-même membre de la Fédération Protestante de France.

 

Logo EAPPI

 

Situation socio-politique

 

Les Palestiniens sont dans une véritable situation de dépression, explique Bertrand Vergniol : ils sont vraiment écrasés dans une situation sans espoir. C’est une « situation où ils sont corsetés, humiliés, volés », ajoute-t-il.

En face, on voit des populations israéliennes qui rêvent de vivre en sécurité, en paix et qui voient que ce n’est pas possible avec les bouffées de violence survenues ces derniers temps. Ils voient s’envoler la possibilité d’une cohabitation pacifique. D’autres pratiquent le déni de ce qui se passe.

Cela crée une psychose et des actes violents, comme la « guerre du couteau », qui est survenue sans prévenir. Il n’existe aucune organisation collective derrière, ce sont des actes solitaires.

La situation des territoires occupés joue dans la mentalité israélienne « comme un trou noir », dit Bertrand Vergniol : on ferme les yeux et on la voit détruire le pays. « Israël est occupé par l’occupation », conclut-il.

 

Les envoyés

 

Le secrétaire général du Défap a rencontré deux envoyés EAPPI présents sur place : Jacques Toureille et Claude Smith, dont nous partageons régulièrement les témoignages.

 

Claude Smith à Jérusalem

A droite, Claude Smith DR

 

Jacques Toureille se trouve à Hébron, où il est auprès des gens, où il les soutient.

Claude Smith se trouve à Jérusalem, avec la même mission. Elle explique que, le problème de la guerre, c’est qu’à cent mètres de là, ce n’est plus la guerre…

Tous deux travaillent au nom du protestantisme français : c’est un travail important pour le Défap que d’être auprès de ces femmes et hommes qui vivent une situation indescriptible.

 

Jacques Toureille

Au centre, Jacques Toureille DR

 

Rencontres

 

Lors de son séjour, le secrétaire général du Défap a également rendu visite à l’ITJ-FTJ, institut et faculté de théologie de Jérusalem. Il a prêché dans une Eglise attenante, de mode pentecôtiste.

Il a aussi rencontré le Consul général de France à Jérusalem et le directeur de l’école biblique.

 

 

Retrouvez tous les témoignages de Jacques Toureille et Claude Smith :

EAPPI : de nouveaux affrontements en Israël/Palestine

La vie quotidienne dans la zone de tir 918

« Etre ou ne pas être hiérosolymitain (jerusalemite)…

Le conte de trois cités

 

 




Rencontre entre jeunes étudiants de Nouvelle-Calédonie

 

Quarante-quatre jeunes du programme ABS se sont retrouvés au Défap pour leur première rencontre depuis leur arrivée en France : nouvelle session 2015 et promotions précédentes ont pu ainsi échanger sur leurs expériences.

 

Visite de Paris à vélo, DR

Un ancien du programme s’est également joint à ce groupe pour leur présenter le Défap, les actions de l’institution en Nouvelle-Calédonie et parler de sa propre expérience au sein des ABS. Il a terminé ses études au sein de ce programme et se trouve aujourd’hui toujours en France pour une nouvelle formation.
Il leur a expliqué ce que signifie le statut d’ABS, qu’est-ce qu’être un étudiant au sein de ce programme, et a expliqué la valeur-ajoutée de celui-ci par rapport à une formation sans accompagnement.

 

Ouvrages sur la Nouvelle-Calédonie à la Bibliothèque du Défap, DR

Ouvrages sur la Nouvelle-Calédonie à la Bibliothèque du Défap, DR

 

Objectifs

 

Cette rencontre avait trois objectifs principaux :
– faciliter la rencontre et le partage d’expériences entre les jeunes du programme ;
– faire le point sur leur intégration et les formalités administratives ;
– leur faire mieux connaître la culture et les traditions de métropole.

 

Un programme chargé

 

C’est pour ces raisons que les jeunes ont visité des institutions françaises et des hauts lieux touristiques de Paris, avec notamment une visite guidée en vélo.

 

Ils ont visité le Sénat avec l’assistant du sénateur de la Nouvelle-Calédonie et lui ont offert un geste coutumier sur les marches du Sénat.

Claire-Lise Lombard, bibliothécaire du Défap, a présenté un historique des relations entre le Défap et la Nouvelle-Calédonie : relations avec l’Eglise, missions, témoignages écrits et vidéos, photos etc. Cela a permis aux jeunes de voir le Défap comme un interlocuteur qui fait partie de leur tradition et non pas imposé.

Deux faits surprenants sont alors survenus : un des jeunes a retrouvé la photo de son arrière-grand-père dans un des albums photos consultés, et quelqu’un a retrouvé un ancien recueil de chants de la première tradition de l’île du Maré, une des îles de Nouvelle-Calédonie. Deux ABS ont reconnu un des chants – un chant de louanges et remerciements – et ont travaillé dessus afin de pouvoir le chanter au Sénat, comme cadeau en fin de visite. Le but était de remercier l’assistant du sénateur qui les a accueillis et accompagnés dans une visite historique et constitutionnelle de cette assemblée.

 

Les ABS sur les marches du Sénat

Les ABS ont également fait du travail de groupe à travers des ateliers. Ils ont pu aussi vivre ensemble pendant quelques jours et profiter des temps libres pour se retrouver entre eux et échanger autour de leurs expériences.

Par ailleurs, chacun s’est placé sur la carte de France avec un post-it portant son nom et ses études, pour repérer qui est où.

 

Les ABS sur la carte de France, DR

Les ABS sur la carte de France, DR

 

Un autre temps fort du séjour fut la rencontre avec la délégation de l’Eglise luthérienne du Sénégal, présente au Défap au même moment : ce fut l’occasion pour eux de découvrir, pour la première fois, l’histoire et la culture kanak.

 




Le conte de trois cités

 

Semez encore les mêmes graines de licence et d’oppression rapaces, et elles produiront aussi sûrement les mêmes fruits, chacune selon son espèce” (in Dickens, Le conte de deux cités)

Ma maison sera appelée une maison de prière, mais vous, vous en faites une caverne de voleurs” (in La Bible, Matthieu 11 :13)

 

Susiya, DR

Jacques Toureille, troisième personne en partant de la gauche, DR

 

On a beaucoup parlé de Susiya l’été dernier, et les médias occidentaux ont largement couvert l’histoire de ce petit campement palestinien de 350 âmes, installé à une dizaine de kilomètres au sud d’Hébron, dans les collines qui dominent le désert du Néguev. Le campement abrite une cinquantaine de familles déplacées à de nombreuses reprises depuis 1948. Les recours juridiques lancés au cours des années n’ont pas empêché ces déplacements brutaux, et la destruction par l’armée israélienne des habitations, abris pour le bétail, et citernes de stockage de l’eau. Au printemps, les derniers recours juridiques ont été rejetés par la commission chargée des dossiers (présidée par un colon israélien !) et de nouvelles destructions ont semblé imminentes. Alertée par les ONG et par les habitants du campement, la communauté internationale s’est émue de cette situation alarmante, et une vingtaine d’ambassadeurs de divers pays sont venus sur place pour témoigner de leur soutien à la petite communauté. Tout l’été, les accompagnateurs du programme EAPPI se sont succédés 24h sur 24h, et 7 jours sur 7. Pour l’instant donc, pas de destructions…jusqu’à nouvel ordre.

 

La situation du village de Susiya illustre parfaitement la lutte que mènent depuis des années les populations de ces petits villages palestiniens isolés dans la Zone C pour conserver les terres qu’ils occupent depuis des générations, et où de nombreux bédouins venus du Néguev en 1948 ont trouvé refuge. La Zone C, telle qu’elle est définie par les accords d’Oslo en 1995, c’est en grande partie cette bande jouxtant la frontière avec la Jordanie à l’Est, représentant 60% de la Cisjordanie, et qui est placée sous contrôle total d’Israël. Beaucoup des habitants palestiniens historiques ont quitté la zone sous la pression des occupants israéliens, mais y vivent encore près de quatre cent mille paysans et bédouins, dans une multitude de petits villages.   C’est dans cette zone également, qu’au mépris du droit international, Israël a soutenu la création de cent cinquante colonies et d’une centaine d’avant-postes, où sont venus s’installer environ sept cent mille colons au cours des trente dernières années (données du Bureau des Nations Unies pour les Affaires Humanitaires).

 

Alors, il peut être intéressant de revenir sur la situation de Susiya, dans cette note intitulée, en plagiant Charles Dickens, “le conte de trois cités”. La première cité, c’est Susiya la ville antique. Le week-end, il n’est pas rare que des touristes israéliens y viennent en visite, sous la protection des soldats du camp militaire voisin. Les ruines témoignent des vagues de peuplement qui se sont succédées au cours des siècles, synagogue, mosquée, basilique, traces d’habitats divers sur un vaste périmètre. Au 19ème siècle, des visiteurs de passage remarquent l’importance des ruines et la présence de bergers s’abritant dans des cavernes et utilisant des citernes anciennes pour abreuver leurs troupeaux. Plus récemment, l’organisation “Rabbis for Human Rights” observe que le site est habité par des familles installées là depuis des générations, ou, pour certaines, d’installation plus récente après avoir été chassées en 1948 de la région d’Arad au nord du Néguev. En 1986, le site est déclaré zone archéologique par les autorités israéliennes, les familles palestiniennes qui y vivaient sont expulsées, et leurs habitations et citernes détruites par l’armée.

 

Site archéologique de Susiya, DR

Site archéologique de Susiya, DR

 

La deuxième cité, c’est la colonie israélienne de Susiya, construite en parfaite violation du droit international, puisqu’une puissance occupante n’a ni le droit d’exproprier ou de déplacer par la force les populations locales, ni d’y encourager l’installation de sa propre population. Chargé de planifier l’implantation de nouvelles colonies, le planificateur israélien Plia Albeck avait pourtant estimé au début des années 80 qu’il était difficile d’envisager la création d’une colonie à Susiya, car les les documents à sa disposition  montraient que “la plupart des terrains [étaient] entre les mains de familles arabes”.

Et cependant, la création de la colonie de Susiya est décidée dès 1983. Depuis, la colonie est en expansion constante et compte en juin 2015 un peu plus de mille colons ; elle occupe une surface de 150 ha prises sur les terres des familles palestiniennes.

De plus, l’accès à 200 ha supplémentaires de terres agricoles est interdit ou limité car ces terres sont situées à proximité immédiate de la colonie. La colonie dispose d’une vaste piscine, et est branchée sur les réseaux d’eau et d électricité installés par Israël. Une ferme modèle aux dimensions impressionnantes a été installée pour l’élevage de vaches laitières et de chèvres.

Tout cela dans la plus parfaite illégalité, alors qu’à deux kilomètres, un petit fermier palestinien possédant une dizaine de vaches et une petite installation de traite automatique s’est vu notifier un avis de démolition dès que sa ferme a été installée. Montés sur des quads ou perchés sur des miradors, colons et soldats surveillent les moindres mouvements de leurs voisins palestiniens.

 

Colonie israélienne de Susiya, DR

Colonie israélienne de Susiya, DR

 

La troisième cité, c’est Susiya la palestinienne, un assemblage invraisemblable de tentes dépareillées, structures métalliques rouillées, carcasses de voitures transformées en poulaillers, abris pour les moutons recouverts de tôle ondulée. Pas de rattachement aux réseaux d’eau et d’électricité, mais des panneaux solaires et réservoirs d’eau installés par une NGO israélo-palestinienne, Comet ME, et des toilettes par la Communauté Européenne. Pas non plus de route d’accès, contrairement au site archéologique et à la colonie, mais une méchante piste pierreuse que les autorités israéliennes interdisent d’améliorer. Là vivent une cinquantaine de familles, environ 350 personnes. Une école et un bâtiment médical ont été construits un peu plus loin. Peint sur les rochers, l’improbable “Susiya for ever (Susiya pour toujours) ”.

Les autorités israéliennes semblent pourtant bien déterminées à se débarrasser une fois pour toutes de ces voisins encombrants. Les ordres de démolitions se sont succédés, et des destructions et expulsions ont eu lieu à plusieurs reprises, en particulier en 2001 et en 2011. Mais les habitants ont résisté, et reconstruit à chaque fois leurs abris de fortune. Il est étonnant de voir qu’Abu Jihad, le chef d’une des principales familles de Susiya, les Nawaja, reste serein devant une telle adversité. Comme nous l’a dit Nasser, l’un de ses fils, très actif dans la défense de la communauté, “mon père et son père avant lui habitaient déjà ici alors que l’état d’Israël n’existait pas encore ; alors, comment peut on nous dire maintenant que nous ne sommes pas chez nous? ”.

 

Abu Jihad Nawaja, DR

Abu Jihad Nawaja, DR

Et pourtant, les tracasseries des colons ou de l’armée sont incessantes. Il y a quelques jours, nous participions à la cueillette des olives en compagnie d’une joyeuse bande de paysans et paysannes, et leur ribambelle d’enfants. Soudain, des soldats ont surgi du haut de la colline, armés jusqu’aux dents et pointant leurs armes sur notre petit groupe. Ils n’ont pas su trop que faire tant que nous étions présents, mais ont demandé aux paysans de partir immédiatement dès que nous avons eu le dos tourné. Les enfants, quant à eux, n’ont guère prêté attention à ces gaillards menaçants, habitués qu’ils sont à voir quotidiennement à la télévision des scènes de violence inouïe, passées en boucle.

 

Campement palestinien de Susiya, DR

Campement palestinien de Susiya, DR

 

La résistance de Susiya, c’est tout un symbole et il n’est guère de jour sans qu’un groupe international ou une organisation d’activistes ne visite le campement. Alors, on peut se demander si on n’en fait pas trop, quand bien d’autres villages palestiniens doivent se débrouiller seuls. Mais il est certain que si Susiya n’avait pas mobilisé l’aide internationale, elle aurait été rasée à ce jour, comme deux villages voisins détruits récemment dans la zone voisine de Masafer Yatta. Et la menace est permanente. Les engins de l’armée se présentent toujours à l’aube, sans préavis, souvent au début de l’hiver, car alors les personnes délogées n’ont d’autres ressources que de partir rapidement avec leur bétail pour s’abriter du froid et trouver refuge auprès d’une communauté voisine. Ne doit-on donc pas élargir la “plateforme” de Susiya et ce qu’elle représente pour les petits villages de la zone C, tous menacés de disparition s’ils ne reçoivent le soutien immédiat de la communauté internationale ?

 

Dans un monde “normal”, la cohabitation, et même l’intégration de ces trois « cités » aurait semblé naturelle. Une petite ville aurait pu voir le jour, regroupant les communautés palestinienne et israélienne, avec ses commerces, ses services publics, ses écoles, et ses lieux de récréation pour les enfants. Aux alentours, fermes et plantations d’oliviers ; et le site archéologique, correctement mis en valeur et accessible à tous, constituant une source significative de revenus et d’emplois pour la ville. A Susiya, malheureusement, comme partout ailleurs dans ce beau pays, rien n’est encore normal…

 

Mais ne faut-il pas continuer de vivre et d’espérer, toujours ? Alors, avec les habitants de Susiya, tous les habitants de Susiya, faisons nôtres ces paroles gravées par un auteur anonyme sur un mur incertain pendant la seconde guerre mondiale : “Je crois dans le soleil même quand il ne brille pas, je crois dans l’amour même quand je ne le sens pas, je crois en Dieu même quand il est silencieux.”

 

Jacques Toureille
1er novembre 2015




Eglise protestante de Djibouti : une double actualité

 

Du 1er au 15 octobre 2015, l’actualité aura été double à l’Eglise Protestante de Djibouti : elle aura associé le début d’une formation qui s’adresse aux handicapés djiboutiens (Anglais, Informatique), et le chantier de rénovation de la façade du temple. Une coïncidence parlante à y regarder de près.

 

Groupe de jeunes handicapés, EPED, DR

Jeunes suivant la formation DR

 

En effet, qu’est-ce que rénover une façade? En français, le mot “façade” est piégé. Il évoque le masque, le jeu des apparences, que nous comprenons en les opposant à ce qui se passe “derrière la façade”. Le sens de la rénovation entreprise était différent. Il m’a été donné par les jeunes handicapés djiboutiens qui passaient chaque jour devant le chantier pour rejoindre leur salle de classe. Je les saluais et ils me disaient bonjour ainsi chaque jour. Pour garder leur souvenir, je leur ai demandé vers la fin de mon séjour de pouvoir les prendre en photo.

 

Quelques-uns hésitèrent, mais beaucoup acceptèrent avec joie. Je pense qu’il n’est pas facile pour un handicapé d’être pris en photo, mais dans ce lieu où ils étaient considérés au-delà de leur handicap par l’équipe de l’EPED*, la photo devenait l’expression d’un lien rénové en quelque sorte. Apparaître sur une photo répondait sans doute pour eux à une réelle considération qu’ils recevaient dans l’église.

 

On est loin ici du masque, du jeu de représentation et du mot “façade” comme il est compris en français. La représentation – ici la photo – est un lien, un attachement, une réponse, une participation qui engage et qui fait confiance.

C’était vrai pour eux et c’était vrai pour notre chantier aussi : rénover la façade du temple signifie rénover un lien avec les autres dans cette ville, une considération pour les autres qui engage l’Eglise tout entière.

 

Le chantier de Djibouti DR

Le chantier, DR

 

Les passants dans la rue ont vu chaque jour ces handicapés entrer par le portail toujours entre-ouvert, et, par le même portail entrebâillé, ils ont vu le chantier de rénovation de l’ancienne façade fissurée : il y a avait là une parabole vivante sur ce qu’est l’Eglise, sur sa manière de s’inscrire dans la ville et sur la part qu’elle prend dans cette société musulmane.

 

Merci à toutes celles et à tous ceux qui ont rendu ce chantier possible par leurs dons ! La phase suivante, d’ici la fin 2015 nous l’espérons, sera de rénover la toiture. La communauté locale, qui s’est fortifiée au cours de ces dernières années, a l’intension de s’y investir au maximum de ses moyens ; elle se structure pour cela. Continuons à soutenir cette communauté et ce lieu de rayonnement unique dans l’Est de l’Afrique !

 

Nicolas Westphal
L’architecte du projet de rénovation

 

* Église protestante évangélique de Djibouti